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Full text of "Echos d'orient"

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ÉCHOS D'ORIENT 



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ÉCHOS D'ORIENT 

Revue bimestrielle 

DE THÉOLOGIE, DE DROIT CANONIQUE, 

DE LITURGIE, D'ARCHÉOLOGIE, D'HISTOIRE 

ET DE GÉOGRAPHIE ORIENTALE 



Tome XVII — Année 19 14 




PARIS 

5, RUE BAYARD, 5 



LA DOCTRINE DES FINS DERNIÈRES 
DANS L'ÉGLISE GRÉCO-RUSSE 



Depuis l'origine de la controverse entre Grecs et Latins sur le Pur- 
gatoire, c'est-à-dire depuis le xiii« siècle, les théologiens occidentaux 
ont fait, à maintes reprises, des efforts louables pour connaître la doc- 
trine de l'Église gréco-russe sur les fins dernières. Mais, chose curieuse, 
les résultats de leurs recherches ont été le plus souvent contradictoires. 
Les uns, comme AUatius et Arcudius, préoccupés de montrer qu'il y 
avait accord parfait entre l'enseignement de l'Église catholique et celui 
de l'Église orientale, ont ignoré, atténué ou passé sous silence les textes 
qui n'allaient pas à leur but apologétique. D'autres, comme Richard 
Simon et Renaudot, ont prêté aux Grecs modernes des croyances 
eschatologiques fort éloignées des nôtres sur certains points (i). Ces 
divergences ont leur source dans une information insuffisante et aussi 
dans la fausse idée qu'on se fait généralement de l'Église gréco-russe. 
On la conçoit plus ou moins sur le modèle de l'Église catholique. On 
veut à tout prix lui trouver une doctrine officielle sur des questions où 
elle ne peut en avoir, et on se laisse tromper par ses théologiens, qui 
omettent rarement de présenter leurs opinions particulières comme 
l'expression de la plus pure « orthodoxie ». Or, il ne faut pas oublier 
que l'Église orientale, depuis sa séparation d'avec Rome, loin d'avoir 
enrichi l'acquis dogmatique des huit premiers siècles, n'a pas même 
réussi à le garder intact partout et toujours. Et cela se comprend, vu 
qu'elle est dépourvue en fait de tout magistère infaillible, de toute auto- 
rité centrale capable de dirimer les controverses. 

Sur les fins dernières comme sur tout le reste, cette Église ne peut 
faire valoir comme enseignement officiel que les définitions des sept 
premiers conciles œcuméniques. On peut y joindre les vérités évidem- 
ment contenues dans l'Écriture Sainte et dont personne ne peut douter 
sous peine de rejeter la révélation. Nos recherches sur l'enseignement 
eschatologique des théologiens orientaux depuis le ix« siècle jusqu'à 
nos jours nous ont convaincu que les seuls points admis par tous 
comme indiscutables étaient les suivants : 



(i) De nos jours encore, les affirmations les plus discordantes et les moins fondées 
circulent ici et là sur la doctrine des Grecs touchant le Purgatoire, la béatitude des 
saints, etc. 

Echos d'Orient. — 17' année. — N' 104. Janvier 1914. 



ÉCHOS d'orient 



1" L'impossibilité de mériter et de satisfaire après la mort; 

2° La résurrection générale; 

3° Le jugement dernier et la séparation éternelle des bons et des 
méchants qui le suivra; 

4° L'inégalité de la rétribution, suivant les mérites et les démérites; 

y La rénovation du monde à la fin des temps, selon l'enseignement 
de l'Écriture; 

6» La légitimité de la prière pour !es défunts telle que la pratique 
l'Eglise gréco-russe dans sa liturgie. 

Sur tout le reste, et notamment sur l'existence, la nature et le mode 
du jugement particulier, sur le moment où commencent les rétribu- 
tions d'outre-tombe, sur l'existence et la nature d'un état et d'un 
lieu intermédiaire entre le ciel et l'enfer, sur l'objet de La prière pour 
les morts, sur la nature de la béatitude, l'Église gréco-russe ne possède 
aucune doctrine fixe, comme on le constate par le désaccord qui a tou- 
jours régné et règne encore entre ses théologiens sur chacune de ces 
questions. Celles-ci, sauf la dernière, se réfèrent toutes à l'état des 
âmes avant le jugement dernier. Relativement à cet état, ni l'Écriture 
Sainte ni l'ancienne tradition ne fournissaient à l'Église gréco-russe des 
solutions claires et définitivement arrêtées; ce qui ne veut pas dire 
qu'il n'y eût dans l'Église des huit premiers siècles des courants doc- 
trinaux très nettement dessinés dans le sens des définitions catholiques 
postérieures. Comme l'Église gréco-russe est par elle-même incapable 
de définir quoi que ce soit, les divergences d'opinions de ses théolo- 
giens sur les points indiqués ne doivent pas nous étonner. 

L'examen détaillé de ces divergences réclamerait un long volume. 
Nous nous contenterons de donner ici quelques indications sommaires 
mais suffisantes pour se faire une idée de l'état vrai des doctrines escha- 
tologiques dans l'Église gréco-russe. Notre aperçu portera sur toute la 
période du schisme, depuis Photius jusqu'à nos jours. C'est dire la 
nécessité où nous serons de ne parler que des théologiens les plus 
marquants et de nous borner à quelques citations choisies. 

1. — Existence et nature du jugement particulier. 

Y a-t-il un jugement particulier pour chaque âme aussitôt après la 
mort? Les théologiens gréco-russes ne se posent guère la question 
avant le xvf siècle. S'ils en parlent, c'est occasionnellement, et alors 
ils se prononcent dans le sens de l'affirmative. Ils enseignent d'ailleurs 
l'existence de ce jugement d'une manière implicite en déclarant qu'après 



LA DOCTRINE DES FINS DERNIÈRES DANS l'ÉGLISE GRÉCO-RUSSE 7 

la mort les âmes des justes sont séparées des âmes des pécheurs et 
que les unes et les autres reçoivent au moins un commencement de 
rétribution. Mais il faut remarquer que, d'après certains théologiens de 
cette période, si le sort des justes est fixé irrévocablement par la sen- 
tence du jugement, il n'en va pas de même du sort des pécheurs, qui 
peut être amélioré et même changer radicalement. Les portes de la 
géhenne ne sont pas fermées avant le jugement dernier, et Dieu, dans 
sa miséricorde sollicitée par les prières de l'Église, peut gracier et gracie 
en fait quelques damnés. Tel paraît être le sentiment de Théophylacte 
de Bulgarie (xf siècle), qui écrit dans son commentaire de l'Évangile 
de saint Luc : 

« Remarquez que Jésus-Christ n'a pas dit : « Craignez celui qui, 
» après avoir mis à mort, précipite dans la géhenne », mais bien « a le 
» pouvoir de jeter dans la géhenne ». Car les pécheurs, après la mort, ne 
sont pas nécessairement jetés dans la géhenne, mais cela dépend de 
Dieu, qui peut tout aussi bien leur faire grâce. Je dis ceci à cause des 
oblations et des aumônes qui sont faites pour les défunts, et qui sont 
grandement profitables même à ceux qui meurent avec des péchés graves. 
Ainsi donc, Dieu, après avoir mis à mort, ne jette pas nécessairement 
dans la géhenne, mais il a le pouvoir d'y jeter. Ne cessons donc d'apaiser 
par l'aumône et la prière celui qui a le pouvoir de jeter dans la géhenne, 
mais qui n'use pas toujours de ce pouvoir, et qui peut pardonner. » (i) 

Trois ou quatre légendes circulaient dans le monde byzantin, qui 
entretenaient l'idée que les damnés pouvaient être délivrés par les 
prières des vivants, au moins à titre exceptionnel. Il y avait celle de 
sainte Thècle la protomartyre, obtenant le salut de la païenne Fako- 
nilla: celle de saint Grégoire le Grand, que les Grecs appellent Grégoire 
le Dialogue, demandant à Dieu la rémission des péchés de l'empereur 
Trajan, persécuteur des chrétiens, et recevant du ciel cette réponse: 
« J'ai exaucé ta prière, et je pardonne à Trajan, mais tâche à l'avenir 
de ne plus me prier pour les impies »; celle de l'impératrice Théodora. 
faisant intervenir les supplications des clercs, des moines et du peuple 
fidèle en faveur de son époux l'empereur Théophile, adversaire du culte 
des images, et apprenant par une révélation que Dieu avait pardonné 
au coupable. Une païenne, des empereurs persécuteurs ne pouvaient 



f 



(i ) Théophylacte, Enarratio in Evangelium Lucœ, c. xii, 5. P. G., t. CXXIII, col. 886. 
On remarquera que Théophylacte attribue le pardon divin à l'intervention des prières 
de l'Eglise, non au repentir des pécheurs. Il enseigne, en effet, explicitement que 
les morts ne peuvent plus rien pour eux-mêmes, et que toutes les puissances actives 
de l'âme séparée sont liées et incapables de faire le moindre bien. En<irratio in Evang. 
Matthœi, c. xxii, i3. P. G., ibid., col. 388. 



ECHOS D ORIENT 



qu'être des damnés aux yeux de tous les Byzantins. Les théologiens 
recouraient volontiers à ces légendes pour établir par un argument a 
fortiori l'efficacité de la prière en faveur des morts. C'est ce que fait 
l'auteur du traité sur les fidèles défunts. Ayant à réfuter ceux qui déclarent 
inutiles les prières, les bonnes œuvres et les messes offertes pour les 
morts, il invoque le cas de sainte Thècle et celui de saint Grégoire le 
Grand, bien qu'il enseigne par ailleurs très clairement qu'habituelle- 
ment les pécheurs impénitents ne sont pas délivrés par les suffrages 
des vivants (i). Sa dissertation fut de bonne heure introduite dans l'of- 
fice de la première commémoraison générale des défunts, que les Grecs 
célèbrent le samedi avant le dimanche de VApocreo (2). Aussi exerça- 
t-elle une influence considérable sur l'eschatologie byzantine, d'autant 
plus qu'elle fut toujours regardée comme l'œuvre de saint Jean Damas- 
cène (3). 

Cette pièce favorise aussi la doctrine de la mitigation des peines de 
l'enfer en rapportant un récit qui se lisait autrefois dans l'Histoire lau- 
siaque de Palladius, et qu'on n'y trouve plus maintenant. Saint Macaire 
le Grand priait beaucoup pour les âmes des défunts, et il avait un 
grand désir de savoir si ses prières leur étaient utiles. Dieu voulut satis- 
faire par un miracle la curiosité de son serviteur. Un jour, Macaire ren- 
contra sur son chemin le crâne desséché d'un ancien grand prêtre des 
idoles. 11 lui adressa la parole et lui demanda des nouvelles d'outre- 
tombe. A la question : « Ne recevez-vous jamais de soulagement? » 
le crâne répondit : « Lorsque tu pries pour les défunts, nous ressen- 
tons alors quelque consolation. » (4) 

Appuyée sur de telles autorités et favorisée par l'imprécision de la 
doctrine sur un état intermédiaire entre le ciel et l'enfer, la théorie de 
la délivrance des damnés et de la mitigation de leurs peines se répandit 
peu à peu. Si certains théologiens, comme Michel Glykas au xii« siècle (5) 
et Marc d'Ephèse au xv''(6), acceptent telles quelles les données du traité 



(i) Ce traité est intitulé : Ilept t(3v èv ntaret xexoiiArjpiévwv. On le trouve dans la patro- 
logie grecque de Migne, t. XCV, col. 247-278. 

(2) Le dimanche de VApocreo ou troisième du Triodion (propre du temps quadra- 
gésimal) correspond à notre Sexagésime. 

(3) M. F. Diekamp, dans un article donné à la Rœmische Quartalschrift, igoS, 
p. 371-382, sous le titre : Johannes von Damaskus : Ueber die in Glauben Entschla- 
fenen, a apporté de bonnes raisons en faveur de l'attribution à saint Jean Damascéne. 
Ses preuves ne sont pas absolument convaincantes. Ce qui est sûr, c'est que la pièce 
en question est très ancienne et qu'on la trouve déjà dans un manuscrit du ix* siècle. 

(4) P. G., loc. cit. col. 256. 

(5) Voir le l* de ses chapitres théologiques, publiés par S. Eustratiadès : MixaTjX toû 
rXvxâ £Î; Ta; aTtopfa; t7)c Ôe^aç ypaçi); xEçàXata, t. II. Alexandrie, igi2, p. 55-6i. 

(6) Marc d'Ephèse soutint au concile de Florence la mitigation des peines des 



LA DOCTRINE DES FINS DERNIÈRES DANS l'ÉGLISE GRÉCO-RUSSE 9 

damascénien sur la prière pour les fidèles défunts sans en étendre la 
portée, d'autres ne se tiennent pas sur la même réserve. Au xive siècle, 
Nicéphore CallisteXanthopoulosintroduit dans les synaxaires(= légendes 
des saints) du Triodion (= propre du temps quadragésimal) les his- 
toires de Falconilla, de Trajan, de Théophile et du crâne du grand prêtre 
idolâtre, et les donne comme preuves capitales de l'efficacité de la 
prière pour les défunts : ce qui suggère tout naturellement l'idée que 
les damnés sont régulièrement délivrés ou soulagés par les suffrages 
des vivants (i). 

Un siècle auparavant, un métropolite d'Athènes du nom de Nicolas 
avait inventé VEuchélaion (= Extrême-Onction) pour les morts (2). 
Cette cérémonie bizarre était calquée sur le rituel de l'Extrême-Onction. 
Comme le sacrement, elle était accomplie par sept prêtres, qui brû- 
laient à tour de rôle sur la tombe du défunt un papyrus trempé dans 
l'huile en récitant des prières qui demandent la délivrance de l'enfer et 
rappellent les légendes de Falconilla, de Trajan et de Théophile (3). 
Voici quelques extraits de ces prières : 

« Délivrez-le des liens éternels et de la prison, parce que nous savons 
que, dans Texcès de votre miséricorde, vous libérez les âmes des liens 
éternels. — Nous vous rendons grâces, ô Dieu très bon, de ce que, 
par les supplications de vos serviteurs, vous rompez les liens de ceux 
qui ont été enlevés par la mort sans préparation et dans l'impénitence, 
et qui sont détenus en enfer. — Délivrez-le de la prison très obscure et 
de la cruelle tyrannie des démons qui le tourmentent. » (4) 

Siméon de Thessalonique, qui a connu l'office de l'Euchélaion mor- 
tuaire, nous apprend qu'il n'était point reçu partout, et que certains 



damnés, et raconta les histoires de Falconilla et de Trajan. Mais il admet tout l'es- 
sentiel de la doctrine du Purgatoire. Pour lui, la délivrance des damnés par les 
prières de l'Eglise est considérée comme une exception à la règle générale. Voir 
Lequien, Dissertatio damascenica guinta, P. G., t. XCIV, col. 35o-36o. Voir aussi 
Valentin Loch, Das Dogma der griechischen kirche vont Purgatorium. Ratisbonne, 
1842, p. 54-67. 

(i) Ces synaxaires se trouvent encore dans le Triodion « orthodoxe ». Voir, par 
exemple, l'édition de Venise, 1870, p. 17. Ils ont été supprimés dans l'édition faite 
par la S. Gong, de la Propagande pour les Grecs unis. 

(2) Ce Nicolas, métropolite d'Athènes, a dû vivre au xiii' siècle, car déjà le patriarche 
de Constantinople, Nicéphore 11 (1260 1261), proteste contre l'usage de donner l'Ex- 
trême-Onction aux morts. Cf. P. G., t. LXXXVI, col. 2400, en note. 

(3) GoAR, Euchologium grœcorum, p. 441 ; Allatius, Examen Triodii; dans Fabri- 
cius, Bibliotheca grœca, éd. de Hambourg, 1712, t. V, en appendice, p. 92-93. L'office 
de l'huile sainte pour les défunts est signalé à plusieurs reprises dans les Euchologia 
de Dmitrievski. Kiev, 1901. 

(4) Allatius, op. et loc. cit. Ces passages seraient susceptibles d'une interprétation 
bénigne, si la mention de Trajan et de Falconilla ne venait corroborer le sens naturel 
des mots : tou; àvexociito; âpîtaY^^^*î ''^^ à(ieTavor,Tw;. 



lO ECHOS D ORIENT 



évêques l'interdisaient dans leurs diocèses comme une innovation (i). 
Siméon, lui, n'y trouve rien à redire, pourvu qu'on ait bien soin de le 
distinguer du sacrement d'Extrême-Onction institué par Jésus-Christ. 11 
ne semble pas que les passages de cet office, où l'on demande la déli- 
vrance des pécheurs impénitents, l'aient beaucoup frappé. C'est sur- 
tout sur la fin du xv^ siècle et dans le courant du xvi^ que l'Euchélaion 
des morts fut en honneur dans l'Eglise grecque, comme on le voit par 
les manuscrits et par les éditions de l'Euchologe publiées à Venise en 
1544, 1553, 1555, 1559. ^57<^» ^tc. (2). Cet office a fini par disparaître, 
et on ne le trouve plus dans les Euchologes actuels. 

Je ne crois pas qu'il faille attribuer cette disparition aux passages 
malsonnants cités plus haut, car si la doctrine de la délivrance des 
damnés par les prières de l'Église ne fut admise que par un petit nombre 
de théologiens pendant la période byzantine, il n'en fut pas de même 
dans la suite. A partir du xvi^ siècle, les théologiens 0: orthodoxes », 
sous l'influence visible de la théologie catholique, qu'ils apprennent à 
connaître dans les Universités d'Italie, enseignent sans doute généra- 
lement {})\' txxsitnce. du jugement particulier; mais, en même temps, ils 
commencent à subir l'influence protestante. Sous couleur d'exalter les 
mérites du Rédempteur, certains battent en brèche la doctrine de la 
satisfaction et nient que le pécheur pardonné par l'absolution sacra- 
mentelle ait à subir une peine temporelle en ce monde ou en l'autre. 
Ceux qui suivent cette voie et en tirent les conséquences logiques 
arrivent tout naturellement à rejeter l'existence d'un état intermédiaire 
entre le ciel et l'enfer, et à assigner comme but aux prières de l'Eglise 
pour les défunts la délivrance des damnés. C'est fausser du même coup 
la doctrine du jugement particulier en niant le caractère définitif de la 
sentence qui le suit. 

Nous trouvons la théorie de la délivrance des damnés explicitement 
formulée dans le document doctrinal le plus important et le plus officiel 
qu'ait publié l'Église gréco-russe depuis la séparation. Le catéchisme 
de Pierre Moghila ou Confession « orthodoxe » nie catégoriquement 
l'existence d'une classe de défunts intermédiaire entre les élus et les 
damnés, et enseigne que beaucoup de ces derniers sont délivrés des 
liens de l'enfer non parce qu'ils font pénitence — ce qui est impossible 



(1) SiMÉON DE Thessalonique, De sacro Euchelaio. P. G., t. GLV, col. 52i. 

(2) Plusieurs manuscrits de l'Athos et du Sinai' contiennent roffîce du nécroeuche- 
laùon. Deux datent de 1473, un de 1481, la plupart des autres du xvi° siècle. Voir 
Dmitrievski, Euchologia, p. 336, 434, 444, ôSg, 921, etc. 

(3) Je dis généralement, car il y a des exceptions. Voir plus bas, p. i3. 



LA DOCTRINE DES FINS DERNIERES DANS L EGLISE GRECO-RUSSE I I 

après la mort, — mais en considération des bonnes œuvres des vivants 
et des prières de l'Église. Le texte de Théophylacte, reproduit ci-dessus, 
est invoqué à l'appui de cette thèse (i). 

La doctrine exposée dans la Confession orthodoxe n'exprinne pas l'opi- 
nion personnelle de Pierre Moghila, que nous savons avoir été tout 
favorable à la doctrine catholique du Purgatoire, mais bien celle de 
Mélèce Syrigos, Tune des célébrités théologiques de l'Eglise grecque 
au xvir siècle, qui fut chargé par les patriarches orientaux de reviser 
et de corriger le catéchisme du métropolite de Kiev (2). Dans sa longue 
réfutation de la confession de foi de Cyrille Lucar et des erreurs protes- 
tantes, Syrigos enseigne, en effet, clairement qu'avant le jugement 
dernier toutes sortes de péchés, à l'exception du péché contre le Saint- 
Esprit, peuvent être remis après la mort, non que les défunts puissent 
encore faire pénitence, mais parce que Dieu leur pardonne en considé- 
ration de l'excédent de leurs bonnes œuvres sur leurs péchés, ou à 
cause de l'intercession des saints et des prières de l'Église militante (3). 
Si le mauvais riche dont parle l'Évangile n'obtint pas le soulagement 
qu'il demandait, c'est parce que Lazare, qu'il avait méprisé sur terre, 
ne voulut point intervenir en sa faveur. 

Dosithée, patriarche de Jérusalem (t 1707), après avoir d'abord admis, 
comme nous le montrerons plus loin, l'essentiel de la doctrine 
catholique du Purgatoire, changea plus tard d'opinion, et dans l'édition 
revue et augmentée de sa confession de foi, qu'il publia à Bucarest en 
1690, il enseigne, on ne peut plus clairement, la délivrance, par les 
prières de l'Église, des âmes de ceux qui meurent en état de péché 
mortel. Il part du principe qu'avant le jugement dernier la sentence 
du Sauveur contre les réprouvés n'est pas encore complète et immuable. 
C'est seulement après la condamnation finale, au second avènement, 
que tout espoir de soulagement et de délivrance sera perdu pour les 
damnés (4). Pour établir sa thèse, il invoque naturellement les exemples 
classiques de Falconilla, de Trajan et de l'empereur Théophile, en leur 



(i) Confession orthodoxe, 1" partie, questions Lxiv-ixv. 'Aaioôvno'itoufft toxa »at 

cîvOpwTioi, OTTou va eTva-. àvâixeaa Tôiv ffu>Ço(iévwv xal à7roX)univ(iôv; Réponse : Toia-JiYiç 
râïtwç à'vOpwTTO'. 5kv e-jpîo-y.ovTa!. 

(2| Siir Méléce Syrigos, sa vie et ses œuvres, voir l'étude très documentée du P, Par- 
i;o:re dans les Echos d'Orient, t. XI et XII. 

(3) Karà twv xaX^ivivtôiv xEsaXatojv xal sptDTVîdcWV K-jpîXXou xoû Ao-jxàpefo; àvTippTlfftC- 
Bucarest, 1690, p. 141 sq. SuyX'«'P°^'''^<=" '^'^"^ âvOpwTiMv xdtTioia â[iapTïi[xaTa eî; tov [xéXXovta 
atwva, "jdTEpa «Ttb triv ;wt,v to-j-ttiv, r, 6ca-n \)'Kt^iyjOM(n rà àya6à touç ^pY»» ^ StaTi oî «Yiot 
T:apaza).oC(T'. [i£(TiT£'jovTe; 8;' a"JT0Û;. 

<4l Ka6<Ti o-j yfcovEv swç àpri -fj nKtla. xal v.aOrfXo'J aTtcîcpadt; toG awTfjpoç xatà tflv k-no- 

pepXr.ixévwv. "Otxv yip aSrT) YévvjTat oùxéri xTzokziittxa.i :?i(ttiv0(70Ûv ivïffswî % iiroXvrpw- 

«TEw; èXul; âx toû SSou. 'Eyxî;o(S:ov xotrà xaXp-.vcxf,; çpevojîXapda;. Bucarest, 1690, p. 82. 



12 ECHOS D ORIENT 



donnant une portée générale. Car, d'après lui, ceux-là seuls sont sou- 
lagés et délivrés par les suffrages des vivants qui sont morts avec des 
péchés graves sur la conscience. Les péchés véniels, xà àGavào-tfxa 
TzkriiKiKtKri\t.aL'zai, ne Sont pas punis après la mort; sans cela, tout le 
monde aurait à subir quelque châtiment, et personne ne monterait au 
ciel après la mort (i). Ces péchés sont effacés par la prière quotidienne. 
Il ne convient pas, d'ailleurs, à la bonté divine de tirer vengeance des 
fautes légères commises par ceux qui ont pratiqué de grandes vertus. 
La conduite de Dieu à l'égard du peu de mal qui se trouve dans les 
bons doit être la même que celle qu'il tient à l'égard du peu de bien 
qui se trouve dans les méchants. De même que le peu de bien que font 
ces derniers ne les sauve pas, mais contribue seulement à diminuer 
leur châtiment; de même il convient que le peu de mal qu'ont fait les 
bons ne les prive pas de la béatitude, mais en conditionne seulement le 
degré. 

Quant à ceux qui ont commis des péchés graves et qui en ont obtenu 
le pardon après un repentir sincère et une véritable contrition, ils vont 
tout droit au ciel se réjouir avec les bienheureux, même si la mort les 
a empêchés de faire ces dignes fruits de pénitence que l'Evangile nous 
recommande pendant la vie présente. Le péché, en effet, est totalement 
remis par la pénitence, et il ne reste aucune peine temporelle à subir 
après qu'il a été pardonné : « Dire que le péché a été remis mais que la 
peine est restée, c'est badiner et déraisonner; ce n'est point parler en 

théologien et en homme de sens La punition qui se fait dans l'enfer 

est donc pour les grands péchés, et c'est pour obtenir la délivrance de 
ceux qui les ont commis que l'on prie, comme on le voit par l'his- 
toire des Machabées. Judas fit, en effet, prier les prêtres pour ceux qui 
avaient volé des idoles. » (2) Notre théologien conclut en disant qu'au 
jour du jugement. Dieu, qui est riche en miséricorde, fera grâce à 
beaucoup de réprouvés, tout comme il en délivre beaucoup avant ce 
jour, grâce à l'intervention suppliante de l'Église (3). 

Malgré l'autorité de la Confession orthodoxe, de Mélèce Syrigos et de 
Dosithée, la doctrine de la délivrance des réprouvés par les prières de 
l'Église n'a pas réussi à s'imposer à la croyance générale de l'Église 
gréco-russe. Comme nous l'établirons ci-après, la majorité des théolo- 



(1) TaÛTTi fàp av TrâvTeç t-^ TotaurY) Tt[xwpca vnonéanv/, xal oùSelç (lerà OàvaTOv elç oùpa- 
voù; ivoL^xNoi. Ibid., p. 83. 

(2) To 8è Xéyeiv èTcl xaiv toioÛtwv oti^ àçeiÔYi (aèv ri àfiapria, (jie(AlvYix£ 8à ri Tiotvri, TtatÇdv- 
Twv xat oyx eùçpovo-JvTwv, o-j ÔEoXoyowvTwv xal awçpovoyvTwv. Ibid., p. 84. 

(3) àv xaipôi TTjî xp((jeto; noXXoùç âXe'/jd?) 6 noXuéXeoç ©eéç. Ibid., p. 85. 



LA DOCTRINE DES FINS DERNIÈRES DANS L EGLISE GRÉCO-RUSSE 1} 

giens est restée fidèle à l'enseignement traditionnel, qui affirme l'exis- 
tence d'une classe de défunts intermédiaire entre les élus et les damnés 
et pouvant profiter des suffrages des vivants. Le nombre des partisans 
de l'opinion de Dosithée est cependant respectable encore de nos jours, 
et il serait sans doute plus grand si la logique était toujours le fait des 
théologiens « orthodoxes ». Ceux-ci, en effet, rejettent presque unani- 
mement, à l'heure actuelle, la doctrine catholique de la satisfaction 
sacramentelle et nient l'existence d'une peine temporelle due au péché 
pardonné. Cette négation est un acheminement naturel aux conclusions 
eschatologiques de Dosithée. En fait, un petit nombre seulement en 
arrivent là. Quelques-uns se contentent d'enseigner la mitigation des 
peines des damnés et répugnent à admettre la possibilité de leur déli- 
vrance. D'autres envisagent cette délivrance comme probable, mais 
n'osent se prononcer catégoriquement et laissent la question indécise. 
Le plus grand nombre amalgame tant bien que mal les données con- 
tradictoires des deux confessions de foi de Pierre Moghila et de Dosithée 
première manière, et réussissent ainsi à maintenir un état intermédiaire, 
dont on ne peut pas dire qu'il soit toujours l'équivalent de notre 
Purgatoire. 

Parmi ceux qui, depuis la mort de Dosithée, ont reproduit son ensei- 
gnement sur la délivrance des damnés, nous trouvons, au xviii^ siècle, 
les théologiens de l'école d'Eugène Voulgaris. Ce dernier va même 
plus loin que le patriarche de Jérusalem : il nie expressément l'existence 
d'un jugement particulier après la mort. Dans le Résumé de théologie 
qu'on a publié sous son nom, à Venise, en 1872, il cite le passage 
suivant de Lactance : « Qu'on ne pense pas que les âmes subissent un 
jugement quelconque après la mort; car toutes sont détenues dans une 
prison commune jusqu'au jour où le grand Juge examinera les actions 
de chacun »; puis il ajoute: « Un théologien grec, versé dans la con- 
naissance du dogme oriental, ne parlerait pas mieux et ne s'exprime- 
rait pas avec plus de clarté. » (1) 

L'élève de Voulgaris, Théophile Papaphilos, évêque de Campanie, se 
prononce dans le même sens: « Notre sainte Église, écrit-il, ne recon- 
naît et n'enseigne qu'un seul et unique jugement pour tous les hommes 
au second avènement du Christ; de jugement particulier, elle n'en 
connaît point ni n'en accepte (2). Avant ce jugement commun et uni- 
versel, les âmes vertueuses et pures éprouvent une joie et une allé- 



f 



(i) ©eoXoytxdv, édité à Venise par Agathange Lontopoulos en 1872, p. i3i-i32. 
(2) Mepixbv xptTripiov oû't *^yvw, o-jte Séx^Tai. 



Ï4 ÉCHOS DORJENT 



gresse admirable dans l'attente de la béatitude qui leur est réservée, 
tout comme les âmes pécheresses ressentent de la douleur et de la 
tristesse en attendant le châtiment. » (i) L'ouvrage où se lisent ces 
affirmations quelque peu étranges parut pour la première fois à Venise 
en 1780 sous le titre de Trésor de l'orthodoxie. 11 était p«récédé d'une 
lettre-préface élogieuse due à Athanase de Paros, un autre élève de 
Voulgaris, qui avait été chargé de le reviser. C'est dire qu' Athanase 
en approuvait le contenu. La fortune de ce petit livre, où l'on parle 
d'un peu de tout sans aucun ordre, a été considérable. Il n'a pas eu 
moins de cinq éditions. Le saint synode d'Athènes l'approuva en 1860 
et le recommanda à tous les fidèles, spécialement au clergé, « comme 
un ouvrage très mtjle, très édifiant, nécessaire à tous les chrétiens » (2). 

Avant de faire la découverte des passages qu'on vient de lire du 
Tbéologicon de Voulgaris et du. Trésor de l'orthodoxie de Théophile de 
Campanie, nous croyions bonnement que l'existence du jugement par- 
ticulier était une vérité acquise dans l'Église gréco-russe. On voit qu'il 
n'en est rien, puisque le saint synode athénien approuve hautement 
un ouvrage où l'on déclare que l'Église « orthodoxe » n'admet qu'un 
seul jugement, le jugement général, et rejette tout jugement particulier 
après la mort. U est vrai que presque tous les autres théologiens gréco- 
russes nous affirment que l'Église « orthodoxe » enseigne qu'il y a un 
jugement particulier. De quel côté se trouve la véritable orthodoxie.^ 
Qui nous le dira? 

S'étant débarrassé du jugement particulier, Théophile de Campanie 
a toute liberté pour faire délivrer par les prières de l'Église les habitants 
de l'er^fer : « Tu as appris, dit-il à son disciple, que depuis qu'il a été 
foulé aux pieds par la toute-puissance de l'âme du Christ, l'enfer reste 
toujours ouvert, et qu'il n'a pas encore été fermé par la semitence géné- 
rale du Christ. C'est pourquoi les prières, les messes de la sainte 
Église et les aumônes faites aux pauvres pour les orthodoxes défunts 
sont efficaces, et beaucoup d'âmes sont par elles délivrées des tour- 
ments suivant la qualité et la gravité de leurs péchés. » (3) 

Pour établir cette efficacité des suffrages pour les morts, il en appelle 
à la délivrance de Falconilla et à celle de l'empereur Trajan; il cite le 
texte de Théophylacte que nous connaissons bien, et cet autre d'un 



(i) Ta|ietov ôpôoSoÇfai;, édition de Tripolitza, 1888, p. 257. 

(2) La lettre encyclique du saint synode est adressée à tous les archevêques et 
évêques de l'Eglise du royaume de Grèce. Je la lis en tête de la cinquième édition du 
Trésor de l'orthodoxie, parue à Tripolitza en 1888. 

(3) Ta(i£Îov ôpÔoSo^taî, p. 217. 



LA DOCTRINE DES FINS DERNIÈRES DANS L EGLISE GRÉCO-RUSSE I5 

Père thêophore dont il ne dit pas le nom : « Je suis persuadé que les 
âmes des pécheurs sortent de l'enfer grâce aux saintes messes, aux 
prières et aux aumônes, parce que l'enfer, depuis que le Christ Homme- 
Dieu l'a dompté, reste ouvert jusqu'à la sentence finale, qui aura lieu 
au second avènement. » (i) 

Plusieurs théologiens russes contemporains enseignent clairement 
que toute sorte de péchés peuvent être remis après la mort par l'inter- 
vention charitable de l'Église militante. C'est ce qu'affirme, par exemple, 
1. Perov dans son Manuel de théologie polémique : « L'Église, dit-il, prie 
pour les défunts, mais elle prie pour la rémission de leurs péchés, 
non pour la rémission de peines temporelles; pour les délivrer de 
l'enfer, non du Purgatoire. Par ailleurs, les prières de l'cglise sont 
offertes pour tous les pécheurs, sans distinction des péchés qu'ils ont 
commis, et par conséquent elles s'étendent à toute sorte de péchés et 
non pas seulement aux seuls péchés légers et véniels. D'après la parole 
du Sauveur, il n'y a que le blasphème contre le Saint-Esprit qui ne soit 
pas remis ni dans ce monde ni dans l'autre. C'est pourquoi l'Église 
n'exclut de ses prières que ceux qui ont volontairement et obstinément 
rejeté la grâce de la Rédemption- » (2) 

N. Bêliaev (3) et A. Temnomiérov (4) déclarent aussi que seul le 
péché contre le Saint-Esprit est irrémissible dans l'autre monde. Pour 
répondre à l'objection qu'on pourrait tirer de la parabole évangélique 
du mauvais riche et du pauvre Lazare contre sa thèse de la délivrance de 
l'enfer, Temnomiérov fait remarquer qu'au moment où le Sauveur pro- 
nonça cette parabole, il n'avait pas encore otfert son sacrifice rédemp- 
teur et que, par suite, la justification par son sang n'était pas encore 
possible. Mais lorsqu'il descendit dans l'Hadès, le Rédempteur offrit 
à toutes les âmes qui s'y trouvaient la possibilité de se repentir et de se 
dégager des chaînes du diable. 

Dans son récent Manuel de théologie dogmatique orthodoxe à l'usage 
des Séminaires, N. Malinovski, après avoir nié l'existence d'une peine 
temporelle due au péché pardonné et avoir rejeté tout état inter- 
médiaire entre l'état de béatitude et l'état de damnation, est amené 
à faire la déclaration suivante pour expliquer la prière pour les défunts : 



(i) Taiictov op9o6o$taç, p. i58-i6o. 

(2) Manuel de théologie polémique (en russe), 6' édition. Toula, igoS, p. 108-109. 

(3) Doctrine de l'Eglise romaine catholique sur la satisfaction, dams le Causeur 
orthodoxe, 1876, t. 1", p. 439. 

(4) Enseignement de l'Ecriture Sainte sur la mort et la me d'outre-tombe. Saint- 
Pétersbourg, 1899, p. i58. Cf. A. BoKowsKi, Die Genugtmtng fur die sûnde nach der 
\uffassung der russischen Orthodoxie. Paderborn, 191 1, p. 200-201. 



i6 ÉCHOS d'orient 



« 11 y a en enfer des âmes qui ne sont pas endurcies dans le mal, qui 
peuvent éprouver un repentir profond pour les péchés commis pen- 
dant la vie terrestre, concevoir de l'aversion pour ces péchés, tendre par 
l'esprit et le cœur vers le bien, à l'égard duquel elles furent ici-bas 
parfois indifférentes. De telles âmes, daprès une disposition de la clé- 
mence divine, peuvent être délivrées des tourments de l'enfer par les 
prières de l'Église, les bonnes œuvres, et particulièrement par l'obla- 
tion de la victime non sanglante, par l'intervention des saints de 
l'Église céleste et du Sauveur lui-même. » (i) 

M. Malinovski n'excepte donc de la délivrance que les pécheurs 
endurcis, et, chose plus grave et presque inouïe dans la théologie 
« orthodoxe », il proclame la possibilité du repentir après la mort chez 
des pécheurs chargés de fautes mortelles, car il s'agit bien des pécheurs 
de cette sorte, vu la manière dont notre théologien attaque la doctrine 
catholique du Purgatoire. Et dire que son Manuel est en train de sup- 
planter celui de Macaire dans les Séminaires russes ! 

L'évêque Sylvestre, dans son Essai de théologie orthodoxe en cinq 
volumes, rejette lui aussi tout état intermédiaire entre le ciel et l'enfer, 
en se référant à la Confession de Moghila. 11 parle de soulagement et 
d'amélioration de l'état des pécheurs dans l'enfer sans prononcer le 
mot de délivrance (2). Mais comme, par ailleurs, il cite le dix-huitième 
article de la Confession de Dosithée, qui enseigne l'existence d'une caté- 
gorie d'âmes distincte des élus et des damnés, il est bien difficile de 
savoir au juste sa pensée. 

Comme partisan de la simple mitigation des peines des réprouvés, 
on peut nommer le Russe Gabriel, métropolite de Novgorod et Péters- 
bourg au xviiie siècle, qui écrit dans son Explication de la liturgie: 
« Nous pensons que même les âmes de ceux qui sont tombés dans de 
grandes fautes ne reçoivent pas un maigre secours du sacrifice san- 
glant que nous offrons et des prières que nous adressons, pendant 
qu'on le célèbre, au Seigneur de la vie et de la mort. » (3) 

D'autres, comme le Grec Jean Cassianos, ne savent trop que répondre 
quand on leur demande de déterminer quels sont les pécheurs qui sont 
arrachés à l'enfer par les prières de l'Église. Après avoir nié la peine 
temporelle et l'état intermédiaire, ce théologien conclut en ces termes : 



(i) N. Malinovski, Esquisse de théologie dogmatique orthodoxe, t. II. Serghief-Poçad, 
1908, p. 472. . 

(2) Sylvestre, Essai de théologie orthodoxe, t. V. Kiev, 1897, P- '43- 

(3) TeXeToupyfa Upâ. Saint-Pétersbourg, 1799, p. i65. Cet ouvrage, composé en russe, 
fut traduit en grec du vivant de l'auteur. 



LA DOCTRINE DES FINS DERNIÈRES DANS L ÉGLISE GRÉCO-RUSSE I7 

« Quels sont les pécheurs que Dieu, après la mort, béatifie dans le sein 
d'Abraham tout comme les justes; quand et pour quelles raisons fait-il 
cela? Nous n'en savons rien. » (i) 

Comme nous l'avons déjà dit, la plupart des théologiens gréco- 
russes, même de nos jours, ne partagent ni l'opinion de ceux qui font 
sortir de l'enfer les réprouvés ni l'agnosticisme d'un Jean Cassianos. Ils 
admettent la délivrance uniquement pour les Ames de ceux qui sont 
morts dans le repentir sans avoir eu le temps de faire de dignes fruits 
de pénitence. Mais il faut noter que certains de ces théologiens paraissent 
nier l'existence du jugement particulier pour cette dernière catégorie 
d'âmes. C'est le cas de l'archimandrite Antoine, qui, pour prouver l'ef- 
ficacité de la prière pour les défunts, se base sur ce fait « que le sort 
de certaines âmes n'a pas encore été fixé avant le jugement dernier. 
C'est pourquoi la miséricorde de Dieu et l'influence des mérites du 
Christ Sauveur s'exercent encore à leur égard » (2). 

11. — Le mode du jugement particulier. 

Malgré les négations isolées que nous venons de signaler et malgré 
l'inadmissible théorie, professée par un grand nombre, de la délivrance 
des damnés par les prières de l'Église, la doctrine du jugement parti- 
culier est restée très populaire dans l'Église gréco-russe. Cela tient 
pour une bonne part à une manière spéciale de concevoir et d'expliquer 
ce jugement, qui fut chère aux prédicateurs et aux hagiographes orien- 
taux dès l'époque patristique. Cette conception a passé dans la théologie 
« orthodoxe » sous le nom de doctrine des félonies ou douanes d'outre- 
tombe. 

L'idée essentielle de cette théorie est que Dieu n'intervient pas direc- 
tement lui-même au jugement particulier, mais emploie, pour juger 
l'âme et décider de son sort, le ministère des bons et des mauvais 
anges. Les détails varient suivant les auteurs et sont la plupart du temps 
fantaisistes. Les théologiens « orthodoxes » mettent cette théorie sous 
le patronage de plusieurs anciens Pères, et il faut reconnaître qu'ils 
y ont quelque droit. On la trouve déjà parfaitement élaborée dans un 
discours de saint Cyrille d'Alexandrie sur le départ de l'âme. Voici 



(i) 'ATiôxpiffu; el; Tr)v àYxûxXtov toû iwàtou IIiou Twjitiî. Corfou, 1848, p. 58. Il s'agit 
d'une réponse en italien et en grec à l'Encyclique adressée par Pie IX aux Orientaux 
en 1848. 

(2) Théologie dogmatique de l'Eglise catholique orthodoxe, traduction grecque de 
Vallianos. Athènes, i858, p. 386 : r\ xaTàdTaac; 'i^Mfiù^ xivuv [i^xP' ""iî "reXeuTafa; xp(9C(>>( 

O'JTCW WpiffÔT) 

Échos d'Orient, t. XVII. 2 



i8 ÉCHOS d'orient 



quelques passages de ce discours, que Macaire transcrit dans sa Théo- 
logie dopnatique , et dont on peut lire l'original dans la Patrologie grecque 
de Migne (i) : 

« Au moment où notre âme se sépare du corps, se présentent devant 
nous : d'un côté, les armées et les puissances célestes; de l'autre, les 
puissances des ténèbres, les méchants dominateurs du monde, les pré- 
posés des félonies célestes, ayant mission de scruter et de dévoiler nos 

œuvres A leur aspect, l'âme se trouble, elle tremble, frémit, et, 

dans sa consternation et son effroi, elle s'en va chercher protection 
auprès des anges de Dieu; mais, bien que reçue par ces derniers et pro- 
tégée par eux, elle rencontre, en s'élevant vers les cieux à travers les 
espaces aériens, différentes ièlonies (douanes ou octrois). Là, on l'arrête, 
on l'empêche de continuer son chemin vers le royaume des cieux. 
A chaque télonie, il lui est demandé compte de certains péchés : à la 

première, des péchés de bouche et de langue ; à la deuxième, des 

péchés de la vue; à la troisième, des péchés de l'ouïe; à la quatrième, 
de ceux de l'odorat; à la cinquième, de toutes les iniquités et abomi- 
nations commises par les mains. A d'autres stations sont découverts 
successivement les autres péchés, tels que la malice, la haine, l'envie, 

la vanité, l'orgueil En un mot, chaque passion de l'âme, chaque 

péché a de même sa télonie, ses douaniers et examinateurs particu- 
liers A cette enquête solennelle assistent et les puissances célestes 

et l'armée des esprits malins; et tandis que les premières révèlent les 
vertus de l'âme, les derniers dévoilent tous les péchés qu'elle a pu com- 
mettre en pensées, paroles ou actions. Pendant ce temps, en proie au 
frémissement et à l'effroi, l'âme est agitée par mille pensées diverses, 
jusqu'à ce qu'enfin, suivant sa conduite, ses œuvres et ses paroles, 
elk ait été ou condamnée et enchaînée, ou justifiée et dégagée de ses 
chaînes (car chacun est retenu par les liens de ses propres péchés). Si 
une vie pieuse et agréable au Seigneur lui a mérité cette grâce, elle est 
enlevée par les anges et peut dès lors s'élancer sans crainte vers le 
royaume, accompagnée des puissances célestes. Si, au contraire, on 
prouve qu'elle a passé sa vie dans la paresse et l'intempérance, elle 
entend cette voix terrible : « Arrière l'impie! il ne verra point la majesté 
du Seigneur. » (/s. xxvi, lo.) « Elle est abandonnée par les anges de 
Dieu et saisie par des démons noirs comme des Éthiopiens (2); puis, 
liée par d'indissolubles chaînes, elle est précipitée dans la région des 



(i) s. CyrilU Alexandrini homilia XIV : Trep! iU^o-j à-jyjti; xai irspl "zr^z SîUTipaç 
wa^euff^a;. P. G., t. LXXVII, col, 1072, sq. 
(2) Ot a'tâtoTtEî èxeïvot 6ai(jiov£ç. On voit que saint Cyrille parle en Egypte. 



LA DOCTRINE DES FINS DERNIÈRES DANS L EGLISE GRECO-RUSSE I9 

ténèbres, dans les cachots souterrains et les prisons infernales. » (1) 

On trouve des descriptions analogues, avec des variantes plus ou 
moins notables, dans plusieurs autres Pères, notamment dans saint 
Ephrem et dans un sermon de saint Jean l'Aumônier, où il est dit 
que, lors de son passage aux télonies, l'âme se trouve seule en face des 
démons et loin des bons anges, qui ne lui sont d'aucun secours (2). 
Dans les documents hagiographiques, les télonies d'outre-tombe sont 
souvent mentionnées, et plusieurs prières et chants de la liturgie 
grecque y font allusion. On lit, par exemple, dans l'office pour les ago- 
nisants : « Voici que la tourbe des esprits mauvais est là présente ; ils 
tiennent en main les factures de mes péchés et réclament impudem- 
ment ma pauvre âme, en poussant des cris effroyables. » Et ailleurs : 
« Ayez pitié de moi, saints anges du Dieu tout-puissant, et délivrez-moi 
de toutes les télonies mauvaises. » 

Dans le canon à l'ange gardien : « Toute ma vie s'est passée dans 
une grande futilité; me voilà près de ma fin. Je vous supplie, ange 
gardien, soyez mon défenseur, mon invincible protecteur, lorsque je 
traverserai les télonies du cruel dominateur de ce monde. » (3) 

Le thème des télonies est souvent exploité, cela va de soi, par les 
prédicateurs. Au xv^ siècle, Joseph Bryennios, dans son deuxième dis- 
cours sur les fins dernières, se demande si les télonies de l'air fonc. 
tionneront au jugement général, et il répond par la négative : « Les 
impitoyables douaniers que sont les esprits de malice, dit-il, ne font 
leur office qu'en l'absence du Juge; mais quand celui-ci paraîtra, on les 
verra se tenir cois et trembler. » (4) 

De la prédication et de la liturgie, les douanes d'outre-tombe Ont 
passé dans la théologie, où leur place était moins marquée. Plusieurs 
manuels de dogmatique s'y arrêtent assez longuement. L'archimandrite 
Antoine écrit que, d'après l'enseignement de l'Église orthodoxe, le juge- 
ment particulier commence par l'examen des âmes dans les télonies 
qu'elles doivent traverser, lorsque, accompagnées par les anges, elles 
s'élèvent de la terre au ciel. Là, les esprits mauvais les arrêtent pour 
leur demander compte de leurs péchés (5). 11 a soin cependant d'ajouter 
que, d'après les saints Pères, toutes les âmes ne sont p^s arrêtées par 
les esprits mauvais; celles qui sont saintes et pures s'envolent libre- 



(1) Voir Macaire, Théologie dogmatique orthodoxe, traduite par un Russe, t. II, 
Paris, 1860, p. 63o-63i. 

(2) Macaire, ibid., p. 033, 636. 

(3) Voir d'autres citations dans Macaire, p. 637-638. 

(4) Œuvres complètes, édition Voulgaris, t. II, p. 389. 

(5) Antoine, op. cit., p. 371-372. 



20 ECHOS D ORIENT 



ment dans le sein d'Abraham, à l'exemple de l'âme du pauvre Lazare. 

Macaire de Moscou est le théologien par excellence des télonies. Il 
ne leur consacre pas moins de onze longues pages de sa Dogmatique, 
où il cherche à établir le bien fondé de cette doctrine sur l'Écriture et 
la tradition. Il a bien vu qii'il ne fallait pas prendre trop à la lettre cette 
conception un peu enfantine du jugement particulier. 11 écrit : « Nous 
devons nous représenter les télonies, non point dans un sens grossier 
et sensuel, mais, autant que possible, dans un sens spirituel; nous 
devons nous en tenir à l'unité de l'idée fondamentale des télonies, et 
ne pas attacher trop d'importance à certains détails, qui sont différents 
chez les différents auteurs et dans les différents récits de l'Église. » (i) 

Cependant, impressionné par les témoignages des Pères du iv« et du 
ve siècle, il affirme « qu'incontestablement la doctrine des télonies fut 
transmise aux Pères du iv^ siècle par les docteurs des siècles précé- 
dents, et qu'elle repose sur la tradition apostolique. » (2) 

L'évêque Sylvestre cherche, lui aussi, des fondements scripturaires 
et traditionnels aux télonies, mais il accentue leur caractère symbo- 
lique, déclare que cette théorie est secondaire et n'a pour but que de 
nous donner une idée de la réalité mystérieuse qu'est le jugement 
d'outre-tombe. 11 ne va pas jusqu'à en faire une tradition aposto- 
lique (3). 

Le Grec Androutsos ne mentionne les télonies que pour en marquer 
le côté purement figuratif et pour reprocher à Macaire d'avoir osé parler, 
à ce propos, de tradition apostolique : 

« Macaire, dit-il, se basant sur l'opinion isolée de quelques Pères, 
présente comme un enseignement dogmatique d'origine apostolique 
cette représentation symbolique des télonies. 11 pense que le jugement 
particulier se fait réellement, par la permission de Dieu, par l'intermé- 
diaire des mauvais esprits aériens, qui scrutent et jugent les œuvres des 
morts. Mais les passages scripturaires sur lesquels il se base n'ont aucun 
rapport avec un jugement des hommes par les démons après la mort. 
Quant aux opinions particulières de certains Pères, comme saint Cyrille 
d'Alexandrie, le grand Athanase et d'autres, surtout si l'on prend 
leurs expressions à la lettre, elles ne sauraient conférer à cette théorie 
des télonies un caractère dogmatique. » (4) 

II est difficile de n'être pas de l'avis d'Androutsos. Car si une certaine 



(i) Macaire, op. cit., p. 641 
(2) Ibid.. p. 638 



(3) Essai de théologie orthodoxe, t. V, p. 86-96. 

(4) AoyixaTtxTi ttj; àp6o6(5$ou àvaToXixTÎ; èxxXyidfaç. Athènes, 1907, p. 4i5, note 



LA DOCTRINE DES FINS DERNIÈRES DANS l'ÉGLISÉ GRÉCO-RUSSE 21 

intervention des bons et des mauvais anges dans l'exécution du juge- 
ment particulier est parfaitement admissible et paraît insinuée par l'Écri- 
ture Sainte, rien ne nous oblige à prendre à la lettre telle description 
oratoire, à laquelle tel Père a eu recours pour frapper l'imagination 
populaire et faire pénétrer l'idée dogmatique dans les esprits incultes. 
Saint Cyrille d'Alexandrie, dans le discours même où il décrit d'une 
manière si pittoresque ces télonies auxquelles président les douaniers 
infernaux noirs comme des Éthiopiens, a soin de déclarer en commen- 
çant que « Celui qui nous juge après la mort n'a besoin ni d'accusateurs, 
ni de témoins, ni de preuves, mais qu'il met devant les yeux des 
pécheurs tout ce qu'ils ont dit, fait ou pensé » (i). Voilà qui est dit 
pour les théologiens; ce qui suit s'adresse à la foule. Macaire, Antoine 
et plusieurs autres n'ont pas compris ces nuances. 

La métaphore des télonies n'est pas la seule à laquelle ait eu recours 
l'imagination orientale pour se représenter le jugement particulier. Celle 
de la balance, en honneur chez les anciens Égyptiens, se rencontre 
dans quelques auteurs, notamment dans le Discours sur les fidèles défunts 
attribué à saint Jean Damascène : 

« Des hommes divinement éclairés, lit-on dans ce document, affirment 
qu'au moment du dernier soupir les actions des hommes sont pesées 
comme dans une balance. Si le plateau droit l'emporte sur l'autre, il 
est clair que le moribond exhale son âme entre les mains des bons 
anges. Si les deux plateaux restent en équilibre, la miséricorde de Dieu 
triomphe sûrement. Les Pères divinement inspirés ajoutent que si la 
balance penche un peu à gauche, même dans ce cas la miséricorde de 
Dieu supplée le déficit. Voilà donc trois jugements divins du Seigneur : 
le premier est juste, le second plein de bonté, le troisième est l'effet 
d'un excès de miséricorde. Il en existe un quatrième, lorsque les 
actions mauvaises l'emportent de beaucoup. Hélas! mes frères, ce der- 
nier jugement est aussi très juste et fixe aux damnés le sort qu'ils ont 
mérité. » (2) 

Au reste, les partisans de la théorie des télonies ne dédaignent pas 
de faire parfois usage de la balance. C'est ainsi qu'au xi^ siècle Phi- 
lippe le Solitaire nous représente les bons anges faisant la pesée des 
actions, en présence des terribles douaniers, leurs adversaires (3). 



(i) O-JSÈv Y^p xatriYépwv Settac ô 8cxa(rrT|; èxetvoî, ours [xaptûptov, oÙte àiîo5ei'5ea)v, oû'tt 
àXiYX'^''' *^^' ^<^* èupâ^afiev xal éXaXVitfajxev, xal èpouXeyffàfxeOa «p^pet et; |xéffOv Ttpô tûv 
èçôaiixwv Ttriv 7teit).r,|A|jLe)>riit<Twv. P. G., t. LXXVII, col. 1072. 

(2) P. G., t. XCV, col. 272. 

(3) Dioptra, 1. IV, c. xx. P. G., t. CXXVII, col. 87. 



22 ECHOS D ORIENT 



Une autre conception moins anodine et plus difficilement conciliable 
avec une saine théologie s'est glissée dans certaines collections cano- 
niques. Le Grec Manuel Malaxas publia, en 1561, un recueil de 
417 règles canoniques empruntées au Nomocanon dit de Photius, Bal- 
samon, à Blastarès et Zonaras. Ce recueil fut traduit en roumain en 
1652, et il est devenu une partie du code ecclésiastique officiel de 
l'Église roumaine. Le canon 162 fournit l'explication suivante de la 
coutume qu'ont les Orientaux de célébrer des services pour les défunts 
les troisième, neuvième et quarantième jours qui suivent la mort : 

« Qu'on fasse mémoire du défunt et qu'on distribue des vivres aux 
pauvres, les troisième, neuvième et quarantième jours après la mort; le 
troisième jour, parce que les âmes des défunts restent sur terre jus- 
qu'au troisième jour qui suit leur séparation d'avec le corps, et peuvent, 
en compagnie de leurs anges gardiens, visiter tous les endroits qu'elles 
désirent; c'est seulement le troisième jour qu'elles se présentent devant 
Dieu. Elles circulent dans les régions célestes jusqu'au neuvième jour 
pour aller voir les demeures des saints. Du neuvième au quarantième 
jour, l'ange leur montre le paradis et tous les tourments de l'enfer. 
Enfin, le quarantième jour. Dieu leur notifie sa sentence, et elles vont 
habiter le lieu qui leur convient jusqu'au second avènement du Sei- 
gneur. » (i) 

Saint André de Crète, au vif siècle, enseignait que toutes les âmes 
justes, avant d'entrer au ciel, allaient, à l'exemple de l'âme sainte du 
Christ, visiter les enfers, non pour y souffrir ou y rester, mais pour 
concevoir du triomphe du Sauveur une juste idée (2). 11 semble que la 
pensée de faire voyager les âmes des défunts durant quarante jours, 
avant la sentence du jugement particulier soit née, elle aussi, de la 
préoccupation de régler le sort des défunts sur l'histoire du Christ. 
Jésus-Christ ayant attendu quarante jours après sa résurrection pour 
monter au ciel, quelque esprit ingénieux aura pensé bien faire en 
imposant aux âmes des défunts un délai d'une égale durée avant leur 
entrée dans la demeure de leur éternité. 

{A suivre.) 

M. JUGIE. 



(i) J, Papp-Szilagyi, Enchiridion juris ecclesiœ orientalis catholicœ, 2' édit., 1880, 
p.. 38, 48. Cf. NiLLES, Kalendarium manuale utriusque Ecclesiœ, t. II, p. 23, n. 3. 

(2) Homilia I in Donnitionem B. Mariœ. P. G., t. XCVII, col. 1049-1052. D'après 
saint André de Crète, la Sainte Vierge, elle aussi, est descendue aux enfers pour res- 
sembler parfaitement à son divin Fils. 



LA PRIMAUTÉ 
DE SAINT PIERRE ET DU PAPE 

D'APRÈS SAINT THÉODORE STUDITE (759-826) <*> 



Physionomie de saint Théodore Studite. 
Importance de son témoignage. 

Saint Théodore Studite, né à Constantinople en 759, mort en exil 
au monastère bithynien de Saint-Tryphon, dans la presqu'île d'Acritas 
ou de Touzla, le 1 1 novembre 826, a précédé d'une génération seule- 
ment Photius, puisque ce trop célèbre fauteur du schisme oriental avait 
vu le jour en 820. Il y a donc un intérêt spécial à connaître ce que 
pensait de la primauté du Pape cet illustre moine du couvent constau- 
tinopolitain de Stoudion, qui est, on l'a écrit très justement, « une des 
figures les plus attachantes de la Byzance impériale et la gloire de 
l'Église d'Orient au ix« siècle. On a pu. dire de lui qu'il fut l'un des 
derniers catholiques de Constantinople. le dernier peut-être des écrivains 
ecclésiastiques grecs qui n'aient point connu l'asservissement aux 
empereurs; que son éloquence atteint parfois à l'éloquence de saint 
Jean Chrysostome et de Démosthène lui-même yy (2). 

Sans nous attacher ici à résumer méthodiquement la vie si pleine de 



(i) Ce travail, d'abord rédigé en latin, fut, sous cette première forme, lu le 
3 août 1909 au deuxième Congrès de théologiens pour l'union des Eglises, à Vetehrad 
(Moravie), publié dans les Actes du Congrès : Quœ fuerit sancti Theodori Studitœ doc- 
trina de Beati Pétri apostoli deque Romani Pontificis primatu (dans Acta Conventus 
Velehradensis Theologorum commercii studiorum inter Orientent et Occidentem 
cupidorum. Prague, 1910, p. 123-134), et traduit en russe dans l'édition russe de ces 
mêmes Actes : Troudy vtorogo Velegradskago bogoslovskago Siésda po poprosou o 
soédineniy postotchnoï i Zapadnoï Tserkvéï. Moscou, 191 1, p. 161-174 : Outchénié 
Sv. Féodora Stoudita glavenstvié Sp. Ap. Petra i Rintskago Perpospiachtchenn.ika. 

(2) Marin, Saint Théodore (dans la collection « Les Saints »). Paris, 1906, p. i. 

Le monastère de Stoudion, fondé en 463 par le consul Studius, dans le quartier d« 
Psamathia, était l'un des plus considérables de Byzance. Son enceinte était immense, 
et sous le supériorat de saint Théodore il compta jusqu'à mille moines. Ce magni- 
fique couvent fut détruit en 1489, trente-six ans après la prise de Constantinople par 
les Turcs. Son emplacement est marqué aujourd'hui par la petite mosquée en ruines 
appelée Mirakhor Djami, non loin de la voie ferrée, entre les deux stations de Psa- 
mathia et Yédi-Coulé. L'Institut archéologique russe de Constantinople y a fait, depuis 
1906, des fouilles qui ont donné de très intéressants résultats, mais qui malheureu- 
sement ont dû être interrompues. Voir le Bulletin de l'Institut, spécialement t. XVI. 
1912, p. 3-359. 



24 ÉCHOS d'orient 



cet intrépide défenseur de la vérité et de la morale catholique contre le 
concubinage scandaleux de l'empereur Constantin VI et contre l'hérésie 
des iconoclastes ou briseurs d'images, il ne sera cependant pas inutile, 
avant d'entrer dans l'examen de sa doctrine sur le point en question, 
de rappeler au lecteur les traits les plus saillants de cette imposante 
figure. Nous en emprunterons l'esquisse à deux historiens fort compé- 
tents : le P. Jules Pargoire, le regretté Assomptioniste de Cadi-Keuy, et 
M. l'abbé Marin, du clergé de Nancy. 

Le P. Pargoire nous décrit en quelques lignes, avec le style précis 
dont il est coutumier, le tableau du milieu de foi et de sainteté qu'était 
le monastère de Stoudion à l'époque où saint Théodore en était higou- 
mène (supérieur). 

Au couvent des Studites, dont il prend la direction en 798, le grand 
Théodore apparaît environné de saints. Neveu de Platon (t 4 avril 814), 
frère aîné de Joseph de Thessalonique (t i5 juillet 882), il a pour disciple 
Thaddée, qui expire sous les coups de fouet (t 29 décembre 816); pour 
économe Naucrace, qui le supplée et lui succède (t 18 avril 848); pour 
compagnon d'exil Nicolas, qui partage ses flagellations et sera un jour 
higoumène des Studites (t 4 février 868) (i). 

Cette énumération de personnages qui ont tous partagé les doctrines 
et les sentiments catholiques de Théodore, qui ont partagé ses luttes 
et ses persécutions pour la bonne cause, qui partagent aussi à juste 
titre les honneurs et la vénération de l'Eglise, et particulièrement de 
l'Église orientale, cette énumération nous sera précieuse en donnant 
plus d'autorité encore, s'il se peut, à la parole du moine écrivain que 
nous •oulons consulter. Cette parole ne sera pas seulement la sienne; 
ce sera aussi, par le fait, celle de cette glorieuse phalange de confes- 
seurs de la foi et de bien d'autres représentants du cloître ou du 
monde qui, dans la Byzance du ix« siècle, étaient ralliés à de si valeu- 
reux chefs. 

Voici maintenant, résumés dans leur aspect général, les principaux 
combats qu'eut à soutenir cette vaillance, dont Stoudion fut le centre 
et Théodore le héraut. Ces données éclaireront d'une plus vive lumière 
les emprunts que nous aurons à faire aux éloquentes protestations du 
champion de l'orthodoxie catholique. 

Son ardente parole (de Théodore) est toujours prête à signaler les périls 
de la foi et de la discipline catholique; il défend la sainteté du mariage 



(i) Pargoire, l'Eglise byi^antine de 527 à 847 (collection « Bibliothèque de l'ensei- 
gnement de l'histoire ecclésiastique »). Paris, 1905, p. 365. 



LA PRIMAUTÉ DE SAINT PIERRE ET DU PAPE 25 

chrétien et l'intégrité de la morale évangélique en face de Constantin VI, 
dont il stigmatise le divorce; il flagelle sans hésitation les dangereuses 
nouveautés doctrinales des théologiens au service du pouvoir civil; il 
revendique courageusement, quelque haut prix que l'on oflFre à son 
silence, la liberté des consciences chrétiennes et l'indépendance de la 
sainte Église de Dieu (i). 

C'est l'affaire mœcbienne ou du concubinage impérial. Puis voici la 
longue lutte de l'iconoclasme, la guerre acharnée au culte des saintes 
images. 

Par son intelligence et par sa fermeté, par sa parole et ses écrits, il est 
un chef incomparable, et non pas seulement des mille. moines dont il 
est l'higôumène, c'est-à-dire l'abbé, ou mieux le conducteur spirituel, 
mais encore de tout ce qui reste de vaillant parmi les catholiques de 
Byzance. 11 aime la lutte pour la vérité et pour le droit, qui est le signe 
des âmes fortes, et pendant vingt années il dirige la résistance à des lois 
dont les moines allaient être les premières victimes et qui menaçaient 
l'existence de l'Ordre monastique tout entier et de l'Église elle-même. 
Quand presque tous ceux qui devaient élever la voix se résignent et se 
taisent autour de lui, Théodore fait entendre sans interruption, sans 
défaillance, sa parole intrépide pour réclamer la liberté de la foi, éclairer 
et réconforter ses moines et tous les catholiques fidèles, revendiquer, 
contre la théologie impériale, en des termes d'une éloquence magnifique, 
la primauté du Siège de Rome, « la première entre toutes les Églises de 
Dieu, la source toujours pure et toujours limpide de l'orthodoxie, l'abri 
sûr contre toutes les tempêtes de l'hérésie » (2). 

Ce moine est un apôtre, au sens complet du mot, et de l'apôtre il a 
toutes les gloires, y compris celle de la souffrance. C'est un dernier 
trait qu'il convient de noter dans cette rapide esquisse de sa physio- 
nomie. 

Saint Théodore, par son intrépidité, rappelle saint Paul; il n'a pas 
moins combattu ni moins souff'ert que le grand apôtre. Comme lui, il 
endura la faim et la soif, le troid et la chaleur, les flagellations et les tor- 
tures sans nombre. Il fut chargé de chaînes, jeté en prison; ses chairs 
meurtries et sanglantes tombèrent par lambeaux de son corps amaigri; 
il passa dans l'exil quinze ans de sa vie; aucune soufl'rance n'épargna ni 
ne déconcerta ce lutteur courageux; il fut un saint des jours antiques, et 
son premier biographe le proclame, à bon droit, « vrai disciple et imitateur 
de Jésus-Christ, vase d'élection, gloire du sacerdoce, règle des moines, 



(i) Marin, op. cit., p. i, 1 
(2) Marin, op. et loc. cit. 



26 ÉCHOS d'orient 



cœur apostolique, confesseur érainent, martyr de volonté, soleil de l'or- 
thodoxie, docteur oecuménique, colonne, soutien, bouche de l'Église, 
ange terrestre et homme céleste ». S'il n'obtint pas lui-même la couronne 
du martyre consommé, que ses vœux appelèrent tant de fois et auquel 
son héroïsme semblait le destiner, il eut du moins, touchante compensa- 
tion de la Providence, la joie inexprimable de voir cette glorieuse auréole 
sur la tête de plusieurs de ses fils (i). 

Objet et division de cette étude. 

Tel est le témoin — combien représentatif, on le voit — que nous 
allons interroger pour savoir ce qu'on pensait de la primauté romaine, 
dans l'Église byzantine, quelques années seulement avant le néfaste 
patriarcat de Photius. Avertissons tout de suite, du reste, que, pour 
que l'information fût complète, il nous faudrait ajouter maintes autres 
dépositions de la même époque : celle de saint Michel le Syncelle, par 
exemple, parmi les moines; des saints Taraise, Nicéphore et Méthode 
sur le siège patriarcal, de l'impératrice Irène sur le trône. 

C'est que, dit très bien le P. Pargoire, malgré les progrès du césaro- 
papisme, l'Orient savait encore quelle était la constitution de l'Église, et 
les saints de Byzance, comme ses docteurs, ne cessaient de saluer le 
Chef suprême des âmes dans la personne du Pontife romain (2). 

Le témoignage de saint Théodore Studite, qui est le plus explicite de 
tous, et contre lequel on ne voit même pas ses ennemis réclamer, tant 
le fait s'imposait encore aux esprits les plus prévenus, tiendra lieu de 
cet ensemble d'attestations catholiques au ixe siècle. En y puisant pour 
nous une confirmation de notre foi, nous voudrions proposer à nos 
frères séparés l'enseignement du grand Studite comme une preuve écla- 
tante que la doctrine catholique de la primauté et de l'infaillibilité pon- 
tificale n'a rien d'une nouveauté, puisque l'Église orientale la professait 
déjà en plein siècle de Photius. Il en ressortirait cette conséquence que, 
pour s'unir à nous sur ce point capital, les orthodoxes n'auraient qu'à 
revenir à leur véritable tradition paternelle, si malheureusement inter- 
rompue par la funeste séparation. 

Deux questions se présentent au sujet de la primauté romaine : 
I» Saint Pierre a-t-il reçu de Jésus-Christ la primauté de juridiction? 



(i) Marin, ibid. Au cours des fouilles récentes, on a découvert, dans les ruines du 
monastère de Stoudion, outre de nombreuses reliques, deux tombeaux qui pourraient 
bien être ceux de saint Théodore et de son oncle saint Platon, 

(2) Pargoire, op. cit., p. 290. 



LA PRIMAUTE DE SAINT PIERRE ET DU PAPE l'J 

.2" Le Souverain Pontife est-il véritablement le successeur de saint Pierre 
et l'héritier de sa primauté? 

On sait qu'aujourd'hui les dissidents orientaux résolvent générate- 
ment ces deux questions par là négative. A l'une et à l'autre, au coo^ 
traire, saint Théodore Studite donne une réponse nettement affirmative, 
et cela non pas une fois seulement et en passant, mais à maintes 
reprises, en un grand nombre de circonstances de sa vie, en une foule 
de passages de ses écrits, et en des termes on ne peut plus formels et 
explicites. La primauté de saint Pierre et la primauté du Pape ont entre 
elles, dans sa pensée, un lien si intime et si nécessaire, que presque 
toujours il les unit dans le même témoignage et la même démonstration. 
11 nous a paru néanmoins utile, pour plus de clarté, de les considérer 
chacune séparément dans l'exposé qui va suivre (i). 

I. — La primauté de saint Pierre. 

Que saint Pierre n'ait pas seulement joui d'une pure primauté d'hon- 
neur, qu'il ait occupé parmi les apôtres beaucoup plus qu'un simple 
rang de premier parmi des égaux {primus inter pares, selon l'expression 
consacrée par cette fausse théorie), c'est là une doctrine qu'insinue 
déjà le titre de Coryphée, c'est-à-dire Chef par excellence, sous lequel 
saint Théodore Studite,. avec toute la tradition des Pères de l'Église 
grecque, désigne fréquemment l'apôtre saint Pierre. « Pierre est le 
coryphée des apôtres », affirme-t-il (6 xopucpaloç twv 'Attoo-tôawv) (2);,, 



(i) Notre travail a été fait directement sur les textes de saint Théodore Studite, 
desquels il n'est que la mise en valeur méthodique. Le lecteur ne s'étonnera donc 
point de ne pas trouver au bas des pages d'autres références que celle de ces textes. 
Nous devons toutefois sii,'naier, parmi les auteurs catho'iques qui se sont occupés de 
la doctrine de notre Saint sur la primauté du Pape, J. Richter, Des hl. Theodor, 
Abst von Studion, Lehre vont Primat des rœmischen Bischofs, dans la revue Der 
Katholik, 1874, p. 409 et suiv. ; et aussi le R. P. Bernardakis, les Appels au Pape dans 
l'Eglise grecque jusqu'à Photius, dans les Echos d'Orient, t. VI (igoS), p. 252-2541. 
Quant à ce qui regarde la vie de saint Théodore Studite, mentionnons, outre l'ou- 
vrage déjà cité de M. l'abbé Marin, celui du catholique G. -A. Schneider, Der hl. 
Theodor von Studion, sein Leben und Wirken. Munst-r i. W., 1900 (la question de 
la primauté romaine y est traitée p. 107-ni); et celui de l'orthodoxe russe Grossou, 
Prepodobniy Feodor Stoudit, égo vrémia i tvorénia (Saint Théodore Studite, son 
temps et ses œuvres). Kiev, 1907. On trouvera certaines précisions historiques et 
chronologiques dans un récent article du R. P. Van de Vorst : Les relations de saint 
Théodore Studite avec Rome, dans Analecta bollandiana, t. XXXII, 1913, fasc. IV, 
p. 439-447- 

(2) S. P. N. Theodori Studitœ opéra omnia, dans l'édition de Mig»e, Patrologta 
Grœca, t. XCIX, col. 468 B, 1804 C, 1460 A, etc. Toutes nos citations de saint Théo- 
dore Studite seront faites d'après cette édition, qui contient sur des colonnes paral- 
lèles le texte grec et la traduction latine. Les lettres A, B, C, D, mises à la suite dit 
chirtre indiquant la colonne, marquent l'endroit précis de la citation dans cette colonne- 



28 ÉCHOS d'orient 



OU encore il se contente de l'appeler « Pierre le coryphée » (i). 

Ce nom de Coryphée n'est pas un simple titre d'honneur, mais il 
implique une véritable primauté, une réelle suprématie sur les autres 
apôtres. La pensée du saint higoumène de Stoudion sur ce point ressort 
très nettement de plusieurs passages de ses écrits, où l'afifirmation de 
cette suprématie se trouve établie par une courte mais précise interpré- 
tation des principaux textes évangéliques la concernant. 

Nous transcrivons ici les textes évangéliques afin de permettre au 
lecteur de suivre plus facilement l'exposé des données doctrinales dont 
ils fournissent l'occasion à saint Théodore. « Tu es Pierre, et sur cette 
pierre je bâtirai mon Église, et les portes de l'enfer ne prévaudront 
point contre elle. Je te donnerai les clés du royaume des cieux; tout ce 
que tu lieras sur la terre sera aussi lié dans les cieux, et tout ce que 
tu délieras sur la terre sera aussi délié dans les cieux. » {Matth. xvi, 1 8-20.) 
Jésus dit à Simon-Pierre : « Simon, fils de Jean, m'aimes-tu plus que 
ceux-ci? » 11 lui répondit : « Oui, Seigneur, vous savez que je vous 
aime. » Jésus lui dit : « Pais mes agneaux. » 11 lui dit une seconde 
fois : « Simon, fils de Jean, m'aimes-tu? » Pierre lui répondit : « Oui, 
Seigneur, vous savez bien que je vous aime. » Jésus lui dit : « Pais 
mes agneaux. » Il lui dit pour la troisième fois : « Simon, fils de Jean, 
m'aimes-tu? » Pierre fut contristé que Jésus lui demandât pour la troi- 
sième fois : « M'aimes-tu? » et il lui répondit : « Seigneur, vous con- 
naissez toutes choses, vous savez bien que je vous aime. » Jésus lui 
dit : « Pais mes brebis. » (Joan. xxi, 15-18.) Le Seigneur dit : « Simon, 
Simon, voici que Satan vous a réclamés pour vous cribler comme le 
froment; mais j'ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille point; et toi, 
quand tu seras converti, affermis tes frères. » {Luc. xxii, 31-32.) 

On va voir comment saint Théodore Studite comprenait toute la 
portée de ces textes évangéliques. Dans la lettre qu'il écrit en 821 à 
l'empereur Michel II le Bègue (820-829), notre Saint, parlant de l'Église 
romaine, s'exprime de la manière suivante : 

Ordonnez que l'on reçoive l'exposition de foi envoyée de l'ancienne 
Rome, suivant qu'il a été pratiqué de tout temps par nos pères, car cette 
Église, ô empereur imitateur du Christ, est la première de toutes les 
Eglises de Dieu; Pierre est son premier évéque, Pierre à qui le Seigneur 
a dit : « Tu es Pierre, et sur celte pierre je bâiirai mon Église, et les 
portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle. » (2) 

(i) Ibid., col. i3o6 A. 

(2) Lettres, 1. II, 86; Migne, P. G., t. XCIX, col. i332 B A-jtïi yàp, Xpi(n:o|if[i.yiTe 
^ctailev, r, xopuçatOTâxir) twv 'ExxXriffiâJv toù ©eoû, f,; ITirpo; 7rp(OTo6povo;, irpo; ov ô K-jptd; 
<pYl<Ttv SU eX nétpoî 



LA PRIMAUTÉ DE SAINT PIERRE ET DU PAPE 29 

Ce passage, on le voit, va directement à prouver la primauté de 
l'Église Romaine. Mais il n'est pas moins aisé de se rendre compte 
qu'une telle argumentation suppose de toute évidence l'exégèse catho- 
lique de la grande promesse faite par le Christ à saint Pierre dans la 
région de Césarée de Philippe. Déjà, en 815, dans sa lettre dogmatique 
adressée au conciliabule iconoclaste tenu par le patriarche intrus Théo- 
dote Mélissène Cassiteras, Théodore avait écrit au nom de tous les 
higoumènes : 

Nous marchons avec assurance, appuyés que nous sommes sur ce 
Siège au sujet duquel le Christ a dit : « Tu es Pierre, et sur cette pierre 
je bâtirai mon Église, et les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre 
elle. » (i) 

Cette assurance, cette sécurité que l'intrépide défenseur du culte des 
images place dans le Saint-Siège, d'où provient-elle, sinon de la certi- 
tude même de la primauté de Pierre? 

Et ne croyez pas que, pour avoir omis, dans les deux passages que 
nous venons de citer, le reste de la promesse du Christ, à savoir les 
paroles : « Je te donnerai les clés du royaume des cieux », etc., Théodore 
n'attribue à ces dernières aucune importance. 11 y fait plusieurs fois 
allusion en d'autres endroits où, parlant du Pontife romain, il suppose 
manifestement qu'elles s'appliquent tout d'abord à saint Pierre. Voici, 
en effet, ce qu'il écrit au pape saint Léon 111, en 810, au sujet du 
pouvoir des clés : 

... Un synode s'est tenu pour la condamnation de l'Évangile du Christ, 
dont vous avez reçu les clés de la part de ce même Christ, par l'intermé- 
diaire du prince des apôtres et de ses successeurs jusqu'à celui qui a pré- 
cédé Votre Sainteté (2). 

Environ dix ans plus tard, écrivant de son lieu d'exil à saint Naucrace^ 
économe de Stoudion, le saint higoumène désigne le Siège romain, 
qu'occupait alors le pape saint Pascal, par l'expression suivante : « Le 
siège coryphée, où le Christ a placé les clés de la foi. » (3) Puis, rappelant 
que, selon la promesse infaillible du Sauveur, les portes de l'enfer, 
c'est-à-dire les hérétiques, n'ont jamais prévalu et ne prévaudront jamais 



(1) Ibid., II, I, col. II 17 B. 'AffçaXw; pepvîxatxev itz' èxei'vYiv ttjv ë5pav, è<f' r^ çy|<Ttv ô 
XpnjTdç" Su el llixçiOi 

(2) Lettres, I, 24; coll 1021 C. et D. 'H o-ûvoôoî in' àôeTT^aet toû EviayTe^-^ou toO Xpiaxoiî, 
ou là? xXeï; iMitù Ttpô; ayTOÛ, 6tà [iéffou toC twv 'ATtoffxéXwv TipaiTOcrràTou xal tûv 
àjiO'.paSbv (xé/pt toû Tiporiyriaa.\Lé^o\J Tr,v iepwTixYiv aou XEçaXrjv. 

(3) Lettres, II, 63; col. 1281 A et B : toG xopuçtaxoû Op^vou, èv w XpiSTÔç eOexo ta; 
xXeï; TT,; tticttemî. 



30 ECHOS D ORIENT 



contre cette foi, il ajoute : « Qu'il se réjouisse donc, le bienheureux et 
apostolique Pascal, qui porte bien son nom; car il a accomplit l'œuvre 
de Pierre. » (i) 

Dans une lettre adressée, en 817, à saint Pascal lui-même, Théodore 
lui donne une série de noms et de titres qui confirment encore sa pensée ; 

Ecoutez, lui dit-il, ô Chef apostolique, pasteur préposé par Dieu à la 
garde des brebis du Christ, porte-clés du royaume des cieux, pierre de la 
foi sur qui est bâtie l'Église catholique. Car vous êtes Pierre, dont vous 
occupez le siège avec honneur (2). 

Chacune des appellations données ici au pape saint Pascal : pasteur 
préposé par Dieu à la garde des brebis du Christ, porte-clés du royaume 
des cieux, pierre de la foi sur qui est bâtie l'Eglise catholique, convient tout 
d'abord à saint Pierre lui-même, puisque Pascal ne les mérite que parce 
qu'il tient la place de Pierre. 

Cette sorte d'identité morale entre saint Pierre et le Pape son suc- 
cesseur demeure constamment dans la perspective du grand moine 
Studite. C'est elle qui, dans la mêm'e lettre, lui fait directement appli- 
quer au pape saint Pascal une autre des paroles évangéliques adressées 
par le Christ à saint Pierre. 

C'est à vous, que le Christ notre Dieu a dit : Et vous, quand vous sere^ 
converti, vous confirmerez vos fixeras. Voici le temps, voici le lieu de le 
faire; secourez-nous, vous qui êtes établi par Dieu pour cela; étendez la 
main autant que cela est possible; vous avez la primauté sur tous (3). 

On ne saurait trouver de meilleur commentaire à l'affumation que 
nous avons recueillie, quelques lignes plus haut, sous la plume de 
saint Théodore Studite disant au pape Pascal : « Vous êtes Pierre. » 
La citation du verset de Saint Luc : Et vous, quand vous^ sere^ converti, 
vous confirmerez vos frères, dans le passage que nous venons de trans- 
crire, prouve, à n'en pouvoir douter, que l'higoumène de Stoudion 
entend de la primauté de saint Pierre ce verset évangélique, et que 
cette primauté est bien pour lui, comme pour tous les catholiques, une 
primauté de juridiction. 

Cette primauté de juridiction, promise par Jésus durant sa vie mor- 
telle, fut en réalité conférée à Pierre après la Résurrection, lorsque le 
Sauveur, à trois reprises différentes, confia ses agneaux et ses brebis 



(i) Ibid. 

(2) Lettres, II, 12; col. itSa C. "Axoue, à7ro(JTo>,ixr] xàpa, ôeoirpdpXviTe 7ro[[i.Yiv twv 
Xptaroù TrpopâTwv, x>£t8oiJ)re ttj; «wpavwv paatXeta;, Tréxpa rrj; Trio-Tew;, èç' y) wxoSfJjirjTKt 
^ xaOoXtxT; 'ExxXTjo-t'a. ïléxpo; yàp crû, tov ïlÉTpoy Opdvov xoa[xâ)v xal ôiéuMV. 

{3) Ibid., col. ii53 A et B. 



LA PRIMAUTE DE SAINT PIERRE ET DU PAPE 3I 

à Tapôtre qui, par trois fois, l'avait renié. Le péctié de saint Pierre, loin 
d'être un obstacle à sa primauté, doit, au contraire, être l'occasion d'un 
plus grand amour. L'âme pieuse du grand Studite a bien compris celte 
mystérieuse relation entre la faute et la protestation d'amour. Témoin 
les deux passages suivants de sa correspondance. 

Dans une lettre à l'higoumène Etienne, Théodore, répondant sans 
doute à une consultation, expose que rien n"empêche de laisser bénir 
la table, dans les réfectoires monastiques, à ceux qui, après être tombés 
dans l'hérésie iconoclaste, ont fait pénitence de leur faiblesse. Or, entre 
autres raisons qu'il donne de ce sentiment, il apporte surtout l'exemple 
du Christ, qui, assure-t-il, « n'a rien xie plus cher que la componction 
du péché et la charité mutuelle. » Et, pour confirmer cette proposition, 
il ajoute : 

C'est après le reniement de Pierre qu'il proclama celui-ci prince et 
chef des autres apôtres (7rpo')T«s/ov twv Àotitcov àTroTTÔXwv). Quoi de plus fort 
pour confirmer cette pensée? (i) 

11 convient de noter le terme grec employé ici par Théodore pour 
désigner la primauté de saint Pierre; le Christ, écrit-il, proclame Pierre 
pretnier chef (Tipdj-racyov) des autres apôtres, c'est-à-dire le premier dans 
le gouvernement, celui qui est vraiment le premier chef à qui est con- 
féré le droit et le pouvoir de commander aux autres apôtres. Du reste, 
l'higoumène de Stoudion précise encore sa pensée sur ce point quand, 
en écrivant au couvent bithynien de Pélécète, il a recours, pour 
exprimer ce pouvoir de Pierre, à la métaphore du bâton pastoral, dont 
la signification est trop usuelle pour qu'il y ait lieu d'insister. Théodore 
exhorte l'higoumène nouvellement nommé de Pélécète à accepter la 
charge que lui ont confiée ses frères et à la remplir fidèlement : 

Tu es heureux, lui dit-il, d'accomplir une œuvre apostolique. Le Sei- 
gneur, en effet, a présenté le bâton pastoral au coryphée des apôtres 
Pierre comme une preuve éminente d'amour envers lui : Si tu tn aimes 
plus que ceux-ci, Pierre, lui a-t-il déclaré, pais mes brebis (2). 

Quels sont les devoirs symbolisés par le bâton pastoral? Théodore 
les résume aussitôt après pour son correspondant de Pélécète : 

Ainsi donc, pais les brebis du Seigneur; garde-les en sûreté dans la 
bergerie de l'orthodoxie, nourris-les de l'herbe tendre de ses comman- 
dements (3) 



<i) Lettres, H, iSg; col. 1444 C. 
(2)lbid., II, 146; col. 1460 A. 
Ci) Ibid., B. 



32 ÉCHOS D ORIENT 



11 est clair, d'après le contexte, que ces divers offices qui incombent 
à l'higoumène dans son monastère, en vertu de sa charge pastorale, 
incombent aussi à Pierre dans l'Église universelle, en vertu de la pri- 
mauté pastorale que lui a donnée le Sauveur. C'est dire qu'il doit, lui 
aussi, paître les brebis du Seigneur, les garder en sûreté dans la bergerie 
de l'orthodoxie, les nourrir de l'herbe tendre des commandements de 
Dieu; manières de parler qui impliquent naturellement une primauté 
réelle de pouvoir dans l'enseignement et le gouvernement de l'Église. 

Les prérogatives de ce double pouvoir, et donc de cette primauté, 
nous seront plus explicitement exposées par saint Théodore Studite, 
lorsqu'il nous parlera directement de la primauté du Pape. Mais, après 
les témoignages qu'on vient de lire, nous pouvons d'ores et déjà 
affirmer avec certitude que le glorieux moine byzantin du ix'^ siècle 
professe pleinement le dogme catholique de la primauté de juridiction 
conférée par le Christ au prince des apôtres. 

II. — La primauté du Pape. 

L'Église a des promesses de perpétuelle durée. Or, la primauté con- 
férée à saint Pierre par le Christ est ordonnée au gouvernement de 
l'Église. Cette primauté doit donc participer à la pérennité de l'cglise. 
En conséquence, Pierre aura toujours un successeur auquel il trans- 
mettra lui-même l'héritage de suprême pasteur. La question se pose, 
dès lors, de savoir quel est ce successeur de saint Pierre. 

C'est le Pontife romain, répond saint Théodore Studite, d'accord avec 
toute la tradition catholique. Pour démontrer que telle est bien la 
pensée du célèbre moine byzantin, il suffirait de citer le début de la 
lettre écrite par lui, en 8io, au pape Léon 111 : 

Au très saint et souverain Père des Pères, à mon Seigneur Léon, Pape 
apostolique, Théodore, très humble prêtre et higoumène de Stoudion. 
Puisque c'est à Pierre le grand que le Christ notre Dieu, après lui avoir 
donné les clés du royaume des cieux, a conféré la dignité de chef du 
troupeau, c'est à Pierre, c'est-à-dire à son successeur, qu'il faut soumettre 
toutes les nouveautés hérétiques introduites dans l'Église universelle par 
ceux qui s'écartent de la vérité (i). 

De telles paroles présentent, comme en résumé, toute la doctrine 



(i) Lettres, 1. I", 33; P. G., t. XCIX, col. 1017 B : 'EttsiS^hep m-:pu> x& [levâXw 
SéSwxe XptffTOi; ô ©eoç [inct, rà; xXet; ■vr^ padtXei'aç twv oOpavwv xal to ttj; 7toi|j,viapx^aî 
àÇ((i>iia" Ttpo; nétpov r,Tot xbv aùxou ôiàfioxov ôtioùv 5catvoTO[xoy[JLevov èv xr^ KaôoXtx^ 
'ExxXri<Tta irapà twv àjtoffçaXXofiévwv tyjc àXir)6ela{ àvay^aiov àvaçépearOat. 



LA PRIMAUTE DE SAINT PIERRE ET DU PAPE 33 

catholique de la primauté de saint Pierre et de son successeur le Pape. 
Néanmoins, afin de montrer la précision de la pensée et des expres- 
sions de Théodore à ce sujet, nous allons exposer en détail comment 
il a professé chacun des privilèges de cette primauté. 

1° L'épiscopat de saint Pierre à Rome. 

Sur ce point, notre Studite n'a pas l'ombre d'un doute. En 821, il 
écrit à l'empereur Michel 11 le Bègue : 

Ordonnez que l'on reçoive la profession de foi envoyée de l'ancienne 

Rome Car cette Église, ô empereur imitateur du Christ, est la première 

de toutes les Églises de Dieu, Pierre en a le premier occupé le siège (i). 

C'est dans cette conviction aussi que déjà, en 818, il saluait dans la 
personne du pape saint Pascal l«r le successeur manifeste du prince des 
apôtres : 

En vérité nous, humbles moines, nous avons reconnu par votre con- 
duite à notre égard que c'est bien un successeur manifeste du chef des 
apôtres qui préside à l'Église de Rome (2). 

C'est cette conviction qui, en 817, lui faisait adresser au même 
Pontife cette courte mais éloquente apostrophe : 

Vous êtes Pierre, vous qui gouvernez le siège de Rome et qui en êtes 
l'ornement (3). 

Cette brève sentence, comme le début précédemment cité de la lettre 
de l'an 810 à saint Léon 111, contient en résumé toute la doctrine de 
Théodore sur la primauté. 

2° La primauté du Pape est de droit divin. 

Puisque le Pontife romain est le successeur et l'héritier de saint 
Pierre, il est clair qu'il est gratifié d'une primauté absolument identique 
à celle de Pierre lui-même. Ce n'est donc pas de droit humain, mais 
bien de droit divin, que le suprême pouvoir pastoral est conféré à chaque 
Souverain Pontife par le Christ, comme il fut conféré à Pierre d'abord. 

Écoutons saint Théodore écrivant encore au pape saint Léon 111. 11 lui 
parle du synode qu'ont tenu, en janvier 809, les partisans des secondes 
noces de l'empereur Constantin VI qui, après avoir été marié à l'ar- 



(i) Lettres, 1. II, 86; col. i332 B : tic Ilérpo; TrpwtdÔpovo;. 

(2) Lettres, 1. II, i3; col. ii55 Ar'Kal ovtwc e'Yvwjxev oî Tanetvol wç êvapYTiî Scâfioxo; 
Toû Twv *A7io(tt6X(dv xopuipafou TrpoédTY) tyî; Pa)(iatXT); 'ExxXTjdfaç. 

(3) Lettres, I. II, 12; col. ii52 C : Flérpo; y*P "^1 ■^°v Ilérpou 6p<5vov xo(T|x«5v xal JUitwv. 

Echos d'Orient, t. XV U. 3 



34 ÉCHOS D ORIENT 



ménienne Marie, l'avait reléguée dans le cloître (janvier 795), et avait 
épousé la cubiculaire Théodote. 

Il s'est tenu dans notre pays, ô bienheureux Père, dit-il, un synode 

pour la condamnation de l'Évangile du Christ, dont vous avei( reçu les 
clés de la part de ce même Christ, par l'intermédiaire du prince des 
apôtres et de ses successeurs, jusqu'à celui qui a précédé Votre Sainteté (i). 

La primauté du Pontife romain est donc une primauté vraiment 
divine. Aussi bien, Théodore l'attestait-il dans une précédente lettre 
adressée au même Pape : 

Les « mœchiens » ou partisans du divorce impérial, écrivait-il, n'ont 
pas craint de s'arroger le pouvoir de tenir un synode, alors qu'ils n'ont 
pas le droit de réunir, sans votre connaissance, même un concile ortho- 
doxe, selon l'usage en vigueur de vieille date. Combien plus serait-il 
convenable et nécessaire, nous le suggérons avec respect, qu'un synode 
légitime fût convoqué par votre divine primauté, afin que la croyance 

orthodoxe de l'Eglise repoussât la doctrine hérétique Nous vous avons 

fait ces communications, nous, les plus humbles des membres de l'Église, 
comme il convenait à notre petitesse, dans un esprit d'entière soumission 
à votre divine puissance pastorale. Nous conjurons d'ailleurs Votre 
Sainteté de nous compter au nombre de ses propres brebis, de nous 
éclairer et de nous fortifier de loin par ses saintes prières (2). 

Ainsi parlait aux Papes du ix^ siècle saint Théodore Studite. Son lan- 
gage, on le voit, est de tous points catholique. 

3° Universalité de juridiction sur le monde entier. 

La primauté du Pontife romain implique une véritable juridiction pas- 
torale, un pouvoir absolu de gouverner tout le troupeau qui lui a été 
confié par le Christ, c'est-à-dire l'Eglise entière. C'est donc une juridic- 
tion universelle. Cette prérogative d'universalité se déduit aisément de 
plusieurs des textes de Théodore précédemment cités. II sera utile cepen- 
dant de lui demander sa pensée complète sur ce point. 

Elle nous apparaîtra entièrement concordante avec la doctrine du 
concile du Vatican. Pour permettre au lecteur de s'en rendre compte, 
mettons-lui d'abord sous les yeux la définition par laquelle le concile 



(i) Lettres, I, 84; coL 1021 C et D; le texte grec a été cité plus haut, p. 29, n. 2. 

(2) Lettres, I, 33; col. 1020 C et D : Et y»? oitot éauToîç è^auôevTyJCTavTEç atpeTtxv 
ffûvoSov èxTiXrjpwcrat oùx ëSenrav, xafeep et xal ôpôôSo^ov oùx avsu ty)i; û(iâ)v e!5r|(T£toç iÇou- 
(TiàÇovTEî, w; TO avMÔev xExpaTTjxô; eôoç' 7C(5o-w ys |xàX),ov cuXoyov xat àvayxaïov av eit), 

•ûïto(it|AVTQffxo(iev (p<5po), ûttô ttîc Ôet'aç TiptoTap/iaç trou £vvo[xov xparYjÔrivat wJvoôov 

Taûta àvTiYY£>x<5T£î, wç èXâxtffra (jLéXiQ -rijç 'ExxXïjffia;, xal t:^ ûy'ûjiLwv inreixovTS^ ôeta 

TTOtlievapx^a 




LA PRIMAUTE DE SAINT PIERRE ET DU PAPE 33 

détermine le caractère d'universalité de la juridiction pontificale, La 
comparaison s'établira ensuite d'elle-même avec l'enseignement de saint 
Théodore Studite. 

Nous enseignons donc et déclarons, dit le concile du Vatican, que, pat 
une disposition du Seigneur, l'Église romaine détient la primauté du 
uvoir ordinaire sur toutes les autres, et que ce pouvoir de juridiction 
u Pontife romain, pouvoir véritablement épiscopal, est un pouvoir 
mraédiat. A son égard, pasteurs et fidèles de tout rite et de toute dignité., 
tant considérés isolément que dans leur ensemble, sont astreints à l'obli- 
gation de la subordination hiérarchique et d'une vraie obéissance; et 
cela non pas seulement en ce qui regarde la foi et les mœurs, mais encore 
en ce qui concerne la discipline et le gouvernement de l'Église répandue 
dans l'univers entier. De telle sorte que, en gardant avec le Pontife 
romain l'unité de communion et de profession de foi, l'Église du Christ 
soit un seul troupeau sous un seul Pasteur suprême. Telle est la doctrine 
de la vérité catholique dont nul ne peut s'écarter sans mettre en péril sa 
foi et son salut (i). 

Voyons maintenant si nous retrouverons dans les écrits de notre 
moine byzantin les divers éléments compris dans cette définition. 11 
suffit pour cela d'énumérer les titres principaux qu'il donne au Pape et 
qui le désignent comme le suprême Pasteur, l'Évêque des évêques, 
l'Évêque de l'Eglise universelle. 

C'est ainsi que, pour dissiper les troubles excités par les mœchiens 
ou partisans du divorce impérial^ l'higoumène de Stoudion écrit au très 
saint et suprême Père des Pères, Léon, mon Seigneur le Pape apostolique et 
lui dit : 

Sauvez-nous, o souverain Pasteur de l'Église qui est sous le ciel; 
nous périssons ! (2) 

N'avons-nous pas là, en un suggestif raccourci, une formule très 
exacte de ia doctrine du concile du Vatican? Cette expression, « l'Eglise 
qui est sous le ciel », désignant manifestement l'Église universelle, se 
trouve souvent employée par notre Saint pour marquer l'étendue de la 
juridiction pontificale. En 817, Théodore écrit au pape saint Pascal !«' : 

O bon Pasteur, nous vous en supplions, donnez votre vie à vos brebis. 



(i) Constitutions dogmatiques du concile du Vatican, sessio IV, c. m, dans Dek- 
zisger-Banwart, Enchiridion symbolorum et definitionum, lo* édition. Fribourg-en- 
Brisgau, 1908, n* 1827 (■= n° 1673 des éditions précéden-tes). 

(2) Lettres, 1. 1'', 33; P. G., t. XCIX, col. 1017 B, 1020 B. Tw âYtwrdt-w xxl xopv<p«toTdcT<i) 
IIa-:pi Ilatéptov AiovTt t<S) Seau^r, jiou àTrofrroXtxw irdtita, ©edSwpoî iXityia-zoz irpso-py- 

Tepoç xal %ovfi£voç to-j StowS^o-u Triv çwviflv Trpo(T?ipo[iev r/j Xpi«nto|Jitji-^TU) çov 

[laxaptÔTTjTf Sôiffov r,(iâ;, àp^tTcoitii^iv xf,; ÛTt'oùpavov 'ExxXirifffa;, àTCoXXû|Ae8a. 



36 ÉCHOS d'orient 



Que VÉglîse qui est sous le ciel apprenne que ceux-là sont frappés d'ana- 
thèmequi ont eu cette audace et qui anathématisent nos saints Pères (i). 

L'année suivante, le pieux higoumène envoie au même Pontife une 
autre lettre qui est un bel hymne de reconnaissance et un éloquent acte 
de foi. 

Du haut du ciel, lui écrit-il, l'étoile étincelante du matin nous a envoyé 
ses rayons. Je veux dire que le Christ notre Dieu a établi Votre Béati- 
tude en Occident sur le premier Siège apostolique comme un flambeau 
divin pour l'illumination de l'Église qui est sous le ciel. Oui, nous 
avons aperçu votre lumière spirituelle, nous qui étions environnés des 
ténèbres et des ombres mortelles d'une hérésie perverse. Mais nous avons 
dissipé le nuage de notre tristesse, nous avons ouvert notre cœur aux 
espérances radieuses, en apprenant, par nos frères envoyés vers vous, 
toutes les grandes choses dites et faites par votre sainte primauté. Vous 
n'avez pas admis en votre présence sacrée les députés hérétiques, mais 
vous les avez renvoyés quand ils étaient encore loin. Au contraire, vous 
avej{ compati à nos malheurs comme aux malheurs de vos propres brebis 
aussitôt nos lettres lues et nos envoyés entendus (2). 

Quoi d'étonnant, dès lors, si notre Studite adresse cette épître « au 
très saint Père, Lumière suprême de l'univers, au Prince des évêques, 
au seigneur apostolique le Pape? » (3) Quoi d'étonnant si ailleurs le 
Souverain Pontife est appelé par lui l'évêque du premier Siège, le premier 
Chef apostolique de l'Église universelle, le divin Chef de tous lés chefs, ou, 
ce qui revient au même, le coryphée de tous les patriarches} (4) 

11 n'en faut pas davantage pour démontrer que la doctrine de saint 
Théodore Studite sur l'universalité de la juridiction pastorale apparte- 
nant au Pontife romain est en parfaite concordance avec la constitution 
du concile du Vatican sur l'Église du Christ. Aussi bien, par le fait 
même, n'en faut-il pas davantage pour prouver que l'enseignement de 
l'illustre moine byzantin n'a rien de commun avec la fameuse théorie 
de la pentarchie ou gouvernement des cinq patriarches, entendue au 



(i) Lettres, II, 12; col. ii53 B. 'O TtocjtTiv ô xaXd;, 6s; 'vr^•^ 4"JxV û"^? ^wv TrpdpixTwv. 
îxex-eûoiAev. 'Axouaàxw tj ÛTr'oùpavov 'ExxXy)(Tfa ott ûç* ûixwv àva6£[AaTtïovrat o-uvoStxw; oî 
TaOra TeTo)ay|X(5T£; xai ye àvaÔejAa-ctÇovTe; xoù; àyfou; IlaTlpa; thxwv. 

(2) Lettres, II, i3; col. ii53 D. 'ETteo-xé^j^axo riPi^^î 'AvaxoXYi i% ût}/ou;, Xpioro; ô ®ebç 
:?l(it3v, TTiv (7Y1V èv x^i Sûffet [JiaxaptdTT|Ta, wffTcep Ttvà X^x^^av ôeauyT), elç Tiep^Xajuf'iv x^; ûu* 
oùpavbv 'ExxXrjff^aç, ï%\ xbv àTtodxoXtxbv Trpwxtffxov Opdvov Ôéixevo;. 

(3) Ibid. Tw xà Ttàvxa jtavaYedxàxo) Ilarp^, xopuçatw çtoffXTJpt o'ixou(xevtxûi, xupfw tkjlwv, 
5eff7r<5xïi àTroaxoXixô) TtaTta. 

(4) Lettres, II, 129; col. 1420 A: ô TrpMxdôpovoç. I, 34; col. i025 D : if| Tcpwx^o-xrj i?i(i,ôv 
àiroffxoXtxYi xeçaXY). I, 33; col. 1017 C. ©eioxàxïj xôv oXwv xeçaXôv xeçaXi^. II, 66; 
col. 1292 A. 



LA PRIMAUTE DE SAINT PIERRE ET DU PAPE 37 

sens que lui prêtent aujourd'hui certains tliéologiens orientaux. Les 
témoignages du vaillant Studite sont trop nombreux et trop péremp- 
toires pour qu'un esprit sérieux puisse échapper à la conclusion qui 
s'en dégage. Quiconque les a lus est contraint d'avouer que l'higou- 
mène de Stoudion est pleinement d'accord avec le dogme catholique, 
puisqu'il déclare que le Pape est le Pontife suprême, le premier des Pon- 
tifes, et qu'il « possède la primauté sur tous » (i). 

De fait, cette conclusion a été admise récemment par un écrivain 
russe orthodoxe, le D^ Grossou, professeur à l'Académie ecclésiastique 
de Kiev, dans un ouvrage consacré à l'étude de saint Théodore Studite (2). 

4° Le pouvoir du Pape est sans appel. 

L'universalité de juridiction pastorale sur toute l'Église entraîne 
comme conséquence que le pouvoir du Souverain Pontife est vérita- 
blement le plus haut de tous, et qu'il n'a ni supérieur ni égal. Bor- 
nons-nous à énumérer ici quelques-unes des affirmations de cette 
conséquence, qui reviennent fréquemment sous la plume de l'écrivain 
Studite, 

L'Église Romaine, dit-il, c'est-à-dire le premier Siège apostolique, est 
le trône suprême où le Christ a placé les clés de la foi, le trône suprême 
de r Église t la plus suprême des Églises de Dieu, la tête des Églises de 
Dieu (3). 

C'est pourquoi le jugement et la décision de l'Église Romaine doivent 
être sollicités et reçus par l'Église universelle, « selon la tradition qui 
nous en a été transmise dès l'origine par nos pères » (4). 

5° Droit de convocation et d'approbation des conciies. 

Par suite, c'est le droit propre du Souverain Pontife qu'un synode 
orthodoxe ne puisse se tenir sans sa connaissance et son assentiment. 
C'est à lui qu'il appartient de convoquer un concile légitime contre l'as- 
saut des hérésies. Écoutons saint Théodore parlant de ce droit dans sa 
lettre au Pape saint Léon 111 : 



(i) Lettres, II, 12; col. Ii52 B. àp^teoEÏ Tzptoziarw. Ibid., col. i553 B: àx toû Trâvrwv 

TtpWTe'JEtV. 

(2) Grossou, Prepodobnyi Feodor Stoudit, égo vrémia i tvorénia (Saint Théodore 
Studite, son temps et ses œuvres). Kiev, 1907. 

(3) Lettres, II, i3; col. ii53 D: tôv àTroo-toXcxbv irpwxKTTOv 6pdvov. Il, 63; col. 1281 A: 
ô xopuçiaxôc 6pdvo;. II, 66; col. 1289 D: xoû xopuçai'ou 0p6vou ttî; 'ExxXiriata;. H, 86; 
col. i332 B: ^ xopuçatoTaTT) tûv 'ExxXrjffiwv toû ©eoû; II, 73; col. i3og C. : xr^ xopuqprj 
Tiiv 'ExxXr,(n<5v toû ©eoû 'Ptô|XYi. 

(4) Lettres. II, 86; col. i332 A et B. Ilapà tïï; TipeaPuT^pa; 'Pw(ir,i; 6é$xo-9ai ttjv fitaffà- 
çYjfftv, w{ ôtvwôév T£ xal i\ àpxiiî TtaxpoTtapaSdTw; iÇeSdÔTi. 



38 ÉCHOS d'orient 



Les mœchiens, s'arrogeant une autorité qu'ils n'ont pas, n'ont pas craint 
de réunir un synode hérétique, alors que, selon la pratique en vigueur 
dès l'origine^ on n'a même pas le droit de tenir un concile orthodoxe 
sans votre connaissance. Combien plus serait-il convenable et nécessaire, 
nous le suggérons avec respect, qu'un synode légitime fût convoqué par 
votre divine primauté, afin que la croyance orthodoxe de l'Église 
repoussât la doctrine hérétique! (i) 

Il écrit dans le même sens à l'archimandrite Basile, qui gouvernait 
alors un monastère de Rome : 

Il serait utile, comme c'est notre pensée et notre désir, que condamna- 
tion fût portée en synode par le suprême Seigneur apostolique, selon la 
coutume traditionnelle, contre ceux qui se sont assemblés en adversaires 
de l'Évangile du Christ et qui ont anathématisé ses défenseurs (2). 

Quant au pouvoir du Pape sur le concile œcuménique, Théodore le 
proclame hautement dans la lettre qu'il écrit, en 823, au sacellaire 
Léon. Il y présente le Pape d'Occident comme le détenteur de l'autorité 
des conciles œcuméniques, et ajoute cette phrase : 

Si l'empereur estime que le patriarche Nicéphore a dévié avec nous de 
l'orthodoxie, dépêchons de part et d'autre des envoyés auprès du Pontife 
romain, et apprenons de lui la sûreté de la foi (3). 

Cette « sûreté de la foi », qu'il faut apprendre du Pape, nous fait 
songer à l'infaillibilité pontificale. Aussi bien, nous allons avoir à montrer 
que saint Théodore Studite professait, au ix^ siècle, au siècle même 
de Photius, ce dogme de l'infaillibilité qui est, pour l'ensemble des 
théologiens modernes de l'Orient, un si terrible épouvantail. 

6° L'Infaillibilité du Pape. 

Un grand nombre des textes de saint Théodore précédemment cités 
dans cette étude présupposent déjà dans le Souverain Pontife le privi- 
lège de l'infaillibilité doctrinale. Pour mériter, par exemple, le titre de 



(i) Lettres, I, 33; col. 1020 C : Eî yàp outoc Éa-jxoïç è|ay6£vTr,ffavT£ç aîpsTtxTjV crvvoSov 
èxTiXiTipûirat oùx eSetcrav, xatTiep et xal ôpôdSoÇov oùx avsu xr]? û[j.wv e'cSrîffew; i^ouo-tàCovTs;, 
â)i; TO àvwOEV xexpaTYjxo; ë6oç, ■Kàaia ye (iàXXov eû'Xoyov xal àvayxarov av zXr\ (ij7tom|jLvi^(Txo|j,£v 
cpdpw) ÛTTÔ Tïiç ÔEfaç izptaraçyjxz ffoy evvofiov xpaTr,09ivac d-JvoSov, w; av rb ôp66So?ov rf,; 
'ExxXiriffta; Sdyjxa tô oiEpeTixbv àTroxpoyerifjTai 

(2) Lettres, I, 35; col.^ 1029 C: Su[j.q?épov 5* 5v elV,, à? ô r,\iértpoç axoità; x«l nôdo;, 
èiriTc(iYi6T)vat (juvoSixtô; Stàe toG xopuçotiOTÎTOU 'AitoiTToXtxoG, wctttep Inl twv avwôev xal â| 
àpX'fiZ, Toù; ffuvsSpe-Jo-avTaî xati toC EùayYsXfou to-j XpKrroy xaî âva6£!Ji,aT((TavTaî -roù? 
àvtE5(0(jL£voy; aùroû. 

(3) Lettres, II, 129; col. 1420 A et B. El U\ôi patftXeù; tbv Ix AÛ<téwî itapgîvat w xal 

xb xpâxoç âvaçépexat xf,; oîxoyiAEvtx'îi; (TuvéSou 'E? éxaxépou fjipoyç àitofftaXxéov ftpbç tbv 

'Pw[jLYiç, xàxcïÔEv tzyJa^M xb àffî? "^iç tri; Trfffxêwç. 



LA PRIMAUTÉ DE SAINT PIERRE ET DU PAPE 39 

« Lumière suprême de l'univers que le Christ notre Dieu a établie sur 
le premier Siège apostolique comme un flambeau divin pour l'illumina- 
tion de l'Eglise qui est sous le ciel » (1), le Pape doit pouvoir répandre 
sur toute l'Eglise l'indéfectible lumière de la vérité. 

11 nous reste cependant à voir si le saint abbé n'apporte pas des 
témoignages plus explicites de cette prérogative. 

J'omets ici les passages signalés plus haut où le Pape est dit « déten- 
teur des clés de l'Evangile, des clés de la foi » (2); expressions qui ne 
peuvent avoir d'autre signification que celle de l'infaillibilité. 

Dans sa lettre dogmatique adressée au concile iconomaque au sujet 
des saintes images, Théodore affirme qu'il professe la croyance unanime 
de l'Eglise universelle; puis il ajoute: 

C'est en toute assurance que nous nous appuyons sur ce Siège (romain) 
dont le Christ a dit : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon 
Église, et les portes de l'enjer ne prévaudront point contre elle (3). 

Pour donner cette assurance à la foi de Théodore, il faut que ce 
Siège romain, sur lequel il s'appuie, ne puisse jamais errer dans l'en- 
seignement doctrinal. C'est à la même conclusion que va le nom donné 
par l'higoumène Studite au pape saint Pascal : pierre de la foi, sur 
laquelle est bâtie l'Église catholique (4). Cette façon de parler équivaut 
à dire que le Pape possède, en matière doctrinale, cette fermeté qui, 
dans un solide édifice, appartient aux assises de fondation. 

Aussi bien, saint Théodore manifeste ouvertement sa pensée à cet 
égard, lorsqu'il écrit au même saint Pascal, en 818: 

Nous sommes certains que Dieu n'a pas abandonné l'Église de notre 
pays, puisque la Providence divine lui a réservé, dès le commencement, 
dans les conjonctures présentes, son assistance qu'elle lui donne par 
vous, et par vous seul. Car vous êtes vraiment la source limpide et depuis 
toujours inaltérable de l'orthodoxie. Vous êtes le port tranquille et sûr, 
ouvert à l'Église universelle contre toutes les tempêtes de l'hérésie. Vous 
êtes la citadelle choisie de Dieu pour le rejuge du salut (5) 

La source limpide et inaltérable de la vérité orthodoxe, source qui 



(1) Lettres, II, i3; P. G., t. XCIX, col. ii53 C et D. 

(2) Lettres, 1,34; col. 1021 C; II, 63; col. 1281 A. 

{3) Lettres, II, i; col. 1117 B: 'Aaça^àiî ps^T^xatiev i-rz' èy.£tvr,v tyiv eSpav, ècp' t; çti<icv 
ô Xp'.dTÔ;" Sv s.\ riÉTpoç 

(4) Lettres, II, 12, col. 1 152 C : Héxpa. Tij; itio-T£w;, icf' yôxoSdjiTiTat r, xaOoXixYi 'ExxXT)ffta. 

(5) TjAct; ouv (.'>; àXr,9à>; tj àôtiXwTTo; /.al àxaTaTti^Xeyro; "Ki^fr^ 15 «PX^^ '^''i» opOoSoÇfa;. 
•Jixeîî ô lîâffriî aipeTiKïiî îdéXiri; àvwxtdiJL^vo; sySio; Xt(ir,vTfi; ûXt,; 'ExxXri<ri'aî' ûixer; t] 8e6XexTO{ 
-dXt; Toù ^uyaôtuTTiptou tî); <TWTT|p(a;. Lettres, II, i3; col. Ii56 A et B. 



40 ÉCHOS d'orient 



est telle depuis les origines de l'Église (è^ àpy;?!?), ne doit-elle pas être 
exempte de toute souillure de l'erreur? De même le port tranquille, où 
l'Église entière trouve un abri certain, pourrait-il jamais être envahi 
par les flots de l'hérésie? 

De fait, l'histoire prouve que cette source est restée pure, et que ce 
port est demeuré intact. Les autres Églises patriarcales ont été, à 
un moment ou à un autre, entachées d'erreur, l'Église byzantine 
surtout, qui, pour employer les termes très durs de saint Théodore 
Studite, est un fief de l'hérésie, et qui a dans ses habitudes de vivre souvent 
en rupture ouverte avec le reste de la catholicité (i). L'Eglise de Rome 
est la seule, comme l'écrit notre Saint à son disciple saint Naucrace. 
« contre laquelle n'ont point prévalu jusqu'ici et ne prévaudront pas 
jusqu'à la consommation des siècles les portes de l'enfer, c'est-à-dire 
les bouches hérétiques: ainsi l'a promis Celui qui ne ment pas » (2). 

C'est pourquoi, dit Théodore au sacellaire Léon, il ne faut pas aller 
chercher ailleurs qu'à Rome la certitude de la foi. « Il faut envoyer au 
Pontife romain une délégation, et c'est de là qu'il faut recevoir la certi- 
tude de la foi. » (3) 

11 ne peut donc subsister aucun doute sur la pensée de saint Théodore 
Studite. La certitude de la foi, l'assurance dans la foi doit être reçue du 
Pontife romain. Celui-ci est, en conséquence, supérieur aux autres 
patriarches, non seulement par le privilège général de la primauté, mais 
encore par la prérogative de l'infaillibilité doctrinale. 

7° La Papauté centre de l'unité de fol et de communion. 

Il ne nous reste plus qu'à présenter, avec le saint abbé de Stoudion, 
la Papauté comme le centre de l'unité de foi et de l'unité de communion. 
Car si la foi de Rome est la règle de la vérité, la communion avec le 
Souverain Pontife est de même la plus authentique tessère d'orthodoxie 
et de catholicité. Ceux-là donc qui se séparent du Pape se séparent par 
là même des autres Églises, et pareillement du Christ, qui est le Chef 
invisible de tous. 

Cette doctrine très nette touchant les schismes ecclésiastiques est 
professée par saint Théodore dans une de ses catéchèses de l'année 819. 
II parle des adversaires des saintes images ou iconomaques, et après 
avoir rappelé leur condamnation par le Souverain Pontife, il ajoute : 



(i) Lettres, II, 8; col. ii32 C: Aùrr, yàp yj BuCav-ctata Tu,Yi(ia aîpETixbv, w; eiôtoTat 

(2) Lettres. II, 63; col. 1281 A. 

(3) Lettres, II, 129; col. 1420 B : Kàxeîôev ozyia^tù td àa^aXà; tï^; Ttiffretoç. 



LA PRIMAUTÉ DE SAINT PIERRE ET DU PAPE 4I 

S'ils sont séparés du Coryphée, ils le sont aussi des autres trois 
patriarches; ils le sont donc aussi du Christ, qui est la tête de tous ces 
chefs (i). 

Ce crime de la séparation, l'Eglise byzantine l'a souvent commis, 
elle, « ce fief de l'hérésie, qui a dans ses habitudes de vivre souvent 
en rupture ouverte avec le reste de la catholicité ». 

Naguère encore, s'écrie le Saint dans une autre catéchèse, Moab a pré- 
variqué, je veux dire Byzance. Elle a secoué le joug de l'Évangile; comme 
une génisse en furie, elle a regimbé. « Je ne veux point connaître tes 
voies » {Job. xxi, 14), a-t-elle déclaré en acte aussi bien qu'en parole. 
Elle est agitée de transports de Corybante, elle est furieuse, elle se suce 
le sang comme une lionne; comme l'aspic, elle se bouche les oreilles. 
Condamnée, elle résiste. Une voix s'est fait entendre, comme venant du 
ciel, pour la rappeler à elle, du trône suprême, du Siège de Rome : 
« Que fais-tu? » lui a crié cette voix. « Tu as renié le Christ en repous- 
sant l'image du Christ, de la Vierge et des saints. Prête donc enfin une 
oreille docile; écoute les paroles de l'Évangile, des apôtres, des prophètes, 
de tes pères. » Mais elle n'a pas voulu entendre et recevoir ces avis; elle 
s'est séparée du corps de l'Église, elle redresse orgueilleusement la tête 
contre le Dieu tout-puissant, elle outrage le Christ, elle foule aux pieds 
les choses saintes. Tels sont ses crimes, ô mes bien-aimés (2). 

Que faire maintenant pour réunir de nouveau au corps ecclésiastique 
cette malheureuse Église byzantine? Saint Théodore l'indique en 821 à 
l'empereur Michel, en le suppliant de renouer l'union avec Rome. 

Notre Église s'est naguère séparée des quatre patriarches, elle a préva- 
riqué. Mais voici le temps favorable, ô empereur ami du Christ, voici le 
jour du salut; voici le moment de nous réconcilier avec le Christ sous 
les auspices et par l'entremise de votre autorité pacifique, de nous unir 
à l'Église de Rome, coryphée de toutes les Églises de Dieu, et par çlle 
aux patriarches, afin que tous ensemble nous puissions d'une voix una- 
nime glorifier le Père avec le Fils et l'Esprit-Saint (3) 

En transcrivant ce magnifique programme d'union, l'on se sent 
saisi de la même ardeur apostolique qui embrasait l'âme de saint Théo- 



(i) Lettres. Il, 65; col. 1292 A. Et Y^p toû Kopuipafoy etffl SieppYjYuévot, tûv Te ÉTipwv 
rptôiv 7raTpiâpyo)V Srj/.aSV xal toû XptdTOÛ, 0; xeçaXï) twv 7tpo£tpY|(iévti)v. 

(2) Lettres, H, 62 col. 1280 A et B. Mwip f|6éTr)<i£v, v) BuÇavrl; 5r,).ov6Ti 'tôv vJo.-fyù.in.hw 
Cu^ôv à7iE<ie((TaTo û; SâpLa),:; TtapoKrxpwaa f,çT)vfao-£v' 'OSovi; ffou elSévat où poûXopiat, npay- 
liaTtxtô; Te xat Xoytxwî àTce?6£Y$aTo. KopupavTtà, (la^vsTat 

(3) Lettres, II, 74; col. iSog C. Nûv f((Aépa awTrjpfa;, xaTaXXaY'îivat r^\iiz tw XptffTÔ, Trj 
(leitTEta xal eùSoxfa T-îj; etpirivipxou oou Pa<TtXe(a; évwôtjval T,(i,âî tï) xopuçrj twv 'ExxXrjffiôv 
Toû 0eo-j Pw(n;i, xat St' aÙTTJc toÎ; Total 7raTptipx«t«> ?va ô|io6u(ia8ôv iv évl ffr^tiati 8oÇà- 
sW(i.ev TÔv 0£»5v 



42 ÉCHOS d'orient 



dore Studite, et l'on ajouterait volontiers un amen final à ce beau pas- 
sage. Puisse cet amen être dit bientôt par tous ceux que nous avons la 
douleur d'appeler nos frères séparés! Puissent ces frères séparés donner 
♦leur adhésion à la doctrine de leur glorieux ancêtre, avec la même sin- 
cérité qui, il y a une vingtaine d'années, inspirait à un célèbre penseur 
russe, Vladimir Soloviev, les lignes suivantes : 

Comme membre de la v7-aie et vénérable Église orthodoxe orientale ou 
gréco-russe, qui ne parle plus par un synode anticanonique ni par des 
employés du pouvoir séculier, mais par la voix de ses grands Pères et 
docteurs, je reconnais pour juge suprême en matière de religion celui qui 
a été reconnu comme tel par saint Irénée, saint Denis le Grand, saint 
Athanase le Grand, saint Jean Chrysostome, saint Cyrille, saint Flavien, 
le bienheureux Théodoret, saint Maxime le Confesseur, saint Théodore 
Studite, saint Ignace, etc., à savoir l'apôtre Pierre qui vit dans ses suc- 
cesseurs et qui n'a pas entendu en vain les paroles du Seigneur : «: Tu es 
Pierre et sur cette pierre j'édifierai mon Église. — Confirme tes frères. — 
Pais mes brebis, pais mes agneaux. » 

Ce qui a été dit par les i eprésentants des Slaves occidentaux, le 

grand Krizanic et le grand Strossmayer, n'avait besoin que d'un simple 
amen de la part des Slaves orientaux. Cet amen, je viens le dire au nom 
de cent millions de chrétiens russes, avec ferme et pleine confiance qu'ils 

ne me désavoueront pas Ouvre-leur donc, porte-clés du Christ, et 

que la porte de l'histoire soit pour eux et pour le monde entier la porte 
du royaume de Dieu (i). 

Cette page éloquente de Soloviev nous a paru être la meilleure con- 
clusion à donner à notre étude sur la doctrine de saint Théodore Stu- 
dite au sujet de la primauté de saint Pierre et du Pape. 

Sévérien Salaville. 



ji) Soloviev, la Russie et l'Eglise universelle. Paris, 1889. Introduction, p. lxvii, 
édition russe, Rossiya i vcelenskaya Tserkov. Cracovie, 1908, p. 66. 



UÉGLISE SYRIENNE DU MALABAR 

{Suite t'\) 



Nous avons vu qu'on appelle Syro-Malabars les chrétiens de rite 
syriaque établis sur la côte occidentale de l'Inde anglaise, dans les 
Etats de Travancore et de Cochip. On les distingue ainsi des Syriens 
purs qui habitent la Syrie et la Mésopotamie, des Syriens chaldéens du 
Kurdistan et des Syriens maronites du mont Liban, dont le rite diffère 
quelque peu du leur. Le nom de Soriens, qu'on leur donne parfois, 
n'est pas autre chose que celui de Syriens en langue malayalam, qu'ils 
se donnaient jadis à eux-mêmes (surium, sorium, langue syriaque, 
Suriani, Soriani, Syriens). On ne peut donc les appeler Syriens- 
Soriens, comme le font certains auteurs. Ce sont les missionnaires 
portugais et italiens qui ont introduit en Europe la dénomination de 
Soriani. dont l'usage est aujourd'hui très rare au Malabar. L'étymologie 
qui fait dériver Soriani du portugais serra, montagne, ne paraît point 
vraisemblable. 

Les Syro-Malabars sont de race indigène, sauf peut-être les sudistes, 
et parlent le malayalam, langue dravidienne qui est employée dans les 
Etats de Travancore et de Cochin, ainsi que dans les régions limi- 
trophes. Cependant, la langue syriaque est seule usitée dans la liturgie, 
chez les schismatiques comme chez les catholiques. 

Les « chrétiens de Saint-Thomas » sont appelés dans leur pays 
Na:{arani Mapila. Le terme de Na^arani ou nasrani (Nazaréens) est celui 
par lequel les musulmans désignent souvent les chrétiens. Quant à 
celui de Mapila, qui veut dire fils ou prince royal (de Maha, grand, et 
pilla, fils), c'est le titre honorifique donné jadis à Mar Thomas Cana 
par Cheruman Perumal, et dont ont hérité les chrétiens du Malabar. 
Les prêtres s'appellent Cathanars, forme abrégée de Carthan (gouver- 
neur) et Natbar (seigneur); ils sont les seigneurs qui gouvernent les 
paroisses. Quant aux évêques, on les appelle comme en Syrie Abonna 
(Notre Père) ou Mar, terme qui est l'équivalent de Monseigneur. 

Les catholiques syriens du Malabar s'appellent vulgairement Pa^hen- 
kiittucars (vieille secte), tandis que les schismatiques prennent le nom 
de Piilhenkuttucars (nouvelle secte). Nous allons étudier successivement 
les uns et les autres. 



(i) Echos d'Orient, novembre igiS, t. XVI. p. 536. 



44 ÉCHOS d'orient 



II. Syriens catholiques. 

Les vicariats apostoliques. — Les Syriens catholiques du Malabar ont 
à leur tête quatre vicaires apostoliques de leur race et de leur rite, qui 
dépendent directement de la Propagande par l'intermédiaire du délégué 
apostolique des Indes, dont la résidence est Kandy (Ceylan). Les trois 
vicariats, de Changanacherry, d'Ernaculam et de Kottayam sont situés 
dans le royaume de Travancore; celui de Trichur dans le royaume de 
Cochin. Grâce au Catholic Directory of India pour 19 13 (i), nous 
pourrons donner sur chacun d'eux des renseignements très précis. 

Le vicariat apostolique de Changanacherry est le plus important de 
tous par sa population, qui était de 149753 catholiques en 191 1. A sa 
tête se trouve Mg*" Kurialacherry, évêque titulaire de Pella, né en 1873, 
élu le 28 août 191 1, et consacré le 3 décembre de la même année. Il 
est aidé dans son ministère par 216 prêtres séculiers et 26 réguliers 
(Tertiaires du Carmel), tous indigènes. On compte 192 églises ou sta- 
tions principales, et 36 chapelles ou sous-stations, soit 228 lieux de 
culte répartis en cinq districts. Les 414 écoles (3 secondaires, 4 pen- 
sionnats, 407 primaires) renferment une population de 20000 enfants 
environ. Le Petit Séminaire de Changanacherry compte 36 élèves; 
65 autres étudient à Puttenpally ou à Kandy. Les Sœurs Tertiaires du 
Carmel possèdent 6 couvents avec 87 professes, 29 novices et 28 pos- 
tulantes. Les Sœurs Tertiaires de Saint-François d'Assise ou Sœurs 
Clarisses en ont 4 et font la classe dans 13 paroisses; elles sont 
118 professes, 49 novices et 16 postulantes. 

Le vicariat apostolique d'Ernaculam comptait ici 400 catholiques en 
191 1. Il est dirigé par Mgr Louis Pareparampil, évêque titulaire de 
Tium, né en 1847, élu le 11 août 1896, et sacré le 25 octobre de la 
même année. 11 réside à Ernaculam et a un coadjuteur, Ms^" Kandathil, 
évêque titulaire d'Arad, élu le 29 août 191 1. Les 112 prêtres séculiers 
de son vicariat desservent loi stations principales et 19 sous-stations, 
qui possèdent 81 églises paroissiales, 20 chapelles et 19 oratoires, le 
tout réparti en cinq districts. j,2 séminaristes font leurs études à Put- 
tenpally, II à Kandy (Ceylan), et 10 au Petit Séminaire d'Ernaculam. 
En 191 1, il y avait 201 écoles, dont 2 d'enseignement secondaire et 
7 pensionnats, qui donnaient l'instruction à 12386 enfants. 11 y a un 
orphelinat avec 25 enfants. Le vicariat apostolique possède 4 couvents 



(1) Il serait à souhaiter que chaque pays éditât tous les ans un annuaire aussi com- 
plet. Avec 1914, le Catholic Directory of India entre déjà dans sa soixante-quatrième 
année! 



L EGLISE SYRIENNE DU MALABAR 45 

d'hommes (Tertiaires du Carmel), avec 36 religieux, dont 13 prêtres et 
6 couvents de femmes, 5 de Sœurs Tertiaires du Carmel avec 80 pro- 
fesses, ay novices, 22 postulantes, et un couvent de Sœurs Tertiaires 
de Saint-François d'Assise avec 7 professes, 2 novices et 6 postulantes. 
412 conversions ont été obtenues en 191 1. 

Le vicariat apostolique de Kottayam, rétabli en 191 1 pour les 
sudistes, comprend toutes les paroisses des deux vicariats de Changa- 
nacherry et d'Ernaculam, qui appartiennent à cette catégorie de Syriens 
du Malabar. On compte 29350 sudistes, gouvernés par M&r Mathieu 
Makil, évêque titulaire de Tralles, né en 1851, élu vicaire apostolique 
de Changanacherry en 1896, consacré le 25 octobre de la même année, 
transféré à Kottayam par le Bref Magni momenti du 30 août 191 1. 11 
réside à Kottayam. 11 n'a que 30 prêtres séculiers, qui administrent 
32 stations et sous-stations réparties en trois districts. Les Sœurs indi- 
gènes de la Visitation comptent 4 couvents, 19 professes et 16 pos- 
tulantes. Le Petit Séminaire de Kottayam compte 8 élèves seulement, 
mais 15 étudient à Puttenpally et 1 à Kandy. Les écoles paroissiales 
sont au nombre de 31, et instruisent 3500 enfants. 11 y a aussi un 
orphelinat. 

Le vicariat apostolique de Trichur, le plus septentrional des quatre, 
comprenait, au recensement de 1911, une population catholique de 
1 12459 habitants. 11 est dirigé par M^"" Jean Menacherry, évêque titu- 
laire de Paralus, né en 1857, élu le u août 1896, et consacré le 
25 octobre de la même année. Il réside à Trichur, dans le royaume de 
Cochin. On compte 63 églises ou stations principales, et 26 chapelles 
ou sous-stations, 2 écoles supérieures, 2 écoles secondaires, 5 pen- 
sionnats et 254 écoles primaires, avec une population scolaire de 
19093 enfants. Le Petit Séminaire de Trichur a 27 élèves; 29 aspi- 
rants au sacerdoce étudient en dehors du vicariat, 9 à Kandy et 20 à 
Puttenpally. Deux orphelinats élèvent 28 enfants. Le clergé séculier 
comprend 68 prêtres, et le clergé régulier 37 Tertiaires du Carmel, 
parmi lesquels 19 prêtres. Les quatre couvents de Sœurs Tertiaires du 
Carmel comptent 76 professes, 69 novices, 20 postulantes et 14 con- 
verses. En 191 1, on a enregistré 602 conversions (i). 

Les quatre vicariats apostoliques syro-malabars comprenaient donc 
en 191 1 : 392962 fidèles (413 142 d'après le recensement officiel), 
426 prêtres, 350 églises, 90 chapelles, 19 oratoires, plus de 900 écoles, 
dont 2 d'enseignement supérieur, 7 d'enseignement secondaire, 17 pen- 



(1) Cf. Catholic Directory 0/ îndia. Madras, igiS, p. 332-365. 



46 ÉCHOS d'orient 



sionnats, s orphelinats, pius de 50000 écoliers, 3i élèves dans les 
quatre Petits Séminaires et 153 à Puttenpally et à Kandy. La population 
augmente dans des proportions considérables, ce qui explique le rapide 
accroissement des catholiques (de 322586 en 1901, elle est montée à 
413 142 en 191 1, en augmentation de 28 pour 100). Les conversions 
ne sont pas très nombreuses (i 500 environ par an), parce que les 
dissidents restent obstinément attachés à leur secte et ne l'abandonnent 
que difficilement. Encore embrassent-ils plus volontiers le rite latin 
quand ils se convertissent. Il doit y avoir 435000 catholiques environ 
à l'heure actuelle. 

La liturgie. — Depuis les réformes de l'archevêque Ménézès au 
synode de Diamper (1599), ^* Y ^ quelque différence entre le rite usité 
par les Syriens du Malabar et celui qu'emploient les Chaldéens, bien 
qu'il fût primitivement le même. Le syriaque est la seule langue litur- 
gique, à l'exclusion de tout autre. Les catholiques l'écrivent avec 
l'alphabet chaldaique, tandis que les schismatiques emploient l'alphabet 
maronite. La messe, expurgée des erreurs nestoriennes en 1599, est 
un peu plus courte que celle des Chaldéens, mais la différence est à 
peine sensible. Prêtres et évêques se servent d'ornements latins. 

Au xviii« siècle, la Propagande fit imprimer à Rome même le missel 
qui est encore en usage aujourd'hui, et que les Pères Carmes ont réédité 
plus tard, d'abord à Vérapoly, puis dans l'imprimerie du Grand Sémi- 
naire de Puttenpally. Les manuscrits anciens sont loin d'avoir disparu, 
et un certain nombre d'églises en conservent de magnifiques exem- 
plaires. De nos jours encore, on fait parfois des copies vmanuscrites 
dont on se sert à l'église. 

C'est à Cunemavoo, en 1876, que parut la première édition du bré- 
viaire syro-malabar (i). L'initiative en est due à Mg'' Léonard, Carme 
déchaussé et vicaire apostolique de Vérapoly, qui obtint du pape Pie IX 
l'autorisation d'abréger l'office quadragésimai du clergé indigène, 
d'améliorer le reste, et d'obliger tous les prêtres de rite syriaque à 
réciter désormais l'office conformément à ce bréviaire nouveau, abrégé 
et amélioré. L'office est obligatoire à partir du sous-diaconat, comme 
chez les latins. Quant aux clercs inférieurs, ils doivent réciter chaque 
semaine une partie de l'office des morts, parce qu'ils reçoivent une 
part des offrandes faites aux églises paroissiales. Le bréviaire est com- 
posé uniquement de psaumes au milieu desquels sont intercalées çà 
et là des prières. Les 150 psaumes sont répartis entre quatorze jours. 



La seconde est de 



L ÉGLISE SYRIENNE DU MALABAR 47 

Clergé. — Depuis une trentaine d'années, les prêtres indigènes font 
pour la plupart leurs études au Grand Séminaire de PuttenpaJiy, dirigé 
par les Pères Carmes déchaussés. Quelques-uns vont au Séminaire 
pontifical, fondé à Kandy (Ceylan) en 1893. A Puttenpally, les études 
sont à peu près les mêmes que dans les Séminaires européens : deux 
ans de philosophie, quatre ans de théologie dogmatique, morale, apo- 
logétique, d'exégèse, d'histoire ecclésiastique, de théologie pastorale, 
de langue syriaque et de liturgie syro-malabare. La plupart des cours 
se font en latin, et les séminaristes parlent latin entre eux. La connais- 
sance de l'anglais et du malayalam est également exigée. 

Les Petits Séminaires établis aux chefs-lieux des quatre vicariats 
apostoliques préparent les jeunes gens au Grand Séminaire. On y 
enseigne le latin en même temps que les autres langues : anglais, 
malayalam et syriaque. On a renoncé depuis quelque temps à envoyer 
des étudiants au collège de la Propagande, à Rome, comme on le 

I taisait autrefois. 
? Les prêtres syro-malabars portent un costume ecclésiastique sem- 
■able à celui des prêtres catholiques dans les pays latins. Le célibat 
pt de rigueur à partir du sous-diaconat, ce qui donne un grand pres- 
tige au clergé, dont la conduite est d'ailleurs très édifiante. 

Congrégations religieuses. — La note qui est peut-être la plus carac- 
téristique de l'Eglise catholique du Malabar, celle qui prouve le mieux 
la vivacité de la religion chrétienne au milieu des populations païennes 
ou musulmanes, c'est la merveilleuse effloraison de vocations religieuses 
que l'on peut y admirer. On compte quatre Congrégations différentes : 
une d'hommes, les Tertiaires réguliers du Carmel, et trois de femmes, 
les Sœurs Tertiaires du Carmel, les Sœurs de la Visitation, et les Sœurs 
Tertiaires de Saint-François d'Assise ou Sœurs de Sainte-Claire, Les 
deux premières ont été fondées par les Pères Carmes déchaussés dans 
le temps où ils s'occupaient directement des fidèles de rite syriaque; 
ils ont ainsi rendu à l'Église syro-malabare un service exceptionnel 
en la dotant de deux Instituts qui se font remarquer par leur zèle et 
leur piété. 

Les Pères Tertiaires du Carmel sont la première Congrégation reli- 
gieuse fondée parmi les indigènes des Indes. C'est en 1831 qu'ils débu- 
tèrent à Mannanam, mais les onze premiers Pères ne firent leur pro- 
fession religieuse que le 8 décembre 1855. Le i«r octobre 1860, la 
nouvelle Congrégation fut affiliée à l'Ordre des Carmes déchaussés. Les 
Constitutions, approuvées provisoirement le i^r janvier 1885, furent 
soumises à une épreuve de six ans. Elles reçurent l'approbation définitive 



48 ÉCHOS d'orient 



du Saint-Siège le 12 mars 1906. En décembre 1902, le R. P. Alexandre, 
un des onze premiers religieux, fut élu Prieur général et assista en 
cette qualité aux fêtes du cinquantenaire de la Congrégation, qui furent 
célébrées le 8 décembre 1905. Le Prieur général actuel est le R. P. Basile 
de Sainte-Thérèse, qui réside provisoirement au couvent de Saint-Joseph, 
à Cunemavoo, Vérapoly. 

La Congrégation se compose de religieux prêtres et de Frères con- 
vers. La maison-mère est à Mannanam, et le noviciat à Ampalakat. Le 
but principal poursuivi par les Pères Tertiaires du Carmel est l'évan- 
gélisation des fidèles par des missions et des retraites. Non contents 
de s'adresser aux catholiques de rite syriaque, ils s'occupent aussi de 
ceux qui suivent le rite latin. Ils dirigent également des écoles et des 
collèges, et travaillent à la conversion des schismatiques et des infi- 
dèles dans huit maisons appelées catéchuménats. 

En 1 9 1 2, on comptait 1 2 maisons (7 prieurés, 4 couvents et une dépen- 
dance), 72 prêtres profès, 32 étudiants profès, 10 novices de chœur, 
17 profès convers, 18 novices convers et 45 postulants. Ils dirigent 
8 écoles élémentaires et moyennes comprenant 700 élèves, 2 pen- 
sionnats avec 290 enfants, une école secondaire de 252 élèves. Leurs 
8 maisons de catéchuménat avaient déjà procuré plus de 6 000 baptêmes. 
Enfin, ils possèdent deux imprimeries. Celle de Saint-Joseph, fondée 
à Mannanam en 1845, édite des livres en malayalam, en tamoul, en 
syro-chaldaïque et en anglais; de plus, elle publie une revue mensuelle 
en anglais, les Flower of Carmel, et un Journal hebdomadaire en 
malayalam, la Lampe chrétienne {Na:{arani Deepikd), organe catholique 
du Travancore. L'imprimerie Sainte-Marie, établie à Elthuruth en 1894,; : 
fait paraître un journal bimensuel, l'Étoile ancienne (Prachina Tha- 
raka), fondé en 1904, et édite principalement des livres de piété en 
malayalam (i). 

Les Sœurs Tertiaires du Carmel, fondées en 1865, s'occupent spé- 
cialement de l'éducation chrétienne et de l'instruction des jeunes filles. 
Les premières d'entre elles furent des brahmines chrétiennes de la mis- 
sion malabare de Mangalore, formées à la vie du cloître par des reli- 
gieuses européennes. On compte actuellement dix couvents et 77 Sœurs 
de rite latin dans les diocèses de Vérapoly et de Quilon, et treize cou- 
vents de Sœurs de rite syro-malabar. Nous ne nous occuperons que 
de celles-ci. 



(i) Sur les Pères Tertiaires du Carmel de rite syro-malabar, voir le Catholic Direc- 
tory of India pour igiS, p. 366-371. 



L EGLISE SYRIENNE DU MALABAR 



49 



Elles sont répandues dans les trois vicariats apostoliques de Trichur, 
dErnaculam et de Changanacherry. Leurs treize couvents, auxquels 
sont annexées des œuvres diverses, comprenaient, en 1912, 196 pro- 
fesses, 1 13 novices, 59 postulantes et 14 Sœurs converses. Elles dirigent 
une quinzaine d'écoles avec plus de i 200 enfants, dont 300 pension- 
naires. Leur maison-mère et leur noviciat sont à Mannanam, dans le 
Travancore. 

Les Sœurs de la Visitation ont été fondées par un prêtre indigène. 
On ne les trouve que dans le vicariat apostolique de Kottayam, où 
elles possèdent quatre maisons. Elles sont 19 professes et 16 postu- 
lantes. Les deux écoles qu'elles dirigent comptent 275 enfants. 

C'est également un prêtre syro-malabar qui a fondé les Sœurs Ter- 
tiaires de Saint-François d'Assise, appelées aussi Sœurs Clarisses. Elles 
sont bien plus nombreuses que les Sœurs de la Visitation, car elles 
avaient, l'année dernière, 118 professes, 110 novices, 16 postulantes et 
2 converses. Elles possèdent un couvent dans le vicariat apostolique 
de Trichur, et quatre dans celui de Changanacherry. De plus, elles 
font l'école dans 13 paroisses de ce dernier vicariat. Elles dirigent éga- 
lement un orphelinat à Changanacherry. 

Les fidèles. — Les catholiques du Malabar se divisent en sudistes et 
en nordistes. Les premiers, peu nombreux, habitaient jadis principa- 
lement dans le Sud, d'où leur est venu leur nom. Ils ne sont guère 
que 30000. Ils descendraient de Mar Thomas Cana et de ses compa- 
gnons, qui vinrent de Syrie au ix» siècle. On les appelle aussi Antishi- 
pallikars (ceux qui ne possèdent que cinq églises). Les nordistes habi- 
taient autrefois à peu près exclusivement le Nord, mais ils sont aujour- 
d'hui répandus dans tout le pays. Ils forment la grande majorité de la 
population catholique. Sudistes et nordistes habitent parfois les mêmes 
villages, ce qui ne les empêche de se distinguer les uns des autres, 
sans toutefois former des castes proprement dites. 

Les Syriens catholiques du Malabar manifestent un goût très pro- 
noncé pour l'étude. Malheureusement, ils se préoccupent beaucoup 
plus d'acquérir la science profane qui leur vaudra de bonnes places 
que de perfectionner leur éducation chrétienne. Ils sont pieux cepen- 
dant, mais d'une piété surtout extérieure et presque toujours bruyante, 
qui se traduit parfois de curieuse façon, jls ont une grande dévotion 
pour la croix, la Passion de Notre-Seigneur, pour la Sainte Vierge (par- 
ticulièrement pour Notre-Dame des Sept-Douleurs), pour saint Joseph, 
saint Georges et saint Sébastien. Leur constance dans la foi n'est pas 
toujours aussi ferme qu'elle devrait être; une simple difficulté avec le 

Échos d'Orient, t. XVIL 4 



50 ÉCHOS d'orient 



curé, une lutte d'influence entre deux familles suffit parfois à les 
entraîner dans le schisme. Il est vrai qu'ils reviennent aussi facilement 
à l'unité quand la mauvaise humeur est passée ou qu'un ami les a 
réconciliés entre eux. Cette mobilité du caractère ne leur est d'ailleurs 
point particulière; on la retrouve à peu près chez toutes les popula- 
tions de l'Inde, et même chez des Orientaux plus rapprochés de nous. 
L'influence qu'exercent déjà sur eux depuis un certain nombre d'an- 
nées un clergé pieux et instruit formé par des missionnaires européens 
et les florissantes Congrégations religieuses indigènes ne manquera pas 
de faire disparaître à la longue une bonne partie de ces défauts, et 
transformera cette population encore neuve malgré de longs siècles 
de christianisme. 

III. Les Syriens schismatîques. 

Les Syriens du Malabar qui ne sont pas catholiques ne forment pas, 
comme on pourrait le croire, une seule secte. Us sont partagés en trois 
groupes bien distincts : les nestoriens ou mellusiens, les jacobites et 
les réformés oiî protestants, qui comprenaient en tout 315 162 fidèles 
en 1911. 

Les nestoriens. — Les nestoriens ou mellusiens ne datent que d'une 
quarantaine d'années. Le premier qui tenta de faire naître ce schisme 
parmi les catholiques fut un prêtre indigène de rite syriaque, Antoine 
Thondanatta, qui se révolta contre son évêque, Mg"^ Louis Martini, C. D., 
vicaire apostolique de Vérapoly, parce que celui-ci avait refusé de rece- 
voir aux ordres des jeunes gens qu'il lui présentait. En 1858, il se 
rendit à Mossoul auprès du patriarche chaldéen catholique de Babylone, 
M^'' Joseph VI Audo (i 848-1 878), et revint peu de temps après avec un 
évêque chaldéen, appelé Mar Roccos ou Mar Thomas. L'intrus ne resta 
que quatre ans, et le prêtre révolté se soumit lui-même en 1863. 
Malheureusement, Antoine Thondanatta repartit quelques années plus 
tard pour Mossoul, afin de se faire donner la dignité épiscopale. 
Repoussé par le patriarche chaldéen, mieux inspiré qu'en 1838, il 
s'adressa au patriarche nestorien, qui se montra plus accueillant. Le 
pauvre prêtre dévoyé revint au Malabar avec le titre de Mar Abedjesus. 
Il se soumit une fois de plus sous l'influence des Pères Carmes, et 
remplit pendant plusieurs années les humbles fonctions de vicaire sans 
qu'on eût de reproche à lui faire. 

En 1874, Mgr Joseph VI, patriarche chaldéen de Babylone, révolté 
contre le Saint-Siège, envoya au Malabar un nouvel intrus, MeLlus, qui 



l'église syrienne du malabar 51 

s'efforça d'entraîner dans le schisme les anciennes communautés 
catiioliques. C'est à cause de lui que les nestoriens sont appelés aussi 
mellusiens. Mellus s'établit comme évêque à Trichur, et y demeura 
jusqu'en 1877. A celte date, le patriarche chaldéen s'étant réconcilié 
avec Rome, lui intima l'ordre de quitter le Malabar. Mellus obéit, et le 
schisme aurait probablement disparu avec lui, si Antoine Thondanatta 
ne s'était pas mis une troisième fois à la tête des dissidents. 11 gou- 
\ erna la secte pendant vingt-trois ans, et mourut le 16 novembre 1900. 

Privés de leur pasteur, les nestoriens végétèrent jusqu'à ce que les 
anglicans, qui les avait gagnés, leur obtinrent un nouvel évêque, 
en 1908, du patriarche nestorien de Kotchanès. C'était Mar Abimélech 
Timothée, qui s'intitula « métropolitain chaldéen du Malabar », et qui 
ij^ouverne encore la secte. Celle-ci est simplement schismatique et non 
point hérétique, car elle n'a jamais admis les erreurs des nestoriens, 
comme son nom le ferait croire. Le zèle de Mar Abimélech se dépensa 
à peu près uniquement à lutter contre les catholiques. Quant à la ten- 
tative faite par lui en 1909, pour plaire aux anglicans, de faire dispa- 
raître quelques « coutumes anciennes », comme le culte des saints et 
de leurs images, le culte de la Sainte Vierge, la salutation angélique^ 
la communion sous une seule espèce, elle a complètement échoué 
devant la résistance de ses fidèles. 

Au recensement de 191 1, on comptait 13780 nestoriens ou mellu- 
siens, en augmentation de plus de 35 pour 100 sur celui de 1901, ce 
qui indique certainement un léger mouvement de défection chez les 
catholiques, car le pourcentage n'était que de 26,7 pour 100 chez les 
schismatiques en général, et de 28 pour 100 chez les catholiques. Les 
nestoriens doivent être près de i s 000 à l'heure actuelle. 

Les jacobites. — Les jacobites du Malabar remontent au xviP siècle, 
et sont les descendants de ceux qui, à cette époque, se séparèrent en 
masse de l'Eglise catholique. Après 1641, et plus particulièrement après 
le serment prêté devant la croix de Coonen, à Matancherry, en 1653, 
tous les fidèles de rite syro-malabar, sauf 400, renoncèrent à l'unité 
romaine. Ils étaient 200000 environ. Celui qui organisa le schisme fut 
Thomas Parambil, un archidiacre ambitieux qui, ne trouvant pas 
d'évêque assez complaisant pour accueillir sa demande, se fit donner 
la consécration épiscopale par douze prêtres réunis! A partir de 1661, 
les Pères Carmes travaillèrent activement au retour des égarés, et leur 
zcle fut récompensé; 84 églises reconnurent l'autorité du Pape, tandis 
que 32 restèrent obstinément attachées à l'archidiacre révolté. Tout ea 
se proclamant évêque et en prenant le nom de Mar Thomas, celui-ci 



52 ECHOS D ORIENT 



essaya vainement de faire l'union avec les nestoriens de Mésopotamie. 
Repoussé par eux, il se tourna vers les jacobites de Syrie, qui lui firent 
bon accueil et lui envoyèrent l'archevêque de Jérusalem pour lui donner 
la consécration épiscopale tant désirée. C'est à cause de cette union 
que les dissidents du Malabar furent appelés jacobites, bien qu'ils se 
défendent avec raison d'avoir jamais accepté les erreurs monophysites. 
Mar Thomas I Parambil fut l- premier évêque de la secte. Son vingtième 
successeur, Mar Denis V, est mort à Kottayam le 1 1 juillet 1909. 

La concorde ne dura pas longtemps parmi les jacobites du Malabar. 
11 y eut une première scission en 1751 quand trois évêques, envoyés 
par le patriarche d'Antioche, Ignace XXVlll, refusèrent de sacrer Mar 
Thomas V, parce que celui-ci tardait trop à leur rembourser leurs frais 
de voyage. Un des trois évêques, Grégoire, conféra l'ordination épisco- 
pale à un prêtre, qui prit le nom de Mar Cyrille l«^ mais qui dut bientôt 
s'enfuir pour se soustraire aux persécutions de Mar Thomas V. Mar 
Cyrille !«'■ établit son siège à Anyur ou Tholyur, dans le royaume de 
Cochin, et groupa quelques partisans. Cette communauté s'est per- 
pétuée jusqu'à nos jours, sans qu'il soit possible d'en connaître exac- 
tement l'importance, car ses fidèles sont recensés comme jacobites. 
Elle a ses évêques propres, qui ne reconnaissent pas l'autorité du 
métropolitain jacobite. 

Les réformés. — L'influence que les protestants anglais ne tardèrent 
pas à prendre parmi les dissidents eut les suites les plus fâcheuses pour 
la foi des fidèles, et fut la cause de nouvelles discordes. Sous le pon- 
tificat de Mar Mathieu-Athanase (1843-1875), deux partis se formèrent, 
celui des « réformés », qui se laissaient gagner par des doctrines pro- 
testantes, et celui des « orthodoxes », qui repoussaient tout changement 
aux coutumes anciennes et refusaient d'admettre le symbole anglican. 
Mar Mathieu-Athanase fut l'initiateur du mouvement d'union avec les 
protestants, mais d'autres prélats ne l'imitèrent pas, surtout Mar 
Denys V, qui mourut en 1909. Les réformés, soutenus en haut lieu, 
réussirent à s'organiser en Église séparée et à se maintenir en dehors 
de la juridiction des évêques orthodoxes. Leur premier chef fut Mar 
Mathieu-Athanase, que les orthodoxes renièrent pour leur métropoli- 
tain, et auquel ils donnèrent un successeur en 1846. La secte est gou- 
vernée aujourd'hui par Titus Mar Thomas, qui réside à Maramana. 
A l'instigation des anglicans, les réformés ont retranché de leur liturgie 
tous les textes qui ont trait au culte de la Sainte Vierge et des saints, 
à la prière pour les morts, au purgatoire et à la transsubstantiation. 
Un certain nombre d'entre eux n'ont plus d'autre symbole que celui 



L ÉGLISE SYRIENNE DU MALABAR • =5 3 

des anglicans, et ne s'instruisent que dans les livres protestants. Leurs 
prêtres qui étudient fréquentent les Universités anglaises de l'Inde, 
d'où ils reviennent sceptiques ou rationalistes. 11 y en a même qui se 
préoccupent uniquement d'acquérir la science profane. 

Lesjacobites orthodoxes étaient 225 içoau recensement de mars 191 1, 
en augmentation de 13,5 pour 100 seulement sur celui de 1901, 
tandis que les réformés passaient de 38000, en 1901, à 75848 en 
191 1, et doublaient presque leur nombre. Cet accroissement rapide 
l'élément protestant est un danger très grave pour l'Église jacobite 
hodoxe, qui n'a pas les moyens suffisants de résistance. 11 est dû 
rtout au fait que les indigènes cherchent par des concessions reli- 
uses à se concilier les bonnes grâces des autorités anglaises, afin 
obtenir de meilleures places dans les administrations. 
Qu'ils soient orthodoxes ou réformés, les jacobites sont dans une 
uation lamentable au point de vue religieux. Dans les campagnes 
gnent à peu près partout l'ignorance la plus grossière et la supersti- 
tion. Au point de vue matériel, ils ont réussi pendant longtemps à 
rendre le pas sur les catholiques, à cause des écoles florissantes qu'ils 
ssèdent dans les villes; mais depuis quelques années déjà les catho- 
liques ont regagné du terrain, et ils ne tarderont pas à reconquérir la 
prépondérance dans les administrations de l'ctat. 

Les jacobites orthodoxes ont un métropolitain qui réside à Kottayam, 
dans le Travancore, et qui s'intitule « patriarche d'Antioche ». Il est 
aidé par cinq évêques suffragants. Les prêtres sont tous mariés et fort 
ignorants pour la plupart. La vie religieuse est complètement inconnue 
chez tous les dissidents, et seuls les évêques sont astreints au célibat, 
en vertu de la loi antique (1). 

La conversion au catholicisme de Mar Abdulmessih, ancien patriarche 
jacobite d'Antioche, qui vint pendant l'hiver de 191 2 consacrer au 

Rilabar trois évêques, et qui jouit d'un grand prestige dans ce pays, 
ra, espérons-le, les plus heureux résultats pour le retour des schis- 
ittques à l'unité. S'ils ne veulent pas voir tous leurs fidèles passer 
întôt au protestantisme, les évêques orthodoxes feront bien de 
.^connaître le plus tôt possible l'autorité du Pape, seul véritable gar- 
dien des coutumes et des libertés chrétiennes. 

R. Janin. 



(i) Sur les Syriens schisraatiques du Malabar, voir Mackenzie, The Christianity in 
Travancore. Trivandrum, 1901, p. 35 seq.; P. André de Sainte-Marie, Champs et 
moissons d'apostolat. Lille, 1910. 



CORRESPONDANCE 



A propos du moine Job Mélès (xui* siècle). ^'^ 

Nous recevons de M. S. C. Sakellaropoulos, professeur de philologie 
latine à l'Université d'Athènes, la lettre suivante, que nous sommes 
heureux de publier comme un utile complément de l'article du regretté 
P. Sophrone Pétridès, inséré dans les Échos d'Orient de janvier 191 2, 
t. XV, p, 40-48. 

Athènes, 13/26 septembre igiS. 
Monsieur le Directeur, 

Je viens de lire dans le numéro de janvier 1912 un intéressant article 
de M. S. Pétridès sur le moine Job. 

Je me permets de signaler au savant auteur de l'article quelques addi- 
tions bibliographiques. 

Le texte de la Vie de Théodora en grec ancien (sans l"AxoXoi»6tiy) a été 
publié par A. Mustoxidi ('EXX7ivofiLvy,[jLa)v, Athènes, 1842, p, 41 sq.). 

Mustoxidi dit : 

OuTE b éioç, ouT£ 7] 'Axo)^ouOta £[jL£tvav àvéxSora, otort à[ji.cpÔT£pa itEpiXafxêavo- 
[jLEva £tç £va T'^ç MapxiavTjç xoiBirixa ÈTUTrojÔTjCav tSiatxÉpojç, 6 [xev Iv Bovtovt'-y. 
Tw 1784 uTrb Iwàvvou AXouçt'ou roZ MtyxapéXXou £tç ttivutt' aùrou '^ivo]s.k^r^'j TTEpt- 
Ypacp-7)V Twv MapxtavSv xcdBt^xcov (vsz'k. 137), -î] 8è [X£Tà 8uo everixàç êxSôffEtç fxsTE- 
TUTtwÔT] èv 'A6i^vaiç |i,è wpatou; /apaxTTipocç tw atofjLa'êv tyj Tuiroypaœt'a toîî 
n. MavxÇapàx-ri, SaTravYi Ttvbç à^ "ApTY^ç à7:o8rj(jLOu EuXacêeta; XQtftv. 

Elç C71V TUTTOÔÊtwav 'AxoXouOiav TrpoffÊTéÔT] 6 Btoç tyii; ôataç ©soSaipaç, oartç, àv 
Kai oèv èSYiXwÔYj TouTO elç ttjv exooatv, oèv elvai àXXo irapà yuoat'a [ASTaiipafftç »] 
pLttXXov Tcapicppaat; tou éXXr|Vi<7Tl Y£Ypa_«.(jL£Vou, 7r£pi ou EipTirai àvwrépw, 
àç)' ou TtoXXà £^ ÈxEt'vou TiapEXEicpÔYiffav, Ttvà cruvExXEt'ffÔTiîav Tiapaoô^wç^ xal 
Trapetffi^/ôrjffav oiE^oBtxal TrporpoTral ot'tov £7nfiuçY,6Y) coç oûo Tpira uuEp to XEtjXEVov.' 

En effet, il a été publié à Athènes un livre portant le titre : 

AxoXouÔta TTjÇ éc'aç [X7]Tpb; 'r^]X.5>^ ©EoSwpaç tyiç êasiXtaffir]; J/aXXofxévT) ty, 
ta'[ji.apTtou, ffuvTEGEÏaa [jlev irapà 'Itoë jjLova/oC. tov. MeXou, tutto'.ç Se vuv to toitov 
èx8i8o|JL£V'ifi Hi-£Tà TrpocrÔYjXYiç VEOoruvTocxTOu Etç TYjv 'Offt'av MEyaXuvaptou, 
SaTravY] evo; twv I^ "ApTY,ç aTCoBrjjxou, EÙXaêEt'aç yocptv. 'Ev 'Aôiqvatç, 1841, Ix ty,; 
TUTroypaifîaç H. MavTÎ^apàxY,. 



(i) Voir S. PÉTRIDÈS, Le moine Job, dans Echos d'Orient, t. XV, 1912, p. 40-^18. 



A PROPOS DU MOINE JOB MÉLÈS 55 

Cet àT:ôoTj[xo; n'est autre que le professeur de l'Académie ionienne, 
Constantin Sakellaropoulos (t i856), originaire d'Arta. Page 2, on y lit 
une EtSYiortç signée K. S. (Constantin Sakellaropoulos): 

'H 'AxoXo'j6''a tt,ç *Ayi'a; ©eoBajoaç r?jç èv "Apriri êaaiXnxraff'ri; èçeSôOvi to 
rrpwTOv Iv BsvETia Sairivy, Ilivou SexÂTjdTtvoù tou è; "AptYi;, w; SfjXov ex ttjç àué- 
vavTt (l) Trpô; xoùç ipiXeuffeêeïç àvayvoSaTaç TtpoBTiXaiffea);. riôre ôè IçeBôOT) oèv elvat 
àxp'.êùiç f^oitSTÔ'^ , otà Tif|v TtavTeX'ïi xarà toutouç toÙ; tôttouç twv èxsîv-^ç ttj; èxSô- 

(TEWÎ aVTtTÛTTWV IXXsfj/tV. 

'H aÛT7j èçeBôOifi tô osuTepov ojïauTojç èv BevsTt'a oaTràvy) FewpY'O^ S« Môorrpa tou 
e; "ApTiri< xarà tô 1812 Itoç, coç [xapxupeï rauxTiç ty;? èxoôdew; é'v àvTiTUTrov, xb 
ÔTCoTov ?(Ta)ç [jLÔvov ex xwv où itpo ttoXXou xtvoûvwv xai apitaYwv x^iç y^Sti oetvoTraOouffTriç 
"ApxTjÇ, èffwOT] et; Képxupav. Tb xeXeuxactov xoùXijrtorov xf^ç Tupwxirjç èxoocewç àvxi- 
TUTtov, xaxà xb ôirotov eytvev T] oeuxéoa, 7rt8avi6xatxov va <ra)^T,xa'. eî; XTr|V Iv Bexexî* 
TOÙ 'Aytou Mipxou BtêÀ'.oô/jXYjV. 'Ev Kepxûpa, xri 20 Noejxêpiou, 1840. K. S. 

(Cf. JMiliaraRI, 'IffTopia xou êadtXetou xtiç Ntxat'aç, etc., p. 320, note I.) 

Une dernière proposition. Dans le titre de l"AxoXouOta, au commence- 
ment de l'article sur le moine Job (2), les mots xyi èv x-T^ àpx. doivent être 

lus: HeoSwpxv xr^v Oaufiaxoupybv xtjv ev "ApxTi ■JîOvr^Oeto'av, etc. 
. Quant au traducteur du B-o;, du grec ancien au grec vulgaire, nous 
n'avons rien à dire, il nous reste inconnu. 
Veuillez recevoir, Monsieur le Directeur, mes respectueuses salutations. 

S. C. Sakellaropoulos, 

professeur de philologie latine à l'Université. 

Athènes, rue Homère, 17 A. 



(i) C'est-à-dire : A la page suivante. (Note de l'auteur de la lettre.) 
(2) Echos d'Orient^ t. XV, 1912, p. 40, 3' ligne. (Note de la Rédaction.) 



CHRONIQUE 
DES ÉGLISES ORIENTALES 



Arméniens. 

Grégoriens. 

Quinzième centenaire de Vinvention de l'alphabet. — Les Arméniens 
du monde entier ont fêté, le 25 octobre dernier, le quinzième centenaire 
de l'invention de leur alphabet par Mesrob, et le quatrième centenaire 
de la fondation de la première imprimerie arménienne. Chose curieuse, 
au cours des tpanifestations qui ont eu lieu un peu partout, personne ne 
paraît s'être demandé ce que vaut la tradition qui, depuis de longs 
siècles, attribue à Mesrob l'honneur d'avoir composé l'alphabet dont les 
Arméniens se servent encore aujourd'hui. Cependant, plusieurs savants 
modernes ont fortement douté de l'authenticité du fait. D'après M. Lynch 
{Armenia. Travels and études. Londres, 1901, t. I, p. 3i2), l'alphabet 
arménien fut imposé par le roi de Perse au patriarche Sahag ou Isaac le 
Grand (390-439), afin de séparer plus complètement les Arméniens des 
Grecs et des Syriens. Un manuscrit oncial arménien de Mouch nous 
apprend, d'autre part, que le roi Vahram Sapor envoya au satrape armé- 
nien Vakortch, par l'intermédiaire du prêtre Abel, les vingt-neuf con- 
sonnes composées par Daniel, philosophe syrien. Mesrob aurait reçu les 
sept voyelles de Hayak, seigneur de Taron. Ce fut Etienne de Samosate 
qui intercala les voyelles parmi les consonnes. Quoi qu'il en soit, Mesrob 
a généralisé l'usage de cet alphabet, et il fut l'initiateur de la littérature 
arménienne. Ce souvenir méritait à lui seul d'être solennellement com- 
mémoré. 

A Constantinople, les Arméniens avaient projeté une cérémonie gran- 
diose. Une immense procession devait partir de l'église patriarcale de 
Coum-Capou, pour se rendre à celle de Galata, à plus d'une heure de dis- 
tance. Le gouvernement turc, revenu à sa christianophobie, depuis que 
les États balkaniques lui laissent un peu de répit, interdit aux Arméniens 
de manifester ainsi leur vitalité. Les cérémonies se firent à l'intérieur des 
églises, principalement dans celle de Coum-Capou. On y vit, au milieu 
d'un concours inouï de fidèles, les personnages les plus divers prendre 
part à la fête religieuse. Le gouvernement était largement représenté. 
Talaat Bey, ministre de l'Intérieur, prononça même dans l'église un dis- 
cours sur les bienfaits de la Constitution et sur l'union qui existe entre 



le 

I 



CHRONIQUE DES ÉGLISES ORIENTALES 57 

es Turcs et les Arméniens. Les faits démentent singulièrement ces 
aroles, depuis quelques mois surtout. 

Les Arméniens et les élections. — Trois semaines après les déclarations 

leTalaat Bey, le gouvernement jeune-turc faisait comprendre aux Armé- 

iens qu'ils ne pouvaient prétendre à l'égalité avec les musulmans. Le 

triarcat, gouverné par le locum tenens, M»' Djévahirdjian, envoyait, 

i5 novembre, un takrir au ministère de la Justice, pour réclamer le 

mbre de députés auquel la population arménienne avait droit de par 

Constitution. Le ministère répondit par une fin de non-recevoir, et 

Héclara qu'une telle démarche était contraire à la loi et aux coutumes; 

qu'elle portait atteinte aux droits de toute la nation, et « spécialement 

aux sentimentsconstitutionnelsdela population arménienne! ^Al'avenir, 

le gouvernement ne répondra plus à de pareilles demandes. Cet insuccès 

a pas découragé les Arméniens, qui continuent leur campagne. Même 

ils obtiennent gain de cause, ce qui est infiniment improbable, que 

ront, pour les réformes, vingt ou trente députés arméniens contre le 

auvais vouloir des Turcs? 

Arrivée du nouveau patriarche. — M^"" Zaven Yéghiayan se trouvait 
dans son archidiocèse de Diarbékir, lorsque l'Assemblée nationale le 
omma patriarche le 12 septembre dernier. 11 n'est arrivé à Constanti- 
ople que le 20 novembre, après un voyage de deux mois à travers 
l'Arménie, par Séert, Bitlis, Erzéroum et Trébizonde. Tout le long du 
chemin il a pu recueillir, en même temps que les applaudissements de 
la foule, les doléances de ses compatriotes, victimes de la tyrannie 
musulmane. Le gouvernement, qui avait si lestement congédié la délé- 
gation du patriarcat peu de jours auparavant, tint à recevoir dignement 
le nouveau titulaire. Pendant la réception enthousiaste qui lui fut faite 
dans l'église patriarcale de Coum-Capou, Mb"- Zaven se déclara prêt à 
défendre les intérêts de ses fidèles. Le lendemain, il prêtait serment de 
fidélité à la Constitution et à la nation arménienne. Il en profita pour 
affirmer que rien ne l'arrêterait dans l'accomplissement de son devoir. 
« J'ai vu, dit-il, beaucoup de choses dans ma longue carrière, et mon 
corps est tellement endurci, que les épines que je pourrai rencontrer sur 
ma route n'auront plus aucune prise sur moi. » M?' Tourian et M»"" Archa- 
rouni, qui l'ont précédé sur le trône patriarcal depuis la révolution 
de IÇ08, avaient, eux aussi, formé de beaux projets et prononcé des paroles 
retentissante^;. Où sont les résultats obtenus? Le plus direct a été la 
démission de ces deux prélats. Que M»"" Zaven Yéghiayan ne se fasse pas 
trop d'illusion sur l'issue de ses démarches même appuyées par la 
Russie. Les Turcs sauront reprendre en détail les concessions qu'ils 
feront officiellement. Quel triste état que celui de ces Églises dissidentes 
réduites à quémander un traitement de droit commun auprès d'un État 
musulman, qui est en fait leur seul maître! J. Lacombe. 



58 ÉCHOS d'orient 



Bulgares. 

Orthodoxes . 

Le mouvement vers l'union. — Depuis que la Bulgarie a dû renoncer, 
à la suite de la seconde guerre balkanique, à une bonne partie de la 
Macédoine, un mouvement très curieux s'est produit dans ce pays. Les 
hommes politiques n'ont pas vu de moyen plus sûr pour conserver leur 
nationalité aux Bulgares de Macédoine, devenus sujets grecs ou serbes, 
que de les faire entrer dans l'Église catholique, meilleure gardienne des 
nationalités que l'orthodoxie. La protection d'une puissance catholique 
aurait assuré ce résultat. Les Comités macédoniens furent les premiers 
à lancer cette idée. Dans une réunion tenue à Kustendil, au mois d'août, 
el.à laquelle prirent part des prêtres uniates, l'union fut acclamée. Depuis 
lors, elle a fait du chemin. La question du retour à l'unité romaine s'est 
posée non plus seulement pour la Macédoine, mais encore pour toute la 
nation bulgare. C'était la revanche d'un peuple vaincu contre l'orthodoxie 
menteuse, qui l'avait assuré de son appui. Serbes, Grecs et Roumains 
orthodoxes venaient de le mutiler. La « sainte Russie », protectrice 
jalouse de ses succès, le trahissait, tout en lui faisant croire qu'elle le 
défendait. Il était tout naturel que le peuple bulgare tournât le dos à 
cette orthodoxie, d'où ne lui étaient venus que des malheurs, et regardât 
vers l'Église catholique, qui ne lui avait pas ménagé ses sympathies. 
Plusieurs journaux, et plus particulièrement le Vetcherna Pochta, se sont 
donné comme tâche d'éclairet le public sur cette question. Leurs articles 
historiques ou religieux n'ont pas toujours été marqués au coin de la 
saine critique; les invectives contre le patriarcat du Phanar ou contre la 
Russie leur ont parfois tenu lieu d'arguments; mais, grâce à cette cam- 
pagne de presse, il n'est pas un village en Bulgarie où la question n'ait 
été nettement posée. U Alliance nationale de Sofia a organisé des confé- 
rences publiques dont le succès a été profond. Un peu partout, des 
meetings se sont tenus en faveur de l'union. Dans l'impossibilité de 
résumer une œuvre aussi variée, signalons du moins l'attitude du Journal 
ecclésiastique, organe du saint synode, qui s'est déclaré implicitement 
pour l'union, puisqu'il a regretté que les tentatives de 1860 et de 1880 
n'aient pas abouti. 

Que faut-il penser de ce mouvement? Ce serait, croyons-nous, se faire 
profondément illusion de s'imaginer que tout le peuple bulgare va entrer 
dans l'Église catholique. Trop d'obstacles s'y opposent. Tout d'abord, le 
mouvement est avant tout politique, bien que les motifs religieux n'en 
soient pas exclus. Les autorités civiles et ecclésiastiques, sans être hostiles 
au mouvement, se gardent bien d'en prendre la tête, car elles se compro- 
mettraient gravement dans le cas d'un échec. Qui donc guidera les bonnes 



CHRONIQUE DES EGLISES ORIENTALES 59 

.volontés vers des actes fermes, et non j^ers de vaines déclamations? Le 

peuple bulgare est trop indifférent aux questions religieuses pour qu'il 

;aille de lui-même au-devant de l'Église catholique. Il lui faut des chefs 

«utorisés, qui ne paraissent guère devoir se montrer. L'épiscopat est cer- 

linement travaillé par l'orthodoxie russe, qui suit avec inquiétude la 

impagne menée contre elle. Les prévenances dont l'ambassadeur de 

tussie à Constantinople a comblé l'exarque, à son départ de la capitale 

irque, au mois de décembre, en sont une preuve entre mille. Il est donc 

bien à craindre que l'union n'échoue une fois encore. 

Quoi qu'il en soit, cette campagne aura du moins servi à faire disparaître 
chez les Bulgares bon nombre de sots préjugés contre l'Église catholique, 
soigneusement entretenus par le clergé orthodoxe. Elle aura ainsi préparé 
le terrain à l'action des missionnaires catholiques, ce qui est un avantage 
inestimable aux yeux de ceux qui connaissent les schismatiques orientaux. 

J. Lacombe. 

Catholiques, 

Association des Bulgares catholiques de rite slave à Sojia. — Une 
Association vient d'être constituée à Sofia, par l'initiative d'une ardente 
jeunesse catholique, en vue de grouper les catholiques bulgares du rite 
slave et de leur procurer les secours matériels, spirituels et moraux. Nous 
applaudissons de grand cœur à ce premier essai d'organisation. L'espace 
nous manque pour publier en ce numéro de notre Revue les statuts de 
la nouvelle Association. Nous les publierons dans notre prochaine livrai- 
son. Qu'il nous soit permis, dès aujourd'hui, de saluer en ce groupement 
de jeunes les meilleures espérances d'avenir pour le catholicisme en 
Bulgarie. La Rédaction. 

Grecs. 

Orthodoxes. 

1. Eglise de Constantinople. 

La dislocation du patriarcat. — Un des effets prévus de la guerre 
balkanique a été l'amoindrissement du patriarcat grec de Constantinople. 
Puisque le Phanar a lié son sort à celui de l'empire ottoman, il est tout 
naturel que le recul de celui-ci amène fatalement le sien. Il semble cepen- 
dant que le saint synode ait hésité à admettre ce principe, dont l'appli- 
cation n'a pas varié depuis un siècle. Six membres, sur les douze qui 
composent ce Conseil, étaient métropolites dans les pays conquis par 
les alliés balkaniques, et prétendaient bien rester à Constantinople pour 
y gouverner les destinées de la « Grande Église ». C'est le gouvernement 



6o ÉCHOS d'orient 



turc qui a réclamé l'application du principe orthodoxe des nationalités. 
Le i3 octobre, le ministre de la Justice et des Cultes a notifié au 
patriarciie Germain V que les métropolites membres du saint synode, 
dont les diocèses se trouvent dans les pays conquis, devaient cesser de 
faire partie du Conseil patriarcal et retourner dans leurs éparchies, parce 
qu'ils n'étaient plus « fonctionnaires ottomans »! Les six prélats que 
cette mesure atteignait directement étaient les métropolites de Janine, 
de Maronia (Gumuldjina), de Sisanion (Siatista), de Cassandra, d'Éleu- 
théropolis (Pravista) et de Vella-Konitsa. De plus, le métropolite de 
Sozopolis, dont le diocèse faisait partie de l'ancien royaume de Bulgarie, 
devait également abandonner le saint synode. 

Le patriarche réunit les deux corps, c'est-à-dire le saint synode et le 
Conseil mixte, le 23 octobre. Il fut décidé de répondre au gouvernement 
que, le patriarche n'ayant pas encore publié le tomos synodique par lequel 
il cédait aux Églises d'Athènes et de Belgrade les éparchies des pays con- 
quis, il n'y avait ras lieu de modifier la composition du saint synode, 
d'autant plus que la paix n'était pas encore signée. Quant aux métropo- 
lites des pays bulgares, ceux de Maronia et de Sozopolis, ils relevaient 
tout naturellement du patriarcat œcuménique, puisque l'Église bulgare 
est schismatique. Le gouvernement n'admit point cette décision qui lui 
fut notifiée par une délégation de métropolites et de laïques. 11 répondit 
par un second tezkéré plus impératif, auquel il fallut bien obéir. Le 
29 octobre, le saint synode procéda à l'élection de six nouveaux membres, 
les métropolites de Nicée, de Chalcédoine, de Dercos, de Néocésarée, élus 
àptffTÎvS-riv (i), et ceux d'Ancyre et de Kréné, choisis d'après les règlements. 
Le métropolite de Sozopolis fut maintenu pour le moment. Malgré les 
ordres des Turcs, le patriarcat exerce encore une autorité effective sur les 
éparchies soumises au royaume hellénique. Jusqu'à quand cela durera-t-il ? 

2. Église d'Athènes. 

Persécutions centre les Bulgares catholiques. — II est encore de bon 
ton, dans la presse grecque, de fulminer contre les Bulgares, des sauvages 
« auprès de qui pâlissent les Huns d'Attila », comme l'a si élégamment 
dit l'évéque de Stauropolis au service funèbre célébré pour les « victimes 
des atrocités bulgares », le 21 juillet igiS. II y a cependant certaines 
choses que cette presse loquace ne raconte pas ou traite de « noires 
calomnies ». Ce sont les persécutions sans nom exercées en Macédoine 
contre les Bulgares catholiques. Sous prétexte de complot, de trahison, 
d'armes cachées, les maisons de ces pauvres gens ont été fouillées par les 
autorités civiles et militaires, pillées par les soldats et les paysans grecs, 



(i) On sait que le saint synode s'est attribué le droit de faire siéger dans son sein 
tel ou tel métropolite qui lui agrée et qu'il choisit àpiaTt'vSriv, par ordre de mérite. En 
principe, ce n'est qu'une exception, mais la pratique en est courante. 



CHRONIQUE DES ÉGLISES ORIENTALES 6l 

qui ont massacré les hommes en beaucoup d'endroits et violé des cen- 
taines de femmes. Da son côté, le clergi orthodoxe a fait main basse sur 
les objets qui pouvaient lui servir, et met tout en jeu pour amener les 
victimes de ces violences à rentrer dans le bercail schismatique. Trois 
grands districts changés en désert; cinquante-deux villages florissants 
massacrés en tout ou en partie; trois prêtres catholiques égorgés; éta- 
blissements de charité, écoles, couvents, églises pillés et incendiés; 
l'évêque lui-même violenté et emprisonné; voilà, en vérité, un beau 
couronnement pour les victoires helléniques! On ne dénoncera jamais 
assez la fourberie et la froide cruauté de ces champions de l'orthodoxie, 
qui posent devant l'Europe en apôtres de la civilisation et du progrès. 

J. Lacombe. 

Melkites. 

Catholiques. 

Un mouvement de conversion chéries Melkites schismatiques de Syrie. 
— Un mouvement sérieux de conversion s'accuse depuis quelques années 
parmi les Melkites schismatiques de Syrie. A l'encontre de ce qui se 
passe en Angleterre et aux États-Unis, c'est la masse du peuple et non la 
haute société qui se détache de l'erreur et du schislne. 

Les 3oo 000 Arabes orthodoxes de Syrie sont répartis entre deux patriar- 
cats : celui d'Antioche, gouverné depuis une quinzaine d'années par un 
patriarche indigène que patronne la Russie, et celui de Jérusalem, admi- 
nistré par un patriarche de race grecque. Dans ce dernier, l'antipathie 
des fidèles pour le haut clergé grec, qui n'envoie dans les paroisses que 
des prêtres ignorants et ne fait rien pour leur venir en aide, produit 
tout naturellement un mouvement de retour vers l'unité romaine. Cela 
ne veut pas dire que le patriarche d'Antioche envoie des prêtres plus 
instruits; mais, par sympathie de race, il s'occupe davantage des intérêts 
temporels de ses fidèles. Grâce à l'or de la Russie, de nombreuses écoles 
se sont fondées un peu partout, jusque dans les moindres villages. Cepen- 
dant, un courant de conversions s'est établi même dans ce patriarcat, où 
les autorités religieuses, qui ont toutes les faveurs de la Russie, semblent 
un obstacle sérieux à la propagande catholique. Il y a trois centres prin- 
cipaux où se produit le mouvement de retour vers Rome : la Galilée, la 
Transjordane et le diocèse de Tripoli. 

La Galilée, après avoir sommeillé de longs siècles dans le schisme, 
semble reprendre vie et renaître à la vraie foi. Cette renaissance a trouvé 
dans Mk' Haggéar, évêque de Saint-Jean d'Acre, un apôtre zélé. Les con- 
versions se montent, dans les différents districts de ce diocèse, à près de 
deux mille. On a vu des centaines de schismatiques revenir à l'unité, à 
Cana, à Jafïa de Nazareth et ailleurs. Partout où des retours se sont opérés, 



62 ÉCHOS d'orient 



on a bâti des éf^lises et fondé des écoles, ce qui entretient le mouvement 
et l'accentue. Le moindre petit village a été doté d'une école où se 
pressent catholiques et schismatiques. M^"" Haggéar ne ménage rien pour 
mettre ces établissements en état de lutter avec les écoles russes et pro- 
testantes. Il est vrai que l'Eufope lui envoie beaucoup d'aumônes, mais 
elles ne sauraient être mieux employées, contrairement aux dires de cer- 
taines personnes bien intentionnées sans doute, mais mal renseignées. 

La plus belle mission est peut-être la Transjordane. Au Sait, l'ancienne 
Rabbath-Ammon, les conversions datent de 1906. Depuis cette époque, 
où le mouvement fut lancé par un Père de la jeune Société de Saint-Paul, 
elles n'ont fait qu'augmenter. La paroisse est administrée actuellement 
par deux prêtres du clergé patriarcal. Elle a subi toutes sortes de tracas- 
series et de vexations de la part des schismatiques, mais la grande majo- 
rité des convertis sont restés fidèles. Il y a un millier de catholiques à 
l'heure actuelle. La paroisse possède une école-chapelle très florissante, 
en attendant que les ressources permettent la construction d'une église. 
A côté du Sait, la petite mission de Fauheis, ouverte à la suite des 
demandes réitérées des schismatiques, a dû être fermée faute des moyens 
indispensables à son entretien. Plusieurs autres localités ont sollicité 
/leur admission dans l'Église catholique, comme Madaba, Amman, 
Mahin, Kérak : moissons jaunissantes qui ne demanderaient qu'à être 
fauchées. Hélas! les hommes et les ressources font défaut. 

Le diocèse de Tripoli ne date que d'un quart de siècle. 11 a été constitué 
après les nombreuses conversions qu'opéra jadis le zèle bien connu du 
regretté P. Barnabet, S. J. Le mouvement s'était ralenti et avait même 
paru cesser complètement, lorsque, en 191 2, le feu qui couvait sous la 
cendre se ralluma. Dans la petite ville libanaise de Kousba, qui compte 
2 5oo âmes, 1 200 schismatiques, avec leur curé, l'exarque Nicolas Chaadé, 
sont rentrés dans le giron de l'Église. Me»- Joseph Doumani, après les 
avoir longtemps éprouvés, dut enfin céder à leurs instances et recevoir 
leur abjuration. Cependant, la chose n'alla pas sans beaucoup de difii- 
cultés. Le patriarche orthodoxe vint à Tripoli et députa à Kousba plu- 
sieurs délégations qui essayèrent d'ébranler les nouveaux convertis. 11 
réussit à gagner l'exarque qui, en se faisant catholique, n'avait pas renoncé 
aux idées schismatiques et était resté franc-maçon! Le prêtre apostat 
entraîna dans sa chute plus de deux cents personnes de sa parenté. Le 
reste persévéra, en dépit des plus riantes promesses. Quand cette nouvelle 
mission aura été bien organisée, dotée d'une école et d'une église, sa sta- 
bilité sera définitivement assurée et la conversion des autres schismatiques 
présentera plus de facilité. 

En dehors de ces trois centres, on peut encore signaler quelques retours 
isolés. Ainsi dernièrement, à Bethléem, cent cinquante personnes se sont 
converties avec un diacre à l'occasion de l'ouverture d'une nouvelle église 



CHRONIQUE DES ÉGLISES ORIENTALES 6^ 

paroissiale. Dans les environs de Damas, au gros village de Catana, plu- 
sieurs familles schismatiques attendent l'arrivée d'un prêtre pour se faire 
catholiques. Dans les villes, comme Damas, Beyrouth, Alep, les conver- 
sions sont individuelles et extrêmement rares. Elles se font surtout dans 
les écoles, où des enfants qui ont reçu une éducation catholique finissent 
par se convertir sans tenir compte de l'opposition de leurs parents. 

Th. Khoury. 



Roumains. 



Catholiques, 



Roumanie. 



Vitalité des catholiques latins. — Bien que le rite byzantin domine 
en Roumanie, il existe cependant des villages entiers de catholiques 
latins, d'origine coumane et ressortissant à la juridiction de l'évêque de 
lassi. Le clergé latin de ce diocèse fait de louables efforts pour le relève- 
ment de cette population roumanisée, et qui jouit de tous les droits 
politiques. 11 paraît à lassi un bulletin intitulé Lumina crestinului {la 
Lumière du chrétien). Les Révérends Pères Conventuels rédigent le 
Viata, buletin parohial catolic. Ces deux publications ont réalisé un 
des desiderata exprimés depuis longtemps par les catholiques latins. 

Un autre fait intéressant à signaler, c'est que, pendant la dernière 
guerre balkanique et l'épidémie de choléra qui s'ensuivit, les Filles de la 
Charité, les religieuses de Notre-Dame de Sion et les Dames anglaises se 
sont empressées d'offrir leurs services à l'armée roumaine. Pour le soin 
des cholériques, la Direction générale du service sanitaire s'est adressée 
surtout aux premières, que leur vocation appelle plus spécialement au 
chevet des malndes. Secondées par le prince Vladimir Ghica et d'autres 
catholiques dévoués, les Filles de la Charité ont donné leur dévouement 
sans compter. Aussi la reconnaissance universelle des orthodoxes comme 
celle des catholiques est telle, que leur éloge est sur toutes les bouches. 
La Direction générale du service sanitaire leur a fait parvenir par la voie 
de la presse ses remerciements. 

2. Transylvanie. 

La magyar isation des Roumains. — Les Roumains catholiques de 
rite byzantin qui habitent ce pays espèrent obtenir de Rome que l'élé- 
ment roumain soite.xempt de la juridiction de l'évêque de Hajdu-Dorogh. 
Récemment, le Saint-Siège a envoyé à Blaj (Blasendorf) un délégué 
chargé de faire un examen sérieux de la situation. En partant, ce per- 
sonnage a laissé aux Roumains l'impression que jamais le Vatican ne 
permettra à personne de se servir de l'Église pour accomplir l'œuvre de 
magyarisation chère au gouvernement de Budapest. 



64 ÉCHOS d'orient 



Orthodoxes. 

1. Église de Roumanie. 

Dissensions intestines. — La crise que traverse depuis cinq ans l'Église 
autocéphale roumaine est loin d'être terminée. On peut même dire qu'elle 
n'a pas atteint toute son acuité, si l'on considère les événe nents qui 
viennent de se passer. Rappelons à ce sujet deux faits qui sont demeurés 
inconnus en Europe, et qui marquent cependant chez les autorités civiles 
un désir de conciliation. La Chambre et le Sénat ont offert à M^i-Saffirinu 
l'évêché de Rimnic, le plus ancien siège éplscopal de la Roumanie, honoré 
du titre d'archevêché au xiv« siècle. Sur son refus, on lui a reconnu par 
une loi spéciale le droit à une pension. D'autre part, le ministre de 
l'Instruction publique a réintégré dans sa chaire à l'Université de Bucarest 
M. Krnt§2scu, l'un des adversaires les plus décidés àt l'ex-primat Atha- 
nase Mironescu. Le Conseil universitaire l'a même prié récemment d'ac- 
cepter la charge de doyen de la Faculté de théologie, devenue vacante par 
la mort de Jean Cornei. Ces deux faits indiquent simplement une accalmie, 
qu'une nouvelle tempête n'a pas tardé à suivre. 

Toute la presse roumaine s'est occupés de ce que l'on a appelé le « der- 
nier scandale synodal ». Le jour où devait se clôturer la session d'automne 
du saint synode, M^"- Eugène Humulescu, rapporteur de la Commission 
biblique, profita de l'absence d'un certain nombre de ses collègues pour 
se livrer à une petite manifestation. Après avoir lu un rapport adressé au 
synode contre un ouvrage de M^^ Nicodème Munteanu, évêque de Huçi, 
il proposa à l'assemblée de condamner cet écrit comme hérétique. La 
proposition fut acceptée et votée séance tenante. Le ministre des Cultes, 
venu pour lire le décret royal de clôture, s'alarma justement de cette déci- 
sion, et pria le synode de revenir sur son vote, qui allait entraîner des 
conséquences fâcheuses. Il s'ensuivit un tel tumulte, qu'il fallut remettre 
les délibérations à l'après-midi. Dans cette seconde séance, le ministre 
obtint du synode que Mk"" Munteanu fût déclaré indemne de toute hérésie. 
Il devait seulement supprimer la préface de son livre et corriger les fautes 
d'impression. Furieux de n'avoir pu satisfaire leur rancune contre l'évêque 
de Husi, les membres de la majorité profitèrent d'une absence du ministre 
pour décréter la destitution de l'archimandrite Scriban, directeur du 
Séminaire central, et de l'économe Savin, directeur du Séminaire de lassi 
et membre du Comité chargé d'éditer l'ouvrage incriminé. Ce livre est 
une Histoire sainte intitulée M/ca Biblie {9qûx.q, Bible). Ce n'est, paraît-il, 
que la traduction d'un ouvrage officiel du saint synode de Pétersbourg. 

Quoi qu'il en soit de la valeur de cet écrit, voici les raisons pour les- 
quelles la majorité du synode voulait le condamner : le titre de Petite 
Bible, le fait que les illustrations étaient de l'artiste Dorné, la présence 
de nombreuses fautes d'impression et autres défauts de même gravité. Le 



CHRONIQUE DES ÉGLISES ORIENTALES 6s 

vote des synodiques provoqua l'indignation du public orthodoxe, qui les 
accusa d'avoir agi par esprit de rancune et d'antipathie personnelle, au 
mépris de la justice et de l'équité. Le ministre des Cultes se garda bien 
de laisser échapper une si belle occasion d'intervenir dans la querelle. 
Comme les Séminaires sont des institutions nationales, il refusa de 
prendre acte du vote relatif à la destitution des deux directeurs. De son 
côté, l'association des professeurs de 1 État se réunit en séance extraordi- 
naire et rédigea une protestation énergique contre l'immixtion du synode 
dans les questions de nomination et de destitution des professeurs offi- 
ciels. A son tour, la Liga culturale adressa à l'archimandrite Scriban 
une lettre de sympathie et de félicitations qui n'est, en somme, qu'un 
blâme infligé publiquement aux synodiques. Certains milieux ecclésias- 
tiques orthodoxes n'hésitent pas à condamner l'acte synodal sans admettre 
aucune circonstance atténuante. Ils font observer avec raison que le synode 
a accepté l'accusation d'hérésie contre un évéque de la part de gens peu 
qualifiés pour la porter, et surtout de la part d'un personnage que la 
même assemblée avait, sur le rapport de M«^ Humulescu, déclaré « désé- 
quilibré et vivant de fonds inavouables ». Ajoutons que, de l'avis de tout 
le monde, ces détracteurs sont des prête-noms à la solde de la majorité 
synodale. 

Le résultat de ces disputes est une agitation croissante du clergé sécu- 
lier. Il est sérieusement question d'un « Congrès de prêtres » qui ne serait 
que le prélude d'un grave mouvement antiépiscopal, caché pour le 
moment sous le masque de l'antimonachisme. Un fait significatif mérite 
d'être signalé. L'extrême gauche du parti libéral, que l'on dit sur le point 
de revenir au pouvoir, a l'intention de profiter des maladresses du synode 
pour faire aboutir le projet de démocratisation de l'Église qui a échoué 
en 1910. 

Obéissant à une vieille habitude, les théologiens de Sibii; (Hermann- 
stadt) n'ont pas manqué d'intervenir dans la querelle. Malheureusement 
pour eux, leur intervention a manqué son but, malgré la valeur de plu- 
sieurs de leurs allégations. Par haine ou par ignorance, ils ont soutenu 
que l'attitude du synode dans l'affaire delà Petite Bible lui était imposée 
par les catholiques! A Bucarest, on s'est moqué de ces champions de 
l'orthodoxie, dont la bévue a excité l'hilarité des gens sensés. 

2. Église de Bukovine. 

Nomination d'un vicaire général ruthène. — Le gouvernement autri- 
chien vient de prendre une décision qui a soulevé les colères des Rou- 
mains. Il a donné un vicaire général ruthène à l'archevêque roumain 
de Tchernovitz. M»"" Vladimir de Repta eut beau refuser ce collaborateur 
inattendu, celui-ci fut installé officiellement, ce qui a mis en fureur les 
Roumains de ce pays. Un pareil événement est une preuve nouvelle que 

Echos d Orient, t. XVII. 5 



GG ÉCHOS d'orient 



l'orthodoxie est radicalement incapable de garantir l'existence ethnique 
de l'Église roumaine. Plus cette vérité éclatera, plus l'union de tous les 
Roumains sera proche de sa réalisation. Il importe de ne pas oublier 
que la majorité des Roumains orthodoxes ne tiennent au schisme que 
par suite de ce préjugé soigneusement entretenu chez eux par le clergé, 
que l'union avec Rome compromettrait le caractère ethnique de l'Église 
nationale. C'est là une conviction néfaste que les catholiques doivent tra- 
vailler à faire disparaître dans l'esprit des Roumains. Elle est, en effet, 
le principal obstacle à leur entrée dans la véritable Église. 

D. R. SlOBERET. 

Russes. 

Orthodoxes, 

Les missions russes à l'étranger. — Dans la chronique de juillet igiS, 
nous avons indiqué, d'après le Paniainos, quel était, en 1912, l'état de 
la mission de Pékin. Nous jetterons dans celle-ci un coup d'œil sur les 
autres centres d'apostolat orthodoxe organisés par les Russes en dehors 
de l'empire. Tous les renseignements que nous allons donner sont tirés 
des Tserkovniia Viedomosti, organe du saint synode de Pétersbourg. 

Mission d'Ourmia. — Elle s'adresse particulièrement aux nestoriens 
de la Perse et du Kurdistan. En 191 1, elle comptait 26 prêtres, dont 
8 ordonnés par les Russes et 18 convertis du nestorianisme; 36 églises 
de village, 70 écoles, dont 56 de garçons et 14 de filles, avec une popula- 
tion de 2 025 élèves (i 3i5 garçons et 710 filles). Quant au nombre des 
fidèles, il n'est pas indiqué. Il ne doit pas dépasser i5 à 20000. 

Mission de Corée. — Elle ne comprend encore que neuf stations. 
En 191 1, les missionnaires ont enregistré i 127 conversions de païens 
(634 hommes et 493 femmes). Il n'y a plus, dans les neuf postes occupés 
par eux, que 3 5i5 païens. 

Mission du Japon. — Le i*"" janvier 1912, cette mission, dont le déve- 
loppement s'était ralenti au moment de la guerre russo-japonaise, possé- 
dait 266 communautés orthodoxes groupant 33 017 chrétiens, i 082 per- 
sonnes se sont fait baptiser en 1911. Le clergé se composait d'un 
archevêque, d'un évêque, tous deux Russes; de 35 prêtres, tous Japonais; 
de 6 diacres, dont un Russie, et de 16 chantres. Il y avait aussi io6 caté- 
chistes, un Séminaire à Tokio avec 94 élèves (82 Japonais et 12 Russes 
envoyés de Mandchourie); deux écoles pour les filles de popes; une à 
Tokio, avec 53 élèves; l'autre à Kioto, avec 27 élèves, i 25o enfants fré- 
quentaient les catéchismes du dimanche. Les recettes de la mission s'éle- 
vaient à i5oo52 roubles, et les dépenses à gS 440. 

Mission des îles Aléoutes et de l'Amérique du Nord. — Cette mission 
s'étend au territoire entier de l'Amérique, mais elle restreint en fait sa 



CHRONIQUE DES ÉGLISES ORIENTALES 67 

juridiction aux îles Aléoutes, à l'Alaska, au Canada et aux États-Unis. 
C'est, sans contredit, la plus importante des missions russes. Toutefois, 
il est à remarquer qu'elle s'adresse presque exclusivement à des ortho- 
doxes émigrés d'Europe, et que les convertis sont à peine quelques mil- 
liers. Voici quelle était sa situation à la fin de 1912. Le clergé se compo- 
sait de 168 membres, dont i archevêque, 2 évêques, i archimandrite, 
2 higoumènes, 6 archiprétres, 119 prêtres, 3i hiéromoines, i archidiacre, 
2 hiérodiacres, i diacre, 2 moines résidant dans un couvent. 

L'instruction de ces ecclésiastiques est très inégale. 7 ont passé par les 
Académies russes, Sy ont terminé leurs études dans les Séminaires, 3 ont 
fréquenté des établissements supérieurs ecclésiastiques ou civils, 83 n'ont 
reçu qu'une éducation primaire, très rudimentaire pour quelques-uns. La 
plupart de ces ecclésiastiques viennent d'F^urope, de Russie, d'Autriche- 
Hongrie, de Serbie, de Syrie. Les fidèles sont de races bien différentes, 
comme on va le voir. Sur les quelque 200000 membres que l'Église 
orthodoxe russe compte en Amérique, il y a 63 000 Russes, 27 000 Gali- 
ciens, 12000 Hongrois, 21 000 Serbes, 29000 Boukoviniens, 3 000 Grecs, 
20000 Syriens, 6000 Albanais, 2 000 Indiens, 3 100 Aléoutes, 5 000 Esqui- 
maux, 120 Américains. Ne sont évidemment pas compris dans ces 
chiffres les i5oooo orthodoxes de race grecque qui ont une organisation 
à part. Faisons remarquer, en passant, que l'Église orthodoxe perd au 
moins la moitié de ses membres qui émigrent en Amérique. Dans les 
seuls États-Unis, la mission russe devrait compter plus de 400000 fidèles, 
d'après le recensement officiel de 1911. Il y avait, en effet, à cette date, 
75000 Russes, 85 000 Bulgares ou Macédoniens, i5oooo Serbes et autres 
Slaves, 5oooo Syriens, 1 5 000 Albanais, 3oooo Roumains, etc. 2702 per- 
sonnes sont venues renforcer la mission en 191 2 (1779 hommes et 
923 femmes). On a enregistré 5 1 56 naissances, i 908 mariages et i 169 décès. 
Il existait 170 paroisses (i 1 3 russes, 11 serbes, 26 syriennes, etc.) et 116 suc- 
cursales, toutes russes, groupées en 6 doyennés. Comme établissements 
ecclésiastiques importants, il faut signaler le monastère de Saint-Tychon, 
fondé en 1905 à South Canaan, dans la Pensylvanie, qui renferme 2 hié- 
romoines, I moine, i rassophore et 9 novices, et auquel est adjoint un 
orphelinat de 23 enfants (14 garçons et 9 filles). Un nouvel orphelinat, 
spécialement destiné aux Syriens, a dû s'ouvrir au mois d'octobre 191 3 
à Brooklyn; il doit devenir plus tard un couvent de femmes. Le Sémi- 
naire de Minnéapolis (Pensylvanie) a été transporté aux environs de 
New- York en 1912. Il compte 27 élèves payant une pension mensuelle de 
24 dollars, répartis en trois classes. Quatre jeunes gens y ont achevé leurs 
études en 1912. Ils reçoivent la même instruction que dans les Séminaires 
russes, et on leur fait un cours spécial contre les catholiques. Une centaine 
d'écoles paroissiales groupaient 4000 enfants. Pour résister aux influences 
étrangères, particulièrement à celles des catholiques, les orthodoxes se 



68 ÉCHOS d'orient 



sont organisés en Sociétés. Il y a une Société de secours mutuels pour 
les hommes et une pour les femmes, 2o5 confréries avec 7260 membres. 
Une Société de zélateurs de l'orthodoxie, fondée en 1912, compte déjà 
58 groupes et 2070 membres, qui payent une cotisation variant de 
fr. 25 à I fr. 25. Elle est spécialement destinée à venir en aide aux 
enfants persécutés pour leur religion et aux immigrants. La grande préoc- 
cupation du clergé consiste, en effet, à empêcher les orthodoxes d'aller 
grossir le nombre des uniates, si important en Amérique. Les organisa- 
tions formées récemment par Rome pour les Ruthènes des États-Unis et 
du Canada inspirent aux Russes une crainte non dissimulée. 

J. Lacombe. 



Serbes. 



Orthodoxes. 



L Église de Belgrade. 



Entre orthodoxes. — Dans la région que la Serbie s'est annexée à la 
suite de la guerre contre la Bulgarie, vivent côte à côte, et mêlées parfois 
d'une façon extraordinaire, des populations chrétiennes de race diffé- 
rente : Bulgares, Serbes, Grecs, Roumains, Albanais. Le gouvernement 
de Belgrade a décidé de ne tolérer aucune organisation étrangère à 
celle du royaume. Les évêques bulgares ont été obligés de partir les 
premiers, et les métropolites grecs n'ont pas tardé à les suivre. Quant 
aux églises et aux écoles, un grand nombre d'entre elles ont été confis- 
quées au profit de la population serbe. Le clergé grec ne s'est point laissé 
dépouiller sans protestation. Pour se faire écouter à Belgrade, il a dû 
recourir au gouvernement d'Athènes. D'après une convention passée à la 
fin de novembre entre le Cabinet de M. Vénizélos et celui de M. Passitch, 
les écoles secondaires grecques resteront ouvertes encore pendant quatre 
ans, les écoles primaires pendant deux ans, afin de permettre aux élèves 
qui ont commencé leurs études de les terminer. Aucun enfant ne sera 
plus admis en dehors de ceux-là. Le serbe sera enseigné dès maintenant. 
Passé le délai fixé par l'accord, ces écoles seront fermées et l'enseigne- 
ment grec supprimé. Quant aux Bulgares, rien n'a encore été fixé à leur 
sujet. Décidément, les orthodoxes se traitent de plus en plus en frères! 

J. Lacombe. 
2. Église de Carlovitz. 

La Un du patriarche Bogdanovitch. — Dans la dernière chronique, 
nous annoncions qu'on venait de retrouver le corps de ce malheureux 
prélat. Nous nous bornerons à publier la correspondance envoyée de 
Vienne à la Croix, le 28 octobre, et publiée dans le numéro du i" no- 
vembre. 



CHRONIQUE DES ÉGLISES ORIENTALES 69 

Le corps du patriarche serbe de Hongrie a été enfin retrouvé après plus de six 
semaines de recherches. Il a été retiré du torrent de Gastein, à 28 kilomètres 
au-dessous de la place où l'infortuné est tombé dans les eaux, par accident peut- 
être, mais bien plus probablement par sa propre volonté. L'identification n'a été 
possible qu'à l'aide du plombage des dents et de la marque de la chaussure. La 
vacance du siège patriarcal ne pouvait être proclamée que six mois après la dis- 
parition; ta découverte du corps interrompt les opérations légales qui étaient en 
cours à ces fins, et la proclamation aura lieu après les funérailles qui vont se 
faire à Carlowitz. 

Cette lugubre trouvaille, dit une agence hongroise, met fin à toutes les rumeurs 
mises en circulation par la disparition mystérieuse du patriarche. A toutes, non 
mais à une seule; on ne pourra plus supposer que le disparu s'est retiré en 
Amérique. Par contre, on continuera à commenter les circonstances toujours 
mystérieuses qui l'ont poussé au désespoir et au suicide, car si personne n'a 
cru sérieusement à la fuite en Amérique, personne non plus ne croyait à la 
mort accidentelle et encore moins à un crime. 

On continuera donc à plaindre ce malheureux, engagé dans des habitudes 
profanes, qui ont été certainement pour lui la source de violents chagrins et de 
pénibles embarras, car les singulières créances que telle ou telle personne fait 
valoir donne beaucoup à penser. Elles s'appuient sur des reçus, sans doute, 
mais les sommes énormes accusées par les reçus n'ont laissé aucune trace entre 
les mains du patriarche; le versement paraît absolument fictif, et ces reçus 
semblent bien n'être que ce qu'on devine. Il s'est dérobé par la mort. 

On continuera de même à demander s'il est vrai que le patriarche Bogdano- 
vitch ait été rançonné par le gouvernement du « travail national », qui l'aurait 
mis à contribution comme les banques et comme la Société des jeux. Est-il 
vrai que le ministère, en 1910, lui ait extorqué 400000 couronnes pour sa caisse 
électorale, et que le patriarche n'ait su comment se justifier d'une pareille dila- 
pidation de la fortune de l'Eglise serbe? Est-il vrai que son élévation au 
patriarcat, à l'exclusion de l'élu du synode, ait été le prix de la tolérance dont 
il fit preuve envers les rapaccs insatiables du gouvernement? 

On enterrera à Carlowitz un infortuné dont la fin lamentable fait taire toute 
autre voix que celle de la pitié; mais en n'enterrera pas ces rumeurs. Oui, il y 
a eu suicide. Si pourtant on considère à quels attentats le défunt a été en butte, 
on hésite vraiment entre la qualification de suicide et celle d'assassinat. 

Achille Plista. 
3. Bosnie-Herzégovine. 

Campagne orthodoxe à propos d'une conversion. — Au cours de l'année 
1913, une jeune fille orthodoxe, Georgina Pavlovitch, désirant se con- 
vertir au catholicisme, demanda à se retirer temporairement dans un 
couvent pour se préparer à son abjuration. M.«' Stadler, archevêque latin 
de Sarajevo, autorisa cette conversion sans se considérer comme lié par 
l'ordonnance aux termes de laquelle toute conversion projetée doit être 
signifiée d'avance au ministre du culte auquel appartient l'intéressé. 

Cet événement, bien minime en soi, souleva des tempêtes dans la 
presse nationaliste serbe. Il ne s'agissait de rien moins que d'un « attentat 



70 ÉCHOS D ORIENT 



contre la nation ». Le gouvernement austro-hongrois, qui ne paraît pas 
avoir renoncé complètement aux principes josépiiistes, se montra d'une 
condescendance inouïe pour les orthodoxes. Les autorités firent saisir le 
journal qui avait publié la déclaration par laquelle M^"" Stadler affirmait 
n'être point tenu en conscience à l'ordonnance impériale, puisqu'elle 
n'avait point reçu l'approbation du Pape. Le curé .catholique Andréa 
Predmerski, coupable d'avoir rédigé l'acte de conversion sans se conformer 
à l'ordonnance impériale, s'est vu condamner à une amende de 3oo cou- 
ronnes, et la supérieure du couvent qui a reçu la jeune fille à lo cou- 
ronnes. Mais c'est surtout contre M»'' Stadler que la haine des Serbes s'est 
exercée. On aurait voulu le voir condamner lui aussi. Le gouvernement, 
sans aller jusque-là, aurait, dit-on, sollicité la déposition du prélat ou du 
moins sa démission. Nous verrons s'il poussera jusqu'au bout sa faiblesse 
inqualifiable. J. Lacombe. 



NOTES ET INFORMATIONS 



Fouilles archéologiques à Constantlnople : Stoudion et Acropole 
byzantine. — Ethnographie et ethnologie religieuse : l'islam. — La 
publication du Corpus scriptorum cbristianorum orientalium. — 
Anglicanisme, orthodoxie et catholicisme, à propos de William 
Palmer (t 1879). — Le professeur Contardo Ferrini (t 1902) : ses 
études de droit romano-byzantin. 

FOUILLES ARCHÉOLOGIQUES A CONSTANTINOPLE 

I. Stoudion. — Pendant plusieurs années, depuis 1906, l'Institut 
archéologique russe de Constantinople a pu poursuivre de très intéres- 
santes fouilles dans l'ancien couvent byzantin de Stoudion, dont l'église 
est actuellement occupée par la mosquée en ruines dite Mir-Akhor-Djami 
(Mosquée de l'Ècuyer), dans le quartier de Narli-Kapou, près de Yédi- 
Koulé. On sait que cette église se trouvait sur la voie triomphale qui con- 
duisait de la Porte Dorée au palais impérial. Élevé sous Léon le Grand, 
en 436, par le patrice Studius, ce monument est une des plus anciennes 
églises encore existantes à Constantinople. Le plan en est très simple et 
rappelle celui des antiques basiliques romaines, Saint-Laurent hors les 
murs par exemple. Les fouilles qui, malheureusement, ont dû être inter- 
rompues, ont eu, entre autres résultats, celui de faire découvrir des 
débris de sculptures fort intéressants pour l'histoire de l'art. A la descrip- 
tion et à l'étude détaillée de ces débris, M. Pantchenko, secrétaire de 
l'Institut archéologique russe, consacre un important travail de BSg pages, 
grand in-S^ dans le Bulletin de l'Institut, 1912, t. XVI (i). Les fragments 
retrouvés sont d'une respectable antiquité, puisque M. Pantchenko les 
date des v« et vi« siècles. Signalons, avec lui, un type égyptien du Christ, 
une vtm&vquablQ Majestas Domini, une Entrée à Jérusalem, et un groupe 
d'apôtres, tout autant de morceaux dont le distingué et savant archéo- 
logue analyse et étudie avec soin tous les détails. 

2. Acropole byj^antine {Séraï-Bournou). — Les travaux récents entre- 
pris par la préfecture de la ville pour transformer en jardin public l'es- 
pace communément désigné sous le nom de Pointe du Sérail (Séraï- 
Bournou), à Stamboul, ont donné occasion, comme il fallait s'y attendre 
en un pareil site historique, à des découvertes intéressantes qu'il n'a 



(i) B.-A. PAVTCHEtiKo, Relief y ii{ basiliki Stoudiya v' Konstantinopolié, dans Ii{pies- 
tiya rousskago arkheologitcheskago Institouta v' Konstantinopolié , t. XVI. Sophia, 
1912, p. 1-359, ^vec trois planches. I.e prix de ce fascicule, dont le travail de M. Patit- 
chenko forme la plus grande partie, et qui comprend au total SgS pages et 6 planches, 
est de 20 francs. On le trouve en dépôt à la librairie Otto Havrassowitz, à Leipzig. 



72 ÉCHOS D ORIENT 



malheureusement pas été possible encore de pousser assez avant. En 
contre-bas de l'entrée du Vieux-Sérail qui fait face au Bosphore, au-dessous 
du pavillon dit kiosque de Bagdad, non loin de la colonne de Théodose 
ou de Claude le Gothique, on a trouvé des murs, des colonnes et des 
chapiteaux, dénotant clairement des ruines d'une église considérable. 
Nous avons pu Voir de nos yeux, à la fin de novembre dernier, une 
quinzaine de ces colonnes debout in situ, qui sembleraient indiquer par 
leur disposition un narthex de basilique. 

Quelle était cette basilique? Peut-être celle de Saint-Dimitri, qui occu- 
pait précisément le nord-est delà presqu'île. Voici, à titre de document, 
les quelques lignes que l'archéologue Mordtmann, dans son Esquisse 
topographique deConstantinople, a consacrées à cette église et aux autres 
églises qui l'avoisinaient : 

La Pointe du Sérail, Angulus Sancti Demetrii, est occupée par la porte de 

Sainte-Barbe, jadis Top-Kapou L'église de Saint-Démétrius [était], d'après 

les Patria, avwôev to-j tsi'xouç (au-dessus des reniparis) Il n'en reste aucune 

trace, non plus que de celle de Sainte-Barbe, qui avait donné son nom à la 
porte, ni du xeXXJSpiov de Saint-Nicolas, attaché à l'église de Sainte-Barbe (i). 

Et il ajoute ce détail historique qui a son intérêt : 

Pendant le dernier siège, le cardinal Isidore avait pris son poste à cette porte : 
lo cardinal Isidor diffensava la porta di San Dimilrio perso el mar (2). 

Pour donner à tous nos lecteurs une idée du grand nombre 'de con- 
structions importantes qui s'élevaient en cet endroit à l'époque byzantine, 
et dont il serait temps de rechercher méthodiquement les vestiges enfouis 
sous les amoncellements successifs, nous citons l'énumération qu'en 
faisait, dans un ouvrage de topographie qui n'est pas sans valeur, le 
patriarche Constantios I" (i83o-i834) : 

La première région était celle de Byzance. Elle comprenait la première colline, 
là où se trouvent actuellement le palais d'hiver des sultans et l'acropole de 
Saint-Démétrius (présentement Séraï-Bournou). Elle renfermait encore les églises 
de Saint-Ménas, de Saint-Démétrius, de Sainte-Barbe, de Saint-Paul 

Et plus loin : 

A l'endroit où se trouve maintenant le palais du sultan, il y avait, avant la 
prise de Constantinople, les habitations des ministres et autres serviteurs de 
Sainte-Sophie, et les églises de Saint-Ménas, de Saint-Démétrius le Myrovlite et 
de Sainte-Barbe. Ces églises, érigées sur les ruines des anciens autels que les 
Byzantins avaient dressés en l'honneur de Neptune, de Vénus et d'Apollon, 
avaient été bâties, la première par Constantin le Grand — achevée ensuite par 



(i) Mordtmann, Esquisse topographique de Constantinople, n* 87. Lille, Desclée, 
1892, p. 5o. 
(2) Ibid. 



NOTES ET INFORMATIONS 



13 



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g.'-^-.-... 


1 



FOUILLES DU SERAIL 



Marcien et Pulchérie; — la seconde par César Bardas, et la troisième par Léon 
le Philosophe. {Constantiniade, Constantinople, 1846, p. Sy.) 

Sans garantir l'exactitude absolue de toutes les indications données 
par Constantios, nous tenons à souligner avec lui combien ce sol était 
riche en monuments, et combien, par suite, il est riche en ruines. Outre 
les débris architecturaux dont nous avons dit un mot, on y a déjà trouvé 
des ossements et divers objets, entre autres une coupe assez précieuse et 
un grand couteau ancien avec inscription latine. 

Quelle n'a pas été notre surprise, lorsque, au lendemain de la visite 
rapide qu'on nous avait permis de faire sur les lieux, nous avons appris 
par les journaux que la préfecture de la ville, sans doute dans la crainte 
de mettre à jour un nouvel Herculanum, avait fait arrêter les excava- 
tions 1 Espérons que cet arrêt ne sera que momentané et que, s'il faut des 
subsides et des directeurs de fouilles, on saura les chercher et les trouver 
au plus tôt. S. S. 

ETHNOGRAPHIE ET ETHNOLOGIE RELIGIEUSE: L'ISLAM 

La Société d'ethnographie de Paris, fondée en iSSg, a jugé utile de 
« tenter une synthèse des connaissances ethnographiques, si merveilleu- 
sement enrichies, dans ces dernières années, par le développement des 
sciences historiques, géographiques, sociales et naturelles, par le progrès 
de l'archéologie, de la linguistique, de l'histoire de; religions, des tradi- 



74 ÉCHOS d'orient 



lions, des arts et des industries populaires » Les travaux des collabo- 
rateurs, leurs communications aux réunions mensuelles paraîtront dans 
l'Ethnographie, bulletin trimestriel de la Société, dont le premier numéro 
porte la date du i5 octobre 191 3. A cette publication s'ajouteront d'autres 
moyens d'action: des conférences, des comptes rendus de voyages, des 
missions d'exploration, des expositions permanentes ou temporaires; 
enfin, des cours méthodiques qui seront sanctionnés par des examens, 
c^es publications de thèses et l'obtention de diplômes spéciaux. 

Le sommaire de la première livraison de la nouvelle revue lEthno- 
graphie comprend, outre une-courte introduction et quelques pages sur 
l'organisation de la Société, les titres suivants : Cl. Huart, Superstitions 
et rites populaires des Arabes antéislamiques. — Michel Revon, L'en- 
voûtement dans le Japon primitif. — Jean Brunhes, Ethnographie et 
géographie humaine. — Adhémar Leclère, La cour d'un roi du Cam- 
bodge. — Charles Moynac, Variétés : Homère et la race noire. — 
H. GuÉRiN, Nécrologie: Eugène Révillout. — Cl. Huart, R. Anthony, 
Bibliographie. — Ph. Dally, Livres, revues, mouvement ethnographique . 

V Ethnographie paraîtra tous les trois mois, les i5 janvier, i5 avril, 
i5 juillet et i5 octobre. L'année complète formera un volume in-S" d'en- 
viron 400 pages, avec des planches hors texte et des gravures dans le texte. 

Cotisation annuelle pour les membres titulaires : i5 francs. 

Abonnement: France, 16 francs. Étranger, 18 francs. 

Le numéro : 4 francs. 

Le siège social de la Société est à l'Office colonial, 34, Galerie d'Or- 
léans (Palais Royal), Paris. 

On s'abonne à la librairie Paul Geuthner, i3, rue Jacob, Paris (VI*). 

Sous la rubrique « Mouvement ethnographique », la revue l'Ethno- 
graphie (p. 94-95) signale avec sympathie les travaux de la première 
Semaine d'ethnologie religieuse, qui s'est tenue à Louvain du 27 août au 
4 septembre 191 2. 

Le programme en est ainsi résumé : 

La Semaine de Louvain, qui ne fut pas un Congrès, mais plutôt un corps de 
conférences professorales, fut organisée par le P. Schmidt, directeur de VAn- 
thropos, et le P. Bouvier, professeur à Hastings. Elle comprenait deux sections : 
l'une générale, l'autre consacrée celte année à différents sujets spéciaux d'elh, 
nologie religieuse ou locale. Chaque série était elle-même divisée en trois stades- 
« dont l'ensemble pourvoit à la formation complète des étudiants » qui, en 
l'espèce, étaient des missionnaires : l'érudition proprement dite, les règles de la 
critique, la pratique même des éludes ethnographiques. 

La Semaine d'ethnologie religieuse a tenu pour la seconde fois ses 
assises à Louvain, du 27 août au 6 septembre 191 3. Sans nous arrêter en 
détail à la double série de cours qui avaient été organisés : d'une part, 
cours généraux servant d'introduction aux sciences auxiliaires de l'histoire 



NOTES ET INFORMATIONS 



75 



des religions; d'autre part, leçons consacrées spécialement à l'étude 
d'une religion particulière ou à quelqu'une des contrefaçons du sentiment 
religieux; nous signalerons les neuf conférences qui furent consacrées 
à l'islam par des spécialistes ou des missionnaires ayant vécu au milieu 
des peuples dont ils avaient à parler. Le P. Power, S. J., docteur es 
lettres orientales de l'Université de Beyrouth, donna deux leçons préli- 
minaires sur « la préhistoire de l'islam », puis sur « la personnalité et 
la doctrine de Mahomet ». Le P. Bouyges lut un mémoire du D' Miguel 
Asin y Palacios, professeur à l'Université de Madrid, sur « la mystique 
d'El-Ghazzâli ». Le P. Blatter, S. J., professeur à l'Université de Bombay, 
étudia « la vie intérieure de l'islam aux Indes », et le P. Dahmen, S. J., 
missionnaire au Maduré, « sa vie extérieure ». La situation de l'islam 
en Indo-Chine fut exposée, au nom du P. Durand, de la Société des 
Missions étrangères de Paris, par un de ses confrères; enfin, le P. Mar- 
chai, des Pères Blancs, clôtura la série en parlant de l'état actuel de 
l'islam en Afrique. 

Le cardinal Mercier avait accepté le haut patronage de la Semaine 
d'ethnographie religieuse, et l'Université catholique de Louvain y était, 
on le devine, dignement représentée. S. S. 

LA PUBLICATION 
DU CORPUS SCRiPTORUM CHRISTIANORUM ORIENTALIUM 

L'activité scientifique de l'Université catholique de Louvain vient 
d'ajouter une nouvelle entreprise à toutes celles qu'elle avait déjà. En 
vue de renseigner nos lecteurs, nous transcrivons la note suivante, qui 
porte la signature de M»' Ladeuze, recteur de cette Université. 

Il serait superflu de rappeler les services que les Patrologies grecque et latine 
de Migne ont rendus aux sciences ecclésiastiques. Elles sont indispensables 
à quiconque veut se livrer à une étude personnelle de la théologie dogmatique, 
de l'exégèse, de la liturgie, de l'histoire ecclésiastique, etc. 

Au cours du xix« siècle et dans ces dernières années, des écrits d'auteurs 
chrétiens orientaux ont été découverts en grand nombre, mais on n'en a publié 
jusqu'ici qu'une partie relativement restreinte. Les collections de Migne deman- 
daient à être complétées. 

Les Eglises .orientales ont eu, en effet, une grande part dans les luttes dog- 
matiques des premiers siècles. Les ouvrages exégétiques qu'elles ont produits 
dans des langues intimement apparentées aux langues bibliques sont de grande 
importance pour l'intelligence des textes sacrés. La discipline et la liturgie de 
ces chrétientés, qui ont conservé tant d'éléments primitifs, offrent un intérêt de 
premier ordre pour l'histoire de l'Église. Bref, il est impossible de suivre le 
mouvement de la science théologique actuelle sans recourir aux œuvres des 
écrivains orientaux. D'ailleurs, plus d'un écrit chrétien d'origine grecque ne 
nous a été conservé que dans une version syriaque, copte, etc. 

En organisant, en igoS, la vaste publication qui a pour titre Corpus scrip- 
torum christianorum orienialium, et qui doit comprendre toutes les œuvres 



76 ÉCHOS d'orient 



des auteurs chrétiens arabes, coptes, éthiopiens, syriaques et arméniens, M. l'abbé 
J.-B. Chabot, docteur en théologie de l'Université de Louvain, a rendu un ser- 
vice signalé à toutes les branches des sciences théologiques. 

L'entreprise, à laquelle collaborent des savants de toutes les nations, a été 
jusqu'ici couronnée de succès. En moins de dix ans, soixante-dix volumes, 
dont une trentaine renfermant des traductions latines, ont paru dans le Corpus. 
En 1910, l'Académie des inscriptions et belles-lettres a décerné sa plus haute 
récompense, le prix Jean Reynaud, de la valeur de dix mille francs, à M. l'abbé 
Chabot, « pour sa Patrologie orientale et l'ensemble de ses travaux ». 

Cependant, tant qu'une entreprise aussi vaste restait l'œuvre personnelle de 
son fondateur, il était à craindre qu'elle ne pût être menée heureusement à 
terme. Désormais, cette crainte n'a plus de raison d'être. Les Universités catho- 
liques de Louvain et de Washington se sont entendues pour poursuivre à frais 
communs la continuation de la publication. Les individus peuvent disparaître 
en laissant leur œuvre inachevée: les Universités demeurent, et dans leur sein, 
comme a dit Virgile, uno avulso, non déficit alter. {Enéide, vi, 148.) 

On a parfois exprimé le regret que les savants catholiques se soient laissé 
devancer par les Académies de Berlin et de Vienne pour l'édition critique des 
Pères grecs et des Pères latins. Ce sera du moins le mérite de deux grandes 
Universités catholiques d'aujourd'hui d'avoir donné au monde savant le Corpus 
des écrivains chrétiens de l'Orient. 

L'œuvre étant ainsi assurée, les Universités catholiques comptent sur l'appui 
du clergé, des Séminaires, des Ordres religieux, de tous ceux qui s'intéressent 
aux progrès des sciences ecclésiastiques et de l'orientalisme. La biblioihèque 
d'une institution d'enseignement théologique serait désormais incomplète sans 
le Corpus. 

La collection s'adresse même aux lecteurs qui ne sont pas familiarisés avec 
les langues orientales; car chaque ouvrage y est accompagné d'une traduction 
fidèle, en latin, publiée dans un volume à part, que tout théologien ou historien 
pourra consulter. Cette traduction est vendue séparément et peut être acquise 
à un prix modéré, sans le texte original auquel elle correspond. 

L'ouvrage sera désormais édité à la librairie Gabalda, rue Bonaparte, 90, à 
Paris. Le prix de vente des volumes est calculé à raison de i fr. 10 par feuille 
de 16 pages pour les textes orientaux, et de o fr. 65 par feuille de 16 pages 
pour la traduction latine. 

Les volumes peuvent être achetés à part. 

On peut encore se procurer la série complète des volumes parus, mais il ne 
reste qu'un petit nombre d'exemplaires des traductions susceptibles d'être 
vendus séparément. 

P. Ladeuze, recteur. 
Louvain, octobre 191 3. 

ANGLICANISME, ORTHODOXIE ET CATHOLICISME, 
A PROPOS DE WILLIAM PALMER (t 1879) 

Nous croyons devoir présenter à nos lecteurs la figure noble et loyale 
que fut William Palmer, un des convertis du mouvement d'Oxford. Il 
est resté presque inconnu jusqu'ici. Il ne méritait pas cet oubli de l'his- 



NOTES ET INFORMATIONS 77 

toire; un excellent travail du R. P. Stanislas Tyszkiewicz, paru dans 
les Éludes (5 et 20 juillet, 5 août igiB), rend justice à l'admirable « cher- 
cheur de vérité ». C'est là déjà un commencement de biographie de 
Palmer. Il y a plus : à parcourir les pages du R. P. Tyszkiewicz, le lec- 
teur portera avec intérêt son attention « sur le curieux champ de bataille 
où Anglicans et Russes luttent entre eux à propos de l'Église catho. 
lique » (i). 

William Palmer naquit le 12 juillet 181 1 , d'une famille qui avait rendu 
déjà des services signalés à l'Église établie. Successivement iutor à l'Uni- 
versité de Durham et examinateur à Oxford, il devint bientôt fellow de 
Magdalen Collège. Aux discussions des docteurs d'Oxford, Palmer préfère 
le calme de l'étude, les joies sereines de la méditation. Il attend l'heure 
de la Providence pour commencer la réalisation des projets qu'il a mûris 
dans le silence des bibliothèques. Au mois de mai iSSg, Oxford reçoit la 
visite du grand-duc Alexandre de Russie; l'occasion est belle pour le 
docte anglican de présenter au prince une pétition résumant ses idées et 
ses plans. 

Certes, l'Église catholique (par opposition à romanisme) tout entière doit 
aspirer à l'unité. Rien n'est donc plus dig'ne de la piété d'un grand prince que 
de faciliter la réunion de deux communions (l'anglicane et l'orthodoxe), séparées 
uniquement par des malentendus et un manque de communications entre elles. 
L'Église d'Angleterre, qui défend continuellement les droits des souverains 
chrétiens violés autant par le Pontife romain que par la licence démocratique, 
se voit à présent elle-même en grand danger. Elle est isolée dans un coin de 
l'Ouest et y est menacée par la haine de toutes les sectes, liguées avec les 
papistes schismatiques pour la renverser. 

Palmer offre sa vie à la réalisation de l'idée qu'on l'a vu exprimer au 
prince russe : l'intercommunion de l'Église anglicane et de l'Église ortho- 
doxe. Ce rêve, ce désir de toute son âme devait le mener là où il ne pen- 
sait pas aboutir : au romanisme, au papisme, pour parler comme lui. Il 
ne sera guère appuyé dans son dessein primitif par les docteurs anglicans 
ou par les chefs de l'orthodoxie. Pour travailler plus directement et plus 
sûrement, il se rend à Pétersbourg. Il y déploie une activité intense; il 
commence par apprendre l'idiome de saint Vladimir, puis il entre en 
relation avec les membres du saint synode, dont il espère les plus heu- 
reux résultats. Au comte Protasov, procureur en charge, il écrit: 

Venant d'une Église catholique, orthodoxe et apostolique, je demande aux 
évéques légitimes du pays où je me trouve, et à chacun d'eux dans son diocèse 



(1) Voici les titres mis par le R. P. Stanislas Tyszkiewicz en tête de ses trois articles 
des Etudes (t. CXXXVI, igiS, p. 43-63, 190-210, 329-349), et qui sont déjà par eux-mêmes 
très suggestifs : Un épisode du mouvement d'Oxford : la mission de William Palmer. 
I. De langlicanisme aux confins de l'orthodoxie. — II. Des confins de l'orthodoxie 
au seuil du catholicisme. — III. Au bercail. 



78 ÉCHOS d'orient 



respectif, de m'accorder le droit commun de communion {the cornmon right 
of communion). 

Les discussions commencent bientôt sur l'état des deux Églises, à la 
réunion desquelles veut contribuer Palmer. Les sommités scientifiques 
de la théologie orthodoxe entrent en pourparlers avec le zélateur de 
l'union. On entend dans ces débats plus d'une note discordante; le nom 
de Rome y revient plus d'une fois. Le savant métropolite de Moscou, 
Philarète, s'entretient, lui aussi, avec l'anglican, pour dicter des condi- 
tions d'entente catégoriques : renonciation aux XXXIX articles, admis- 
sion du critère de Vantiquité, mise au point immédiate du problème du 
Filioque. Rien ne manque pour décourager Palmer: objections presque 
insolubles, refus du métropolite de Moscou, réponses évasives et scep- 
tiques, et pourtant rien ne paraît arrêter son zèle. Sa réputation arrive 
bientôt aux oreilles du grand leader slavophile, Alexis Khomiakov, qui, 
somme toute, est heureux de se lier avec Palmer, malgré son dédain 
pour toute doctrine occidentale. Un échange de lettres intéressantes 
s'ensuit : Khomiakov exalte l'Église orthodoxe, ne manque pas d'accuser 
d'ignorance et d'anarchie le gouvernement du Pape, et proclame que le 
point culminant des difflcultés religieuses à vaincre est l'orgueil des 
Occidentaux, incapables d'avouer leurs torts envers l'Orient! Palmer, au 
fur et à mesure que croît son admiration pour l'immuable orthodoxie, se 
prend à douter de la vérité de l'Église établie. Pour satisfaire sa con- 
science, il se décide à faire le pas suprême: passer à la confession de la 
grande Église, et, dans ce but, demande au patriarche œcuménique de 
Constantinople de pouvoir entrer dans la communion orientale, tout 
d'abord sans baptême, puis, sur le refus du prélat, avec le baptême sous 
condition. Sa préoccupation est, en effet, de concilier les divergences 
doctrinales des Russes et des Grecs; or, les premiers ne rebaptisant pas 
les chrétiens d'Occident, tout devait s'arranger en demandant un baptême 
sous condition. Par ailleurs, dans le cas où quelques-uns de ses coreli- 
gionnaires imiteraient son exemple — et il en connaissait qui s'y prépa- 
raient, — leur imposer un baptême sous condition serait les regarder 
comme des païens, donc les froisser et compromettre leur conversion. 
Mais, une fois de plus, le « chercheur de vérité » essuie un refus sans 
appel : le patriarche rejette la demande en plein synode, et souligne sa 
réponse d'une profession de foi peu flatteuse pour les Russes. 

Il y avait donc- des différences doctrinales, même entre les Églises 
d'Orient! C'était ce qui apparaissait clairement à Palmer; c'était ce qui 
troublait désormais son âme avide d'unité et de vérité. Mais alors pour- 
quoi n'étudierait-il pas de près, à Rome même, la religion romaine, la 
religion dont il objectait la vitalité spirituelle déjà dans ses entretiens 
avec les savants de l'État moscovite? Il déclarait donc en i852 : « Je dois 
étudier d'une manière plus approfondie cette communion romaine qui. 



NOTES ET INFORMATIONS 79 

en outre d'autres supériorités, semble devoir rester, après un examen 
exhaustif, la seule communion ayant droit à ma fidélité. » Le dernier 
appel amical de l'Orient ne trouve plus d'écho en lui; l'injure lancée par 
Khomiakov contre le séparatisme romain, unique vraie plaie de l'huma- 
nité, ne l'arrête pas sur le chemin de Rome. Il y arrive vers la fin de 1854. 
C'est chez les Jésuites qu'il vient chercher l'hospitalité et aussi la grâce 
de la vraie foi. Les controverses avec les PP. Passaglia et Perrone sont 
parfois très vives, mais, au dire d'un de ses amis, n'a-t-il pas assez argu- 
menté et n'est-il pas temps de se recueillir? Il entre en retraite, il suit 
les Exercices de saint Ignace. « C'est au sortir de sa retraite, écrit 
M. J. Gondon, qu'il s'est trouvé catholique. La grâce avait opéré dans le 
silence le miracle que les plus savantes controverses avaient été impuis- 
santes à réaliser. » (i) L'Orient d'en haut, le véritable Orient l'a éclairé, 
et, le 28 février i855, William Palmer fait son abjuration dans la chapelle 
du Collège Romain. Suivant la juste remarque du P. Tyszkiewicz, « l'étape 
la plus longue entre la catholicité chimérique et l'unité réelle de l'Eglise 
fut franchie par Palmer en moins de temps que toutes les autres ». Il 
était donc du nombre de ces « récalcitrants », pour parler le langage de 
l'orthodoxie aux abois, qui s'appellent : Neale, Newman, Allies. Il con- 
tinua ci aimer cet Orient qui l'avait tant fait souffrir; il voulut du bien à 
tous ceux qu'il avait connus là-bas; il oublia les affronts, les froideurs, 
les vexations. Son Nunc dimiitis, il ne voulut le chanter qu'après avoir 
travaillé pour la cause de cette chère unité, rêve de toute sa vie. Le 
5 avril 1879, Dieu l'appelait à lui pour réaliser la devise de son exis- 
tence : Palma virtuti! Jean Noël. 

LE PROFESSEUR CONTARDO FERRINI (t 1902): 
SES ÉTUDES DE DROIT ROMANO-BYZANTIN 

Plusieurs publications (2) se sont occupées dernièrement de ce savant 
italien, mort à quarante-trois ans, dont les études de droit byzantin font 
autorité auprès des maîtres les plus compétents, comme Mommsen, 
Moritz Voigt, Dernburg, Alfred Pernice, Zachariaa von Lingenthal, et 
duquel — fait peu banal qui vaut d'être signalé ici — on prépare active- 
ment, dix ans à peine après sa mort, la cause de béatification à présenter 
en cour de Rome. En notre xx« siècle, une telle coïncidence d'érudition 
professionnelle et de sainteté chrétienne dans le même individu mérite 
qu'on s'arrête un instant à la contempler. Elle explique que S. S. le pape 



(1) J. Gondon, De la réunion de l'Eglise d'Angleterre à l'Eglise catholique, p. io5. 

(2) Carlo Pellegrini, // professore Contardo Ferrini oriundo del Cantone Ticino. 
Monza, Tipografia éditrice Artigianelli, 1912; du même auteur, Appunti biografici 

r Contardo Ferrini, Milan, R. Ghirlanda. — C" Dalla Torre, Nel X» anniversario 
<.tla morte di Contardo Ferrini. Monza, T. Artigianelli, 1912. — Maurice Vaossakd, 
( n O^anam italien contemporain, Contardo Ferrini, dans le Correspondant du 
10 mai igiS, p. 469-487. 



8o ÉCHOS d'orient 



Pie X ait déclaré, en mai 1909, devant un pèlerinage piémontais, « qu'il 
serait très heureux de proposer pour modèle de sainteté un professeur 
d'Université ». De fait, depuis 1910, le tribunal ecclésiastique est régu- 
lièrement constitué, qui doit instruire le procès en vue de la béatification. 

Né à Milan le 4 avril 1859, Contardo Ferrini fit ses premières études 
de droit à l'Université de Pavie. En 1880, il soutient très brillamment 
sa thèse de doctorat sur la contribution apportée par l'étude des poèmes 
d'Homère et d'Hésiode à l'histoire du droit criminel : Quid conférât ad 
juris criminalis historiam Hàmericorum Hesiodicorumque poematum 
^ studium. 11 obtient ensuite, du ministère de l'Instruction publique et 
de la Caisse d'épargne de Milan, une bourse de séjour à l'étranger pour 
deux ans. « Il alla les passer à Berlin, dont l'Université était alors la 
plus réputée pour l'enseignement du droif romain, et où il eut pour 
maîtres, en même temps que pour amis, Alfred Pernice, Dernburg, 
Voigt, Mommsen, qui l'avaient en très haute estime, et surtout Zachariae 
von Lingenthal, l'initiateur des études de droit romanobyzantin, dont 
il fut en quelque sorte le fils spirituel et presque le seul continuateur. 
Parvenu à une extrême vieillesse et devenu aveugle, Lingenthal lui fit 
même don de tous ses manuscrits inachevés, afin qu'il les mît à profit 

dans ses travaux Moritz Voigt lui dédia, en même temps qu'à d'Ar- 

bois de Jubainville et à Otto Mûller, son Histoire du droit romain. » (i) 

Ferrini n'avait encore que vingt-trois ans et venait à peine de quitter 
l'Université de Berlin, quand Mommsen proféra à son sujet cette pro- 
phétie flatteuse : 

« Le XX" siècle, pour les études juridiques, sera le siècle de Ferrini. » (2) 

En 1881, Ferrini fit un court voyage à Copenhague. Rentré en Italie 
durant l'été de '882, il alla l'année suivante passer un mois à Paris, puis 
trois mois à Rome et quelque temps à Florence, occupé surtout à tra- 
vailler dans les grandes bibliothèques. En novembre i883, la Faculté de 
droit de Pavie, où trois ans auparavant il était étudiant, l'appelait à elle, 
en qualité de chargé de cours, pour y enseigner successivement l'histoire 
du droit pénal et l'exégèse des sources du droit romain. 

Il devait, dès lors, progresser rapidement et régulièrement dans la carrière 
universitaire. Après qu'il eut professé à Messine et à Modène, un vote unanime 
des professeurs de l'Université de Pavie le rappelait, en octobre 1894, dans cette 
ville à laquelle l'attachaient tant de souvenirs et d'affections, et où il devait 
enseigner jusqu'à sa mort, tout en fixant son domicile habituel à Milan, chez 
ses parents. Le 7 février iSgS, il était, en outre, élu membre de l'Institut lom- 
bard des sciences et belles-lettres (3). 



(i) Maurice Vaussard, op. cit., p. 471- 

(2) Ami du Clergé, 20 novembre igiS, p. looi, citant le Bulletin d'Informations 
religieuses et sociales du 12 juillet 191 1, p. 9-11. 

(3) M. Vaussard, op. cit., p. 472. 



NOTES ET INFORMATIONS 8l 

Notons, en passant, que ce professeur distingué ne se désintéressait 
aucunement du progrès et du bien-être social, et qu'il dut accepter, 
en 1895, le mandat de conseiller municipal de Milan que lui décernèrent 
les électeurs catholiques et modérés. 

Tous ceux qui furent les élèves de Ferrini s'accordent à témoigner que ses 
leçons étaient un véritable enchantement. L'un deux, l'avocat Michèle Crisa- 
fuUi, de Messine, écrivait à son propos dans le numéro d'octobre 1902 de la 
l^emi Siciliana : 

« Je ne pourrai jamais oublier les très précieuses leçons de mon maîire, dans 
lesquelles on ne savait s'il fallait plus admirer la précision ou la profondeur 
des idées, l'éloquence pleine de charme ou l'érudition sûre, la connaissance du 
droit romain ou celle des langues antiques auxiliaires d'un si vaste champ 
d'éiudes. Je fus si attiré par celte parole magique, qui transformait l'enseigne- 
ment le plus ardu en la plus agréable des causeries, que je continuai à aller 
l'entendre même après avoir passé mes examens de Pandectes, malgré la mul- 
tiplicité des matières universitaires. » 

En même temps qu'il remplissait scrupuleusement tous ses devoirs profes- 
sionnels et qu'il se montrait d'une bienveillance extrême pour diriger ses étu_ 
diants dans leur formation, même en dehors des heures de cours, il accom. 
plissait un travail incessant d'investigation personnelle et traitait les questions 
juridiques les plus variées : droit romano-byzantin, droit romain, pénal et privé, 
histoire du droit, etc., dans des ouvrages allant du simple manuel de vulgari- 
sation, non pas certes le moins difficile, jusqu'aux plus érudites publications. 
11 serait impossible d'entrer dans le détail de ces travaux techniques dont le 
nombre est considérable (i), mais il faut au moins dire quelques mots des 
principaux pour donner une idée de la prodigieuse activité de Ferrini. 

De 1884 à 1897, il publia une édition de la paraphrase grecque des Institutes, 
attribuée à Théophile (2), qu'il accompagna de nombreux commentaires cri- 
tiques dans différentes revues. En i885, il fit paraître à Milan une Histoire des 
sources du droit romain, et, en 1890, une volumineuse étude sur les Sources 
des Institutes de Justinien, reprise et complétée en 1900, et dont un éminent 
juriste italien, Vittorio Scialoja, a pu écrire que, « dans son ensemble, ce travail 
était une définitive conquête de la science » (3). Dans la collection des Manuels 
Hœpli, il donna, en 1893, un Digeste; en 1899, un Droit pénal romain, assez 
original pour ne pas avoir été rejeté dans l'ombre par le magistral traité de 
Mommsen sur le même sujet paru à ce moment; en 1900 enfin, un Manuel 
des Pandectes, dernier remaniement de deux publications antérieures qu'il 
amena ainsi à un haut degré de perfection (4). 



(i) Sur Ferrini érudit, voir Vittorio Scialoja, Commetnora^ione del Ferrini, dans 
le Bulletino dell' Istituto di diritto romane, année igoS. 

(2) Berlin, Calvary, 2 volumes. 

(3) V. Scialoja, op. cit. 

(4) Ozanam, dans son Histoire de la civilisation au \' siècle, et le jurisconsulte 
français Troplong, dans un petit traité publié à Paris, en 1843 {l'Influence du christia- 
nisme sur le droit civil des Romains), avaient soutenu que le christianisme exerça une 
grande influence sur le droit civil des Romains. Ferrini fut le premier, en Italie, à 
reprendre cette thèse, suivant les lois de la plus sévère critique historique, dans un 

Échos dOrient, t. XVII. 6 



82 ÉCHOS d'orient 



Avec un groupe de juristes italiens, il avait entrepris, en outre, une édition 
critique des Pandectes, qui ne fut terminée qu'après sa mort, et celle de vieux ■; 
textes syriaques. Mais son œuvre maîtresse fut l'édition du septième livre des 
Basiliques, traduit par lui en latin sur un palimpseste grec du x* siècle, décou- 
vert à la Bibliothèque ambrosienne par un savant ecclésiastique italien, Giovanni 
Mercati, et publiée à Leipzig, en 1897, pour compléter l'édition des Basiliques, 
de Heimbach. Toujours en collaboration avec Mercati, il avait commencé éga- 
lement la traduction latine du Tipucite, copieux sommaire des Basiliques, 
demeuré jusqu'ici inédit et presque inconnu à la Bibliothèque vaticane. La 
mort ne lui permit pas d'aller au delà du douzième livre. 

Le caractère très spécial de ses publications et l'extrême modestie de leur 
auteur furent la cause que le nom de Ferrini demeura presque ignoré du public 
durant toute sa vie et ne fut hautement apprécié que dans le monde savant. De 
là cette réflexion de Mommsen qui, venu à Milan, n'avait pu obtenir nulle 
part de renseignement sur Ferrini : « Pauvres Italiens, qui ne connaissez pas 
vos gloires! » 

Savant consciencieux et sagace, mais toujours fidèle à la lumineuse clarté du 
génie latin, c'était bien à la gloire, en effet, ou tout au moins à la notoriété, 
qu'aurait eu droit Ferrini, surtout si l'on songe que, lorsqu'il commença sa 
carrière, les études juridiques étaient, en Italie, profondément déchues de leur 
ancienne splendeur, et qu'ayant enfin compris la nécessité de s'inspirer des 
oeuvres et des méthodes de travail étrangères, les Italiens, passant d'un extrême 
à l'autre, s'étaient mis complètement à la remorque de la science germanique. 
Mais Dieu, qui avait marqué son serviteur pour être dans le monde lucerna 
lucens et ardens, lui réservait une autre gloire, plus durable que tous les hon- 
neurs humains : celle que confère la sainteté à ceux qui ont vaincu le monde ( i). 

Ce n'est pas ici le lieu d'insister sur ce second aspect de cette belle vie. 
Notons seulement quelques traits pour concréter l'affirmation générale 
ci-dessus énoncée. 

Outre la série d'ouvrages scientifiques qui ont été énumérés, Ferrini 
a laissé un recueil d'écrits religieux {Scritti religiosi), qui vient d'être 
publié par M. l'abbé Carlo Pellegrini, curé d'une paroisse de Milan et 
rapporteur du procès de béatification de Contardo Ferrini" (2). C'est là 
surtout que s'est exprimée son âme, sa vertu, sa piété. Sa sainteté, faite 
toute d'amabilité chrétienne, de modestie, d'humilité, de charité, de 
dévouement, lui conquérait toutes les sympathies. Ce fut un de ses col- 
lègues de l'Université, le professeur Luigi Olivi, qui, après l'avoir connu 



travail sur « les connaissances juridiques d'Arnobe et de Lactance » {Zeitschrift der 
Savigny-Stiftung, vol. XV, 1894), ouvrant ainsi la voie à des études plus étendues 
auxquelles se sont consacrés, en particulier, MM. Evaristo Carusi, professeur à l'Aca- 
démie historico-juridique de Rome (Diriito romano e patristica. Nsiples, igoS), et Sal- 
vatore Riccobono, professeur à l'Université de Palerme {C?-istianesimo e diritto pri- 
valo. Milan, igii). Sur cette question et les controverses qui ont surgi à son propos, 
voir BoocAUD, numéro du i5 mai 1912 de Y Université catholique, Lyon. (Note de 
M. Vaussard, Correspondant, 10 mai igiS, pi 474-^ 

(i) M. Vaussard, op. cit., p. 473-475. 

(2) C. Ferrini, Scritti religiosi. Milan, R. Ghirlanda, 1912. 



i 



NOTES ET INFORMATIONS 83 

à Modène et avoir vécu avec lui jusqu'à la fin dans la plus étroite inti- 
mité, commença les démarches qui aboutirent à la décision pontificale 
de faire instruire le procès de béatification de son ami. 

Relevons deux ou trois faits d'ensemble qui en disent long sur la vie 
intérieure de ce grand esprit. 

Les communions de Ferrini étaient devenues quotidiennes depuis 1890. 

Après ses cours, il retournait à l'église, et souvent y emmenait quelques-uns 
de ses élèves. Professeur à Pavie, où il se rendait de Milan chaque semaine, il 
récitait, dans le train, sans respect humain, son rosaire. Avant de commencer 

une conversation, il avait coutume de dire tout bas un Ave Maria Un souci 

scrupuleux de chasteté l'empêcha jamais de songer au mariage, malgré les 
pressantes instances de sa mère et de ses proches. Il n'en avait pas moins, 
d'ailleurs, une très haute estime du mariage chrétien (1). 

C'est à Suna, près Pallanza, aux bords du Lac Majeur, où il était venu 
chercher le rétablissement d'une santé ébranlée par le surmenage intel- 
lectuel, que Ferrini mourut le 17 octobre 1902, à l'âge de quarante-trois ans. 

En attendant que l'Église ajoute à la pure splendeur d'une telle vie la 
reconnaissance officielle de ses mérites devant Dieu, il nous a paru utile 
de signaler à l'admiration des byzantinistes chrétiens ce collègue tout 
contemporain. 

S. Salaville. 



(i) M. Vaussard, op. cit., p. 479-481. 



BIBLIOGRAPHIE 



H. FouQUERAY, S. J., Histoire de la Compagnie de Jésus en France, des origines à la 
suppression (1528-1762). T. II : la Ligue et le bannissement 0575-1604^. Paris, 
A. Picard, igiS, in-8°, viii-ySS pages. Prix : 12 francs. 

Les Echos d'Orient (mai-juin 191 3, p. 277-278) ont déjà dit tout le bien qu'il 
fallait penser def l'œuvre historique entreprise par le R. P. Fouqueray. Il est 
superflu d'attirer l'attention sur l'importance des faits politques auxquels fut 
mêlée la Compagnie de Jésus, et dont ce second volume retrace l'histoire. 
Qu'il nous suffise de signaler les trois titres qui marquent les grandes divisions 
de ce travail, et qui, dans leur brièveté, en disent assez l'intérêt: la Compagnie 
sous Henri III (1576-1589); la Ligue sous Henri IV et l'arrêt de bannissement 
(1589-1595); le Rétablissement par Henri /F (1595-1604). 

Mais les événements politiques ne sont pas le sujet exclusif de ce tome second. 
Nous empruntons au prospectus de librairie qui accompagne le volume un 
bon résumé des autres sujets traités. « L'auteur y retrace les œuvres apostoliques | 
des Jésuites, leurs travaux dans la prédication et la controverse. On voit la 
Compagnie de Jésus s'opposant partout au protestantisme et poursuivant ainsi 
SI mission providentielle. En même temps, elle s'emploie avec zèle au maintien 
de la foi chez les catholiques, au soulagement de toutes les misères morales. 
Quand il le faut, elle expose ses enfants à la mort pour secourir les pestiférés. 
Enfin, pendant cette période de trente ans, elle développe encore, malg é toutes 
les persécutions, l'œuvre où elle semble avoir excellé : l'éducation et l'instruc- 
tion de la jeunesse. Tandis que ses collèges progressent et se multiplient, elles 
perfectionne et fixe ses méthodes d'enseignement. La question pédagogique a 
été traitée par le P. Fouqueray à deux reprises différentes : à la fin du premier 
livre, oh il parle des ordonnances du P. Maggio pour le collège de Paris, et 
dans l'appendice, où il fait l'exposé historique et analytique du Ratio Stu- 
diorum Dans l'ensemble de ce tome second, comme dans le premier, l'au- 
teur s'appuie de préférence sur les témoignages contemporains. De continuelles 
références indiquent l'étendue et le sérieux des recherches. De nombreuses 
citations de documents inédits prouvent qu'on a sous les yeux une œuvre his- 
torique dans toute la force du terme. » 

Les établissements des Pères Jésuites dans le Levant ont eu et ont toujours 
une trop grande importance, pour que nous ne recommandions pas ce second 
volume à tous ceux de nos lecteurs qui désirent des renseignements authen- 
tiques et précis, spécialement sur le Ratio Studiorum ou plan d'études, qui 
devait avoir force de loi dans toute la Compagnie, et qui fut publié en 1599. 

S. Salaville. 

Ch. Vellay, l'Irrédentisme hellénique. Paris, Perrin, igiS, in-i6, viii-33o pages. 
Prix : 3 fr. 5o. 

Les événements qui se déroulent dans les Balkans depuis plus d'un an déjà 
ont fait naître toute une série d'études sur les divers Etats de la péninsule. 
Parmi ces travaux, il y en a beaucoup de hâtifs et de superficiels, et djnt le 
principal mérite est d'être arrivés les premiers. Le livre de M. Vellay n'est pas 
de ceux-là. Son auteur s'est livré à une minutieuse enquête au sujet des pré- 
tentions helléniques sur les populations grecques irrédimées qui aspirent à 
s'unir à la mère-patrie; il a aligné les statistiques, et c'est le fruit de ce travail 



BIBLIOGRAPHIE 85 



patient qu'il livre au public. Rien ne fera mieux saisir à quel point est vivant 
et actif le sentiment national grec en Epire, en Macédoine, en Thrace, dans les 
îles de l'Egée et dans la lointaine Chypre. M. Vellay se défend d'être partial en 
faveur des Hellènes. Il semble bien cependant qu'il s'est pénétré de son sujet 
au point d'en parler comme un descendant des Achéens, mais d'un descendant 
à l'esprit pondéré, et qui ne se grise point de mots. Ce n'est pas nous qui lui 
en ferons un reproche, mais si le droit existait pour chaque nationalité de vivre 
dans une complète indépendance, à quels désordres ne conduirait pas fatale- 
ment sa poursuite ? R. Janin. 

Questions Actuelles. Table générale alpJiabétique (1887-1908). Paris, Bonne Presse, 
1913, in-16, 676 pages. Prix : 10 francs. 

Les Questions Actuelles ont accumulé depuis leur fondation une telle somme 
de documents, qu'il était devenu fort difficile de les consulter. Il faut remercier 
la direction d'avoir bien voulu simplifier les recherches par la publication d'une 
table générale qui résume les 99 premiers volumes. Il suffit de parcourir cet 
ouvrage pour se rendre compte du labeur immense qu'il a fallu pour mener à 
bonne rin cette œuvre utile, qui rendra des services inappréciables à ceux qui 
voudront bien la consulter. J. Iannakis. 

G. DE Jerphanion, s. J., Carte du bassin moyen du Yéchil Irmaq, au 1/200000. Paris, 
Barrère, 4 cartons, Prix : 10 francs. Constantinople, résidence des Pères Jésuites, 
2 bis, rue Agha Hammam: 5o piastres. 

Le R. P. de Jerphanion, dont les travaux archéologiques et géographiques 
ont été à plusieurs reprises étudiés dans cette revue, a profité d'un séjour de 
plusieurs années dans les missions d'Arménie pour corriger et compléter la 
carte déjà si précieuse de Kiepert. Les quatre cartons représentent les régions 
d'Amasia (Amasée), Niksar (Néocésarée), Zilé (Zéla) et Sivas (Sébaste). Pour faire 
ce travail, l'auteur a dû gravir lui-même des cimes nombreuses qui lui ont servi 
de points trigonométriques, et parcourir une bonne partie du pays qu'arrose 
l'Iris des anciens, dont les Turcs ont fait le Yéchil Irmaq. Non content de 
corriger K.iepert et les travaux de Cumoni, il a encore révélé des régions inex- 
plorées jusqu'ici. De plus, pour beaucoup de villages il a indiqué quelle était la 
population, turque, qizil-bache, tcherkesse, etc., et mentionné les noms anciens 
des localités. Sans doute il reste encore dans son œuvre des blancs considérables, 
mais le R. P. de Jerphanion aura du moins contribué pour une bonne part à 
faire connaître cette région de l'Anatolie septentrionale. R. Janin. 

H. Barclay Swete, The Holy Spirit in the ancient Church. A Study of Christian 
Teaching in the Age ofthe Fathers. Londres, Macmillan, 1912, in-8', viii-429 pages. 

M. Swete, professeur de théologie à l'Université de Cambridge, qui écrit sur 
le Saint-Esprit depuis 1873, vient de couronner ses études antérieures par une 
œuvre d'ensemble où l'on trouve réunies toutes les données importantes de 
l'enseignement pairistique sur la troisième personne de la Sainte Trinité. L'ou- 
vrage est divisé en trois parties. Dans la première, lauteur examine la doctrine 
des Pères anténicéens et des sectes hérétiques qu'ils eurent à combattre. Dans 
la seconde, il interroge les sommités de la patristique depuis la controverse 
arienne jusqu'à saint Jean Damascène pour l'Orient, et saint Grégoire le Grand 
pour l'Occident. La troisième partie est une courte mais excellente synthèse des 
données dispersées dans les deux premières. 

Cet ouvrage, composé par un croyant doublé d'un savant, sera très utile à 
tous ceux qu'intéresse l'histoire des doctrines chrétiennes. On peut en conseiller 
la lecture à ces théologiens « orthodoxes » qui osent encore affirmer que la doc- 



86 ÉCHOS d'orient 



trine catholique de la procession du Saint-Esprit est étrangère à la pensée des 
Pères, M. Swete écrit, p. 3ji, qu'il estinmpossible de ne pas regretter que l'Eglise 
latine n'ait pas ajouté au symbole constantinopolitain les mots per Filium, au 
lieu de et Filio, et que cette addition n'ait pas été faite après entente préalable 
avec l'Eglise grecque. Il est sans doute facile d'exprimer après coup des desi- 
derata de ce genre. Pour nous, nous croyons que l'Eglise romaine a tenu une 
conduite irréprochable dans cette affaire du Filioque. Nous savons d'ailleurs 
qu'à Florence Grecs et Latins eurent tout le temps de s'expliquer, et que le 
décret d'union proclama l'identité de sens des deux formules a Pâtre Filioque 
et a Pâtre per Filium. Tout récemment, un théologien anglican et un théolo- 
gien russe sont aussi tombés d'accord sur cette question. Ce n'est pas le Filioque 
qui a causé le schisme dans le passé et qui empêche l'union des Eglises dans le 
présent. M. Jugie. 

Fr. Nager, Die Trinitœtslehre des hl. Basilius des Grossen. Paderborn, F. Schœningh, 
191 2, in-8% iv-123 pages. Prix : 2 marks 5o. 

La monographie que le D' Nager vient de consacrer à la doctrine de saint 
Basile sur la Trinité est un bon travail qui ne mérite que des éloges. La pensée 
du grand docteur cappadocien y est très nettement exposée, et le rôle capital 
qu'il joua dans la controverse arienne très exactement précisé. On sait que saint 
Basile rendit à la théologie de son époque le service inappréciable de fixer la 
signification des mots oùafa et ÛTtdo-iaatç, qu'avant lui les Pères emploient souvent 
l'un pour l'autre. Il s'est trouvé des historiens du dogme qui se sont montrés 
sévères pour son essai philosophique sur la nature et la personne. M. Nager 
fait remarquer à bon droit que ces critiques portent à faux. Il montre que le 
but de saint Basile n'était pas précisément de définir la nature et la personne, 
mais d'indiquer un moyen pratique de distinguer ces deux notions l'une de 
l'autre. On trouve du reste chez le saint docteur tous les éléments d'une défi- 
nition métaphysique de la personne. 

M. Nager n'est pas moins heureux lorsqu'il venge l'évêque de Césarée du 
reproche de néonicénistne que lui ont fait certains Allemands. Le ixéonicénisme 
est un produit de l'imagination de certains historiens rationalistes qui n'a jamais 
existé dans l'histoire. Saint Basile s'est toujours montré le défenseur du « con- 
substantiel » de Nicée, aussi bien du mot que de la chose. M. Harnark n'a pu 
avancer le contraire qu'en se basant sur un document apocryphe. 

M. Nager accorde une attention particulière à la doctrine de saint Basile sur 
le Saint-Esprit. Il explique pourquoi le saint docteur n'a donné que très rare- 
ment le nom de Dieu à la troisième personne de la Triniié, pourquoi aussi il a 
insisté sur la procession a Pâtre, sans taire du reste la procession a Pâtre per 
Filium. Le fameux texte du troisième livre contre Eunomius, qui porte que le 
Saint-Esprit reçoit son existence du Fils (Ttap'aiJTov to sUvai k'y.ov xat Trap'a-jTo-j 
>.afjipavov) est authentique, quoi qu'ait dit Marc d'Ephèse au concile de Florence. 
Cette authenticité. Vallée au xviii* siècle, et Kranich au xix% l'ont établie fort 
savamment, à ce que nous affirme M. Nager. Nous avons seulement regretté 
qu'il n'ait pas résumé leurs démonstrations, qu'il n'est pas facile de se procurer. 

M. Jugie. 

Publications de l'Académie jougoslave de Zagreb. 

Ljetopis Jugoslavenske Akademije !{nanostii umjetnosti \a godinu igrs. 27. Svezak, 

Zagreb, igiS, in-12, 2o5 pages. Prix : 2 couronnes. 
T. Smiciklas, Codex diplomaticus regni Croatiœ, Dalmatiœ et Slavoniœ. Tomus X : 

Diplomata annorum 1332-1342 continens. Zagreb, Tisak Dionicke Tiskare, 1912, in-8'. 

vn-777 pages. Prix : 10 couronnes. 



BIBLIOGRAPHIE 87 



K. Sisic, Monumenta spectantia historiam Slavorum meridionalium. Volumen XXXIII : 
Acta Comitialia regni Croatiœ, Dalmatiœ et Slavonice, tomus I, ann. i526-i536. 
Zagreb, Tisak Dionicke Tiskare, 1912, in-8*, xii-405 pages. Prix : 6 couronnes. 

L'Académie jougoslave de Zagreb ou Agram (Croatie) publie chaque année 
des volumes qui méritent d'attirer l'attention des savants et des travailleurs. 
Nous signalons aujourd'hui, outre la brochure contenant les comptes rendus 
des séances de 1912, deux tomes de documents historiques qui sont venus 
s'ajouter aux publications antérieures. Tous deux concernent le royaume de 
Croatie, Dalmatie, etSlavonie : l'un, le Codex diplomaticus, embrasse la période 
1332-1342; l'autre, les Acta Comitialia, la période i526-i536. L'étendue de chacun 
de ces volumes pour un espace de dix années indique assez la richesse de 
pareilles collections. La plupart des pièces sont latines, signées de Papes, de 
cardinaux, d'évèques, de rois, de princes, etc. C'est l'ordre chronologique qui 
est tout naturellement suivi. Chaque pièce est précédée d'un titre en croate indi- 
quant le sujet, et accompagnée d'une mention des sources manuscrites. Les 
noms des deux savants éditeurs, MM. Smiciklas et Sisic, sont d'excellentes 
garanties du soin et de l'exactitude apportés à cette publication. L'un et l'autre 
volume se terminent par un Index chronologique et un Index alphabétique; 
M. Sisic les a rédigés en croate, et nul ne saurait lui en vouloir d'utiliser sa 
langue nationale; M. Smiciklas les a rédigés en latin, langue plus internatio- 
nale, ce qui lui donne droit à une spéciale gratitude de la part d'une nombreuse 
catégorie de lecteurs. Nous ne pouvons pas songer à entrer ici dans le détail de 
cette masse de documents; il nous suffit de les avoir signalés aux érudits qui 
auront à étudier les deux périodes du xiv« et du xvi« siècle qui font l'objet de 
ces deux recueils. S. Salaville. 

E. FooRD, The Byt^antine Empire, the rearguard of european civilisation (with 
32 full-page illustrations from photographs). London, Adam and Charles Black, 
191 1, in-8°, 432 pages. 

Une histoire populaire de l'empire byzantin mise à la portée de tous, c'est 
ce qu'a voulu réaliser M. E. Foord. Il fait ainsi bénéficier ses lecteurs anglais 
d'un ouvrage qui manquait jusqu'ici chez eux. Le volume qu'il leur présente 
est des plus élégants : belle reliure, impression claire et reposante, superbes 
illustrations où défilent les héros de l'histoire: Justinien, Eudoxie, Théodoira, etc., 
ainsi que les lieux et les sites les plus fameux de l'ancien empire : les murs 
de Constaniinople, la Porte d'or, Sainte-Sophie, le Bosphore, Antioche, le 
Taurus, etc. Une série de tables a été heureusement ajoutée, avec la liste des 
empereurs, l'arbre généalogique des différentes familles, et plusieurs statistiques 
comparées de populations et de superficies. 

L'auteur est un fervent des études byzantines, qui s'est plu à « concentrer 
son attention sur la merveilleuse histoire de Byzance*. La lecture de son œuvre 
ne dément pas cette affirmation, mais révèle, au contraire, un écrivain fier et 
enthousiaste du sujet qu'il traite. J'ajoute que M. E. Foord est un littérateur 
enjoué, spirituel, à en juger par les réflexions piquantes semées çà et là, et par 
certaines de ces épithètes qui, tombant à l'improviste, en disent plus long que 
tout un chapitre 

Les controverses religieuses ont été à peine abordées. A priori, l'auteur les 
a jugées secondaires, en raison du but poursuivi. Malgré ce but, il y a là une 
lacune dont se rendent compte tous ceux qui ont étudié le rôle joué par la 
religion dans l'empire byzantin. Le pouvoir spirituel étant considéré en Orient 
comme la doublure du pouvoir civil, les divergences doctrinales sans cesse 
accusées ont abouti à des séparations et à des démembrements politiques; et 
cette désagrégation lente et fatale du vieil empire a été parachevée par la cata- 



ECHOS D ORIENT 



strophe de 1453. Si la religion est chose nationale dans un empire, si elle l'est 
au point où elle le fut à Byzance, je doute qu'un historien soit complet et sûr, 
en la laissant résolument de côté dans le récit des événements. Jean Noël. 

Johann-Georg. Hebzog zu Sachsen. Der heilige Spyridon. Seine Verehrung und Ico- 
nographie (mit 8 Abbildungen) Verlag B. G. Teubner. Leipzig-Berlin, igiS, in-8° 
de 28 pages. 

S. A. le prince Jean-Georges de Saxe a déjà donné plusieurs articles d'excel- 
lente information sur saint Spyridon; ces articles ont paru en 1910, 191 1 et 1912 
dans la By^antinische Zeitschrift. On saura gré à l'honorable écrivain de la 
petite brochure qu'il présente aujourd'hui, dans le but de préciser les données 
historiques concernant le culte et les témoignages iconographiques accordés 
par la tradition au saint évéque de Trimithonte. Les preuves fournies, en plus 
de leur netteté, se font remarquer par un choix judicieux. Parmi les renseigne- 
ments donnés au sujet du culte du Saint, il convient de signaler comme parti- 
culièrement intéressants ceux qui regardent les traditions constaniinopolitaines. 
L'auteur rappelle en termes élogieux les communications que lui a faites à ce 
sujet le R. P. Salaville, rédacteur des Echos d'Orient. Jean Noël. 

E. RiTTER, les Eglises chrétiennes, au matin du xx« siècle. Paris, librairie acadé- 
mique Perrin et G'', 1912, in-12, 186 pages. 

On lit toujours avec un vif intérêt tout ce qui s'écrit sur des problèmes aussi 
graves que les problèmes religieux. Le présent volume est un lecueil de notes, 
mais de notes d'une portée considérable, et qui cherchent, au dire de l'auteur, 
à « faire le point » sur les brûlantes questions des Eglises chrétiennes. L'esprit 
qui anime ces pages n'est pas un esprit catholique, mais il mérite le respect et 
l'estime par la loyauté qui le caractérise. 

On peut discuter la doctrine de ces notes; beaucoup sont sujettes à caution, 
censurables même. J'ajoute aussi que beaucoup se font remarquer par leur ori- 
ginalité, par le ton enjoué qu'elles prennent, par les idées profondes qu'elles 
éveillent. Toutes sont écrites dans un style clair et vif, qui plaît, repose, engage 
à poursuivre la lecture. 

Le missionnaire d'Orient saisit mieux que personne les affirmations de 
M. Ritter, au sujet de l'état misérable dans lequel vivent les Eglises orientales. 
A quand ce « printemps où la sève veut remonter, où, au sortir d'un hiver tant 
de fois séculaire, les vieilles plantes sauront reverdir et fleurir »? 

Jean Noël. 

D. GeorgiadèS, Ta xtoXyfxara tou yi[i.o'J. A' ev t/j sS alfiaxo; v.xl ev t^ si afjii(7-:e.ioLi 
(7UYY£v£Îa. Constantinople, Gerardos, igiS, in-12, 58 pages. 

Pour répondre au désir de plusieurs personnages et contribuer pour sa part 
à la préparation d'une réforme de la législation canonique des Eglises autocé- 
phales concernant les empêchements du mariage, l'auteur de la présente brochure 
publie un premier travail (A') sur les empêchements de consanguinité et d'affi- 
nité. Ce travail sera complété par une étude relative à la parenté spirituelle et 
légale (B'). L'archimandrite Georgiadès nous avertit qu'il ne traitera ni de l'em- 
pêchement canonique de quasi-affinité, provenant d'une union illicite, ni de 
celui des fiançailles, pour la raison simple que ces dernières n'existent plus au 
point de vue ecclésiastique, et que ce qu'il aurait à dire de l'empêchement de 
quasi-affinité résultera de la remarque placée après l'étude touchant l'empêche- 
ment de consanguinité. 

l. Le droit ecclésiastique grec se montre plutôt sévère en matière de dispense 
{^économie) des empêchements de consanguinité. La dispense du quatrième 



BIBLIOGRAPHIE 89 



degré (le deuxième égal, d'après la supputation latine) est très rarement accordée. 
En Roumanie, la loi autorise le roi à accorder la dispense de cet empêchement, 
mais nous ne savons si l'Eglise ratifie cette faveur. Il est probable qu'elle doit 
s'y résigner. 

Malgré l'exemple de certaines Eglises qui accordent la dispense du cinquième 
degré (notre second-troisième), le patriarcat de Constantinople ne se résout pas 
encore à entrer dans cette voie. 

Le professeur de Halki conseille d'user plus largement de l'économie pour le 
sixième degré (troisième degré égal latin). Il constate même que cet empêche- 
lent et aussi celui du cinquième degré devront disparaître peu à peu à cause 

la reconnaissance forcée de mariages civils contractés à l'étranger avec dis- 
snse également civile de ces empêchements. 

II. L'àyy^Kt-zeia a lieu par Sty^veta OU rpty^veta, selon qu'elle existe entre deux ou 

)is familles. Dans l'une et l'autre, l'empêchement est indéfini en ligne directe. 

A. En principe, le mariage est interdit jusqu'au huitième degré exclusivement 
roisième-quatrième latin). En fait, l'Eglise hellène a supprimé le sixième et le 
ftplième degré. L'Eglise russe a fait de même pour le cinquième. 

Ici se place une remarque importante au sujet de la supputation des degrés 
fde la SiYÉveta et -rpt^éveia. Avec Blastarès, l'archimandrite de Halki fait observer 
que les conjoints comptent pour un degré lorsqu'il s'agit de vérifier leur parenté 
avec les membres des deux ou trois familles, ce qui revient à dire qu'ils ne font 
qu'un degré lorsqu'ils sont principe et terme de l'énumération des degrés de 
parenté. 

B. Nous ne voyons rien de spécial à dire à propos de la xpi-céveia, si ce n'est 
que l'auteur des xt,)),-j|xa-ra tou Tdtfioy émet l'avis qu'on supprime les empêchements 
du second et du troisième degré. 

La brochure que nous venons d'analyser rapidement est excellente. Peu de 
fautes d'impression à signaler, et encore n'ont-elles pas d'importance. L'exposé 
est clair et simple et, malgré sa brièveté, aussi complet que possible. Nous 
souhaitons que la seconde brochure annoncée paraisse au plus tôt et soit suivie 
d'opuscules semblables sur les autres empêchements du mariage. 

A. Catoire. 

D' H. S. Alivisatos, Die Kirchliche Geset\gebung des Kaisers Justinian I. Berlin, 
Trowitzsch et fils, igiS, in-8°, viii-i33 pages. Prix : 5 marks 25. Fait partie de la col- 
lection Neue Sludien ^«r Geschichte der Théologie und der Kircfie, publiée sous 
la direcuon de Bonwetsch et Seeberg. 

Voici une étude d'une utilité incontestable, de l'avis de tous ceux qui s'oc- 
cupent de droit oriental. La législation ecclésiastique de Justinien n'a guère été 
étudiée jusqu'ici comme telle. Ce n'est pas que l'oeuvre législative du basileus 
ait manqué de compilateurs, de glossateurs de tous les âges; mais il est intéres- 
sant d'examiner, comme Ta fait M. Alivisatos, l'apport d'éléments juridiques 
fait par Justinien au code canonique de l'Eglise byzantin?, de constater de 
plus près l'intime compénétration réalisée par le grand législateur des deux 
droits : civil et ecclésiastique. L'épigraphe choisie indique fort bien ce travail 
de fusion et d'interaction : tou; Bï Oetouc xaveJvaî oùx 'ù.oltcov twv v6(jo)v {(rx'jetv xa( o{ 
f||i.éT£pot poùXovTat v6(iot, bt(fnl^o\i.E'i xpaxeîv piv in' aùtoï; Ta toïî îspoïî Soxoûvra xav<5<Ttv, 
w; àv cl xai xot; TtoX-.T'./oï; èvtyéYpaiTTo vôfAOÎç. {Cod. Just. I, 3, 45.) 

Déjà en 1902, avait paru à Berlin un ouvrage sur le même sujet que celui 
traité par M. Alivisatos. Il s'agit de la monographie de Gustave Pfanmûller : 
Die Kirchliche Geset^gebung Justinians; mais ce n'était là qu'une esquisse de 
la question. La présente brochure vient compléter les données de PfanmQller 



90 ECHOS D ORIENT 



sans pourtant mettre la question définitivement au point. Elle est divisée en 
deux parties : la première traite de la législation sur les controverses dogma- 
tiques (théopaschatisme, nestorianisme, monophysisme, origénisme, hérétiques, 
juifs, païens, etc.); la seconde, de la législation ecclésiastique en matière disci- 
plinaire (clergé séculier: évêques, clercs, synodes, hiérarchie, etc.; moines: vie 
monacale, biens des couvents; rapports de l'Eglise et de l'Etat). Une intro- 
duction donne au lecteur une notice biographique de Justinien, ainsi qu'une 
étude de ses doctrines théologiques et de ses écrits dogmatiques, l'une et 
l'autre fort bien documentées. Aux amis du droit canonique oriental, à ceux 
qu'intéressent la vie disciplinaire et l'organisation intime de la Grande Eglise, 
la présente monographie offre d'utiles matériaux et des documents de haute 
valeur. Je dois ajouter cependant que le cadre historique de la législation reli- 
gieuse de Justinien ne ressort guère dans cet ensemble de données brutes, qui 
a plutôt l'air d'un inventaire. On aimerait à trouver dans les nomenclatures de 
cet excellent catalogue, des aperçus historiques plus accentués sur les origines 
des lois nouvelles, sur leurs rapports avec le droit précédent, sur le milieu 
social dans lequel elles ont été appelées à s'imposer; toutes choses qui inté- 
ressent au plus haut point les études actuelles du droit byzantin, qui les inté- 
ressent autrement que la connaissance de la législation de l'Eglise grecque 
d'aujourd'hui dans ses rapports avec la législation justiniennel 

M. Alivisatos, au cours de son travail, s'est vu déborder par l'ampleur de ses 
intéressantes recherches. C'est le sort qui attend les laborieux en quête de nou- 
veautés et de découveries; il en est quitte pour nous préparer d'ici à deux années 
un supplément de documentation, ou plutôt comme une seconde partie du présent 
ouvrage. Il se propose d'y étudier les rapports de la législation actuelle de l'Eglise 
grecque avec celle de Justinien. Comme ce n'est point chose facile, il y a lieu 
d'encourager l'auteur et de lui confier les espérances que nous font concevoir 
ses premières recherches si fructueuses et si profitables aux byzantinistes. 

Les Echos d'Orient (juillet-août igiS) ont déjà signalé le regain de faveur dont 
jouit auprès de savants juristes le droit de Justinien. On revient vers une œuvre 
législative dont le caractère composite offre précisément des trésors aux études 
historiques. M. Alivisatos sera de ceux qui contribueront à dissiper les préjugés 
et à ruiner les accusations dont est victime la grande œuvre justinienne. 

A. Emereau. 

Louis Bertrand, Saint Augustin, 22' édition. Paris, Arthème Fayard et C'% éditeurs, 
18-20, rue du Saint-Gothard, in-8°, 460 pages. Prix : 3 fr. 5o. 

Saint Augustin a toujours passionné tous les grands esprits qui l'ont connu 
d'un peu près. L'ouvrage que lui consacre M. Louis Bertrand — un de nos 
meilleurs romanciers contemporains, qui fut longtemps professeur au lycée 
d'Alger, où il entra en contact avec le pays et le génie d'Augustin — est un 
véritable événement littéraire. Le saint et l'écrivain ont droit à en être félicités. 

Il ne nous appartient pas de nous arrêter longuement sur ce beau livre. Mais 
nous croyons utile, dans une revue rédigée par des fils de saint Augustin et 
inspirée de son esprit, de recommander sans restriction la lecture de ces pages 
captivantes, où l'intérêt historique le plus vif s'allie à la plus délicate et à la 
plus pieuse psychologie. C'est un de ces ouvrages éminemment français, où la 
perfection littéraire sait fondre harmonieusement en un style qui semble couler 
de source les éléments nécessaires de la science, de la critique, voire même de 
l'archéologie, le tout servant à la connaissance plus approfondie de l'âme 
humaine, de l'âme chrétienne, de l'âme sainte que nous aimons dans le grand 
docteur africain. Je m'excuse de ne pouvoir qu'énumérer ici les six titres de 



BIBLIOGRAPHIE 9! 



chapitres formant la table des matières: I. Les enfances. — II, L'enchantement 
de Carthage. — III. Le retour. — IV. La vie cachée. — V. L'apôtre de la paix et 
de l'unité catholique. — VI. En face des barbares. On lira ces six chapitres 
d'un bout à l'autre avec le même intérêt toujours soutenu, qui est une véritable 
jouissance littéraire. 

Ce n'est pas à dire que nous n'eussions quelques critiques ou quelques regrets 
à formuler. Et d'abord la seconde partie de la vie de saint Augustin, celle qui 
suit sa conversion, est un peu courte dans le récit de M. Louis Bertrand. On 
eût aimé, après l'analyse si pénétrante de l'âme de l'étudiant et du professeur, 
une analyse plus détaillée de l'âme et des labeurs du prêtre et de l'évêque 
d'Hippone, de ses règlements monastiques aussi, qui étaient destinés à un si 
glorieux avenir. M. Louis Bertrand en dit assez pour montrer qu'il a bien com- 
pris l'âme d'Augustin dans cette seconde période de sa vie comme dans la pre- 
mière, pas assez pour mettre en plein relief, ainsi que nous l'eussions désiré, 
cette imposante et grandiose figure. Mais nous nous plaisons à penser que 
M. Louis Bertrand, continuant à fréquenter son héros, comblera peu à peu les 
lacunes que notre admiration pour le saint et pour l'écrivain nous fait regretter 
aujourd'hui. La Revue des Deux Mondes, qui a eu la primeur des magnifiques 
pages actuellement réunies en volume, s'honorera de servir à ses lecteurs ces 
compléments ultérieurs. 

Ajouterons-nous que, çà et là, nous ne souscririons pas entièrement à tel ou 
tel jugement de détail concernant l'œuvre doctrinale d'Augustin ? — Dans les 
citations ci-après, les soulignés sont de moi. M. Louis Bertrand ne m'en voudra 
pas de relever ce qu'il y a de trop dédaigneux pour le moyen âge scolastique 
dans cette petite phrase écrite incidemment à propos des entretiens de Cassicia- 
cum : « Remarquons-le en passant : c'est la dernière fois — avant les siècles qui 
vont venir d'universel silence intellectuel ou de scolastique aride, — c'est la 
dernière fois qu'on agite de hautes questions sur ce ton de badinage élégant et 
avec cette liberté d'esprit. » (P. 269.) — Il se trouvera peut-être des théologiens 
que ne satisfera pas la jolie formule, donnée par M. Louis Bertrand, du dona- 
tisme : « C'est un accès suraigu d'individualisme africain » (p. 376); d'autres 
aussi peut-être, qui n'accepteront qu'avec réserve cette appréciation de la doc- 
trine d'Augustin touchant la grâce : « Cette âme si douce, si mesurée, si déli- 
catement humaine, formula une doctrine impitoyable qui est en contradiction 
avec son caractère. » (P. 436.) 

Le célèbre débat de saint Augustin avec saint Jérôme est résumé en une petite 
page (p. 367). Tous ceux qui connaissent un peu l'histoire de cette discussion 
entre deux génies et deux saints du iv« siècle regretteront amèrement que 
M. Louis Bertrand n'ait pas poussé plus avant, dans le récit de cet épisode, son 
analyse psychologique. A un autre titre que saint Jérôme, les hérétiques Pelage 
et Julien d'Eclane auraient mérité que l'écrivain de la vie d'Augustin dessinât 
leurs portraits par contraste. 

Avouerai-je enfin que je n'ai pu m'empêcher de trouver une pointe d'artifice 
dans l'affectation que montre M. Louis Bertrand à comparer l'Afrique du temps 
de saint Augustin avec l'Afrique musulmane contemporaine? Je ne nie pas 
qu'il n'y ait là une part de vérité, et que le procédé ne soit excellent pour faire 
tableau devant l'imagination historique; mais il me paraît que des expressions 
comme « marabout chrétien » (p. 307) et « cadi » (p. 334) pourraient induire en 
erreur tels lecteurs exposés à leur donner plus de portée que ne leur en donne 
en réalité M. Louis Bertrand. 

C'est assez , c'est trop de récriminations. J'aurais mauvaise grâce à en 

allonger la liste, et surtout à laisser mes lecteurs sur cette impression de regrets. 
Mieux vaut, en saluant ce chef-d'œuvre — le mot a été dit déjà par plusieurs 



92 ECHOS D ORIENT 



critiques (i), et les desiderata exprimés ci-dessus ne nous le font pas trouver 
trop fort, — attirer spécialement l'attention sur les belles pages qui dépeignent 
dans saint Augustin « l'apôtre de la paix et de l'unité catholique » (p. SiS-SgS). 
Citons au hasard, p. 322 : « 11 ne pense plus à lui, il ne s'appartient plus. S'il 
a accepté l'épiscopat, c'est pour se donner tout entier à l'Eglise, pour être tout 
à tous. Il est l'homme-verbe, l'homme-plume, le porte-parole de la Vérité, Il 
devient l'homme des foules misérables sur qui le Sauveur épanchait sa pitié. Il 
est à elles pour les convaincre et les guérir de» l'erreur. Il est une force qui va, 
sans relâche, pour la plus grande gloire du Christ. Evêque, pasteur, conducteur 
d'âmes, il ne veut plus être que cela. Mais que la tâche était lourde à cet intel- 
lectuel, qui jusque-là n'avait vécu que dans le commerce des livres et des 
idées! » Transcrivons aussi cette phrase qui suffît à montrer la charité vrai- 
ment catholique de ce grand cœur : « Que de tolérance et de charité encore 
dans ces exhortations aux fidèles de son diocèse qui, autrefois persécutés par les 
donatistes, brûlaient de prendre leur revanche : « Mes frères, la voix de votre 
» évêque retentit à vos oreilles; il vous supplie, vous tous qui êtes dans cette 
» Eglise, de vous garder d'insulter ceux qui n'y sont pas, mais plutôt de prier 

■» pour qu'ils entrent dans votre communion » (P. 366.) Les lecteurs de cette 

revue n'auront point de peine à saisir la raison pour laquelle nous avons tenu 
à y insérer cette touchante exhortation. 

Enfin — car il faut bien terminer ce compte rendu, que je me suis laissé 
entraîner à étendre beaucoup plus que je ne l'avais prévu tout d'abord, — je 
m'en voudrais de ne pas ajouter à tant de motifs excellents qui recommandent 
ce livre la transcription de ses toutes dernières lignes, lesquelles sont pour des 
lecteurs chrétiens la plus éloquente des recommandations : « Et maintenant, 
quoi que vaille cet écrit, conçu et conduit dans un esprit de vénération et 
d'amour pour le saint, pour le grand cœur et la grande intelligence que fut 
Augustin, pour ce type unique de chrétien, le plus complet et le plus admirable 
peut-être qu'on ait jamais vu, l'auteur ne peut que redire, en toute humilité, 
ce que disait, il y a quinze cents ans, l'évêque de Guelma, son premier bio- 
graphe (2) : 

« Je demande instamment à la charité de ceux qui liront ce livre de s'unir 
» à mes actions de grâces et à mes bénédictions envers le Seigneur, qui m'a 

» inspiré la pensée de faire connaître cette vie aux présents et aux absents 

» et qui m'a donné le pouvoir de l'exécuter. Priez pour moi et avec moi, afin 
» que je m'efforce, ici-bas, de suivre l'exemple de cet homme incomparable, 
» avec qui Dieu m'a accordé le bonheur de vivre pendant un si long temps » 

Nous ne saurions souhaiter à M. Louis Bertrand de meilleure joie que celle 
de faire partager à un grand nombre d'âmes ce bonheur qu'il a eu lui-même de 
vivre longuement avec saint Augustin. Pour nous restreindre au public habi- 
tuel des Echos d'Orient, nous souhaitons que son Saint Augustin soit lu et 
apprécié comme il le mérite par tous ceux qui s'mtéressent au sort des chrétientés 
orientales si analogues, par bien des côtés, aux chrétientés africaines du iv* siècle. 
Ce ne sera pas sans profit qu'ils prendront un contact plus intime avec le grand 
« apôtre de la paix et de l'unité catholique » que fut saint Augustin. 

S. Salavlle. 

Théodorian-Carada, Ion Cornoi. Bucarest, lonescu, igiS, in-8°, 12 pag.s. 

Cette plaquette est un hommage d'amitié et d'admiration rendu à un servi- 



(i) Voir, par exemple, L. de Mondadon, S. J., dans les Etudes du 20 septembre igiS, 
p. 808. 
(2) Saint Possidius, contemporain et ami de saint Augustin. 



BIBLIOGRAPHIE 93 



teur loyal et honnête de l'Eglise roumaine, qu'il a servie de longues années en 
qualité de chancelier ou logoihète du siège primatial et comme professeur à la 
Faculté de théologie de Bucarest, dont il avait été élu doyen à l'unanimité à 
titre de fondateur probablement principal. 

Malgré tout, il avouait humblement qu'il avait une certaine part de responsa- 
bilité dans la persistance des abus de l'Eglise orthodoxe, mais il aurait pu dire 
à sa décharge qu'il avait toujours favorisé de tout son pouvoir la promotion ou 
le maintien en charge des personnes qu'il croyait les plus dignes des fonctions 
ecclésiastiques. Un signe non équivoque de sa droiture est que, dans le fameux 
procès de 191 1. il s'était rangé du côté de l'évéque de Roman Saffirinu, contre 
l'ex-primat Athanase Mironescu. La mort vient de l'empêcher de publier un 
écrit destiné à le défendre devant le jury des historiens. 

La vie privée de Cornoi était celle d'un vrai moine: modeste, chaste, mortifiée 
et si éloignée de toute ambition, qu'il refusa la dignité épiscopale qui lui était 
oflFerte. 

Comme théologien, il était plutôt indifféreqt aux controverses religieuses qui 
divisent l'Orient et l'Occident, parce qu'il estimait que la politique et non la 
théologie était la cause de la séparation de deux grandes chrétientés. L'idée de 
l'union des Eglises, remise en avant par Léon XllI, lui souriait, mais il était 
sans doute du nombre de ces Orientaux qui, convaincus de la vérité du catho- 
licisme et n'étant pas schismatiques formels, pensent, comme l'a fait long- 
temps et peut-être toujours Soloviev, qu'ils ne sont pas obligés d'abandonner 
leur Eglise. Quoi qu'il en soit de cette mentalité, il est certain que si le nombre 
de ces esprits devenait la majorité (et Dieu fasse qu'il le devienne le plus tôt 
possiblel), l'union des Eglises serait déjà presque chose faite. A. Catoire. 

S. Belmond, Etudes sur la philosophie de Duns Scot. I. Dieu, existence et cognosci- 
bilité. Paris, Beauchesne, 1918, in-8*, xvi-362 pages. Prix : 4 francs. 

Duns Scot dit dans l'un de ses écrits {quodlib., q. vi, n" 38) : Nulli auctori 
imponenda est sententia falsa vel multùm absurda, nisi habeatur expresse ex 
dictis ejus, vel sequatur evidenter ex dictis efus. Il est regrettable que des phi- 
losophes ou théologiens scolastiques aient parfois oublié cette règle élémentaire 
de justice et soient allés jusqu'à voir dans le docteur subtil un fauteur du pan- 
théisme, de l'anthropomorphisme ou un précurseur du kantisme et du moder- 
nisme. Un simple recours aux sources les aurait préservés de méprises impar- 
donnables, en leur montrant que Vunivocité logique et le primat de la volonté 
dans l'ordre moral, et même jusqu'à un certain point dans 1 ordre intellectuel, 
n'ont rien à voir, l'une avec le panthéisme ou l'anthropomorphisme, et l'autre 
avec le kantisme et le modernisme. En tout cas, pareilles naïvetés, commises 
même récemment, sont inexcusables après les travaux décisifs des RR. PP. Ray- 
mond, O. M. C. {Dictionnaire de théologie catholique, article Duns Scot; —Etudes 
franciscaines, articles sur la Philosophie critique de Scot et le criticisme de 
Kant, août 1909; l'Ontologie de Duns Scot et le principe du panthéisme, aoûl- 
oct. 1910; Duns Scot et le modernisme, février-mars), Déodat-Marie, O. M. L. 
{Prœparatio philosophica, 1908), Belmond, O. M. L. (articles diverî insérés 
dans la Revue de Philosophie et les Etudes franciscaines, 1908-1913). 

Le présent volume reproduit avec quelques retouches les articles publiés 
dans les deux dernières revues. 

Le R. p. Belmond consacre la première des trois parties de son livre à l'étude 
des preuves de l'existence de Dieu (nécessité, possibilité, légitimité de ces 
preuves, les trois preuves par les causes efficiente et finale, et l'éminence de la 
perfection). La deuxième partie a pour titre : « Ce que nous savons de Dieu 
(étendue et limites de cette connaissance, les perfections de Dieu, l'infini, valeur 



94 ECHOS D ORIENT 



du langage en théodicée). » Dans la troisième partie (connaissance de Dieu par 
l'indétermination des concepts), le professeur franciscain explique et venge la 
doctrine de Scot concernant Vunivocité de l'être. Cette partie est la plus impor- 
tante de son ouvrage, car elle a pour objet le fondement de notre connaissance 
de Dieu selon l'illustre docteur franciscain. 

L'espace nous manque pour parler en détail du plaidoyer concluant de l'au- 
teur des Etudes sur la philosophie de Duns Scot. A notre grand regret, nous 
devons nous borner à afBrmer, sans crainte de nous tromper, qu'après la lec- 
ture de la première de ces « études », complétée par d'autres études du Révé- 
rend Père, par les travaux des RR. PP. Raymond et Déodat-Marie, les philo- 
sophes et théologiens en arriveront à la conviction que, loin d'être un docteur 
plus mimisve recte sapiens, en qui l'harmonie de la foi et de la raison est déjà 
moindre qu'en saint Thomas, il est, au contraire, l'un de ces princes de l'école 
franciscaine que les professeurs franciscains léonins sont invités, non certes à 
suivre au détriment et au mépris de saint Thomas et des autres scolastiques, 
mais simplement à préférer dans leur enseignement à tous les autres scolas- 
tiques : In doctrinis philosophicis et theologicis, scholœ franciscanœ ex animo 
inhœrere studeant ; cœteros vero scholasticos, Angelicum prœsertim Doctorem 
D. Thomam, catholicarum scholarum cœlestem Patronum, magni faciant. 
(art. 274 des nouvelles Constitutions des Franciscains de l'Union léonine 
approuvées par la S. Cong. des Religieux, le 27 mars igiS, Acta ap. Sedis, 
3o avril iqi3). A. Catoire. 

L. Saltet, Histoire de l'Eglise. Paris, de Gigord, igiS, in-8% xxiv-424 pages. 
Prix : 3 fr. 5o. 

M. l'abbé Saltet, professeur à l'Institut catholique de Toulouse, a composé 
pour les écoles et les cercles d'études une histoire de l'Eglise qui tranche sur 
ses devancières. Son principal souci a été de présenter un ouvrage qui soit à la 
portée des jeunes gens, et qui leur fasse comprendre ce qu'était l'Eglise aux 
diverses époques de sa vie. C'est pourquoi il n'a pas craint de multiplier les gra- 
vures (il y en a 400) qui parlent mieux aux jeunes imaginations que les descrip- 
tions les plus savantes. Le plan de l'ouvrage est clair et fort bien conçu. 
M. Saltet a renoncé à voir dans la chute de Constantinople, en 1453, un événe- 
ment capital pour l'histoire de l'Eglise. Ce ne fut, en effet, que la constatation 
d'une situation déjà ancienne, dont l'influence fut moindre pour l'Eglise que 
pour les Etats chrétiens. Nous pourrions contester à l'auteur le titre d'époque 
mérovingienne donné à la première partie du haut moyen âge. Celui d'époque 
byzantine serait beaucoup plus juste; les Mérovingiens n'eurent à peu près 
aucune action dans la vie de l'Eglise universelle, tandis que les empereurs de 
Constantinople gardaient toujours la haute main sur les affaires ecclésiastiques, 
en Italie comme chez eux. Nous ferons à M. Saltet deux reproches plus graves. 
Est-il bien sûr que des jeunes gens comprennent comme ils doivent être com- 
pris les abus qu'il signale dans l'Eglise? N'y a-t-il pas, au contraire, un danger 
réel à insister, dans une histoire abrégée, sur des choses qui portent atteinte au 
prestige des institutions ecclésiastiques et qui peuvent fausser les idées de jeunes 
gens dont l'instruction n'est pas très solide? Par exemple, le collecteur ponti- 
fical pendant la guerre de Cent Ans et le grattage des bulles pontificales sous 
Clément V (p. 176) ne sont pas faits pour donner une haute idée de l'Eglise 
à cette époque. Deuxièmement, l'obligation de résumer les événements a poussé 
l'auteur à des généralisations hâtives. Citons un seul fait. Il semblerait, à l'en 
croire, que le schisme de Michel Cérulaire a eu pour cause principale la latini- 
sation de l'Italie du Sud. C'est là une exagération évidente, car Cérulaire n'au- 



BIBLIOGRAPHIE 



95 



rait pas manqué de faire valoir ce grief pour justifier la rupture. Or, nous 
n'avons pu trouver aucune trace de ses protestations à cet égard. 

Line fois corrigées ces deux tendances à trop marquer les abus de l'Eglise et 
à trop généraliser, M. Saltet est tout désigné pour composer une histoire de 
l'Eglise à l'usage des Séminaires. C'est dire le mérite profond du livre qu'il nous 
donne aujourd'hui. Félicitons-le tout particulièrement de l'heureuse idée qu'il 
a eue d'ajouter des notions sommaires et très précises, cependant, de géographie 
ecclésiastique. C'est une innovation que feront bien d'imiter les autres manuels 
d'histoire. R. Janin. 

K.. J. Basmadjian, Essai sur l'histoire de la littérature ottomane. Constantinople, 
B. Balentz. 19 lo, in-8% 255 pages. Prix : 5 francs. En vente à Paris, chez l'auteur, 
• \. rue Gazan. 

M. Basmadjian, directeur de la revue arménienne Banasêr, membre de la 
Société asiatique de Paris, présente cette brochure comme un premier et timide 
essai d'histoire de la littérature ottomane, essai qu'il promet de développer 
un jour. 

Les origines de cette littérature remontent à la fondation de l'empire ottoman 
lui-même. L'auteur consacre une courte notice aux principaux écrivains, par 
ordre chronologique. La division qu'il adopte est conforme à cet ordre chrono- 
logique: ['Ecole ancienne ou Ecole asiatique, de i3oo à i85g; l'Ecole moderne 
ou Ecole européenne, qui commence avec Chinaci, spécialement avec sa tra- 
duction des poésies françaises en iSSg. J'avoue ne pas très bien saisir la pensée 
de M. Basmadjian quand il écrit: « L'âge d'or de la littérature ottomane est le 
xvi^ siècle; mais l'Ecole moderne, j'ose le dire, est supérieure à cette époque. » 
Il n'eût pas été inutile, croyons-nous, de dire un mot, au début du livre, des 
premiers documents turcs antérieurs au règne d'Osman I". Tel qu'il est, ce 
petit volume pourra rendre service aux professeurs dans les collèges et écoles 
de Turquie. S. Salaville. 

p. Hai RY, Exposé simple et clair de la question d'Orient. Paris, Vuibert, 1913, in-8*, 
46 pages. 

Voici un petit livre qui justifie pleinement son titre. C'est, en effet, un exposé 
simple et clair de cette question d'Orient qui s'est posée le jour où les peuples 
balkaniques ont commencé de secouer le joug des Turcs. Le texte est suivi 
d'un graphique montrant les progrès et les reculs de l'influence russe en Orient 
depuis 1770 jusqu'à 191 3, et de deux cartes, dont l'une indique les remaniements 
de la péninsule balkanique de i8i5 à 1912, et l'autre la situation des Etats et 
des nationalités dans la même région en 191 2. R. Janin. 

DoM P. Renaudin, Questions religieuses orientales. Paris, Téqui, igiS, in-12, 23o pages. 
Prix : 2 francs. 

Dans cet ouvrage, l'auteur a réuni des études, principalement d'ordre histo- 
rique, sur certaines Eglises orientales. La plupart sont consacrées à l'Eglise 
copte. On y voit étudiés son schisme, les essais d'union à Rome, le clergé sécu- 
lier et régulier, la littérature religieuse, les tentatives faites par les protestants 
pour convertir les Coptes. Il s'est glissé dans cette série un chapitre sur l'Eglise 
catholique à Corfou, qui avait sa place mieux indiquée parmi les appendices. 
L'auteur aura contribué pour une large part à faire connaître l'Eglise copte, 
une des plus ignorées en Occident, où les autres Eglises orientales sont en 
général si peu connues. Nous souhaitons à ce livre de réaliser le vœu que Dom 
Renaudin exprime dans son avertissement: « Susciter des dévouements, par la 



96 ÉCHOS d'orient 



prière et l'action, en faveur du retour des dissidents à l'union avec le Saint- 
Siège. » R. Janin. 

R. AiGRAiN, Manuel d'épigraphie chrétienne. I. Inscriptions latines. II. Inscriptions 
grecques. Paris, Bloud, 1912-1913, 2 brochures in-i6 de 126 pages chacune. Prix: 
chaque brochure, i fr. 20. 

Dans la collection bien connue Science et Religion, l'éditeur Bloud vient 
d'ouvrir une nouvelle série sous ce titre : Choix de textes pour servir à l'étude 
des sciences ecclésiastiques. Le Manuel d'épigraphie chrétienne de M. l'abbé 
Aigrain fait partie de cette nouvelle série. L'auteur indique lui-même son but 
en ces termes : « Notre seule ambition en préparant ce modeste manuel a été 
de rendre service aux prêtres ou aux étudiants qui, désireux de prendre contact 
avec l'antiquité chrétienne, ne peuvent pas aborder les grands ouvrages des 
Rossi ou des Le Blant; nous avons spécialement pensé aux séminaristes, pour 
qui n'existe pas encore en France de collection semblable aux Kleine Texte 
qui se publient à Bonn pour, les étudiants protestants d'Allemagne, sous la 
direction de iVl. H. Lietzmann. » (i) (P. i3.) Les deux brochures que nous 
annonçons aujourd'hui sont des catalogues des principales inscriptions chré- 
tiennes, latines et grecques; le Manuel proprement dit, qui donnera des Notions 
générales d'épigraphie chrétienne, formera un troisième volume dont l'appari- 
tion est prochaine. Rédigés avec beaucoup de soin, ces petits livres nous 
paraissent parfaitement aptes à réaliser le but que l'auteur s'est proposé. Signa- 
lons à nos lecteurs les exemples, qu'on y trouve rappelés, d'inscriptions bilingues 
latino-grecques ou d'inscriptions grecques en caractères latins (utiles à remarquer 
pour l'histoire de la prononciation de l'une et l'autre langue); ainsi, t. I®"", p. 33, 
n° 80 : Aeou; Xpto-roy; 0[ivt7t0T£vi: pt<fpi,yepsz ampi70v\i. tououja, pour Deus ChristUS 
omnipotens refrigeret spiritum tuum. Cf. t. II, p. 36, n° 5o, et p. 72, n° 94. 

De tels ouvrages, cela va sans dire, ne sauraient prétendre être complets de 
tous points, et bien des omissions sont excusables de la part d'un auteur qui 
travaille dans une ville de province, loin des grandes bibliothèques. Je me per- 
mettrai cependant de signaler à M. Aigrain — qui ne cite qu'une inscription 
montaniste latine (et encore avec un point d'interrogation), t. I*"", p. 64, n° iSy, 
et qui n'en cite pas une seule grecque — la précieuse épitaphe de Mountanè, 
femme de Lupicinus, à Dorylée (Asie-Mineure). Elle offre le grand intérêt d'at- 
tester le titre de « chrétiens spirituels » ou « pneumatiques » que se donnaient 

les montanistes. Aouutxïvoî Mo'JVTàvY) o-uvêiw j^pto-Tiavrj TiveujxaTîxyî [ivr,[jLï); X'*P'^* 

Lupicinus à Mountanè, sa femme, chrétienne spirituelle, pour mémoire. Voir 
J. Pargoire, Epitaphe d'une montaniste à Dorylée, dans Echos d'Orient, t. V, 
1901-1902, p. 148-149; t. VI, 1903, p. 61; t. VII, 1904, p. 53. C'est un ou!>li répa- 
rable dans des éditions ultérieures, que je souhaite prochaines et nombreuses. 

S. Sala VILLE. 



(i) Sur cette collection allemande Kleine Texte, voir Echos d'Orient, t. XIV, igii 
p. 221, 223. 



131-14. — Imp. P. Feron-Vrau, 3 et 5, rue Bayard, Paris, 8«. — Le gérant : A. Faigle. 



LE DISCOURS DE DEMÉTRIUS CYDONES 

SUR L'ANNONCIATION 

ET SA DOCTRINE SUR L'IMMACULÉE CONCEPTION 



Démétiius Cydonès, né à Thessalonique vers 1320, mort en Crète 
en 1400, fut lune des gloires littéraires les plus brillantes du xiv* siècle 
byzantin. Sous l'influence de Barlaam le Calabrais, aidée par la lecture 
(les œuvres de saint Thomas d'Aquin, il renonça, dès sa jeunesse, aux 
doctrines photiennes sur la primauté du Pape et la procession du Saint- 
Esprit, et devint un fervent catholique, préoccupé de faire cesser le 
schisme entre les deux Églises. Cette conduite lui attira bien des tra- 
casseries et des persécutions, qui le forcèrent à passer une bonne partie 
de sa vie en exil. Milan, Venise, la Crète lui donnèrent tour à tour 
hospitalité. Dans le but de favoriser l'union entre Grecs et Latins, il 
s'appliqua à faire connaître à l'Orient les chefs-d'œuvre de la théologie 
occidentale. C'est ainsi qu'il traduisit en grec la Somme contre les Gentils 
et les deux premières parties de la Somme théologique de saint Thomas 
d'Aquin. Lui-même composa de nombreux et savants écrits, dont la 
plupart sont encore inédits. 

Parmi ces écrits inédits, il faut mettre en première ligne un long 
■discours sur l'Annonciation, que Combefis avait déjà remarqué (1). Des 
sources manuscrites qui le contiennent le cod. 12 13 du fonds grec de 
la Bibliothèque Nationale de Paris paraît être la meilleure et la plus 
ancienne. C'est du moins l'avis de M. Lambros, qui en a donné une 
■description détaillée (2)- Nous pouvons confirmer son jugement par 
une remarque qu'il a oublié de faire. Le moine Joasaph, du couvent des 
saints Xanthopoules, qui a copié le manuscrit, est, selon toute appa- 
rence, le même que le moine Joasaph avec lequel Démétrius fut en 
relations épistolaires (3). Ce moine était un fin lettré, à en juger par les 



(i) Dans le tome 11 de VAiictarium novum (Cf. P. G., t. CLIV, col. gSg). Combelis 
a trouvé ce discours très prolixe. Nous le trouvons, nous, très concis, vu l'étendue 
du sujet traité. 

(2) Dans le Néo; 'EXXTivo[jLvr|(iwv, t. II (igoS), p. 299-323. Cf. Omont, Inventaire som- 
maire des manuscrits grecs de la Bibliothèque Nationale. Paris, 1898, t. 1", p. 266-267. 
Le manuscrit compte 428 feuilles et contient les œuvres de Nicolas Cabasilas et une 
partie de celles de Démétrius Cydonès. 

(3) 11 reste deux lettres de Démétrius à Joasaph. Voir Jorio, l'Epislolario di Deme 
trio Cydone. Florence, 1895. 

Echos d'Orient. — 17' année. — N' io5. Mars igi4* 



98 ÉCHUS d'orient 



vers qu'il a laissés à la feuille 153 -verso, et dans lesquels il exprime son 
admiration pour Nicolas Cabasilas. Il devait aussi professer une grande 
estime pour notre Démétrius, dont il a transcrit les œuvres avec tant 
de soin (i). Car son texte, que nous avons eu entre les mains (2), est 
de tout point excellent et nous semble être la reproduction très fidèle 
de l'original. Aussi avons-nous cru pouvoir nous en contenter en vue 
de l'édition que nous préparons pour la Patrologia orientalis de 
Mg"" Graffin. C'est à peine si à deux ou trois endroits la collation avec 
les autres manuscrits se ferait désirer. 

Le discours sur l'Annonciation est moins un discours qu'un petit 
traité de théologie sur l'œuvre du salut, écrit par un fm littérateur. 
Ce morceau n'était pas fait pour être débité, mais pour être lu. La 
suscription qu'il porte dans le cod. Paris. 12 13, comme aussi dans le 
cod. iheolog. grœc. l^indob. CCLXII, nous apprend qu'il n'obtint pas les 
honneurs de la lecture publique à l'église, parce qu'il fut rejeté par les 
autorités ecclésiastiques (3). Combefis n'arrivait pas à expliquer cet 
ostracisme autrement que par une condamnation générale de toutes les 
œuvres de l'unioniste Démétrius, prononcée in odium auctoris (4). Sans 
nier l'existence de cette condamnation, au moins pour les ouvrages 
théologiques de notre auteur, il nous semble qu'on peut découvrir la 
raison spéciale qui a fait proscrire le discours en question. En deux 
endroits, Démétrius insinue discrètement une doctrine qu'il a défendue 
ex professa dans plusieurs de ses écrits : la procession éternelle du 
Saint-Esprit du Père et du Fils, ou du Père par le Fils. Voici, en effet, 
ce que nous lisons au fol. 348 recto du cod. Paris. 12 13 (§ XXXVl de 
notre édition): 

Il faut que l'Esprit du Christ prenne les devants dans l'œuvre de l'In- 
carnation, et que, par son intermédiaire, le Verbe caché dans l'esprit 
paternel arrive aux regards et à l'oreille des hommes, tout comme chez 
nous la parole intérieure de notre esprit, invisible et incorporelle, île 
saurait se produire au dehors et s'incarner pour ainsi dire sans le secours 
du souffle, qui lui sert de véhicule pour arriver jusqu'aux oreilles et à 

l'esprit des auditeurs, ÊttsI xal 7rap'7][J.Tv 6 /ojplç roo coSfJLaTOi; à^avY,; ïvoov 



(i) Outre le cod. Paris. I2i3, le moine Joasaph a copié le cod. Burneianus jb de la 
Bibliothèque du Musée britannique, qui renferme les lettres de Démétrius. Cf. Lam- 
BRos, op. cit., p. 299. 

(2) Grâce à la bienveillante entremise de S. Exe. M. Bompard, ambassadeu r de 
France à Constantinople, que nous sommes heureux de remercier ici. 

(3) 0-j jxr,-/ è7r'ey.y.),r,(7Îac àvaY[VW(Txo[J,£Vo; 8tà tb Tr^ xaôoXtv.rj à.^i'x ê/.xXriffîa à7ro8oy.i(xa(7- 
6f)vat. C'est probablement le moine Joasaph qui a 'ajouté dé lui-même cette remarque. 

(4) Cf. P. G., loc. cit. 



I 



DISCOURS DE DÉMÉTRIUS CYDONÈS SUR l'aNNONCIATION 99 

Âoyoç oùx Qtv £;(..) rioxû-j/êiî xai oiov arojjJLaTioOî'rj, (jly, itafià to-j 7rv£ÙtxaTc; tout© 
Àa^wv, to xal /pY,«â{i£vo; ôWttsç. ôy/jiAaTi ouvT|6£tY, Ta t£ mtol rit; T£ oiavo-'a; twv 
axojovTcov tzXtj&o-jv. 

Dans la dogmatique photienne, c'est le Verbe qui manifeste le Saint- 
Esprit en le donnant aux hommes plutôt que le Saint-Esprit qui mani- 
feste le Verbe. En soutenant cette seconde affirmation, en comparant 
le Verbe à notre pensée intérieure et le Saint-Esprit au souffle qui la 
porte au dehors, Démétrius insinue que le Verbe précède logiquement 
le Saint-Esprit, et que celui-ci procède de lui. Quand il s'agit pour la 
Trinité de se manifester au dehors, c'est le Saint-Esprit qui prend les 
devants, car il est, comme le disent très bien les Pères grecs, le terme, 
le bout de la Trinité, et il entraîne à sa suite (qu'on nous pardonne 
cet anthropomorphisme) le Verbe d'abord, puis le Père, auxquels il est 
uni par le lien de son origine. Cette conception ne pouvait plaire aux 
disciples de Photius, pour qui le Saint-Esprit est indépendant du Verbe 
par rapport à son origine. Ils ne pouvaient aussi qu'être choqués par 
une autre expression qu'on lit un peu plus loin, fol. 350 verso, § XLI : 
« Non seulement le Verbe, mais aussi le Père du Verbe et l'Esprit des 
deux, xal TÔ TOJTwv nv£'j|jia, est dit habiter dans les hommes. » L'Esprit 
des deux, voilà une formule qui a une saveur toute latine, et qui sup- 
pose également la procession ab utroque. Il est vraisemblable qu'elle 
a dû contribuer, avec le passage précédent, à faire interdire le discours, 
de Démétrius. 

Ce discours, avons-nous dit, est un petit traité de théologie sur 
l'œuvre du salut opérée par Jésus-Christ. C'est l'idée la plus exacte 
qu'on en puisse donner. Ce traité est d'ailleurs fort bien conçu et très 
logiquement ordonné. Qu'on en juge par cette rapide analyse. 



I. Analyse de l'homélie. 



^■l'empressé de lui faire le meilleur accueil, de quelles accclamations ne 
^«evons-nous pas saluer la venue sur notre terre du Roi des rois et du 
Seigneur des seigneurs? Se taire en pareille circonstance serait une 
indignité, une folie, une ingratitude noire (§ I-II). 

II. Division. — L'orateur, après avoir dit brièvement ce qu'est la bonne 
nouvelle, dont on fête le souvenir au jour de V Évanghélismos (Annon- 
ciation), indique en ces termes le sujet de son discours : « je ne veux 
que célébrer l'œuvre de mon salut et ne pomt me taire complètement 
sur un bienfait commun à tous, évitant ainsi l'accusation d'ingratitude 



100 ECHOS D ORIENT 



dont j'ai parlé, et à laquelle ne sauraient échapper ceux qui n'osent 
point faire entendre la voix de la reconnaissance pour les dons reçus. 
Et comme ceux qui ont reçu des bienfaits voient leur reconnaissance 
s'augmenter , par le souvenir des maux dont ils ont été délivrés, il sera 
bon que nous aussi nous décrivions l'antique infortune de notre race; 
>nous verrons ainsi de quel abîme de maux, à quelle plénitude de biens 
jious avons été appelés. » (^ III-IV.) 

III. La création en général. — Nombreux sont les concepts, nombreux 
Jes termes par lesquels la nature raisonnable essaye de se représenter 
£t de s'exprimer Dieu. Ce qu'elle a pu trouver de plus beau et de plus 
grand, l'idée de bonté, elle l'a aussitôt appliqué à Dieu. Dieu est la 
bonté par essence, et c'est sa bonté qui l'a poussé à donner l'être aux 
créatures. C'est d'ailleurs très librement qu'il a créé toutes choses. Sou- 
verainement riche et souverainement heureux, il n'avait besoin de rien 
pour lui-même (§ V). 

IV. Création de Thomme. La justice originelle. — Dieu a créé deux 
mondes : le monde spirituel et le monde sensible, le premier antérieur 
au second. L'orateur laisse à d'autres le soin de parler des esprits 
célestes; il ne va s'occuper que de l'homme, le seul être de la création 
sensible qui soit doué d'intelligence et de liberté. L'homme est le lien 
de toute la création. Par sa nature, il tient à tous les êtres; il réunit en 
lui les extrêmes. Entre son âme et son corps Dieu établit, à l'origine, 
une harmonie parfaite que la mort elle-même ne devait pas venir trou- 
bler, et qui était la source d'un bonheur ineffable. Mais cette harmonie 
et ce bonheur étaient conditionnés par l'obéissance au commandement 
divin (§ Vl-VIll). 

V. La chute originelle. Ses causes et ses résultats. — Il est difficile de 
porter une grande fortune. Adam se laissa gagner par l'orgueil et la 
vaine complaisance, comme si lui-même avait été la source des trésors 
qui l'enrichissaient. 11 voulut se rendre indépendant et viola le précepte 
divin. Aussitôt, il se vit dépouiller de tous ses privilèges. De roi qu'il 
était, il devint esclave, sujet à la douleur et à la mort, « privé de la 
couronne de la sainteté ». Le péché du premier père, avec ses consé- 
quences funestes, a passé en héritage à ses descendants. Description 
saisissante de ces conséquences, en particulier de l'idolâtrie, du déver- 
gondage des mœurs, des désordres occasionnés par la cupidité (§ IX-XIll). 

VL L'Incarnation du Verbe. 

10 Le décret divin. — Malgré la déchéance profonde de l'homme, 
devenu « l'image du diable », Dieu conçut à son égard des desseins 
de miséricorde, et décida de le relever de sa chute (§ XIV). 



S<^ 



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LIBRARY 




DISCOURS DE DEMETRIUS CYDONES SUR L ANNONCIATION ICI 

2" Les. convenances de V Incarnation. — Mais il ne voulut point con- 
fier ce soin à une créature quelconque. De tous les moyens possibles 
de nous sauver, il choisit le plus convenable : l'Incarnation de son Fils 
unique. Car il nous fallait un Sauveur exempt de péché, et où le 
trouver en dehors de Dieu? Et ce Dieu devait se mettre à notre portée 
et nous devenir sensible. L'homme, en effet, qui ne peut trouver son 
bonheur qu'en Dieu, ne s'élève vers lui que par l'intermédiaire des- 
choses sensibles. 11 fallait aussi persuader à l'homme, par un exemple 
palpable, qu'il peut parvenir à l'union avec Dieu. Mais l'union étant 
causée par l'amour, et l'amour supposant la ressemblance entre ceux 
qui s'aiment, Dieu devait se faire semblable à l'homme et le prévenir 
de son amour. Enfin, il fallait redonner à l'homme la conscience de sa 
dignité. En s'incarnant. Dieu a montré à l'homme l'estime qu'il faisait 
de lui (§ XV-XVIli). 

30 Nécessité hypothétique de l'Incarnation. — L'Incarnation du Fils de- 
Dieu n'était pas seulement très convenable. Elle était nécessaire pour 
offrir à la justice divine une réparation égale à l'offense, car la gravité 
de celle-ci se mesure à la dignité de la personne offensée. D'une part, 
la justice demandait que ce fût un homme qui satisfît pour les hommes, 
et, d'autre part, aucun homme ne pouvait fournir une satisfaction adé- 
quate. De là la nécessite d'un Homme-Dieu (5^ XIX-XXII). 

40 Le motif déterminant de l'Incarnation. — On peut faire valoir 
d'autres raisons de convenance du mystère de l'Incarnation; on peut 
en chercher d'autres motifs. Mais l'unique motif déterminant, celui que 
les hommes ne cesseront jamais de proclamer, parce que le Verbe lui- 
même nous l'a fait connaître, c'est que le Fils de Dieu s'est fait chair 
pour réparer en nous l'image divine, détériorée par le péché, et nous 
conduire à notre fin dernière (§ XXIII). 

y La préparation du mystère. La Mère de Jésus. — Pour que l'Incar- 
nation du Fils de Dieu fût reconnue véritable, pour l'honneur du sexe 
féminin, il fallait que le Verbe naquît d'une femme. Cette femme devait 
être de notre race et rester toujours vierge, car, depuis la. transgression 
originelle, le péché accompagne régulièrement la génération charnelle. 
L'élue de Dieu a été la Vierge Marie. Sans retard et avant sa naissance,' 
Dieu lui a communiqué le Saint-Esprit et l'a ornée des dons de la grâce. 
Après sa naissance, il l'a préservée des atteintes de la concupiscence, 
et l'a toujours et de toute façon gardée dans une pureté immaculée 
pour qu'elle fût digne de lui {% XXIV-XXV). 

6" Le mode de l'Incarnation. La conception virginale. — Devant naître 
d'une femme, le Verbe devait avoir pour mère une vierge. Sa dignité 



102 HCHOS D ORIENT 



à lui, comme celle de sa Mère, réclamaient la conception virginale. 
Les contrastes du mystère divin. Sublime dignité de la Théotocos 
(§ XXVl-XXVll). 

7" Le message de l'ange à la Vierge. — Quand vint le temps fixé pour 
l'accomplissement du mystère, Dieu députa l'ange Gabriel vers la 
Vierge pour demander son consentement. Avec beaucoup de délica- 
tesse et de finesse psychologique, l'orateur commente le dialogue* entre 
Gabriel et Marie, après avoir montré la convenance de l'intervention 
angélique dans le mystère, et avoir opposé la scène de la chute à la 
.^cène de l'Annonciation. Ce commentaire est de tout point admirable, 
tant pour le fond que pour la forme. Remarquons que Démétrius inter- 
prète le Quomodo fiet istud? de la Vierge en disant que celle-ci avait 
fait vœu de virginité perpétuelle (§ XXVIII-XXXVlll). 

8° L'accomplissement du mystère. L'union hypostatique . — Aussitôt que 
Marie eut donné son consentement, le Saint-Esprit descendit sur elle, 
conférant à son àme un nouvel éclat et à son corps une pureté mer- 
veilleuse. Puis le Verbe prit chair dans le sein de la Vierge. 11 s'unit 
aussitôt et immédiatement un corps et une âme raisonnable, ne se sou- 
mettant pas en cela à la loi commune (Démétrius est partisan de la 
théorie de l'animation médiate). Et le Verbe apparut Dieu parfait et 
homme parfait dans l'unité de sa personne divine (§ XXXIX-XLII). 

VII. Brève récapitulation de tout ce qui précède. — Après avoir donné 
la définition de l'union hypostatique, l'orateur s'arrête un instant pour 
récapituler toute l'économie de notre salut dans un tableau saisissant, 
où il oppose les ingratitudes de l'homme et les bienfaits de Dieu (§ XLlll). 

VIII. Les bienfaits du Rédempteur. — Démétrius énumère avec éloquence 
les bienfaits apportés aux hommes par l'Homme-Dieu. Ces trésors sont 
maintenant cachés dans le sein de Marie en attendant les joies de Noël 
<§ XLIV). 

ÎX. Péroraison. — En terminant, l'orateur montre que la fête de l'An- 
nonciation est le principe et la fin de toutes les fêtes liturgiques. Puis 
.1,1 se tourne vers la Vierge et lui adresse une magnifique prière, la 
suppliant de venir au secours des malheureux chrétiens de Byzance, 
«opprimés par les infidèles. 

. Si la rapide analyse qu'on vient de lire suffit à indiquer la marche 
•générale et les pensées maîtresses du discours, elle est, par contre, 
impuissante à donner une idée de ses beautés littéraires. 11 faut, pour les 
goûter, aborder la lecture du texte original, dont l'élégance n'a d'égale 
que 1^ limpidité. Au point de vue doctrinal, nous trouvons dans ce 
morceau la pure doctrine thomiste sur le mystère de l'Incarnation, telle 



DOCTRINE DE DÉMET RIUS CYDONÈS SUR l'iMMACULÉE CONCEPTION lO^ 

qu'elle est formulée dans la troisième partie de la Somme théologique, 
que Démétrius ne paraît pas avoir eu le temps de traduire en grec. Mais, 
sur un point spécial de la théologie mariale, sur la sainteté originelle 
de la Mère de Dieu, il s'écarte manifestement de l'Ange de l'École. 

II. Doctrine sur l'Immaculée Conception. 

On sait que saint Thomas, dans la troisième partie de sa Somme 
théologique, enseigne expressément que la Sainte Vierge a contracté le 
péché originel, bien qu'elle ait été sanctifiée dans le sein maternel avant 
sa naissance (i). Nous ne trouvons rien de semblable chez Démétrius 
Cydonès. Bien qu'il pose un principe qui, à première vue, paraît diffi- 
cilement conciliable avec la doctrine de la conception immaculée, il 
affirme pourtant cette doctrine en termes suffisamment clairs. Que le 
lecteur en juge par lui-même : 

Pour rendre croyable aux hommes son Incarnation, le Fils de Dieu 
devait avoir pour mère une femme de notre race, mais une femme qui 
fût et restât vierge avant et après son enfantement. De cette manière 
serait sauvegardé le caractère propre de chacune de ses deux natures et 
s'opérerait en lui l'union de l'humain avec le divin. On le reconnaîtrait 
pour Dieu en le voyant changer les lois de la nature; on le proclamerait 
homme en le voyant se soumettre aux lois de la génération. Mais il ne 
convenait pas que l'homme eût sa part dans cet enfantement, car depuis 
la transgression il ne peut engendrer sans la passion et sans le péché 
qui raccompagne (2), si sainte et si chaste que soit l'union des époux. 
Voyez David; ses parents étaient chastes, sans doute, et cependant il se 
lamente d'avoir été conçu dans le péché et enfanté dans l'iniquité; de 
sorte que tous ceux qui sont ainsi engendrés de l'homme et de la femme 
reçoivent de leurs parents, avec la vie, le triste héritage du péché. Mais 
cet héritage, il ne pouvait le prendre pour lui, Celui qui enlève le péché 
du monde, Celui qui a voulu, en s'incarnant, s'unir une chair immaculée 
pour condamner dans cette chair le péché qui nous éloigne de Dieu. 
Ainsi, comme instrument d'un si grand mystère, il fallait une femme 
seule, et une femme parfaitement vierge, car seule la virginité peut être 
la dépositaire de la pureté divine. 

Quand vint donc la plénitude du temps dont parle Paul, le Verbe de 
Dieu trouva en Marie le digne séjour de sa divinité. Dès l'origine, il 



(1) Beala Virgo contraxit guident originale peccatum, sed ab eo fuit mundata: 
antequam ex utero nasceretur. SA.inr Thom as, Summce theolog. tertia pars,quccst. xxvii, 
art. 2, ad 2. 

(2) Ta Yàp napà to)v àvSpwv oùx off'ov t,v et; tôv T<5y.ov uapa),ec<pOï)va'., ov; [AEti tT|V 
T^%o-x^xi:'i oùx ï<JX'. /.wpl; ol'dTpou x«i ttj; JTTOjJiévT); ifjiapTÎaç •^t^niy. 



I04 ÉCHOS D ORIENT 



avait mis dans la création plusieurs emblèmes, il avait caché dans le 
culte mosaïque plusieurs symboles et représentations de cette Vierge, 
qu'il fit aussi annoncer à maintes reprises par la bouche des prophètes,, 
et dont il fit proclamer la gloire et les louanges dans l'univers entier. 

A cette Viet^ge, sans retard et avant sa naissance, il communiqua le 
Saint-Esprit; il l'embellit du don de la sainteté, se préparant ainsi à 
l'avance un palais digne de sa 7'oyauté. Car s'il choisit Jérémic avant sa 
formation dans le sein maternel, et s'il le sanctifia avant qu'il en sortît; 
s'il remplit Jean du Saint-Esprit, alors qu'il reposait encore dans les 
entrailles maternelles — et pourtant il ne devait habiter en ces person- 
nages que par sa grâce sans rien leur emprunter pour lui-même de leur 
substance, — combien plus éclatant, combien plus saint devait-il rendre 
son propre temple, je veux dire cette Vierge en laquelle il devait habiter 
corporellement, de la substance de laquelle il voulait se former un corps 
à l'abri de tout péché (i). 

Et après qu'elle fut venue au monde, il ne laissa pas la nature agir 
seule en elle, cette nature qui incline plus ou moins violemment les 
hommes au péché, et dont la faiblesse est pour tous une source de fautes; 
mais il se fit lui-même le gardien vigilant de la pureté de son âme, empê- 
chant qu'aucune laideur partant du corps n'en vînt ternir l'éclat, au 
demeurant la laissant pour tout le reste soumise aux lois communes. 
Ainsi, dans le corps de cette Vierge, la loi du péché était enchaînée et 
ne pouvait faire la moindre incursion déshonorante dans le sanctuaire 
de Dieu (2). 

S'il est vrai que la vertu des parents est glorieuse pour les enfants, il 
est incontestable aussi que leurs tares portent atteinte à l'honneur de 
leurs descendants. Comment, dès lors, s'arrêter à l'idée que la Mère ait 
pu, par le^péché, souiller la pureté et la gloire du Fils? Et si, d'après 
Salomon, la sagesse ne peut résider dans un corps soumis au péché, 
comment supposer que la Sagesse de Dieu ait consenti à faire son séjour 
dans un corps esclave du péché, plus que cela, à tirer de ce corpi le sien 
propre? Mais il est clair que Dieu conserva de toute façon la Vierge 
dans une pureté immaculée, comme cela convenait à celle qui devait con- 
tracter avec Dieu l'union la plus étroite et devenir le siège des mystères 
surnaturels. Telles furent donc les prérogatives de la Vierge avant son 



(1) TaÛTV) eù9u; (lèv xal Ttpô Tr,; yevvriaswc lIvE'j[AaTOç àyioy fjiETéSwxs, xat t^ tr,; àytw- 
ff'jvri; è)>(i|XTCp"jv£ Swpeà, TioppwÔev ty)ç éa-jToC pac.Xst'aç aEiov to paaO.etov é-oiixâi^Mv. El 

fàp Tov 'lepîîxtav syvw Tidcrw ÀaaTrpoTcpôv -re à(J.a xal àytwTepov tov éa-jTO-j vaov aTto- 

çatvetv âj(pT,v. 

(2) 'AXX'év [Aîv Toî; aX).o;; xal ayTTjV p-exà Tôiv aXÀwv xoî; t-?)<; çyasw; v6[iot; àysaGa; 
(7uv£xwpï)ffe, T-fji; ô'ev x/j 4'"JX"'i xaôapoxYiroç xat to-j p/rjôÈv et; ayTViv Sta^aiveiv èx xoCi ffwfjLaxo; 
a!(Ty_oç aÙTÔ; r,v eTrto-TaTri;, aij-b; çpovTtffTf,;, diate, àv xw (T(o[Aax', xa-Jxr,; ô xf,; â[;.apxia; 
■vd(j.o; èSiSexo, si; xô xo-j ©eoij xéfievoî Oppîa-at xt ix-^ôatxw; ffUYXwpo-j[j.£vo;. Déméirius. 
s'inspire ici de saint Tiiomas, op. cit., quœst. xxviii, art. 4, ad. i. 



DOCTRINE DE DEMETRIUS CYDONES SUR L IMMACULEE CONCEPTION lOS 

enfantement: une virginité véritable, dont il est impossible de trouver le 
prototype, et gui a brillé en elle pour la première fois, et en elle seule; 
une pureté surpassant celle même des anges. Et l'on pense bien que le 
chœur entier des autres vertus ne lui faisait pas défaut. Bref, tout était 
digne de Dieu et de sa Mère (i). 

En écrivant ces lignes, Démétrius Cydonès avait sous les yeux les 
questions xxvii et xxviii de la Somme théologiqtie. 11 en reproduit fidè- 
lement la doctrine, comme on peut le constater par la comparaison dés 
deux textes. Mais il y a divergence sur un point. Tandis que saint 
Thomas affirme que Marie contracta pendant quelques instants au 
moins la tache originelle, Démétrius déclare qu'elle reçut la communi- 
cation du Saint-Esprit et la grâce de la sainteté tout de suite et avant sa 
naissance, tWj:; xal tcoô vsvv/îtsojç. Tout, dans le contexte, suggère que 
cet « vjH'j^ » désigne le premier instant de la création de l'âme de la 
Vierge. Sans doute, notre auteur n'explique pas comment Dieu s'y est 
pris pour préserver sa future Mère de la tache qu'elle devait réguliè- 
rement encourir par le fait de sa conception, mais il laisse suffisam- 
ment entendre, par tout ce qu'il dit, qu'au moins l'âme de Marie a 
toujours été à l'abri de la souillure : De toute façon, de tous côtés, Dieu 
a conservé immaculée la Vierge-Mère : Sy.aov lo;, -avTayôOsv 6 ©so; aypav-.ov 
Tf.v -apOévov £r/;pr,c7£v. Tout en elle, avant son enfantement, a été digne 
de Dieu : izàvTa oè ©eoù xal t?!-; a-jToû uiy.Tpô; à;t.a, et a échappé aux lois 
communes, aù-rf, -rà rSo toG» tÔxou toÙ; xoivoù; vÔjjlo-j^ ï\k'^u^rvj (2). 

La pensée de Démétrius sur la sainteté originelle de la Mère de Dieu 
se fait encore jour dans le passage suivant : 

Par ta joie (dit l'ange à la Vierge), tu dissiperas toute tristesse au ciel 
et sur la terre et l'on verra les hommes se relever de leur chute et les 
anges se réjouir de leur retour à Dieu. Aussi, cojnment ne serais-tu pas 
bénie au-dessus de toutes les femmes? Car celles-ci ont tiré d'Eve la 
malédiction et la douleur, comme étant devenues pécheresses à cause 
d'elle, (oç £v Traoa^àds'. ot'âxstvY^v ysvoaevat ; mais toi, tu as communiqué 
à toutes la confiance. Ta grâce, en effet, non seulement a plaidé leur 
cause au tribunal de la justice divine, mais encore leur a valu une gloire 
ineffable. Il n'y a pas de proportion entre ta grâce et leur faute: pécher 



(il 'A>,>à Sf,).ov wi; 7tavTa/69îv 6 ©eô; àtypavTov Tr^v TtapOivov èTr,pY)a£v, oîxv e'cxô; slvat 
TTjv et; à/.pov ©efi) xo:v(ovr,(70-j(Tav /.al twv Ott^p Tràaav ç-jaiv è<TO{i£v/)v ôoystov. TotaOta (aÈv 
oùv xà Tipb ToC TcJy.oy îrapÔEvîa àXT,9Yi; xal r,; ovx r,v EupeOrîvat 7rapâ5£tY(i.a, à).).à TtpwTw; èv 
èxesvr, çaveïax y.ai [iôvov, xaÛap«5TY); y.ai t/-,v twv âTwtiaTwv vty.âda, wv eïxô; xal tov twv 
aX>.o)v y^i^w àpîTôiv o-Jx àTcoÀtixTtàvsdOac, TrivTx oà 0£oC xal tt,; aJTo-j pLr|Tpô; a$;a. Le pas- 
sage que nous venons de citer se trouve dans le cod. i2i3 du fonds ;^rec de la Biblio- 
thèque Nationale de Paris (xV siècle), fol. 340-341 reclo. 

(2) Ces mots suivent de près le passage précédent, fo'. 340 recto iri fine. 



io6 ÉCHOS d'orient 



est le fait de l'humaine faiblesse, mais ta grâce vient de la puissance 
divine, à laquelle rien n'est comparable (i). 

11 est évident qu'ici Démétrius sépare Marie de toutes les autres 
femmes, qui sont devenues pécheresses à cause d'Eve. Elle seule n'a 
pas participé à la transgression. C'est pourquoi elle est bénie entre 
toutes et obtient la grâce de toutes. // n'y a pas de proportion entre sa 
grâce et leur faute, comme il n'y en a pas, d'après saint Paul, entre la 
grâce du nouvel Adam et le péché de l'ancien {Rom. v, 15). 

Le fait que Démétrius n'a pas suivi sur ce point particulier de la 
sainteté originelle de la Mère de Dieu le maître vénéré dont la doctrine 
l'avait ravi d'admiration (2) ne doit pas trop nous étonner. La foi à la 
toute-sainteté de la Théotocos était trop profondément ancrée dans son 
esprit comme dans celui des Byzantins du xiv^ siècle, pour qu'il pût 
l'abandonner sur l'autorité d'un docteur particulier, ce docteur fût-il 
saint Thomas d'Aquin. Nous savons, d'ailleurs, qu'il avait étudié en 
Italie la théologie latine, et il avait entendu parler sans nul doute de la 
thèse scotiste, qui concordait si bien avec la croyance de l'Église orien- 
tale. Le manque d'entente entre les docteurs occidentaux ne pouvait 
que le pousser à rester fidèle à cette croyance. 

Tout en admettant la sainteté originelle de la Mère de Dieu, Démé- 
trius parle cependant d'une sorte de purification que subirent l'âme et 
le corps de la Vierge, lorsque le Saint-Esprit descendit sur elle pour la 
rendre féconde : « En descendant sur elle, dit-il, le Saint-Esprit embellit 
son esprit de la science des choses divines, lui dévoila les merveilles 
du mystère qui la concernait et la délivra de toute tentation d'incrédu- 
lité aux paroles de l'ange, lui donnant la certitude qu'elle serait Mère 
de Dieu. De plus, il purifia et sanctifia son corps d'une manière admi. 
rable et unique. » (3) On voit que cette purification doit s'entendre 
d'une augmentation de sainteté et de pureté. 

Martin Jugie. 



(1) IIôç ovv 0-j crû 8tà xaûxa ijîièp Tràffa; rà; Y-Jvaïy.ai; ey).OY-/)!A^v/i ; Aï (ièv yàp xaripav 
xal ôS-jvriv Tiapa ty/ç TcpotiïjTopo; £:'),xu«7av, wç âv Tiapapâo-e: ôt'£X£tvr,v yevéïxsva: ffù 6k Ttdffat; 

7iappr,(TÎaç (letéôwxaç O-j ^àp wdTtep To ffbv xàptaiia, o-jtw xal to êxeîvwv 7tapà7rTfo(i.a, 

fol. 343, verso 344. 

(2) Démétrius a exprimé cette admiration dans une de ses lettres, qu'a publiée 
N. Franco, / codici vaticani délia versione greca délie opère di S. Tommaso 
d'Aquino. Rome, 1893. 

(3) 'E7rf|X6e S'o-jv >.a[j.7rp{lvov (jlev a-JT/j tôv voyv t/j twv ôetMv £7rto":f,(jir, xal àXr,6Eta. ..• 
-xaOatpov 6k xal xb aù>\i.a. xal aYti^ov où Tr,v il àpErr,ç xiôapo-tv [Advov. ..'.., aXXïjv ôÉ tiva 
i6t«v xal 6ay(xa(TT-^v. Fol. 349 recto. 



UN DOCUMENT GÉORGIEN DE LITURGIE 
ET D'ARCHÉOLOGIE PALESTINIENNES 

(vif siècle) 



L'archiprêtre Corn. C. Kekelidze (i), déjà connu par diverses publi- 
cations d'hagiographie géorgienne, a édité à Titlis, en 1912, le texte 
géorgien et la traduction russe d'un kanonarion jérosolymitain qu'il 
attribue au vii« siècle. Sous le nom de kanonarion, il faut entendre un 
recueil contenant les règles et l'ordre à suivre pour les cérémonies 
religieuses dans tel monastère ou telle église, dans les lieux saints de 
Palestine pour le document dont il s'agit ici. C'est l'analogue de ce 
que sont pour l'Occident les Ordines du moyen âge. En Orient, le 
terme plus connu de typikon désigne souvent la même chose. On 
trouve aussi, dans un sens identique, les termes : "Opo; xal vô;jioç, 
Kavwv, Kavovàp'.ov, AiaTÛraoTt.;, T'jtto; xal -apàooT!.; xal vôao.;, signifiant 
tous : Règle, Règlement, Législation, Statut. 

L'édition du kanonarion jérosolymitain repose sur deux manuscrits 
géorgiens très mal conservés, mais qui se complètent mutuellement. 
Ces manuscrits remontent, d'après M. Kekelidze, l'un, celui de Lahil, 
au X'' siècle; l'autre, celui de Kal, à une date non postérieure à 
l'année 897. Mais rien n'est plus incertain, de l'aveu de spécialistes 
comme Marr (2), que les bases de cette détermination de dates, et 
en général celles qui servent à conjecturer l'âge des manuscrits géor- 
giens. Le premier codex reproduit en partie, mais en le complétant 
sur une assez grande étendue, un autre manuscrit géorgien — daté 
de 982 celui-ci, — qui fut trouvé dans la bibliothèque du Sinai, et 
catalogué par Tsagaréli (3). 

Kekelidze estime le codex de Kal plus ancien que celui du Sinaï, 
dont il se distingue très nettement. Le manuscrit du Sinaï ne compte 
que 289 feuillets, tandis que celui de Kal en compte 406 de dimensions 



<i) Corn. C. Kekelidze, lerousalimsky Kanonar vu véka {grouxinskaïa versia). 
^= Kanonarion jésosolymitain (version géorf^ienne). Tiflis, 1912, in-8*, vii-346 pages. 
< Jiez l'auteur: rue Andreevskaïa, n* 42, à Tiflis. Prix : 2 roubles. 

(2) N. Marr. dans la revue Christiansky \os/oA-. Saint-Pétersbourg, 1912,1. 1. p. ii5-ii6. 

(3) TsAGARÉi.i, Catalogue des manuscrits géorgiens du monastère du Sinaï, dans le 
Prav. Palestin. Sbornik, t. IV. Saint-Pétersbourg, 1888, p. 209-210, sous le titre général : 
Antiquités de la Géorgie (en russe). 



io8 ÉCHOS d'orient 



plus grandes. En outre, le codex de 982 s'arrête à Pâques, tandis que 
celui de Kal continue jusqu'à la fin de l'année la série des offices et 
des cérémonies liturgiques. 

Kekelidze émet l'hypothèse que le kanonarion jérosolymitain appar- 
tient vraisemblablement au patriarche saint Sophrone (634-644). Le 
savant liturgiste et critique Dmitrievsky (i), tout en estimant que cette 
affirmation manque de fondement positif, pense cependant que l'édi- 
teur n'est pas loin de la vérité en faisant remonter ce document au 
vue siècle. Cela ressort, semble-t-il, des données topographiques qui 
y sont contenues. On y signale des sanctuaires restaurés par Modeste, 
successeur de saint Sophrone; par exemple, la basilique de la Résur- 
rection ou Anastasis, l'église Saint-Pierre, «où fut la maison de Caiphe» 
(p. 77); Siiint-Étienne, « la nouvelle église » ou Sainte-Sophie, « où 
fut la maison de Pilate »; le monastère des Spoudaei, l'église de la 
Piscine Probatique, et d'autres encore. Or, plusieurs de ces sanctuaires 
furent définitivement détruits lors de l'invasion du calife Hakem 
(1009-1010), et les pèlerins se taisent complètement sur leur compte 
à partir du xi^ siècle. La description des cérémonies liturgiques, fournie 
par le kanonarion géorgien, suppose une date bien antérieure à cette 
ruine définitive, tandis que les données archéologiques nous rap- 
prochent de l'époque du patriarche Modeste, et, par lui, de saint 
Sophrone. 

On voit, dès lors, l'importance de ce document pour les études de 
liturgie et de topographie palestiniennes. 11 doit être placé, à cet égard,, 
à côté de la Peregrinatio Etheriœ, de « l'Office de la Semaine Sainte et 
de Pâques », édité en 1894 par Papadopoulos-Kerameus d'après un 
manuscrit grec de 1 122 (2), et du Lectionnaire arménien publié en 1905 
par F. C. Conybeare, qui en fait remonter la rédaction aux années 
464.468 (3). 

Le Synaxaire du kanonarion géorgien mentionne un bon nombre 
de fêtes spéciales aux Lieux Saints, et que les autres sources nous 
avaient jusqu'ici peu ou point fait connaître. Ainsi, l'église Saint- 
Etienne a deux fêtes: le 27 décembre et le 21 janvier (p. 49 et 51);. 



(i) A. Dmitrievsky, Drevniy Sviatogrobskiy lerousalimskiy Oustav {= Ancien 

typikon du Saint-Sépulcre à Jérusalem), dans la Revue de la Société russe de Pales- 
t ne, t. XXIV, Saint-Pétersbourp, igiS, r. 34-48. 

Ct. 'Apy'p.. KaWidxo-j, 'Ap-/aî:ov l£po(7o).-j[;,;T;y.bv Tunt/.ôv , dans la revue Nea 

Sion, Jérusalem, t. Xlll, juillet-août igiS, p. 525-540. 

(2) A. Papadopoulos-Kerameus, 'AvâXexTx 'lepoffoXyîX'.Tty.YÎ; o-Tayuo),oYta;. Saint-Péters- 
bourg. 1894, t. II, p. 1-254. 

(3) F. C. Conybeare, Rituale armenorum. Oxford, igoS, p. 507-527. 



UN DOCUMENT GÉORGIEN DE LITURGIE ET D ARCHÉOLOGIE IO9 

celle de la Piscine Probatique en a plusieurs : le 25 mars, le 30 mai, 
le 9 juin (p. 55, 113, 116); celle de Saint-Pierre, au mont Sion, en a 
deux : le 2 1 janvier et le 17 août (p. 51 et 1 24). On y signale au 2 juillet, 
« au territoire de Cariathiarim, la fête de l'Arche d'alliance du Sei- 
gneur » (p. 118), etc. Outre ces indications, qui peuvent avoir une 
grande utilité pour l'héortologie palestinienne et pour l'histoire des 
sanctuaires, il faut ajouter que certaines identifications expressément 
faites par le document géorgien sont très précieuses pour repérer les 
recherches archéologiques et topographiques. Deux exemples en ont 
été cités tout à l'heure, qui marquent bien cette importance spéciale : 
« Saint-Pierre, où fut la maison de Caiphe » (p. 77); « Sainte-Sophie, 
où fut la maison de Pilate » (p. 78). 

De plus, l'ordre même des cérémonies et la série des prières ou 
lectures liturgiques se trouvent naturellement en rapport avec ces 
identifications et permettent de suivre, par exemple, très exactement 
la procession qui, pendant la Semaine Sainte, se rendait successive- 
ment aux divers endroits sanctifiés par les douloureux souvenirs de la 
Passion. C'est ainsi que nous voyons cette procession aller de Geth- 
sémani, où elle a commémoré l'agonie de Jésus, à Saint-Pierre, « où 
fut la maison de Caiphe », faire là une station dont le détail liturgique 
est fixé, et dont la pièce principale est la lecture de la péricope évan- 
gélique racontant le jugement du Sauveur chez Caiphe et le reniement 
de Pierre; puis la procession se dirige vers Sainte-Sophie, « où fut la 
maison de Pilate ». En ce qui concerne l'église Saint-Pierre, cette des- 
cription et cet itinéraire concordent parfaitement avec les données des 
autres documents jusqu'ici connus, ainsi qu'avec les fouilles métho- 
diques pratiquées sur les lieux depuis plusieurs années; les lecteur^ 
qui voudraient vérifier dans le détail cette conformité, peuvent se 
reporter à l'étude publiée dans notre revue en 1904 par le R. P. Gabriel 
Jacquemier (i), ou à celle, plus complète encore, dont la première 
partie vient de paraître dans la Revue biblique de janvier 1914, sous la 
signature du R. P. Germer-Durand (2). 

Le hanonarion géorgien qui, on l'a vu, précise expressément l'iden- 



(i) G. Jacquemier, le Palais de Caiphe et le nouveau jardin Saint-Pierre des Pères 
Assomptionistes au mont Sion, dans les Echos d'Orient, t. VII, 1904, p. 372-379. 
Cf. L. Dressaire et G. Jacquemier, le Palais de Caiphe et l'ancienne basilique de 
Saint-Pierre au mont Sion. Extrait de la revue Jérusalem et des Echos d Orient. 
Paris, P. Feron-Vrau, 1905, in-8% 20 pages. 

(2) J. GEPMER-DtRAND, to Maison de Caiphe et l'église Saint-Pierre à Jérusalem, 
I. Les textes, dans la Revue bibliqu:, janvier 1914, p. 71-94, avec 4 planches hors 
texte attestant l'état des fouilles. Les résultats de ces dernières seront exposés dans 
un prochain article de la même revue. 



I lO ECHOS D ORIENT 



tification de l'église Saint-Pierre avec la maison de Caipiie, nous permet, 
grâce aux indications concernant la procession montant de Gethsé- 
mani à Sainte-Sophie par Saint-Pierre, de la localiser à l'endroit du 
mont Sion également suggéré par nombre d'autres textes, à l'endroit 
aussi où les fouilles récentes ont amené à découvrir les débris d'une 
importante basilique. 

Du reste, l'utilité de ce document ne se restreint pas à la topogra- 
phie ou à la liturgie palestiniennes. La liturgie générale y trouve pareil- 
lement importante matière d'étude et de comparaison : tropaires, ver- 
sets, psaumes, évangiles, oraisons, génuflexions ou prières à genoux 
(yovuxA'.Tta), tout autant d'éléments signalés en détail par le kanonarion, 
et dont l'analyse ne peut être que des plus instructives. L'archiprêtre 
Kekelidze a joint à son édition du texte un travail de mise en valeur 
à ces divers points de vue, ce qui rend son ouvrage doublement pré- 
cieux. Mais il faut que tous les spécialistes réunissent sur cet ancien 
typikon, comme ils l'ont fait pour d'autres recueils de ce genre, l'ap- 
port de leurs remarques personnelles, dans l'intérêt de la science 
archéologique et historique. A propos de la courte notice que M. Keke- 
lidze consacre, p. 265-267, au monastère jérosolymitain des Spoudœi, 
je me permets de lui signaler les deux études publiées jadis dans notre 
revue par le regretté P. Sophrone Pétridès : Le monastère des Spoudœi 
à Jérusalem et les Spoudœi de Constantinople , dans Échos d'Orient, t. IV, 
1901, p. 225-231; Spoudœi et Philopenes, même revue, t. Vil, 1904, 
p. 341-348. 

M. Kekelidze était tout particulièrement désigné pour étudier les 
rapports du kanonarion jérosolymitain avec l'Église géorgienne. Le 
typikon du Saint-Sépulcre régla, pense-t-il, les cérémonies de cette 
Eglise jusqu'au x^ siècle, ce qui s'explique par l'importance des éta- 
blissements et des couvents que les Géorgiens possédaient dans la 
Ville Sainte (i). Cette influence directe de la liturgie jérosolymitaine 
sur la Géorgie ne prit fin qu'au moment où le centre de l'activité 
monastique se déplaça, au x** siècle, de la Palestine vers l'Athos (2). 

Ces simples notes n'auront pas été inutiles, si elles ont montré à 
quelques lecteurs la valeur et l'intérêt du kanonarion géorgien, qui m'a 
donné occasion de les recueillir. 

S. Salaville. 

Constantinople. 



(i) Cf. R. Janin, les Géorgiens à Jérusalem, dans les Echos d'Orient, t. XVI, igiB, 
p. 32-38, 21 1-219. 
(2) Kekelidze, op. cit., p. 36. 



L'ABSOLUTION DE LA kabaipeïiv 

QUELQUES CONSTATATIONS 



A propos de la déposition et dégradation selon le droit ecclésiastique 
grec, nous écrivions en 1909 : 

Un prêtre ou un évéque déposé est-il encore prêtre ou évéque? 

Qu'en pense le magistère ordinaire contemporain de l'Église orthodoxe? 
M. Théotokas ( i) raconte que, en 1880 (2), l'Église de Constantinople 
consulta les Églises autocéphales sur la valeur des ordinations faites par 
un évéque déposé ou schismatique. L'Église de Grèce seule fut d'un avis 
plutôt défavorable, et le saint synode (de Constantinople) lui-même, 

après mùr examen de la question, n'osa se prononcer L'examen de 

la question fut repris dans la séance du 28 janvier i88i, mais aucune 
solution ne fut donnée (3). 

Le texte que nous venons de citer était suivi de la note importante 
que voici : 

En faveur de l'opinion qui explique l'invalidité dont il s'agit par l'effa- 
cement du caractère sacerdotal (et épiscopal) chez l'évêque déposé, on ne 
peut alléguer (toujours) les termes expressifs employés par certains cano- 
nistes orthodoxes. Ces termes, usités souvent aussi en Occident, sont 
plus d'une fois susceptibles d'une interprétation favorable à la thèse du 
caractère indélébile du sacerdoce. 

M. Androutsos, professeur de théologie au Rizarion d'Athènes et 
ancien professeur de l'École théologique de Halki, cite (4) le texte de 
M. Théotokas relatif à l'enquête du saint synode de Constantinople. 
L'auteur y expose que la doctrine touchant la validité des ordres 
majeurs administrés conformément au rituel et à la doctrine de l'Église 
par les évêques schismatiques déposés ou schismatiques ne s'est fixée 
que peu à peu à la suite d'assez longs tâtonnements (5). 

L'Église de Constantinople était donc, il y a trente-trois ans, parmi 
les Églises orthodoxes, presque la seule à hésiter sur la solution à donner 

ce grave problème théologico-canonique. Le nombre des partisans 



lu No(i.Q>,(iYta to'j oi7.o-j[iîvty.oy TraipiapxE'o'j. Constantinople, 1897, p. 371-372. 

(2) Séance du 19 novembre, op. cit., p. 371. 

(3l Echos d'Orient, 1909, p. 368-369. 

(4) Aoifitatty-r, r»i; opôo&éîoi; àva-oXixf,î 'Exx>.T,(r{a;. Athènes, 1907, p. SgS sq. 

[b] Sur les origines scripturaires et traditionnelles de cette doctrine, l'auteur de la 
AoY(xx7t/.Yi émet une manière de voir différente de l'Eglise et des théologiens et cano- 
nistes catholiques. (Voir plus loin.) 



1 I 2 ECHOS D ORIENT 



de l'opinion anticatholique est, dit-on, plus considérable aujourd'hui 
qu'alors, mais aucune décision générale des Églises orthodoxes n'est 
venue modifier l'attitude de 1880. 

On dira sans doute qu'on ne peut attacher une valeur décisive aux 
réponses doctrinales, même otficielles, générales ou presque générales 
des Eglises orientales, bien que, d'accord en cela avec plusieurs auteurs 
orthodoxes, l'ancien évêque de Zara, Mp' Milasch, assimile ces réponses 
aux définitions du concile œcuménique (i). La raison de cette impossi- 
bilité est que les Églises séparées ne se croient pas plus obligées de 
tenir compte des décisions du magistère ordinaire de toute l'Église 
« orthodoxe » que de celles de leur Église particulière. C'est ainsi que 
dernièrement, à la suite de la première assemblée générale des Èdino- 
vières ou Starovières {Raskolniks) unis à l'Église pravoslave officielle, 
le président (2) de cette assemblée a été chargé par le saint synode 
russe d'écrire aux Starovières séparés que les ordinations faites par leur 
premier métropolite Ambroise (3) étaient invalides, décision qui con- 
tredit non seulement la décision presque unanime prise par les Églises 
autocéphales en. 1880, mais même la déclaration particulière faite par 
l'Église russe elle-même à cette époque, comme celle-ci d'ailleurs con- 
tredisait la décision antérieure (4) en vertu de laquelle cette Église sup- 
prima dans l'édition officielle de la confession de foi de Dosithée le pas- 
sage relatif à l'indélébilité du caractère sacerdotal. 

Cette observation générale est parfaitement juste, L'Église orthodoxe 
(et il en est de même des autres Églises séparées) ne reconnaît, en 
dehors de celle du concile général (5), aucune autorité suprême et 
infaillible, et comme, en fait, le concile soi-disant œcuménique des Églises 
orientales de rite grec ne peut plus être convoqué, il s'ensuit (6) que, 



(i) Das Kirchenrecht der morgenlaentichen Kirche. Mostar, 1905, p. 296. 

(2) M*' Antoine de Volhynie. 

(3) Ambroise, métropolite starovière de Bêlokrinit%,a, en roumain Fontana-Alba, en 
Bukovine (1846-1870?), était un ancien évêque de Bosnie déposé par le patriarche de 
Constaniinople. 

(4) En i838, croyons-nous. 

(5) Et encore, des théologiens de cette Eglise n'accordent au concile œcuménique 
qu'une infaillibilité relative et conditionnelle, c'est-à-dire subordonnée à l'accord des 
décrets de cette assemblée avec la tradition et l'Ecriture, accord dont, selon eux, la 
nécessité absolue ne s'impose pas à la croyance du chrétien. 

Le principal de ces théologiens est le célèbre Théophane Prokopovitch, suivi par 
Sylvestre, évêque de Péréjeslav, Faikovski, etc. Le métropolite de Moscou, Philarète, 
auteur de l'un des catéchismes russes les plus autorisés, est parfois cité comme par- 
tisan de cette opinion. (A. Çalmieri, Théologia dogmatica orthodoxa. Florence, 191 1, 
t. I, p. 406-408.) 

(6) C'est ce que nous déclarions nous-méme en i<j\o (Echos d'Orient, Deux anoma- 
lies du droit d'appel dans l'Eglise orthodoxe, p. 219 sq.). 



l'absolution de la KAHAieEïiï I i^ 

pour avoir revendiqué une autocéphalie exagérée, l'Église orthodoxe 
n'est plus, en somme, qu'une Église acéphale. 

La conclusion de l'enquête de 1880 n'avait donc pas de valeur plus 
absolue que n'en ont les décisions des Églises autocéphales. Il n'en est 
pas moins vrai, au sujet de la doctrine que nous examinons ici, qu'il 
est permis de considérer cette unanimité morale non encore rétractée 
par une décision générale ou un ensemble de décisions particulières 
comme un indice que l'état d'esprit de l'Église byzantine ne s'est encore, 
ni d'une manière définitive et œcuménique (ce dont elle est pratiquement 
incapable), ni d'une manière même provisoire et officieuse, déclarée hostile 
à la doctrine catholique définie par le concile de Trente (Sess. Vil, 
can. IX; sess. XXlll, can. 111). Ajoutons même que, jusqu'ici, l'ensemble 
des Églises orthodoxes s'est plutôt conformé à cette doctrine qu'à la 
doctrine opposée. Nous en avons comme garant pour le présent d'abord 
M. Androutsos, qui écrivait en 1907 : 

La L;ràcc (de l'ordre sacré) accordée au diacre, au prcire et à l'cvèque 
n'est donnée qu'une fois. Elle les sépare si bien des laïques, qu'ils ne 
peuvent ni être réordonnés ni niômc simplement reprendre place à leur 
gré parmi les fidèles (i). Quant aux ordinations faites par les prélats 
schismatiques, déposés ou hérétiques, l'Église orthodoxe en a toujours 
reconnu et en reconnaît encore (2) la validité, non seulement si elles 
sont faitts par les premiers et les seconds, mais encore quand elles sont 
accomplies par les derniers, pourvu que le rit suivi ait clé conforme aux 
prescriptions du rituel (3). 

Un autre garant récent de notre affirmation est l'avis officiel émis 
dernièrement par le saint synode de Roumanie (4) : 

Si, en vertu de son autorité ecclésiastique souveraine, le saint synode 
peut relever de la xaOa''û£<7-.ç un métropolite ou un évéque, à plus forte 
raison le peut-il à l'égard de deux prêtres jouissant de l'estime universelle 
de leurs concitoyens. 

(i) M" Christodoulou explique l'impossibilité de la réordination d'un prêtre ou 
évèque déposé par l'esprit même de l'état clérical. (Ao/.c(ji'.ov 'Ey.viXr,<i;a<TTt'y.ou ôixato-j. 
( onstantinople, 1896, p. 206.) Cette raison seule, excellente en principe, ne pourrait 
rendre compte de tous les cas. 

Sans admettre son opinion, M. Androutsos {op. cit., p. 814) croit que l'explication 
du prélat est plausible. 

(2) Pour M. Androutsos (op. cit., p. 3(4), l'indélébilité du caractère sacerdotal n'ayant 
de fondement sérieux ni dans l'Ecriture ni la tradition ne peut être érip,ée en dogme. 
(.ette idée, qui est personnelle au professeur d'Athènes, ne détruit pas la valeur de 

)n témoignage au point de vue des quelques constatations que nous faisons. 

i:<) A ce propos, nous avons rappelé plus haut que le théologien grec raconte 
.enquête rapportée par M. Théotokas. 

(4) Séance des 25 et 3i mai 1912. Voir Biserica oriodoxà romànà, juillet 1912, 
p. 357-360; février 1913, p. 2; Echos d'Orient, mai-juin 1913, p. 259. 

Echos d Orient, t. XVII. 8 



F 14 ÉCHOS d'orient 



Ainsi s'exprimait l'évêque de Donau de Jos. Les paroles du primat, 
M«'' Konon, ne sont pas moins expressives : 

Mon avis est que le saint synode, étant l'autorité suprême de l'Église 
-roumaine, peut, en vertu de son pouvoir spirituel et pastoral supérieur, 
•prendre devant Dieu et devant les hommes la responsabilité de gracier 
'les deux prêtres déposes {caterisifi) Brâtescu et lonescu. Je prie donc le 
•saint synode de décider si, oui ou non, ils doivent être relevés, en tout 
ou en partie, de leur xaOaîoefft;. 

Jslous n'ignorons pas que, aux témoignages que nous apportons, on 
peut en opposer d'autres également actuels aussi, et même quelque- 
foi? plus probants en apparence. Ces témoignages contraires, toutefois, 
n'infirment pas l'opinion modérée que nous défendons, à savoir : 
:i''q>ue si l'Eglise grecque s'était, d'une manière définitive et irréductible, 
déclarée hostile à la doctrine de Rome, il serait étrange que des théo- 
logiens et canonistes ou des Églises puissent, par raison d'opportunité 
•(xaT'o'.xovo;jL'lav), se montrer favorables à l'indélébilité du caractère sacer- 
dotal; 20 qu'à notre avis, à cause de la réponse faite par l'ensemble 
■des Eglises de rit byzantin en 1880, et non encore généralement rétractée, 
l'Orient grec est plutôt positivement d'accord avec l'Église catholique 
«ur la doctrine de l'indélébilité du caractère de l'ordre majeur (i). 

Est-il permis de présumer que, loin d'être plutôt négative, comme 
■ elle l'est de nos jours, l'identité de doctrine concernant le caractère 
sacerdotal était plutôt positive durant les siècles écoulés depuis la fixa- 
tion définitive de cette doctrine par l'avant-dernier concile œcuménique. 
La présomption est d'autant plus facile ici, que, avant le xix« siècle, les 
.Russes et autres orthodoxes avaient moins subi l'influence du protes- 
tantisme allemand. 



(i) La chose est d'autant plus croyable, qu'à une époque donnée avant le xix' siècle, 
cette doctrine a été plus vraisemblablement la sienne, comme la chose ressortira de 
la réponse que nous ferons à la question relative à l'enseignement professé par les 
Ej^lises orthodoxes au sujet du caractère sacerdotal au xvii° siècle (au xviii*, où 
aucune décision importante ne contredit la doctrine admise durant le siècle précé- 
dent par ces mêmes Eglises), et plus anciennement peut-être dans l'Eglise de Con- 
stantinople. Aussi l'attitude de l'Eglise grecque dans la question présente nous semble 
vôtre plus qu'une attitude purement négative, comme celle qu'elle se croit en droit 
d'observer à l'égard de beaucoup d'autres questions non encore définies chez elle 
depuis le septième concile œcuménique. 

A ce sujet, notons en passant que si fréquemment l'Eglise orthodoxe admet la vali- 
dité des ordres majeurs conférés par des évêques catholiques latins ou uniates, on ne 
-peut considérer d'une manière certaine cette acceptation comme étant celle d'ordres 
conférés par des prélats déposés: car l'Eglise d'Orient peut fort bien, en ces cas 
divers, se fonder sur l'opinion de M" Christodoulou, pour qui le Pape et les évêques 
catholiques n'ont jusqu'ici été frappés que de ràipoptTîJ.oç de V intercommunion épi- 
scopale. {Op. cit., p. 408-409, en note.) 



L ABSOLUTION DE LA KABAIPKSIS I 1 :; 

Nous croyons pouvoir donner une réponse affirmative à cette ques- 
tion au sujet de la doctrine des Eglises de Constantinople, du Sinai, 
d'Alexandrie, d'Antioche, de Jérusalem et de Russie au xvii" siècle. 
D'après nous, cette identité de doctrine, entre Rome et Constantinople 
tout au moins, existait déjà dès le xiv^ siècle. 

En parcourant dernièrement les -a-rp'.apy.xà s-p'pacpa (i) du métro- 
polite Delikanès, nous avons recueilli quatre cas d'absolution de 
/.aGa-lpcT'.; définitive (2). A ces cas, nous en ajouterons un autre, trouvé 
dans les Acta patriarchatih Constantinopolitam MCCCXK-MCCCCII 
de Miklosich et Mùller (3). 

Le premier et le second cas sont relatifs à l'exarchie (4) du Sinai, 
dont le titulaire est en même temps archevêque (5) de Raithou (6), et, 
à ce titre, pasteur de quelques familles arabes du désert sinaitique. 

La préoccupation constante des exarques de la péninsule, de 1453 
à 1782 (7), a été de revendiquer leur indépendance absolue (même au 
point de vue de l'archevêché, de la vie des moines et de l'exercice du 
culte dans les divers metochia (8) situés en dehors du territoire de l'ar- 
chevêché) à l'égard des patriarches d'Alexandrie et de Jérusalem. 

Ces revendications donnaient parfois lieu à des incidents regrettables 
qui provoquaient des mesures canoniques très sévères de la part de 
l'un ou l'autre des patriarches voisins (d'Alexandrie, de Jérusalem) ou 



10 Constantinople, imprimerie patriarcale, t. 11, 1904, p. 352, 431, bby; t. III, igob, 
.p. .87. 

(2) Nous disons à dessein définitive : les canonistes orthodoxes sont en effet una- 
nimes à déclarer que la déposition n'est véritable que si elle a été infligée par une 
sentence définitive. 

(3) Vienne, i85o, t. V, p. 404-405. 

(4) L'exarchie est un monastèru indépendant gouverné par un archimandrite nullius 
ou simplement stavropégiaquc (exempt). Le titre d'exarchie est distinct de celui 
d'exarchat réel ou honoraire, qui ne convient qu'à une métropole très-importante. 
L'exarchie du Sinai' est un monastère aujourd'hui autocéphale, parce qu'il a été fondé 
par un Basileus de Byzance, de qui seul il dépendait et par qui seul son archiman- 
drite était nommé. 

(5) Archevêque honoraire bien entendu, puisque la dignité réelle d'archevêque est 
le privilège exclusif des chefs d'Eglises autocéphales, et que, au Sinai', le monastère 
seul est autocéphale, autocéphalie toutefois qui n'est que partielle, car la charte où 
règle typikon du monastère, rédigée à la suite d'une symphonie ou convention con- 
clue entre la synaxe (Conseil) du monastère et le nouvel exarque qu'elle a nommé, 
(jst remise à ce dernier, après la consécration épiscopale, par le patriarche de Jérusalem, 
qui en a préalablement vérifié la canonicité. (Voir l'article du P. Delpuch, des Pères 
Blancs, dans le Bessarione, igoS, p. i85 sq.) 

(6) Ville et région de Thor. 

(7) Epoque à laquelle le patriarcat de Constantinople fit accepter la situation actuelle 
d'après laquelle l'exarque du Sinai' dépend, comme nous venons de le dire, du 
patriarche de Jérusalem au seul point de vue de la consécration épiscopale et de la 
revision de la charte promulguée après l'élection de chaque nouvel archimandrite. 

(8) Le métochion est une ferme, une procure ou une simple dépendance (prieuré) 
d'un monastère principal. 



i6 ÉCHOS d'orient 



même de celui de Constantinople en vertu de l'hégémonie de celui-cï 
sur les Églises de Turquie. 

C'est, de fait, ce qui arriva en 1640. L'archevêque du Sinai, losaph, 
prétendait que lui et ses moines avaient le droit d'officier en Egypte 
sans autorisation préalable du patriarche d'Alexandrie. Il réussit à se 
faire protéger par le voïvode de Moldo-Valachie (i). Sur son refus et 
celui de ses moines de revenir à résipiscence, le patriarche d'Alexan- 
drie, Joannikios, leur infligea la peine de la xaf)aips<nç définitive, losaph 
ne se tint pas pour battu, et, grâce à la protection du voïvode en ques- 
tion, se fit absoudre de cette peine par le patriarche de Constantinople, 
Parthénios II (2). Joannikios détrompa sans doute la bonne foi du 
voïvode, et obtint du saint synode de Constantinople une sentence 
déclarant l'absolution donnée par le patriarche Parthénios anticano- 
nique. 11 n'était cependant pas sûr que la première xaBaloso-!.; subsistait 
d'une manière certaine. Car alors il lui aurait suffi de la confirmer. 
Tout au contraire, il crut nécessaire de fulminer contre les délinquants 
une seconde xaOa'lpsT!,; (1648). 

Dans le second cas, il est également question d'un archevêque du 
Sinaï et de ses moines déposés définitivement par le patriarche de 
Constantinople, Callinique 11, parce qu'ils se prétendaient indépendants 
du patriarche de Jérusalem. L'e.x-archevêque Ananias, étant parvenu à 
se faire absoudre, lui et ses moines, par le patriarche de Constantinople, 
Denys IV, le patriarche Callinique II revisa la sentence, mais ici encore^ 
au lieu d'une confirmation de la première xaôaipso-!.?, nous voyons infliger 
une nouvelle xaGaLpsTtç à l'archevêque et aux moines absous (1691). 

La troisième absolution de xaGaipss-'.ç définitive, celle de l'archevêque 
de Chypre, Nicéphore, est un cas très simple et très clair. Accusé d'avoir 
pris parti en faveur du patriarche Parthénios IV, déposé par son suc- 
cesseur sur l'avis du saint synode, il fut lui-même frappé de la peine 
de déposition définitive, mais comme il entreprit le voyage de Con- 
stantinople, et avec ingénuité et de la meilleure foi du monde s'efforça 
de faire absoudre son client, le patriarche et les synodiques furent si 
touchés de la simplicité et bonté du vieillard, que, tout en rejetant sa 
demande, ils le renvoyèrent absous de sa xaOaipeo-iç (3). 



(i) La Roumanie actuelle. 

(2) Le chiffre arabe placé à droite du nombre qui suit le nom du patriarche indique 
de quel patriarcat du même personnage il s'agit. Rappelons à ce propos à nos lecteurs 
qu'une même personne peut arriver à occuper le siège patriarcal jusqu'à cinq ou 
six fois. 

(3) Relativement à ce cas (comme relativement au premier, au second et au dernier), 
un canoniste ou théologien pourrait se demander si, en l'absence de péché formel, la 



l'absolution de la KAeAiPEïii: 117 

Vient en quatrième lieu le cas du trop fameux Ligaridès, le type 
achevé de ces hommes aux yeux de qui la fin justifie les moyens, et 
pour qui l'intérêt personnel ou national canonise à priori et toujours la 
conduite, quelle qu'elle soit, à l'égard des hommes et des choses (1). 

Ligaridès était âgé de douze ou treize ans quand son père obtint, par 
l'intermédiaire de l'évêque latin de Chio, Mt-"" Giastiniani, son entrée au 
collège grec de Saint-Athanase à Rome. Il fit, sous la direction des Pères 
de la Compagnie de Jésus et de maîtres éminents laïques ou ecclésias- 
tiques, dix-sept années d'études, dont sept d'études ecclésiastiques 
(philosophie, théologie, droit, etc.), précédées de dix ans d'études 
grammaticales, littéraires et linguistiques (2). 

De retour en Orient, il se rendit à Constantinople, et obtint du 
patriarche orthodoxe la permission de prêcher et de confesser dans les 
églises grecques. 

Peu de temps après, il passa en Valachie, et y fit la connaissance de 
Païsios, patriarche de Jérusalem, de qui il reçut la tonsure monacale, 
suivie bientôt de la chirotonie épiscopale et de la dignité de métropolite 
de Gaza (3). Selon l'usage grec, Ligaridès prit comme évêque le nom 
de son consécrateur, et s'appela désormais Païsios Ligaridès. 

En 1661, il se rendit à Moscou, dans le but d'amasser de grosses 
sommes d'argent par ses quêtes, grâce à la faveur du tsar Alexis 
Mikhaïlovitch, dont il avait réussi à gagner les bonnes grâces, et qu'il 
iiida puissamment dans sa lutte contre le patriarche Nicon (1772). 11 
commença sa première escroquerie par extorquer de l'argent au souve- 
rain, soi-disant en faveur de sa métropole de Gaza, bien que le patriarche 



peine ecclésiastique de la Kaôaipsai; est valable au for interne et si, dans l'hypothèse 
ncj^ative, les théologiens et canonistes orthodoxes opposés à l'indélébilité du caractère 
sacerdotal admettent l'effacement de ce caracière. La théologie et le droit ecclésias- 
tique des Byzantins ne nous paraissent pas se préoccuper de cette difliculté. A leurs 
yeux, et selon l'une et l'autre opinion, tout clerc majeur frappé de KaSaipcTt; défini- 
tive est bel et bien privé ou de l'usage du sacerdoce, ou même du caractère sacer- 
dotal. Les textes consultés par nous font abstraction de la justice ou de l'injustice de 
la peine et, dans l'une ou l'autre conjoncture, attribuent à l'Eglise le droit de réhabi- 
liter le clerc en lui rendant l'usage du sacerdoce sans réordination. 

Remarquons que la tentative de Nicéphore pour faire absoudre de sa déposition 
définitive l'ex-patriarche de Constantinople peut être considérée comme une autre 
preuve qu'à son époque il était admis à Constantinople et à Chypre qu'un clerc majeur, 
■déposé définitivement, pouvait être relevé de cette peine. 

(i) E. Legrand, dans sa Bibliographie hellénique au xvii* siècle (t. IV, p. 8-6i), 
■écrit sa bibliographie complète, dont une très grande partie est empruntée à l'ouvrage 
de M. Capterev, intitulé : Caractère des relations de la Russie avec l'Orient ortho- 
doxe aux XVI' et xvii" siècles. Moscou, i885, p. 181-206. 

(2) Crut-on nécessaire d'exiger de lui une profession de foi catholique au début ou 
à la fin de ses études, nous ne savons. 

(3) Ligaridès dut, en cette qualité, émettre une profession de foi orthodoxe, mais 
«1 ne voyait en cela, disait-il, rien d'opposé à la doctrine catholique. 



I I 8 ECHOS D ORIENT 



Païsios l'en eût déjà privé à cette date (fin 1662), en lui infligeant 
même la déposition définitive de l'épiscopat. Ses autres requêtes indis- 
crètes, qui étaient parfois de pures filouteries, ne se comptent pas, et 
cependant elles eurent lieu en l'espace de quelques années à peine 
(de 1662 à 1668). 11 alla même jusqu'à rédiger de fausses lettres du 
patriarche de Jérusalem, Nectaire, successeur de Païsios, et d'autres per- 
sonnages importants, en vue de se justifier devant l'empereur et de 
se faire passer pour véritable métropolite de Gaza. Malheureusement 
pour lui, le patriarche, dont il invoquait le témoignage, écrivit au tsar 
pour accuser lex-métropolite d'être un menteur, un latinophrone (i),. 
un faux métropolite. 

Le rusé Chiote se tira de ce mauvais pas. Il fit même intervenir le 
prince en sa faveur auprès du patriarche Dosithée, successeur de Nec- 
taire, pour en obtenir l'absolution de sa xaOa-lpsTiç (2). Dosithée main- 
tint l'accusation de son prédécesseur, mais, par égard pour l'empereur, 
il consentit à l'absoudre (3) et à lui rendre sa dignité de métropolite de 
Gaza par une lettre patente, qui parvint à Moscou le 24 janvier 1670. 
En même temps toutefois, comme Ligaridès avait été méprisant à son 
égard dans son apologie adressée à Alexis, il lui écrivit une lettre par- 
ticulière dans laquelle, après l'avoir traité d'impudent et de coquin, il 
lui conseillait de devenir raisonnable à l'avenir. 

La leçon ne servit guère au prélat. Deux mois s'étaient à peine écoulés 
après l'absolution de sa xaOa'lpeg-!,?, que le métropolite de Gaza était de 
nouveau déposé de l'épiscopat par Dosithée (1671) (4). S'il faut l'en 
croire, il aurait obtenu l'absolution de cette seconde xaOa-lpsT^ grâce à 
la promesse d'un cadeau considérable du tsar. 

Quoi qu'il en soit, il obtint la permission de retourner en Orient. 
Mais, arrivé à Moscou, il n'osa poursuivre son voyage, et perdit la con- 
fiance de son bienfaiteur, qui mourut peu après. Le fils de Mikhaïlo- 
vitch, Théodore, laissa partir Ligaridès, mais sans lui donner de 



(i) Partisan des Latins. 

(2) Au dire de l'ami de Ligaridès. le métropolite d'Andrinople dont nous ignorons 
le nom, l'absolution aurait été en partie obtenue par son intermédiaire. (Delikanès, 
op. cit., t. III, p. 187.) 

(3) Le pouvoir d'absoudre de la Kaftaipeirtî ne faisait aucun doute pour Dosithée, 
qui admettait l'indélébilité du caractère sacerdotal. {Confession de foi, opoç 16, canon IX.) 

(4) Legrand donne (op. cit., p. SH-Sg) la reproduction de la formule de la seconde 
déposition de Ligaridès d'après une copie faite sur le registre du patriarcat de Jéru- 
salem par M. Papadopoulos Kérameus. Le préambule contient l'indication des méfaits 
du coupable {latinisme, fourberies, fabrication de fausses lettres patriarcales). Dans 
le prononcé de la sentence rédigée, dit Dosithée, après invocation du Saint-Esprit et 
consultation de son synode, le patriarche déclare Ligaridès déchu de l'épiscopat, des- 
titué de la dignité de métropolite, et même excommunié (avril 1671). 



l'absolution dk la KABAIPEïIS 119 

présent pour personne. Arrivé à Kiev, il y mourut le 14 août 1678. 

Enfin, nous trouvons dans la seconde moitié du xiv siècle un cas 
d'absolution de la KaGaipsTi; définitive, prononcée par le patriarche de 
Constantinople, Calliste 1, vers 1360, contre le métropolite de Saida, 
accusé de connivence avec Barlaam et Akindynos (1). Ce prélat fut 
absous à la suite d'un rapport présenté en sa faveur par le hiéromoine 
Joseph. Le patriarche de Constantinople fit part de cette absolution à 
son collègue d'Antioche, de qui la métropole de Tyr et Saida (Sidon) 
dépendait, et qui n'y fit pas d'opposition. 

La conclusion que nous croyons pouvoir tirer du simple exposé de 
l'état d'esprit de la plupart des Églises orthodoxes aux xx«et xix« siècles, 
des plus importantes de ces Églises au xvm« siècle, et probablement de 
celui de l'Église de Constantinople dès le xiv« siècle, est que l'on aurait 
tort de s'autoriser du courant créé par des théologiens et des canonistes 
orthodoxes, et même de décisions, du reste souvent contradictoires, de 
l'une ou l'autre Église orthodoxe, pour dire sans hésiter que la doctrine 
des auteurs ou Églises en question est la doctrine ofilcielle de l'Église 
byzantine séparée, générale ou particulière. Nous ne savons même s'il 
est permis d'affirmer que cette opinion est la plus répandue parmi les. 
écrivains ecclésiastiques de l'Orient grec, considéré dans son ensemble. 

A. Catoire. 



(iV MiKLOSir.H et Miller, op. cit., t. I", p. 404-405. 



LES PÈLERINAGES D'AUTREFOIS 

EN TERRE SAINTE 



De nos jours, le voyageur parisien qui veut aller en Terre Sainte 
quitte la capitale par le rapide de 9 heures du soir, s'embarque le len- 
demain vers midi sur un confortable paquebot, se trouve quatre jours 
pljLis tard à Alexandrie, et peut, après avoir visité Basse, Moyenne et 
Haute-Egypte en une semaine, arriver aisément à Jérusalem le quin- 
zième jour de son voyage. Dans l'espace d'un mois et demi, il aura pu 
contourner tout le bassin oriental de la Méditerranée, et, s'il a eu recours 
à une organisation comme celle des Pèlerinages de Pénitence, il aura 
regagné son boulevard sans se douter le moins du monde qu'un 
voyage en Orient puisse engendrer quelque souci. 

Les choses n'allaient pas si vite ni si bien, certes, il y a trois ou 
quatre siècles. Alors le pèlerinage aux Lieux Saints était regardé comme 
une entreprise des plus hasardeuses. « Il y a trois actes, — disait le 
comte de Wurtemberg, ancien pèlerin, au futur pèlerin Fabri, — qu'on 
ne saurait conseiller ou déconseiller : prendre femme, déclarer la 
guerre, aller à Jérusalem. Ces actes sont bons, mais ils peuvent mal 
finir. » (2) 

Aussi ne manquait-on pas de faire son testament avant de partir (3). 
On « purgeait sa conscience par le sirop de contrition et confession », 
comme dit Zuallart, et l'on considérait l'utilité d'un cercueil comme 
fort probable : « Pèlerin du Saint-Sépulcre, dit un vieil itinéraire, sur- 
tout munis-toi d'un bon coffre en bon bois de sapin, à peu près de 
ta longueur, avec forte serrure; il te servira de siège durant le jour, 
de couche pour la nuit, de réserve pour tes provisions et de cercueil 
pour te jeter à la mer si, ce qui est probable, tu viens à décéder en 
chemin. » (4) 

On se munissait, en outre, de la licence du Saint-Siège, requise, dit 



(i) Conférence donnée à l'Ecole biblique de Saint-Etienne, à Jérusalem, le 
21 janvier 1914. 

(2) Voici les dates des divers pèlerins que nou> aurons à citer : Fabri (1480-1483); 
Affagart (2' voyage en i533/; Zuallart (i586); Boucher (1609); Du Rozel (1644); 
Doubdan (i65i); Surius (1666); Nau (peu avant 1678). 

(3) Voir une très intéressante et très érudiie conférence de JVl. le comte Couret sur 
les anciens pèlerinages, dans les Echos de Noire-Dame de France, Paris, Bonne 
Press?, t. II, 1893, p. 46. Nous lui avons emprunté un grand nombre de détails. 

(4) Couret, loc. cit., p. 5o. 



LES PELERINAGES D AUTREFOIS EN TERRE SAINTE 12 1 

le P. Surius, sous peine d'excommunication; on faisait des provisions 
(fruits secs, vins muscats, épices, salaisons, etc.), et surtout on rem- 
plissait sa bourse du mieux que l'on pouvait, car, assure le P. Boucher, 
« il ne faut pas aller aux nopces sans couteau, ny en Hiérusalem sans 
argent ». Selon Affagart, il fallait prendre trois bourses : celles de 
patience, de foi et de finance. 

Les dépenses étaient considérables. Pour un pèlerinage à itinéraire 
très réduit, elles atteignaient, dit le P. Boucher, la somme de cent 
écus, soit I 100 francs environ, ce qui équivalait, pour le moins, étant 
donnée la plus grande rareté de l'argent à cette époque, à 3 000 francs 
d'aujourd'hui. Lorqu'on faisait un voyage plus complet, surtout quand 
on visitait l'Egypte et le Sinai, on dépensait facilement le double (i). 

Mais qu'étaient-ce que toutes ces difficultés, dont nous verrons le 
détail en suivant les pèlerins sur terre et sur mer, pour des hommes de 
foi disposés à « habandonner leurs corps, leurs biens et leurs vies 
pour visiter tous les saincts lieulx par lesquelz notre saincte foy a été 
fondée »? (2) Rien ne devait les rebuter. « Je ne me suis pas fatigué 
en te suivant. Seigneur, et je n'ai point cherché des joies humaines », 
pouvait dire un pèlerin russe à son retour (3). Pour hésiter, ces croyants 
brûlaient trop du désir d'aller recueillir aux Lieux Saints les grâces de 
Dieu, « douces cordelles d'amour par lesquelles il nous tire à son 
amour » (4). 

Accompagnons-les, si vous le voulez bien, depuis leur départ 
jusqu'à leur retour. 

Une division s'impose d'elle-même, celle que le Récollet Surius 
adopte dans sa relation de voyage : 

Le pèlerin -voyageant. 

Le pèlerin séjournant. 

Le pèlerin retournant. . 

I. — Le pèlerin voyageant. 

1° EN UCUTE VERS LA MER 

Il y avait à Paris une Archiconfrérie royale du Saint-Sépulcre établie 
dans l'église des Cordeliers, devenue aujourd'hui École de médecine. 



(1) C'est ce que dit Adagart. Surius, qui s'est contenté du Liban et de la Palestine, 
parle de i5o écus. 

(2) Affagart. 

(3) Barsanuphe, en 1456. Voir, dans la revue Jérusalem, Pari», Bonne Presse, t. I", 
1904-1905, p. 246-248. 

(j) Surius. 



122 ECHOS D ORIENT 



Cette église avait une chapelle dite de Jérusalem, ornée de peintures 
à fresque et de sculptures représentant les principales scènes de la Pas- 
sion. Muni d'un certificat de son curé ou de son évêque et d'un sauf- 
conduit du roi, le pèlerin se dirigeait souvent vers la « grand'ville » et 
vers cette chapelle, où les religieux chantaient pour lui la messe de 
Hiérusalem. Après la cérémonie, les quatre maîtres de l'Archiconfrérie 
introduisaient le pèlerin au couvent et lui faisaient les adieux en lui 
adressant des avis utiles : 

C'était, lui disaient-ils, un grand et périlleux voyage! qu'il eût à 

se vêtir le plus modestement et humblement possible; il ne fallait pas 
faire le grand seigneur en Orient; c'était le plus sûr moyen d'éviter les 

coups Qu'il prît garde, durant tout l'itinéraire: du Turc pour son 

ombrage, du Grec pour sa malice, de l'Arabe pour son avarice, du Juif 
pour sa trahison, de l'Espagnol pour son ambition, et de l'Italien pour 

sa finesse Qu'il ne parlât en tout lieu que bien à propos et se tînt 

toujours en bon estât, attendu que le diable fait chopper à un fétu le 

pèlerin de TerreSainte Qu'il évitâtde se disputeravec les musulmans 

sur Mahomet, sous peine de subir le sort de cette héroïque Tertiaire 
franciscaine, Marie l'Espagnole, qui, à la suite d'une controverse de ce 
genre, fut brûlée vive, comme Jeanne d'Arc, sur le parvis du Saint- 
Sépulcre Surtout qu'il n'appréhendât point la mort, allant en Hiéru- 

salem où il est asseuré de trouver la vie! (i) 

Le pèlerin sortait de chez les Cordeliers, portant sur la poitrine les 
quatre croix rouges de Terre Sainte, et pourvu d'une attestation de 
l'Archiconfrérie, dont deux membres l'accompagnaient jusqu'à la porte 
Saint-Marcel. Là il prenait le coche pour Lyon, où il arrivait au bout 
de douze jours, après avoir traversé les bonnes villes de Corbeil, Mon- 
targis, Briare, Nevers et Roanne. Quelquefois on passait par Dijon et 
Chalon-sur-Saône, d'où l'on pouvait atteindre Lyon en trois jours de 
bateau (2). 

A Lyon, les voyageurs descendaient à l'auberge du Chapeau Rouge,^ 
près de la primatiale de Saint-Jean. 

Deux itinéraires s'offraient alors : celui de Marseille, celui de Venise. 

Faisaient route vers Marseille les pèlerins de condition humble ou 
moyenne, peu cousus d'or, car les bateaux y étaient beaucoup plus 
petits qu'à Venise (3), et par suite coûtaient moins cher (4). Pour 



(1) COURET, loC. cit., p. 48. 

(2) SURIUS. 

(3) ZUALLART. 

(4) De 12 à 14 écus, soit de i3o à i5o francs. 



LES PELERINAGES D AUTREFOIS EN TERRE SAINTE 12? 

atteindre la ville des Phocéens, on recourait au coche jusqu'à Avignon, 
ou bien on se confiait au courant impétueux du Rhône, ou bien encore 

on prenait la débonnaire et économique Poste-aux-Anes , pourvu 

qu'on ne fût pas de corpulence extrême. Dans ce dernier cas, on se 
voyait refuser impitoyablement par le patron la pacifique monture, 
ainsi qu'il arriva, dit une vieille relation, à un gros Jacobin trop pansu 
dont le poids eût écrasé le pauvre roussin d'Arcadie (i). 

Avignon visitée, on gagnait à cheval, par Cavaillon et Aix-en-Provence, 
la demi-orientale Marseille, d'où quelque frêle esquif comme Sainte- 
Marguerite ou la Notre-Dame de Bon Voyage vous emportait, en passant 
à l'ouest de la Corse et de la Sardaigne, et en s'arrêtant à Malte, vers 
le lointain Levant. 

Les pèlerins « mieux argentés » passaient la frontière au Pont-de- 
Beauvoisin, traversaient les Etats de « Monsieur de Savoie », franchis- 
saient le mont Cenis, descendaient à Turin, et de là se dirigeaient en 
barque vers Venise par le fleuve du Pô et le canal de Ferrare. Quelques- 
uns allaient à cheval par Milan, Pavie, Mantoue, Vérone et Padoue. Le 
bon Zuallart, venu des Pays-Bas, fit un détour à Rome, où il resta trois 
ou quatre mois « pour apprendre un petit à craionner ». 11 mit son art 
à contribution, comme nous dirons tout à l'heure. 

Venise, 1' « ornement de toute l'Italie », fait l'admiration des pèle- 
rins, qui en décrivent avec enthousiasme le site et les monuments. 

Seuls les Français avaient le droit d'y paraître en public, l'épée au 
côté. Us logeaient ordinairement à l'hôtellerie de l'Homme Sauvage,. 
sur la place Saint-Marc, ou bien à celle de la Lune ou du Griphon,. 
tandis que les Allemands descendaient à l'auberge de Saint-Georges, 
surnommée la Flûte, et gardée, nous assure Fabri, par un chien dont 
les dents respectaient seulement les Teutons. 

On construisait,' à la fin du xv^ siècle, une vaste hôtellerie pour les 
pèlerins (2). 

Dans la ville des lagunes, il fallait souvent attendre un mois les rares 
départs des bateaux. Le P. Boucher y resta volontairement une année 
presque entière, séduit sans doute par « cette merveilleuse, pompeuse, 
magnifique et opulente cité », qui possédait Saint-Marc tout ruisselant 
de mosaïques, le palais des doges, avec ses quatre cent colonnes, et un 
grandiose arsenal pourvu d'une centaine de galères toutes prêtes à 
foncer sur l'ennemi. 



(1) CouRET, loc. cit., p. 5l 

(2) Fabri. 



124 ECHOS D ORIENT 



Pour se distraire, on prenait part aux réjouissances publiques, par 
exemple à celle des Epousailles de la mer, qui se célébrait le jour de 
l'Ascension. 

Un vaisseau superbe, pavoisé aux mille couleurs, est préparé. Dans le 
plus grand apparat, les autorités civiles et religieuses se rendent à bord. 
Les cloches de la ville sonnent à la volée, les trompettes retentissent, les 
bombardes tonnent. Le patriarche, le doge et le Sénat prennent place 
sur Bucentaure (c'est le nom du bateau). Aussitôt trois cents rames 
frappent l'eau en cadence, et Je navire s'éloigne lentement, escorté de 
5 000 barques. La passe du port franchie, on pousse au large. Le patriarche 
bénit solennellement la mer; puis le doge tire de son doigt l'anneau d'or 
et le jette à l'eau. Une foule de plongeurs se précipitent à si recherche; 
l'heureux possesseur de la bague sera, l'annéa durant, libre et exempt de 
toutes charges ( i). 

Les patrons des bateaux se disputaient les voyageurs à l'aide de rabat- 
teurs, d'obséquiosités personnelles et de copieuses collations arrosées 
de vin de Crète et parfumées de confitures d'Alexandrie (2). On écoute 
Pietro dire du mal à'Agosiino, et réciproquement, puis on se décide 
pour le bateau le moins dépourvu de confort. Alors on rédige un con- 
trat en règle. Celui du Dominicain Fabri et de ses onze compagnons 
ne comprend pas moins de vingt articles, qui furent ratifiés à la chan- 
cellerie ducale. Les conditions principales sont, en général, le départ 
à bref délai, l'embauchage de marins habiles capables de résister à 
tous les vents, un sérieux armement contre les pirates, le droit à deux 
repas par jour, sans oublier le petit verre accoutumé avant le repas du 
matin. Fabri et ses compagnons se prémunissent contre l'immersion 
(on devra atterrir pour ensevelir les défunts), et stipulent que le patron 

évitera, autant que possible, le royaume de Chypre, car les anciens 

leur ont appris que l'air de cette île est meurtrier pour les Allemands. 

2° LA TRAVERSÉE 

L'embarquement n'est pas toujours facile. 11 faut quelquefois, comme 
il arriva au P. Boucher, passer toute la nuit sur une barque pour aller 
chercher en pleine mer le navire en partance. Le vaisseau où aborda 
enfin le P. Boucher avait quatre mâts munis de voiles, comme la plu- 
part des caravelles des xv« et xvi^ siècles. 

Tant que la brise soufflait modérée, les caravelles gardaient leurs grandes 



(i) Echos de Notre-Dame de France, t. XI, 1994, p. 5-'. D'après Fabbi 
(2) Fabri. 



LES PÈLERINAGES D AUTREFOIS EN TERRE SAINTE I2S 

voiles triangulaires enverguées sur de longues et fragiles antennes. Pour 
les gros temps, elles tenaient en réserve un appareil plus sûr, ce jeu de 
voiles carrées avec lequel un bâtiment de Colomb, la Pinla, quittera les 
Canaries (i). 

Par temps calme, les voiles ne suffisant plus, on recourait à la force 
des rameurs, dont le métier était des plus monotones et des plus 
rudes. Les malheureux galériens accomplissaient leur pénible labeur 
souvent sans voir le résultat obtenu, assis sur les bancs de leur petit 
compartiment, où ils se tenaient deux par deux, ou trois par trois, ce 
qui élisait donner aux bateaux, suivant les cas, le nom de birème ou 
celui de trirème (2). Le P. Fabri avait accompli son premier voyage 
aux Lieux Saints sur une birème. La seconde fois, il prit une trirème, 
bateau de dimensions encore moyennes, comme celles de tous les 
bateaux allant de Venise en Syrie, comprenant soixante compartiments 
de trois rameurs, et mesurant en longueur trente-trois fois l'espace 
que peut embrasser un homme les bras étendus, c'est-à-dire environ 
s 5 mètres, sur une largeur de 1 1 à 12 mètres. Il nous avertit que les 
« galères vénitiennes sont absolument pareilles, aussi pareilles que des 
nids d'hirondelle ». En décrire une, c'est les décrire toutes. Or, voici 
comme il nous présente la sienne : 

Elle avait une proue qui s'avançait en pointe vers la mer et était armée 
d'un solide éperon représentant la tête d'un dragon ayant la gueule 

ouverte En dessous se trouvait un réduit où l'on mettait les cordages 

et où dormait le chef de proue avec les mariniers spéciaux qui faisaient 
là leur service. Là également, l'équipage de la proue donnait l'hospita- 
lité aux pauvres et aux miséreux La poupe n'était pas pointue et 

n'avait pas d'éperon, mais elle était plus large et s'incurvait jusqu'à la 

surface des eaux. Elle avait une construction élevée, appelée le château 

Ce château comprenait trois étages. A l'étage supérieur se trouvait le 
pilote avec la boussole L'étage intermédiaire comprenait les apparte- 
ments du capitaine, de ses officiers et de ses commensaux. Pendant la 
nuit, les dames de qualité habitaient l'étage inférieur, où l'on gardait 
l'argent, et où le jour ne pénétrait que par des ouvertures pratiquées 
dans le plafond En dehors des cabines de la poupe, après deux com- 
partiments de rameurs, on voyait, à tribord, une cuisine ouverte à tous 

les vents près d'une étable où le bétail attendait le boucher De 

chaque côté du bateau pendait une bombarde attachée au bastingage par 
une chaîne Au milieu du navire, près du grand mât, il y avait un 



il) JuRiEN DE LA GRWikftE, Us Mavins du XV' et du xvi' siècles, t. I", p. 39. 
(2} Fahri. 



126 KCHOS d'orient 



pont surélevé qui servait de promenoir aux passagers En cet endroit 

se trouvait l'escalier de sept degrés menant à la carène où étaient logés 
les pèlerins, et où le jour ne descendait que par quatre ouvertures ména- 
gées dans le haut Là, les pèlerins dôrrr^aient côte à côte, de chaque 

côté du bateau, la tête contre la paroi du navire et les pieds vers le milieu. 
Dans le passage laissé libre étaient placées les malles et les caisses où les 
pèlerins avaient leurs effets, et que venaient toucher les pieds des 
dormeurs. 

Dans la cale remplie de sable, les pèlerins, en soulevant une planche, 
pouvaient enfouir les cruches de vin, les œufs et les autres boissons 

ou comestibles ayant besoin de fraîcheur De cette carène s'exhalait 

une odeur insupportable (i). 

Toute cette longue description de Fabri, que j'ai cherché à abréger, 
ne nous donne pas l'idée d'un grand luxe. C'est du confortable à 

l'usage des gens pas ditficiles! Qu'est-ce que cela devait être sur 

les bateaux de Marseille! En ce dernier port, le chanoine Doubdan a 
pris, au xviie siècle, un bateau dont la « charge n'était que de douze à 
treize cents quintaux ». 11 ne portait que treize personnes, y compris 
l'équipage. « La chambre estoit si petite et si basse, rapporte Doubdan, 
que nous ne pouvions y tenir que quatre ou cinq au plus, et presque 
toujours couchez sur les coffres et sur les caisses. » 

Le pèlerin est monté sur le navire. Quand les installations sont ter- 
minées, le patron rassemble tout son personnel, « lui faict une petite et 
jolie remonstrance sur Testât périlleux du navigage, les exhorte à aimer 
et à craindre Dieu et à fuir toute action inique et meschante, leur défen- 
dant trois choses entre toutes autres : de blasphémer, de prononcer 
paroles déshonnêtes, sales et vilaines, et de desrober ». Le P. Boucher, 
à qui je viens d'emprunter ce passage, continue en disant que le patron 
« jetta dans la mer la fuste et le baston punisseur qu'il tenait dans sa 
main, duquel on se sert sur la mer pour chastier les meschans, leur 

disant qu'il espérait n'avoir besoin d'aucun instrument de justice ». 

En cas de besoin, on aurait sans doute trouvé une autre /«s/^ et un 
autre baston punissetir. 

Enfin, on rnet à la voile et le bateau s'ébranle, tandis que les trom- 
pettes de l'équipage sonnent une joyeuse fanfare, que la bannière de 
Terre Sainte flotte au sommet du grand mât, et que les passagers 
chantent en chœur le l^eni Sancte Spiritus, auquel ils ajoutent ce chant 
du départ : « Nous voguons au nom de Dieu, dont nous implorons le 



(i) Fabri. 



LHS PÈLERINAGES D AUTREFOIS EN TERRE SAINTE I27 

secours. Que sa puissance nous vienne en aide, et que le Saint-Sépulcre 
nous protège! Kvrie eleison! » (i) 

Voilà donc nos voyageurs sur l'eau, pour de longs mois peut-être. 
En raison de l'absence de brise, des tempêtes ou des vents contraires, 
on en mettait quelquefois six et plus pour aller de Marseille à Jaffa! 

Les pèlerins, heureux de voguer vers la Terre Sainte, ne sont pour- 
tant pas sans anxiété, car ils savent que la mer otfre de nombreux 
ennuis et de graves dangers. 

Elle cause la frayeur, dit le Dominicain Fabri, alourdit douloureuse- 
ment la tête, provoque la nausée, enlève tout appéiit, altère le corps 

humain , produit beaucoup d'impressions étranges, met la vie en 

péril, et souvent même donne la mort. Terrible danger que celui-ci, 
redouté par les personnes sages, et dont les insensés seuls font peu de 
cas. A preuve, le grand Aristippe qui, ayant mal au cœur, se sentant l'es- 
tomac bouleversé par la tempête et la tête prise de vertige, éprouva une 
peur angoissante de la mort. La houle passée, l'entrain revenu, certain 
bavard dit au philosophe : « D'où vient que nous autres, gens sans cul- 
ture, nous demeurons intrépides, tandis que vous, philosophes, vous 
êtes dans l'effroi? » Aristippe répondit: « C'est que nous n'avons pas une 
àme semblable à la vôtre. Il ne valait pas la peine de te mettre en souci 
pour une âme de vaurien comme la tienne; quant à moi, je portais une 
grande responsabilité: j'avais à redouter la mort d'un philosophe! C'est 
que les riches ont plus peur des voleurs que les pauvres ! Je porte une 
àme pleine de vertus (21; aussi je crains à bon droit l'océan comme un 
voleur perfide, un brigand terrible, un cruel ravisseur »Ils sont innom- 
brables, continue Fabri, les dangers spéciaux provenant des dispositions 
de chacun, de la mauvaise société, du manque d'aliments et de boisson, 
des pilotes malintentionnés, etc., et d'autres choses du même genre dont 
rénumération complète est impossible. 

Par calme plat, les inconvénients de la navigation ne semblent pas 
moindres que pendant la tempête. 

Alors tout se gâte sur le bateau, tout pourrit, tout moisit. L'eau devient 
fétide, le vin tourne, les viandes desséchées à la fumée se remplissent 
elles-mêmes de petits vers. 11 se produit, en pareille circonstance, une 

multiplication à l'infini de moucherons et d'insectes variés Tous les 

passagers sont alors en proie à la tristesse, à la colère, à l'envie et autres 
dispositions fâcheuses (3 1. 



(i) Fabri. 

{2} Saut", évidemment, celle de l'hurailité. 

(3) Fabri. 



128 ÉCHOS d'orient 



Tandis que le port s'estompait dans le lointain, les passagers, com- 
prenant, dit le P. Boucher, « des gentilshommes, des soldats, des mar- 
chands, des artisans, des fainéants de l'un et de l'autre sexe, des Juifs, 
des Turcs et des Grecs» (i), se groupaient d'eux-mêmes par catégories. 
Les plus riches s'inscrivaient à la table du patron, qui exigeait comme 
rétribution plus de six écus par mois, soit plus de 65 francs, en dehors 
du droit de passage. A cette table on pouvait compter sur une nourri- 
ture assez abondante et relativement soignée. Les autres, moins for- 
tunés, s'abonnaient, moyennant quatre écus (environ 45 francs), à la 
table très médiocre de l'écrivain, c'est-à-dire du commissaire, que l'on 
appelait aussi Scalque ou Dépensier. Enfin les pauvres faisaient eux- 
mêmes leur cuisine sur le pont, comme aujourd'hui les passagers de 
quatrième classe. 

La moyenne des menus devait être très ordinaire, si l'on en croit ce 
témoignage du chanoine Doubdan : 

Il ne fit que brouillasser, et le vent estoit importun...,, ce qui fut 
cause qu'on ne fit point cuire les chiches et la merluche à disncr, comme 
de coutume, et qu'il fallut se contenter d'un anchois. 

Le bon chanoine mangeait pourtant à la table du patron, mais il voya- 
geait, il est vrai, sur un des bateaux les plus petits de Marseille. Il con- 
tinue ainsi : 

Il n'y avait assez de viandes que pour faire le banquet des Sept Sages 
de la Grèce, où on estoit beaucoup plus long-temps à deviser qu'à manger. 

Et encore ces viandes étaient-elles « mal accoustrées », au témoi- 
gnage du bon Zuallart. 

Pour suppléer à cette insuffisance, nombre de passagers, nous l'avons 
dit, avaient eu soin de se fournir de provisions : biscuits, pains d'épices, 
jambons, langues de bœuf salées, saucissons, fromage Parmesan, 
raisins secs, vin, etc., sans oublier quelques remèdes, entre autres « les 
pilules laxatives et retraintives, veu que la mer cause aux pèlerins 
diverses altérations du corps » (2). 

Contre le mal de mer, dont on avait tout le temps de savourer les 
douceurs variées, le pèlerin Affagart conseille d'emporter « ung petit 



(1) « Il y avait toutes sortes d'animaux comme dans l'arche de Noé, c'est-à-dire des 
hommes ex omni génère musicorum, de tous genres de musiciens, comme dans 
l'assemblée de Nabuchodonosor. » (P. Boucher.) 

(2) SuRius. De même, on s'était muni d'an matelas, car « dans le bateaii, il n'y a 
autre chose que le plancher •», dit le P. Surius. A la rigueur, les matelots pouvaient 
vous prêter une peau de mouton pour servir d'oreiller. 



LES PÈLERINAGES D AUTREFOIS EN TERRE SAINTE 1 29 

flacon de sirop violât de conserves de roses, pour remettre l'estomac 
à sa nature ». 

Il paraît que sur les bateaux marseillais le patron avait un remède 
souverain. 

Lorsqu'il voyait, dit M. Couret, ses convives par trop exténués et le 
cœur trop affadi par la mer et la médiocrité de ses mets, il S2 décidait 

à frapper un grand coup Il se faisait apporter un mortier en marbre 

qui n'avait jamais servi et un pilon de bois d'olivier tout neuf. Il plaçait 
dans le mortier, sous le regard scandalisé des pèlerins, bon nombre de 

gousses dail de Provence, soigneusement dépouillées de leur pellicule 

Il les arrosait goutte à goutte d'un peu de cette huile d'olive odorante, 

épaisse, translucide, presque figée, d'un jaune tirant sur le vert Il 

frappait, battait, pilait ce mélange, écrasait l'ail savoureux dans l'huile 
blonde; il ajoutait un peu de sel, faisait un vacarme de démon dans son 
mortier, jusqu'à ce qu'enfin ces condiments se transformassent en pâte, 
la pâle en gelée, et la gelée en une espèce de mousse légère, aérienne, 
presque voltigeante, d'un beau jaune pâle d'or vierge ou d'aurore effarou- 
chée. Puis il conviait s:s passagers àdiner Au milieu du repas, sur 

un plat de vieille faïence d'Aptaux trois couleurs blanche, jaune et noire» 
il servait ce mets national, essentiellement provençal et fils du soleil, 
antique héritage de la Grèce, et qu'on nomme l'aïoli, mets tellement 
aromatique et digestif, qu'il remettait en place les estomacs les plus 
démolis (i). 

L'aïoli! Un grave journal de Paris, le Temps, du 15 février 1891» 
signalait que les anciens Grecs en servaient à leurs guerriers avant la 
bataille pour leur donner du cœur! L'article était signé : Anatole France. 

Paulo majora canamus! On ne parcourait pas quinze nœuds à l'heure, 
aux siècles passés. Le P. Boucher dit que son navire, par un temps de 
bonasse ou calme plat, a fait de cinq à six lieues en quinze jours! Le 
patron, du reste, n'était pas pressé. Il s'arrêtait à tous les ports du 
littoral pour renouveler ses provisions. C'est ainsi que les bateaux 
vénitiens faisaient escale à Parenzo, Pola, Zara, Raguse, au célèbre 
mont Gargano, puis à chacune des îles qu'on rencontrait jusqu'à 
Chypre. Les passagers avaient ainsi l'occasion de visiter nombre de 
villes et d'en admirer les monuments. 

En route, ils n'avaient guère comme distraction, en dehors des 
admirables soulèvements de la mer (à l'eflfet souvent désastreux), que 
le spectacle des manœuvres compliquées des matelots. Ils les décrivent 
longuement dans leurs relations, et en louent le bel ensemble. Fabri 



[) Couret, loc. cit., p. 52. 
Échos d'Orient, t. XV/I. 



130 ECHOS D ORIENT 



observe qu'on obtient sur mer une belle discipline au moyen de deux 
instruments : le sifflet et le bâton. 

Le service religieux avait lieu trois fois le jour. Au lever du soleil, 
•c'était VÂve Maria, récité par l'équipage devant un tableau de la Vierge, 
çt suivi de prières silencieuses au gré de chacun. Puis, vers 8 heures, 
•on disait la messe blanche, encore appelée autrefois messe brûlée et messe 
sèche. 

On orne d'une belle étoffe, raconte Fabri, la caisse qui se trouve sur le 
pont, près du grand mât. On met par-dessus deux chandeliers allumés 
avec, entre les deux, un tableau représentant Jésus-Christ sur la croix; 
on place de même le missel, tout comme si on devait célébrer la messe. 
Tous les pèlerins montent et entourent le mât. Alors un prêtre revêtu de 
J'étole s'approche, dit le Confiteor, prononce toutes les prières et accom- 
plit tous les rites habituels de la messe, à l'exception du Canon, qu'il 
passe, parce qu'il ne célèbre pas. 

Enfin la troisième prière publique a lieu au coucher du soleil. On 
récite alors le Salve Regina et V Angélus, après quoi le commissaire dit 
pendant un quart d'heure des litanies spéciales de sa composition. Puis 
on demande à chacun, nous assure toujours Fabri, de réciter un Pater 
et un Ave pour les parents de saint Julien, un saint malheureux qui 
aurait, sans le savoir, tué son père et sa mère! 

Deux périls, dont l'un est aujourd'hui bien atténué et l'autre tout à 
fait inconnu, jetaient une note de tristesse sur la traversée : la tempête 
•et les corsaires. 

La tempête! 11 faut lire les récits des vieux pèlerins pour en saisir 
tous les dangers, en ce temps où aucune force ne pouvait lui être 
opposée. 

Les vagues, dit Fabri, s'élançaient, tombaient sur le navire, le cou- 
vraient entièrement et en battaient les parois avec une telle violence, 
qu'on aurait dit d'énormes pierres précipitées du haut d'une montagne 

contre un mur de planches Le bruit que fait la mer en se précipitant 

contre le bateau ressemble à celui d'une meute de chiens. Il soufflait un 
vent terrible, soulevant le bateau et le plongeant dans l'abîme, l'inclinant 
de côté et d'autre, et le secouant si énergiquement, que personne ne pou- 
vait demeurer couché dans le dortoir, encore moins se tenir assis, encore 

moins rester debout Jamais je n'ai eu aussi peur qu'en entendant les 

craquements du navire Les pèlerins et autres passagers inutiles à la 

manœuvre priaient Dieu et invoquaient les saints. Plusieurs se confes. 
saient, se croyant arrivés à l'article de la mort. D'autres faisaient des 
vœux ; rien ne coûtait en vue d'échapper à une mort imminente. 



I 



LES PÈLERINAGES d' AUTREFOIS EN TERRE SAINTE I^I 

Et cependant, Fabri, en bon humaniste, quoique scolastique, gardait 
assez de présence d'esprit pour penser au piiilosoplie Anacharsis. Le 
pliilosophe disait: 

« Il ne faut ranger les navigateurs ni parmi les vivants ni parmi les 
morts. Tout simplement ils sont à quatre doigts de leur perte, car telle 
est l'épaisseur du bateau. » Le même Anacharsis répondait à cette ques- 
tion : Quels sont les navires qui offrent le moins de danger? Ceux qui 
ont été retirés de l'eau et reposent sur la terre ferme. 

Le second péril, celui des corsaires, planait sur les passagers pen- 
dant toute la traversée. La vigie signalait-elle une voile à l'horizon, 
aussitôt l'image de l'Ecumeur de mer hantait les esprits, accompagnée 
de la perspective peu réjouissante d'un combat naval, de la mort ou 
de l'esclavage, car, dit le P. Boucher, « les ennemis fondirent sur nous 
avec une bonne résolution de nous donner à tous chacun un collet et 
une jartière de fer ». Heureusement qu'on pouvait espérer le secours 
des chevaliers de Rhodes ou de Malte, dont la flotte donnait la chasse 
aux corsaires de Tunis, de Tripoli, de Barbarie et de Stamboul. 

Quelquefois on se tirait d'affaire en adoptant une attitude audacieuse. 
C'est ainsi que le bateau qui portait le P. Boucher ayant déployé le 
premier « les bannières et courtines rouges qui sont les symboles de 
guerre », le vaisseau des pirates prit peur et changea de direction. 

11 arrivait aux pèlerins d'apprendre en route que la guerre venait 
•d'éclater avec les Turcs. Alors le danger était encore plus grand. 
Pareille nouvelle accueillit à Corfou le Dominicain Fabri et ses compa- 
gnons. Ceux-ci répliquaient à Fabri, qui déclarait vouloir continuer son 
voyage : « Vous êtes religieux; vous n'avez ni argent, ni amis, ni 
dignités à sauvegarder. 11 vous est plus doux de tomber d'un seul coup 
sous le feu des Turcs que de vieillir dans un monastère en mourant un 
peu chaque jour. » Fabri tint bon, suivi par ses Allemands, tandis que 
d'autres passagers, une quarantaine, se décidèrent à retourner à Venise. 

Après avoir fait de multiples relâches, après avoir longé la côte d'Al- 
banie, « peuplée d'une certaine race canaille coinme estant sans 

train , sans foy et sans loy » (i); après avoir visité Corfou, Cépha- 

lonie, identifiée avec Ithaque, « pays natal d'Ulysse, la femme duquel 
prenait plaisir à défaire la nuict l'ouvrage qu'elle avait taict durant le 
jour » (2); après avoir passé par les îles de Zante, de Crète et de Rhodes, 
on jetait enfin l'ancre dans un port de Chypre. 



(1) P. Boucher. 

(2) F. BOLCHER. 



132 ÉCHOS d'orient 



De là il fallait assez souvent se rendre à jaffa par petit bateau, ou 
même sur une simple mahonne. « Nous étions étonnez, dit Zuallart, 
de nous voir sur un si grand golfe, et d'avoir changé, d'une nave 
grosse et grande comme un château, à une barquette si petite, qu'à 
peine y pouvions-nous être debout ou couchez sans toucher l'un à 
l'autre. » Ils se trouvaient dix-sept là-dedans. Au bout de quatre jours,^ 
ils atterrissaient à Tripoli de Syrie, revenaient ensuite prendre le vent 
à Chypre, et arrivaient le 25 août à Jaffa, où ils pouvaient débarquer 
le 28 seulement. Ils étaient partis de Chypre, la première fois, le 
24 juillet! II est vrai qu'ils avaient passé, de gré ou de force, vingt jours 
à Tripoli, où ils avaient eu largement le temps de contempler le vieux 
château de Raymond de Toulouse. 

II. — Le pèlerin séjournant. 

1" SYRIE ET PALESTINE 

L'antique Jaffa n'offrait guère, depuis les Croisades, qu'un amas de 
décombres. Des bandits habitaient une tour monumentale bâtie jadis 
par le roi saint Louis (1). 

Soit à l'aller, soit au retour, les pèlerins étaient parfois réduits à 
coucher dans des cavernes situées sur le bord de la mer (2). Ainsi, en 
attendant un bateau pour partir, le P. Boucher et ses compagnons 
durent passer trois nuits sur le rivage, ayant « pour licts délicieux 
force cailloux bien cornus, pointus, et quantité de coquilles aussi bien 
dentelées qu'aucune estrille de cheval qui soit dans la meilleure escurie 
de ce pays », 

Mais ces rude.s et pieux voyageurs prenaient allègrement leur parti 
de coucher de la sorte « sur la terre, à l'enseigne de l'estoille, qui est 
l'hostellerie commune de l'Orient, où on ne paie rien pour le giste » (3). 
Le P. Boucher dit qu'il a passé environ « cent cinquante nuicts en 
semblables hostelleries ». 

Lorsque Fabri accomplit son second pèlerinage, le patron du vaisseau 
qui l'avait porté depuis Venise fît annoncer de Jaffa au custode de Terre 
Sainte l'arrivée de la caravane. (Les voyageurs attendirent sept jours 
avant de pouvoir monter à Jérusalem.) Le custode descendait encore à 
Jaffa dans la première moitié du xvf siècle (4). A la fm de ce même 
siècle, lors du voyage de Zuallart, cela n'avait plus lieu. 



(1) DOUBDAN. 

(2) Zuallart. 

(3) P. Boucher. 

(4) Affagart. 



LES PÈLERINAGES D' AUTREFOIS EN TERRE SAINTE l}} 

Les pèlerins partaient pour la Ville Sainte sans escorte. Dès les 
premières heures, ils pouvaient, en été, apprécier la chaleur d'un soleil 
qui, au dire du P. Boucher, « ftiit bouillir la cervelle ». Ils voyageaient 
quelquefois en costume de Franciscain pour être mieux respectés, ou 
plutôt moins honnis. En tout cas, ils avaient grand soin d'ordinaire de 
remplacer par un turban le chapeau qui, alors plus qu'aujourd'hui, 
était en horreur chez les musulmans. 

Dès les premières heures, également, ils expérimentaient la vérité de 
ce jugement sommaire porté par Greffm Affagart, seigneur de Cour- 
teilles en Normandie et Courteilles au A4aine : « La Terre Sainte, pour 
le présent, n'est autre chose qu'une spélonque de larrons. » 

Partout il faut payer! C'est le refrain de tous les voyageurs d'alors. 
Simplement entre Ramléh et le torrent de Koloniéh, Zuallart et sa com- 
pagnie rencontrent cinq fois des Arabes qui, à tort ou à raison, 
extorquent chaque fois à chaque pèlerin 25 maidins, c'est-à-dire à peu 
près 3 fr. 50. A chaque village on doit solder le « cafarre » ou droit 
de passage. 11 faut, de plus, délier « moultes fois » les cordons de la 
bourse pour échapper à quelque menace. Et je ne parle pas des « cour- 
toisies » qu'il convient de donner tous les jours aux moukres. Ce mot 
de « courtoisies », employé .par Zuallart, est bien joli. Celui de « bac- 
chiche », plus grossier, ou du moins bien profané, ne se trouve pas, 
à ma connaissance, chez les vieux auteurs. 

Je faisais allusion, il y a un instant, aux mauvais traitements. Ils 
étaient fréquents. Les récits de voyages signalent la bastonnade aussi 
souvent que les « cafarres ». Ce mot de bastonnade revient, notam- 
ment, à presque toutes les pages sous la plume du P. Boucher. Aussi 
est-il préoccupé « de se conformer aux actions extérieures inditférentes, 
aux façons turquesques et moresques ». Sinon, ajoute-t-il, « on n'est 
pas quitte pour une pomme et trois figues ». 11 dit ailleurs : 

Quand je faisois voir à mon moukre quelque signe de ma juste indi- 
gnation, il me menaçoit à battre, et me disoit qu'il me feroit cheminer si 
loin de la caravane, que les Arabes auroient moyen de me prendre, me 
voler, et de me bien bastonner sans que personne en veist rien. Ce qui 
me faisoit incontinent calmer mon visage, séréner mes yeux et mon 
front, et, au lieu de le blasmer comme un traistre et perfide qu'il estoit, 
j'estois contraint luy baiser sa vilaine barbe, plus sale et plus rude que 
<:elle d'un vieux bouc. 

On s'arrêtait à Ramléh, dans une hôtellerie franciscaine, où six reli- 
gieux avaient été autorisés à s'établir par le traité conclu, en 1403, entre 
Jes chevaliers de Rhodes et le sultan d'Egypte. Fabri dit que le couvent 



134 ÉCHOS d'orient 



fut bâti au milieu du xv^ siècle par le duc de Bourgogne, Philippe le 
Bon (i). En 1533, la garde de l'hospice avait été confiée par les Fran- 
ciscains à un indigène, ce qui explique qu'il fût muni de « lictz faits de 
piastre et un peu de paille dessus », comme dit Affagart. 

En arrivant dans les montagnes de Judée, les pèlerins étaient géné- 
ralement un peu déçus de voir la Terre Sainte si rocailleuse. Ils expli- 
quaient, et à bon droit, le contraste entre les descriptions de la Bible 
et la réalité présente par la négligence des indigènes. Également ils 
mettaient en relief la richesse des plaines et certains faits prouvant la 
réelle fertilité, même de leur temps, de quelques endroits situés en 
pays montagneux. Ainsi, dit le P. Surius, « l'an 1634, il se trouva une 
grappe, en la vallée de Sorec, qui pesait 25 livres et demy ». Le Jésuite 
Nau fournit une explication plus complète : 

Quelques-uns s'étonnent, en passant par tant de montagnes, dont la 
plupart sont incultes, et toutes, ce semble, de pierre, que ce pays soit 
appelé Terre de promission, et une terre qui distille le lait et le miel; et 
ils voudraient, afin qu'il méritât ce nom, le voir cultivé, fertile, agréable 
et abondant en toutes sortes de biens et de fruits. Mais ils doivent con- 
sidérer que, pour estre une terre de promission, il n'est pas nécessaire 
qu'il ait tous ces grands avantages; que c'est assez qu'il estoit promis à 
Abraham pour sa postérité, et qu'il n'est appelé une terre qui distille le 
lait et le miel qu'à cause des douceurs qu'y dévoient gouster les Israëlites- 
en estant les maistres, après avoir été délivrez de l'esclavage de Pharaon, 
et y trouvant mille sortes de biens et de fruits qu'ils n'avoient point dans 
l'Egypte. Que s'ils ne rencontrent pas dans ces montagnes l'abondance 
qu'ils y recherchent, ils la trouvent dans la Galilée, la Samarie et en plu- 
sieurs endroits de Judée, où les terres sont admirables et de grand rap- 
port. Peut-estre même que ces montagnes Festoient autrefois, quand on 
prenoit soin de les cultiver Nous en voyons la plupart fertiles en oli- 
viers et en vignes; et celles qui semblent les plus désertes et les plus en 
friches poussent quantités d'herbes et de plantes odoriférantes dont elles 
sont agréablement revestues. 

Quelle n'est pas l'émotion des pieux voyageurs lorsqu'ils aperçoivent 
la Ville Sainte! Affagart nous dit que, à cette occasion, ses cheveux se 
dressèrent sur sa tête, hyperbole de Normand qui exprime à merveille 
la force des sentiments qu'il avait éprouvés. 

A la porte de Jaffa, il fallait descendre de monture, car aucun chré- 
tien n'avait le droit de chevaucher, fût-ce sur un âne, dans les rues 
de Jérusalem. De plus, on devait pour entrer, même si la porte étaitl 



(i) Exactement en 1467. 



I 



LES PÈLERINAGES d' AUTREFOIS EN TERRE SAINTE l}^ 

ouverte, attendre une heure et demie ou deux heures que le permis 
eût été délivré par le gouverneur et par le cadi. Pendant tout ce temps, 
on était contraint d'endurer force injures et un nombre indéterminé 
de coups de bâton (i). 

Enfm, le permis ayant été apporté par deux janissaires accompagnés 
de deux Franciscains, les pèlerins payaient deux sequins d'or par tête 
et entraient dans la ville (2). 

« « 

A partir de ce moment, on se confiait aux soins des religieux Fran- 
ciscains pour tout le séjour à Jérusalem. 

En 14 17, nous dit le P. Boucher, le pape Martin V avait reconnu à cet 
Ordre la possession du mont Sion, de Bethléem, du Saint-Sépulcre et 
du Tombeau de la Vierge, déjà détenus depuis plus de soixante ans. 
Le même auteur nous présente le custode comme étant commissaire 
apostolique dans les pays d'Orient, et lui attribue le droit de visiter offi- 
ciellement tous les trois ans le clergé maronite. 

Exactement, les Pères Franciscains étaient entrés en possession du 
Cénacle en 1335. Us restèrent au mont Sion jusqu'en 1551. L'hospice 
pour pèlerins, fondé à côté du Cénacle en 1355, par Sophie de Archan- 
gelis, noble dame de Florence, avait été changé, en 1382, en un cou- 
vent de Tertiaires réguliers. Aussi, à la fin du xv« siècle, Fabri ftit 
hospitalisé, une première fois en contrebas du mont Sion, au Mello 
{sub monte Syon, in Mello), et une seconde fois avec les autres régu- 
liers, dans le couvent du Cénacle, tandis que les séculiers logeaient 
dans ce qui restait de l'ancien hôpital Saint-Jean, berceau de l'Ordre 
des Hospitaliers, au Mouristan, près du Saint-Sépulcre (3). Une relation^ 
de voyage de la même époque (i486) nous montre des pèlerins français- 
également hébergés dans l'hôpital des Frères de l'Ordre de Rhodes, 
où se trouvaient des Franciscains soutenus par les deniers de ces che- 
valiers et par ceux des princes chrétiens d'Occident (4). 

Lorsque les Franciscains, chassés du Cénacle, ont fondé le couvent 
Saint-Sauveur, nous voyonsjes séculiers eux-mêmes (non pas les dames, 
évidemment) prendre leurs repas] dans le réfectoire des religieux, « à 
la table des pèlerins, qui est auprès celle du gardien », c'est-à-dire 
du custode (5). 



(1) Du ROZEL. 

(2) p. Boucher. 

(3) Revue Jérusalem, t. I", 1904-1905, p. 240. 

(4) Ibid., p. 226. 

J5) Du RozEL, en 1644. 



'Tv^é ÉCHOS d'orient 



•Arrivé au couvent de Saint-Sauveur, le P. Boucher est méticuleuse- 
ment fouillé par les janissaires, fait une courte visite à l'église, prend 
son repas, puis, avec un cérémonial imposant, se voit laver les pieds 
.par le Père gardien. 

Sur les six heures du soir, dit-il, je fus donc assis avec une troupe de 
Sclavons, pèlerins qui estoient arrivés le matin, sur un siège tapissé, 
devant la grande porte de l'église, là où le Révérend Père gardien, revestu 
d'une aube de fin lin, et orné d'une estolle blanche, nous lava les pieds 
avec tant de dévotion et d'humilité, et avec une si douce majesté, qu'il 
n'y avoit aucun de la trouppe, à mon advis, qui ne baignast la face de 
-larmes bouillantes, tandis que ce prélat, patriarche en l'Orient, nous bai- 
gnait les pieds d'une eau tiède. 

On fit ensuite une procession dans le cloître, au chant du Te Deum, 
^£t la cérémonie se termina à l'église par « un sermon d'une bonne 
-demie heure en langue italienne » sur ce thème : Bienheureux les yeux 
.qui voient ce que vous voye:^. 

Les guides franciscains, mis gracieusement à la disposition des 
;pèlerins, pouvaient leur fournir les explications utiles, soit en latin, 
soit en italien, soit en français, soit en allemand. 

La première visite était évidemment pour le Saint-Sépulcre. Après 
-tant de souffrances occasionnées par de longs mois de voyages, après 
tant de dangers affrontés, quelle joie de pouvoir enfin baiser le Tombeau 
de Jésus-Christ! Comme on comprend bien la légende qui nous repré- 
sente le trop célèbre Foulques Nerra, comte d'Anjou, arrivant à demi 
mort, et, dans un élan convulsif, saisissant avec les dents la pierre du 
Saint-Sépulcre, dont un fragment lui serait demeuré dans la bouche! 

La joie suprême doit se payer en bonnes espèces sonnantes. Les 
[gardiens de la basilique demandent à Fabri et à ses compagnons 5 ducats 
;par tête, soit plus de 50 francs. L'entrée n'est gratuite qu'en deux 
occasions de l'année : du Vendredi-Saint au Lundi de Pâques, et des 
J«« Vêpres aux ll^'s Vêpres de l'Invention de la Croix (i). En dehors de ces 
deux circonstances, les Franciscains eux-mêmes doivent solder cet 
exorbitant tribut, à moins qu'ils ne viennent dans la basilique pour y 
guider des pèlerins de passage (2). 

"Nos pèlerins arrivent sur le parvis du Saint-Sépulcre vers le coucher 
<du soleil; ils pénètrent deux par deux dans la basilique en passant 
devant « les seigneurs Maures, qui en gardent les clés » (3), et qui 



(i) Fabri. 
(2) Fabri. 
■>{3) Fabri. 



LES PELERINAGES D AUTREFOIS EN TERRE SAINTE I37 

>niptent les étrangers en les dévisageant. Les nombreux pèlerins 

rientaux, dont beaucoup ne peuvent solder le tribut, sont écartés impi- 
)yablement « à coups de bâton et à coups de poing » (i). Aussitôt 
'les portes se referment. 

On se rend immédiatement à la chapelle de la Vierge, d'où partira 
)Ut à l'heure la procession pour visiter les divers sanctuaires de la 

isilique. Là, le président du Saint-Sépulcre explique aux nouveaux 
venus les règlements et coutumes de l'Église et les divers exercices qui 
se feront cette nuit. (Le discours entendu par Fabri se divisait en 
13 points.) 

La procession s'ébranle, précédée, dit le Fr. Roger (2), de la bannière 
4e France. Les religieux Franciscains ont revêtu les ornements sacrés, 
les pèlerins tiennent en main des cierges allumés. On visite de la sorte 
17 sanctuaires (3) en chantant, comme aujourd'hui, des hymnes et 
autres prières appropriées. 

Fabri nous dit que, peu avant son pèlerinage, on passait, non point 
la nuit, mais la journée dans la basilique du Saint-Sépulcre; ce qui, 
évidemment, était plus pratique. 

Avec le nouvel horaire, le sommeil contrecarré cherche à reprendre 
ses droits. On lutte contre lui en assistant aux Matines et en parcourant 
les divers Lieux Saints. Du reste, cette lutte est facilitée par la vivacité 
des émotions religieuses. « 11 n'est cœur si dur qui ne s'amollit, ni 
jambe qui de peur ne tremble », dit un pèlerin du xv^ siècle (4). Et si 
enfin il ûiut s'avouer vaincu, on a la ressource de s'adosser contre un 
mur, car il n'y a point de lits pour dormir (5). 

Fabri s'était réfugié dans la chapelle souterraine de Sainte-Hélène 
pour y prier plus à son aise. Plusieurs de ses compagnons, qui le 
cherchaient partout pour se confesser, finirent par l'y découvrir. « Ils 
descendirent où je me trouvais, et c'est là que je les entendis, assis 
dans la chaire de sainte Hélène. » 

Le matin venu, on célèbre les messes, puis les gardiens ouvrent la 
porte. Les pèlerins s'attardent alors à visiter une dernière fois toutes 
Jes chapelles. Furibonds, les « Maures courent çà et là avec des cris 
effrayants, entraînent de force les pieux visiteurs et les poussent hors 
de l'église » (6). 



( i) Fabri. 

(2) P. 123. 

(3) Fabri. 

14) Cité dans la revue Jérusalem, t. 1", p. 226. 

15) Fabki. 
(6) Fabri. 



1 38 ÉCHOS d'orient 



Pendant une longue période, que le R. P. Thurston, S. J., fait durer 
de 1350 à 1550 environ (i), les pèlerins visitaient Jérusalem et ses 
abords immédiats en une seule journée, sans doute en raison de règle- 
ments restrictifs portés alors par les Turcs. On donnait du parcours 
suivi pendant toute cette période d'une manière à peu près invariable, 
une raison de piété. Ce trajet était exactement, disait-on, celui 
que faisait chaque jour Notre-Dame pendant les dernières années de 
sa vie. 

A l'aube, on se rendait avec un janissaire sur le parvis du Saint- 
Sépulcre. Ensuite, on se dirigeait vers la Porte Judiciaire, ou du Juge- 
ment, que l'archéologie de ce temps-là faisait remonter, semble-t-il, 
■à l'époque jébuséenne. Cette porte ne rappelait pas seulement le pas- 
sage de Jésus portant sa croix, mais encore, estimait-on, celui d'Abel 
se rendant au champ d'Afrem, où il devait être tué; celui d'isaac chargé 
du bois de son sacrifice, celui enfin de la célèbre grappe de raisin 
d'Escol portée sur un bâton par les envoyés de Moïse (2). C'étaient 
beaucoup de souvenirs pour une seule porte. 

De cet endroit, on descendait à la maison de Véronique, à celle du 
Mauvais Riche, au carrefour du Bon Cyrénéen, au Spasme, à VEcce HomOy 
au Prétoire (3). 

On continue de suivre les traces de la Vierge à Gethsémani, puis au 
mont des Oliviers où « elle montait, frêle et déliée comme un filet de 
fumée, déjà tout exténuée par ses austérités diverses et consumée 
intérieurement par la flamme du saint amour » (4). On accompagne 
Notre-Dame à la crypte du Credo et au lieu de l'institution du Pater; 
ensuite, sur ses traces encore, on descend au torrent de Cédron, on 
franchit le pont et on remonte au Cénacle (5). 

Dès la fin du xvi^ siècle, la liberté est plus grande, et les pèlerins 
visitent plus à leur aise la Ville Sainte. Cependant, Zuallart dit qu'en 
cherchant à dessiner dans les rues, on s'expose à être soupçonné d'es- 
pionnage. Aussi s'est-il contenté de tracer des « points » et des 
« raiettes », se réservant de mettre en ordre sur le bateau « les petits 
pourtraicts » qui, il l'avoue simplement, étaient « assez bien ressem- 
blans le naturel ». 

La descente dans la crypte de Sainte-Anne se fait au moyen « d'une 



(i) Thurston, Etude historique sur le chemin de la croix, p. 46. 

(2) Fabri. 

(3) Fabri, et Voyage de la Sai/icteCité de Hiérusalem, édition C. SchelTer, p. -jb^ 

(4) Fabri. 

(5) Fabri. 



LES PÈLERINAGES D AUTREFOIS EN TERRE SAINTE I39 

meschante petite échelle » (i), ou même on prend comme échelons les 
épaules ou bien le dos de ses compagnons de voyage. 

Dans la mosquée d'Omar, ou simplement sur l'esplanade du Temple, 
personne n'a le droit de pénétrer, sous peine de mort ou d'apostasie. 
Cet état de choses durera jusqu'à la fin de la guerre de Crimée. Seul, 
à ma connaissance, le P. Boucher, pèlerin de 1609, a pu traverser une 
partie du Haram. Comme « le mophti, qui est l'évesque ou patriarche 
des mahométans de toute la Palestine », était malade, et que les deux 
médecins de Jérusalem se trouvaient absents, on vint quérir le religieux 
médecin de la custodie, que le P. Boucher accompagna avec enthou- 
siasme. Et c'est ainsi que l'heureux pèlerin put faire une soixantaine de 
pas sur l'esplanade avant d'entrer chez le muphti. D'une galerie de cette 
maison, il eut le loisir de contempler pendant une demi-heure l'exté- 
rieur de la mosquée d'Omar, et même de voir assez nettement l'inté- 
rieur avec ses mosaïques et ses verrières, car la galerie faisait face à 
l'une des grandes portes ouverte à ce moment. 

Les pèlerins ne manquent pas de se rendre à Bethléem et à Saint- 
Jean où, dit Greffin Affagart au sujet de Marie et d'Elisabeth, « se entre 
saluèrent humblement les bonnes dames ». 

Ils tiennent également beaucoup à accomplir le pèlerinage du Jourdain, 
condition requise pour mériter le titre de vrai pèlerin et avoir le droit 
de porter la palme dans les processions. 

Mais c'est une fois l'an seulement que se fait ce pèlerinage, un peu 
avant ou après Pâques (2). A ce moment de l'année, l'affluence des 
pèlerins à Jérusalem était aussi considérable que de nos jours. Pendant 
le séjour du P. Boucher, il y eut dans la Ville Sainte, aux fêtes de 
Pâques, 6000 pèlerins orientaux et 80 pèlerins latins. Quatre mille 
firent le pèlerinage de Jéricho, escortés comme de coutume par le 
pacha de Jérusalem, lequel perçut pour sa peine 12000 écus, soit 
environ 120000 francs; ce qui prouve, comme dit le P. Boucher, qu'il 
ne se dérangeait pas « pour des coquilles »! 

On part donc avec le gouverneur et une escorte de deux ou trois 
cents cavaliers. La chevauchée (chevaux, mulets, chameaux, point 
d'ânes, semble-t-il) se fait au son presque ininterrompu des trompettes, 
des fifres et des tambours. Les soldats portent huit drapeaux, quatre 
rouges et quatre verts. A l'arrivée dans la plaine, des Bédouins 



(1) DOUBDAN. 

(2) SURIUS. 



140 ÉCHOS D ORIENT 



simulent une attaque en règle sur leurs chevaux, ce qui émotionne 
les bons bourgeois et les tranquilles ecclésiastiques d'Occident (i). 
Des « fantasias » analogues se renouvelleront tout à l'heure et dans 
la journée de demain. On visite la mer Morte, « ingratte à tous les 
sens corporels », car « aux yeux elle est noirâtre, à l'odorat puante, 
au goût très salée, au toucher fort espoisse » (2). 

Après une nuit, sous la tente pour quelques-uns, à la belle étoile 
pour le grand nombre, on va au Jourdain, à ce fleuve dont le nom 
viendrait des deux sources lor et Dan, à ce fleuve sacré « qui commu- 
nique ses eaux à deux mers, l'une douce, l'autre amère, comme le 
baptesme est donné à deux sortes de personnes, aux bons et aux 
meschants » (3). Une messe est dite sur un autel dressé par les Fran- 
ciscains (4). Après quoi on part pour Jéricho, où se voit la prétendue 
« maison de Zachée, dans laquelle il festoya nostre Seigneur » (5). On 
récite quelques prières, puis on se rend à la fontaine d'Elisée et à la 
grotte de la Quarantaine, dont la visite est tarifée par les Bédouins à 
un sequin par tête. On couche une seconde fois dans la plaine, que l'on 
quitte vers minuit pour arriver le matin entre 7 et 8 heures à Jéru- 
salem (6). 

Le séjour à Jérusalem était assez variable comme longueur, allant 
d'une semaine à un mois, et même à un an ou presque. Ainsi, lors de 
son premier voyage, le pèlerin Affagart est resté un mois dans la Ville 
Sainte, tandis que dans un second pèlerinage il y a séjourné du mois 
d'octobre 1333 au mois d'août 1534. Une ou deux semaines, telle était 
la durée la plus ordinaire de ce séjour. 

On ne quittait pas Jérusalem sans y avoir laissé des messes à dire. 
Le sieur Denys, pèlerin de 1612, put obtenir du custode que tous les 
vendredis serait célébrée une messe au Saint-Sépulcre pour le repos de 
l'âme du feu roi Henri IV; tous les dimanches, une à Bethléem pour la 
prospérité du roi Louis Xlll, enfin, au Tombeau de la Vierge, une toutes 
les semaines pour la prospérité de la reine (7). 

Tous les préparatifs pour le départ étant achevés, les pèlerins assis- 
taient chez les Franciscains à un salut pendant lequel des prières étaient 



(1) DOUBDAN. 

(2) P. Boucher. 
<3) P. Boucher. 

(4) SURIUS. 

(5) P. Boucher. 

(6) P. Boucher. 

(7) Cité dans la revue Jérusalem, t. III, 1908-1909, p. 383. 



LES PÈLERINAGES D AUTREFOIS EN TERRE SAINTE I4r 

récitées pour leur bon retour. Ensuite ils recevaient la bénédiction du 
custode et franchissaient la porte de Jaffa. 

C'était pour retourner en Europe directement, ou pour aller visiter 
la Samarie, la Galilée, Damas et le Liban, ou encore pour se rendre erv 
Egypte et au Sinaï. 

2° EGYPTE ET SINAI 

Ce dernier voyage était réservé aux pèlerins fortunés; pèlerinage long 
et pénible s'il en fut, auquel Affagart ne consacra pas moins de six 
mois. De Jérusalem au Caire, on mettait une vingtaine de jours à 
chameau (i). 

Quel enthousiasme chez les pèlerins lorsqu'ils arrivent sur les bords 
du Nil, fleuve qui est « pavé de crocodiles », prend sa source dans 
l'Éden, par delà l'Abyssinie, et « s'engolphe » dans la mer par quatre 
branches! (2) 

Le bon Affagart nous dépeint curieusement les mœurs des « coco- 
drilles ». Ce sont « serpents aquaticques et terrestres; de la façon du 
lésard, il a quatre jambes, mais elles sont courtes, par quoy il ne peut 

courir légièrement Mais a plusieurs astuces et cautelles Quant 

il a faim, il faict une voix humaine, plore comme ung petit enfant sur 
le long du Nylle, et s'il vient quelques gens ou bestes à sa voix, il fainct 
avoir peur et s'en fuyt en un certain lieu où les cocodrilles l'at- 
tendent et prennent leur proye, gens ou bestes ». Autre spécialité : 

« Le cocodrille, entre toutes autres bestes, il faict ses œuvres de nature 
par la gueulle. » 

Après cela, étonnez-vous que le seigneur Affagart et ses compa- 
gnons rapportent en Europe six crocodiles empaillés! 

Le Caire étonne les voyageurs par ses énormes dimensions. Ils 
estiment la ville trois fois grande comme Paris et en évoluent les rues 
ou ruelles au chiffre de 34000. Ils parlent également (en quel sens? 
on ne peut pas le dire au juste) de 14000 paroisses! (3) 

Leur regard est étonné par les « belles aiguilles parsemées de mys- 
térieux hiérogliphes » (4) et davantage encore par les pyramides, 
Chéope, dit le P. Boucher, employa pendant dix ans à construire la 
plus grande 300000 hommes, qui « dépensèrent en oygnons seulement 
mil six cens tallents, au rapport d'Hérodote » (5). 



(i) Le P. Boucher est allé en dix-sept jours de chameau du Caire à Jérusalem. 

(2) P. Boucher. 

(3} Affagart, Boccher. 

(4) P. Boucher. 

(5) P. Boucher. 



142 ÉCHOS d'orient 



Après avoir visité le sanctuaire de la sainte Famille au Vieux Caire, 
ainsi que l'arbre de Matarieh; après avoir tenté quelquefois, en s'expo- 
sant à des bastonnades en règle (i), d'approcher du puits de Joseph, 
situé dans la citadelle, nos pieux voyageurs prennent le chemin du Sinaï. 

On pouvait y atteindre en dix-sept jours, comme il arriva à Greffm 
Affagart et à ses compagnons. 

Nos voyageurs vont à chameau, « animal qui a les pattes larges 
comme un plat », qu'on fait boire pour cinq jours entiers si on a soin 
de le distraire par des chants tandis qu'on l'abreuve, et qui vous porte 
deux hommes dans deux corbeilles, sans compter ses propres vivres 
et ceux des deux pèlerins. C'est, dirions-nous aujourd'hui, le véritable 
train du désert avec locomotive, fourgon et deux voitures pour les 
voyageurs ! 

Affagart et ses amis évitent l'Arabie « pétreuse », trop accidentée. 
Ils ont comme escorte un imam et un « capitaine de larrons » à la tête 
de dix hommes. Pour passer « plus facilement et seurement », ils 
voyagent sous l'habit franciscain. 

Quelquefois on se joignait à une immense caravane qui pouvait 
compter jusqu'à « dix mille chameaux et beaucoup de gens ». C'est, 
du moins, ce que dit le seigneur de la Guerche (2). 

On tâchait en route, malgré la soif, de ne pas manger trop « de courges 
aquatiques et fiévreuses » (3), et on arrivait sain et sauf, mais passa- 
blement fatigué. 

Au Sinaï, les pèlerins du xv^ siècle trouvent, dans le monastère de 
Sainte-Catherine, une chapelle réservée aux Latins et contenant les 
ornements et les vases sacrés pour la sainte Messe. Ils sont obligés de 
coucher dans cette chambre, où il n'y a ni lits ni sièges, mais de simples 
nattes faites de feuilles de palmier. 

Faute d'occasion pour revenir, parfois ils sont contraints de prolonger 
leur séjour là-bas. Affagart y resta ainsi près de trois semaines, puis 
retourna en cinq jours et cinq nuits, à dos de chameau, « sans selle ni 
bastière ». 

III. — Le pèlerin retournant. 

Le retour ressemble singulièrement à l'aller. Si nous lui consacrons 
une partie spéciale, c'est surtout par dévotion envers le vieux P. Surius, 



(i) Le P. Boucher fut sur le point de recevoir 5oo coups de bâton pour avoir visité 
le puits par fraude. 

(2) Cité dans la revue Jérusalem, t. I", p. 225. 

(3) ZUALLART. 



LES PÈLERINAGES D AUTREFOIS EN TERRE SAINTE I43 

dont le récit de pèlerinage nous a toujours charmé. Cependant il ne 
nous reste plus qu'à noter très brièvement quelques particularités. 

A cause de l'abondance des marchandises, les pèlerins étaient 
installés sur le bateau encore plus sommairement qu'à l'aller. Souvent, 
en effet, il n'y avait plus de place dans la chambre du patron (i). 

Les mariniers refusaient de recevoir à bord la moindre fiole d'eau du 
Jourdain, car, disaient-ils, elle porte malheur à la navigation (2). 

Pendant la traversée, on s'occupait à reviser ses notes o\i ses dessins. 
On méditait sur ce qu'on avait vu, on se réjouissait de retrouver bientôt 
la patrie et d'entendre de nouveau le son des cloches, dont on avait 
été privé si longtemps (3). 

Enfin, de retour chez soi, on songeait, après un repos bien mérité, 
à être utile. On écrivait (même si, comme le bon Zuallart, on ne savait 
pas bien 1' « orthographie ») pour renseigner et édifier ses contempo- 
rains, et pour « rembarrer les insolentes opinions » de ceux qui calom- 
niaient les pèlerinages en Palestine. On rédigeait quelque relation s'an- 
nonçant par un titre alléchant comme : Le bouquet sacré, composé des 
roses du Calvaire, des lis de Bethléem, des jacinthes d'Olivet et de plusieurs 
autres rares et belles pensées de la Terre Sainte, par le R. P. Boucher, 
Mineur Observantin. 

Et puis, assez souvent on récidivait. 

LÉOPOLD Dressaire. 

JérusaL-m. 



(1) Zuallart. 

(2) Fabri. 

(3) P. BOUCHKF 



BULLETIN DE LITTÉRATURE BYZANTINE 



I. Homélies d'Abraham d'Éphèse. — II. Théodore Aboû Qourra et ses écrits 
en langue arabe. — III. Saint Clément, évèque de Bulgarie. — IV. Lettres 
théologiques de Michel Glykas. — V. Nicéphore Blemmidès et ses écrits. 
— VI. Œuvres de Marc d'Éphèse, de Jean Eugénicos, de Jean Dokeianos 
et de Georges Scholarios. — VII. Documents pour servir à l'histoire de 
l'Église orientale. — VIII. La polémique byzantine contre l'Islam. 

I. Le nom d'Abraham, archevêque d'Éphèse, était tout juste connu 
jusqu'ici dans l'histoire de la littérature byzantine. On lui attribuait, sur 
la foi des manuscrits, une homélie sur la fête de YHypapanie ou Présen- 
tation de Jésus-Christ au Temple. Par une coïncidence rare, il est arrivé 
que M. Michel Krascheninnikov, professeur à l'Université de Dorpat, et 
celui qui écrit ces lignes, ont fait paraître, chacun de son côté, à quelques 
jours d'intervalle, une édition de cette homélie sur l'Hypapante et d'une 
autre homélie du même auteur sur l'Annonciation, que les histoires 
littéraires n'avaient pas encore signalées (i). Chaque éditeur y est allé 
de son introduction. Celle de M. Krascheninnikov n'a pas moins de 
193 pages, semées de 607 savantes notes; la mienne n'en compte que 12. 
M. Krascheninnikov dit évidemment beaucoup de choses que je ne dis 
pas, mais j'en dis aussi quelques-unes dont il ne parle pas. 

Tout d'abord, M. Krascheninnikov se donne beaucoup de peine pour 
déterminer l'époque à laquelle Abraham d'Éphèse a vécu. Après avoir 
longuement énuméré les opinions divergentes des historiens, il nous 
fait connaître la sienne, qui fixe la date de la naissance d'Abraham aux 
environs de 400, et sa mort à la fin du v" siècle, ou même dans les pre- 
mières années du VI^ J'avoue avoir été un peu surpris de cette conclu- 
sion, que je ne saurais partager. L'auteur a, en effet, totalement négligé 
les données historiques des deux homélies. Or, ces données historiques 
existent et obligent à reporter en plein vi* siècle l'existence d'Abraham. 
Dans son homélie sur l'Annonciation, celui-ci parle de saint Proclus 
comme d'un Père déjà ancien, et non comme d'un contemporain. Il le 



(i) MicHAEL Krascheninnikov, Sancti Abramii archiepiscopi Ephesii sermones 
duo : I. In Annuntiationem SS. Deiparœ ; II. Jn occursum Dotnini, adjecta interpre- 
tatione slavica. Dorpat, 191 1, in-8', cxciii-63 pages. Bien que portant la date de 191 1, 
l'ouvrage de M. Krascheninnikov, qui est un extrait des Acta et Commentationes de 
rUniversité de Dorpat, n'a vu le jour qu'au printemps de 1913. C'est ce qui explique 
pourquoi xM. Krascheninnikov et moi nous nous sommes ignorés. Mon article 
« Abraham d Ephèse et ses écrits », envoyé à la Rédaction de la By^antinische Zeit- 
schrift dès l'été de 1912, a paru dans le fascicule du 9 juin igiS. Le R. P. Salaville 
a déjà eu l'amabilité de le taire connaître aux lecteurs des Echos d'Orient, septembre- 
octobre 1913, p. 471-472. 



BULLETIN DE LITTERATURE BYZANTINE I45 

range parmi les « Pères saints et divinement inspirés » qui n'ont pas 
prononcé de discours le jour de YÉvanghélismos, c'est-à-dire le 25 mars. 
Dans la même homélie, il fait une allusion directe à la controverse origé- 
niste du temps de Justinien, en parlant de « ceux qui font tous leurs 
etîoris pour introduire dans l'Église les dogmes impies d'Origène ». Cela 
ne pouvant s'entendre de la controversisteorigcnistede la fin du iv« siècle 
et du commencement du v% puisque Abraham a vécu sûrement après le 
x;oncile de Chalcédoine, dont il emprunte les formules contre Nestorius 
•et Eutychès, il faut bien qu'il s'agisse de l'origénisme du vi^ siècle, de 
celui que condamna le cinquième concile œcum.énique. L'orateur s'adresse 
même directement à ces partisans d'Origène, « qui ont puisé dans des 
livres hétérodoxes une doctrine perverse, et qui, semblables à des loups 
déguisés sous des peaux de brebis, trompent par leurs belles paroles les 
âmes des simples: -pb; toûtouç yio (xo-. téco; h k<->[oi;. Ajoutez à cela que les 
monophysites sévériens et les jacobites paraissent bien être ces hérétiques 
dont parle Abraham, « qui essayent d'affermir les doctrines d'Eutychès, 
^À Ta lvjT'j/£CDç xsa-uvat TTïiitoaevo'. ». Enfin, M. Krascheninnikov a ignoré 
certaines données nouvelles sur les évéques d'Éphèse, fournies par l'his- 
toire du pscudo-Zacharie le Rhéteur, qui permettent très difiScilement de 
trouver une place dans la liste épiscopale à notre Abraham, tant à la fin 
du v' siècle qu'au début du vi" (i). 

Il suit de là que toutes les déductions que M. Krascheninnikov tire de 
sa fausse chronologie croulent par la base, notamment ce qu'il dit du 
£ulte rendu à l'archevêque d'Ephèse. Au fond, de ce culte on ne sait 
rien. En identifiant notre Abraham avec celui qui est mentionné au 
7 décembre dans le Synaxaire de l'Église de Constantinople, M. Kras- 
cheninnikov émet une pure hypothèse que rien de positif ne confirme. 

Une bonne partie de l'introduction du savant Russe est consacrée à 
l'histoire des deux monastères fondés par Abraham d'Éphèse. Les histo- 
riens trouveront là une mine de renseignements utiles, mais peut-être 
pas assez condensés. Aux gens pressés, il faudra plutôt conseiller la courte 
monographie du R. P. Vailhé, dans le Dictionnaire de géographie et 
d'histoire ecclésiastique sur le Couvent des Abrahamites, t. I", 188-190, 
•qui a échappé à M. Krascheninnikov, et qui aurait pu lui rendre plus 
'd'un service. 

L'importance des homélies d'Abraham, au point de vue de l'histoire 



(i) Voir Brockhofk, Studien \ur Geschichte des Stadt Ephesos, p. 26 sq. On sait, 
r exemple, qu'un certain Théosébios a été évêque d'Ephèse dés 5o3 au moins, jus- 
l'en 519. M. Krascheninnikov a ignoré la brochure de Brockhoft", ainsi que l'article 
■ urt, mais substantiel, du P. Vailhé dans le Dictionnaire d'histoire et géographie 
clésiastiques, t. I", col. 172-173. Les homélies confirment justement les conjectures 

du R. P. Vailhé, qui a lui-même repris la thèse de Le Quien, Oriens christianus. 

Paris, 1740, t. 1, col. 683. Selon toutes les probabilités, /Ibraham succédi à André, 

•qui signa au concile de 553. 

Échos d'Orient, t. XVII. 10 



146 ÉCHOS d'orient 



des fêtes liturgiques en Orient, a été bien mise en lumière par l'auteur; 
mais, là encore, les articles du R. P. Vailhé sur les origines de la fête de 
l'Annonciation et de la fête de Noël, parus dans les Échos d'Orient, lui 
auraient fourni matière, s'il les avait connus, à une plus ample discus- 
sion. Sur le contenu dogmatique des homélies, M. Krascheninnikov a 
gardé le silence. Il y avait cependant à recueillir quelques affirmations 
intéressantes sur le mystère de l'Incarnation et la mariologie. 

Pour l'établissement du texte, M. Krascheninnikov et moi avons utilisé 
les mêmes sources grecques. Il n'y avait guère, du reste, l'embarras du 
choix. Pas plus que moi il ne s'est servi du cod. Taurinensis 148, mis 
en fort mauvais état par l'incendie de 1904, ni de sa copie, le cod. Ambro- 
sianus igo. Je ne pense pas que cette lacune soit fort importante, vu l'âge 
de ces manuscrits et la manière défectueuse dont ils présentent le titre de 
l'homélie qu'ils contiennent. La lecture du savant Russe concorde avec 
la mienne, sauf en trois endroits, qui appartiennent à l'homélie sur 
l'Hypapante. Je reconnais volontiers que M. Krascheninnikov a raison 
pour deux de ces passages, mais non pour le troisième, où il écrit, p. 24^ 
de son édition : co; àv ti; (sous-entendu : zItzo'.) « y, sÀ-l; èti^ïtOy, »; au lieu 
de : « ôj; àvOoç vj satt'.; k^'^ia^r^ », leçon que donne le manuscrit de Paris, et 
qui me paraît toute naturelle. Pour cette même homélie sur l'Hypapante, 
M. Krascheninnikov a mis à contribution, outre les sources grecques, 
une traduction russo-slave du xvi^ siècle, conservée dans le grand Méno- 
loge du patriarche Macaire (Cod. Sophianus i32o de la bibliothèque de 
l'Académie ecclésiastique de Saint-Pétersbourg). Cette traduction lui a 
fourni trois ou quatre variantes sans importance, et représentant vrai- 
semblablement des additions de copistes. 

L'éloge de la Vierge, qui termine l'homélie sur l'Hypapante, me paraît 
être apocryphe. Comme je l'ai écrit dans mon article, cet éloge n'a pas 
de lien apparent avec ce qui précède. Certaines expressions, comme 

viip-cpT) àvùjxtpeuTOç, twv Xspou^'.jx TifJLiwTÉpa, Tojv 2£j;ao;a £voo;oT£ia, semblent 

être des réminiscences de cantiques postérieurs au vi« siècle. Ces lieux 
communs de la rhétorique mariale byzantine ont sans doute été ajoutés 
à une époque où la fête de l'Hypapante était dominée par la pensée de la 
Vierge. Comme l'homélie de l'évêque d'Éphèse n'avait pas un caractère 
mariai assez prononcé pour servir à la lecture publique, on l'a augmentée 
d'une courte litanie de titres honorifiques à l'adresse de la Vierge-Mère. 
Ajoutons que la phrase qui précède immédiatement cet appendice a tout 

l'air d'une finale : YJTtç xai vuv (jutJL^actXeùs'. aùrcp h.yMoirsTOK, [JLcO' Y,i; xa'i tïoot- 

ooxoj[;,£v TYjV Tiapoudt'av aùroù, ttjv jX£}vXou(7av xptvai ^iov-raç xal vexoo'jç. M. Kras- 
cheninnikov ne partage point mes doutes sur l'authenticité de cet éloge. 
Il y voit, au contraire, une initiative d'Abraham d'Éphèse cherchant à 
donner un caractère mariai à une fête jusque-là strictement despotique. 
Je ne puis me rallier à cette manière de voir. 



BULLETIN DE LITTÉRATURE BYZANTINE I47 

II. C'est depuis le début du xvir siècle que Théodore Aboû-Qourra 
(©£00(000; 'A[3ouxaox = père de la consolation) a fait son apparition dans 
l'histoire de l'ancienne littérature chrétienne. En 1606, le Jésuite Jacques 
Gretser publia sous son nom, à Ingolstadt, quarante-deux opuscules 
grecs qui ont passé dans les diverses collections patristiques parues 
depuis. Les critiques ont émis différentes hypothèses sur l'époque où il 
a vécu, en se basant sur les titres et le contenu des opuscules. Les résul- 
tats obtenus ont été maigres. Mais on a découvert en ces derniers temps 
que Théodore n'était pas précisément un Père grec, et qu'il avait surtout, 
sinon exclusivement, écrit en arabe et en syriaque. Onze de ses traités 
composés en arabe nous ont été conservés. Un curé catholique de Wes- 
phalie, dont on ne saurait trop louer le labeur, M. l'abbé Georges Graf, 
a donné récemment de ces traités, de ces mîmars, comme disent les 
Arabes, une excellente traduction allemande, précédée d'une non moins 
excellente introduction sur la vie, les œuvres et la doctrine de leur 
auteur (i). Résumons brièvement les conclusions du savant arabisant. 

Théodore, surnommé Aboû-Qourra, était originaire d'Édesse. Il passa 
quelques années dans le couvent de Saint-Sabas, près de Jérusalem, où. 
il connut peut-être saint Jean Damascène, et où, en tout cas, il se fami- 
liarisa avec les œuvres du célèbre théologien. L'influence du Damascène, 
en effet, est visible dans les écrits de Théodore. On découvre chez l'un 
et chez l'autre la même doctrine, les mêmes procédés dialectiques, les 
mêmes sources patristiques. Ils ont combattu, l'un et l'autre, les mêmes 
adversaires; tous deux se sont montrés les zélés défenseurs du culte des 
images. Mais Théodore a plus de vie et d'entrain dans la discussion, 
plus de pittoresque dans le style, et peut-être plus d'érudition que Jean. 
Ce fut un vigoureux polémiste, un disputeur invincible. On sait qu'il fut 
évêque de Charrân, en Mésopotamie. Il écrivit plusieurs traités antérieu- 
rement au septième concile (787), et il vivait encore vers 81 3, époque où 
nous le voyons s'occuper de la conversion des Arméniens. Sa vie doit 
donc être placée entre les années 740 et 820. 

Qu'il ait connu l'arabe, et qu'il ait composé ses traités en cette langue, 
c'est ce qui ne fait pas de doute pour quiconque parcourt les mîmars tels 
qu'ils nous sont parvenus. Une traduction du grec en arabe n'aurait pas 
-cette élégance, ces idiotismes, ces constructions savantes, ce pittoresque 
qu'on ne trouve que dans un texte original. On y remarque d'ailleurs 
quelques syriacismes qui trahissent l'enfant d'Édesse. 

L'examen des écrits arabes de Théodore nous révèle en lui un apolo- 
giste et un théologien de premier ordre. Ce qui frappe chez lui, c'est la 



(Il Georg Graf, Die arabisclien Schriften des Theodor Abû-Qurra, Bischofs von 
tiarràn. Paderborn, F. Schœningh, 1910, in-8% viii-336 pages. Prix : 12 marks. Ce 
volume constitue les HT et IV' fascicules du tome X des Forschungen s^ur christlichen 
Literatur iind Dogmengeschichte. 



148 ÉCHOS d'orient 



netteté de l'idée et la vigueur de la dialectique. Ce fut un vrai scolastique 
dans le meilleur sens du mot. M. Graf nous expose sa doctrine sur la 
foi, ses sources et ses motifs, sur Dieu et la Trinité, la Rédemption, 
l'homme, l'Eglise, le culte des images. Son orthodoxie est irréprochable. 
En certains endroits de ses écrits, il paraît sans doute enseigner la tricho- 
tomie apollinariste; mais M. Graf n'a pas de peine à établir que ce n'est 
qu'une apparence. L'àme et l'esprit dont il parle ne sont que deux aspects 
de la même réalité simple et spirituelle, qui est l'âme humaine. Théo- 
dore insiste beaucoup sur l'autorité enseignante de l'Église. La primauté 
de Pierre et de ses successeurs, les évêques de Rome, est affirmée par lui 
à plusieurs reprises. Pierre est la tête, le supérieur, le directeur des 
apôtres, d'après l'enseignement de l'Évangile. Il est le fondement de 
l'Église. Le Saint-Esprit l'a placé sur le siège de Rome pour être le lieute- 
nant, le vicaire du Christ. La foi de Pierre est la vraie foi. En disant 
à Pierre : « Confirme tes frères les apôtres », Jésus-Christ n'a pas eu en 
vue lui seul, mais aussi ses successeurs, les évêques de Rome. Ceux-ci 
ont reçu du Christ la charge de veiller à la pureté de la foi contre les 
attaques de l'hérésie. Si le Christ avait oublié de donner à son Église une 
pareille autorité vivante et perpétuelle, que serait-elle devenue après la 
mort de Pierre ? Elle aurait été le jouet de l'erreur, et les portes de l'enfer 
auraient prévalu contre elle. Il fait bon entendre de si nettes affirmations 
dans la bouche d'un évêque oriental au début de ce ix« siècle, qui va être 
témoin de la révolte de Photius. 

Le premier mîmar a pour but d'établir la véracité de l'Ancien et du 
Nouveau Testament, et de défendre l'autorité du concile de Chalcédoine, 
dont les formules sont la norme de l'orthodoxie. Le second revient sur la 
véracité de l'Evangile. Le troisième est un clair exposé du mystère de la 
Trinité. Le quatrième indique le chemin pour s'élever à Dieu. Ce chemin, 
c'est la voie de causalité, qui, par les créatures, nous conduit jusqu'à une 
cause suprême. Théodore cherche en même temps à montrer les conve- 
nances rationelles de la génération éternelle du Fils de Dieu. Dans le 
cinquième traité est établie la nécessité des souffrances du Christ pour 
l'expiation et la rémission des péchés. Le sixième réfute ceux qui 
trouvent l'Incarnation indigne de Dieu. Le septième est une thèse sur la 
génération éternelle du Verbe. Le huitième explique comment le Fils de 
Dieu est mort, et combat à la fois Nestorius et Eutychès. Le neuvième 
est une dissertation sur la liberté humaine, le dixième une lettre à ui;i 
Jacobite sur les deux natures du Christ, et le onzième, écrit aussi sous 
forme de lettre, constitue une magistrale apologie du culte des images. 

Il y a intérêt à comparer les opuscules grecs de Théodore avec ses 
traités arabes. M. Graf n'a pas oublié de faire ce rapprochement, qui 
permet de conclure avec certitude que tous ces écrits sont l'œuvre d'un 
même auteur. Par contre, il faut refuser à Théodore deux ou trois 



t 



BULLETIN DE LITTERATURE BYZANTINE I49 



dialogues qui mettent en scène des chrétiens discutant religion avec des 
musulmans. 



III. Parmi les nombreux ouvrages qui ont été écrits sur l'histoire de 
l'évangélisation des peuples slaves et sur les origines de leur littérature, 
celui que M. N. L. Tounitskii vient de faire paraître sous le titre: Saint 
Clément, évêque de Sloven (i), tiendra certainement une place de choix. 
J'ai rarement rencontré un livre russe disant tant de choses en si peu de 
pages et si bien pensées, et si bien ordonnées. L'auteur nous apprend, 
dans une introduction, comment il a été amené à l'écrire. 11 ne s'était 
d'abord proposé que de préparer une édition critique des œuvres de saint 
Clément de Bulgarie, accompagnée d'une étude philologique. Mais, au 
fur et à mesure qu'il réunissait les matériaux de son travail et qu'il fai- 
sait d'inappréciables découvertes dans les bibliothèques, qui doubleront 
l'héritage littéraire connu jusqu'ici de l'évêque bulgare, il a senti l'impé- 
rieuse nécessité d'écrire une biographie critique de ce dernier, sur lequel 
circulent des données fort peu concordantes. 

La principale source qui nous renseigne s.ur saint Clément de Sloven 
ou Belitza est une Vie assez détaillée, publiée pour la première fois en 1742 
par deux moines grecs, à Moschopolis d'Albanie, et plusieurs fois réé- 
ditée depuis avec de sensibles améliorations (2). Ce document, fort inté- 
ressant, mais trahissant des sources d'inégale valeur, a fait le tourment 
des critiques. Les suscriptions de presque tous les manuscrits l'attribuent 
à Théophylacte, archevêque, de Bulgarie, sur la fin du xi« siècle. Mais 
cette attribution se heurte à une grosse difficulté. Aux chapitres xviii 
et XXII, l'auteur de la Vie se présente comme un Bulgare de naissance, 
disciple immédiat du Saint. Ce signalement ne saurait convenir à Théo- 
phylacte, qui n'était pas Bulgare, et qui témoigne dans ses lettres de 
fort peu de sympathie et d'estime pour ses ouailles des Balkans. Aussi 
certains historiens n'ont pas craint d'affirmer que la Vie de Clément avait 
été écrite, au x» siècle, par un disciple du Saint. Tel n'est pas l'avis de 
M. Tounitskii. D'après lui, Théophylacte est bien l'auteur de la biogra- 
phie, mais il a utilisé des sources plus anciennes et notamment une Vie 
de Clément par un de ses disciples. L'anomalie présentée par les cha- 
pitres XVIII et XXII s'explique par des interpolations postérieures dues à 
quelque copiste bulgare qui avait sous les yeux une ancienne Vie sla- 
vonne de saint Clément. Cette solution, telle que l'expose M. Tounitskii, 



(i)N. L. Toi NiTSKii.St. Climent episcop slovenskii. Evo ji^n i prosviétitelnaïa delà- 
telhost (Saint Clément, évêque de Sloven. Sa vie et son action civilisatrice). Serghief 
Poçad, igiS, in-8', xi-290 pages. Prix : 2 roubles. 5o kopeks. 

(2) La Patrologie grecque de Migne reproduit l'édition de Vienne, 1847, par 
Miklosisch. P. G., t. CXXVI, col. 1 193-1240. 



150 ÉCHOS d'orient 



apparaît très vraisemblable, pour ne pas dire certaine. 11 sait, du reste, 
apprécier à sa juste valeur l'œuvre de Théophylacte, et ce n'est pas un 
des moindres mérites de l'écrivain russe que ce sens critique très averti 
dont il fait preuve tout le long de sa monographie. 

Théophylacte a utilisé les légendes pannoniennes, un récit de la con- 
version de Boris au christianisme, et une Vie de saint Clément, écrite 
par un de ses disciples. Mais il a arrangé le tout à sa façon. Il a eu recours 
aux artifices littéraires habituels aux hagiographes byzantins, et a laissé 
percer ses préoccupations polémiques contre les Latins à propos de la 
procession du Saint-Esprit. De plus, il a résumé d'une manière tout à 
fait arbitraire les légendes pannoniennes sur les saints Cyrille et Méthode. 
Malgré ces défauts, la Vie de saint Clément présente un fond historique 
solide, qu'il n'est pas impossible au critique de dégager en s'aidant des 
données acquises par ailleurs. 

A côté de la Vie détaillée dont nous venons de parler, il en existe une 
abrégée qui lui est postérieure, et qui en dépend dans une large mesure. 
Elle offre cependant quelques particularités intéressantes. C'est ainsi 
que, dans ce document. Clément nous est présenté comme originaire de 
•la Mysie d'Europe, et que les Bulgares sont appelés Mysicns, nom que 
leur donnent très souvent les écrivains byzantins. L'évéque de Bélitza 
<ievicnt évêque de toute la Mysie, c'est-à-dire métropolitain d'Ochrida. 
On lui attribue un remaniement de l'alphabet cyrillique. Cette dernière 
affirmation est particulièrement digne d'attention. Si elle est vraie — et 
rien ne prouve qu'elle soit fausse, — on peut en conclure que l'alphabet 
glagolitique est l'alphabet primitif inventé par saint Cyrille. On ignore 
quel est au juste l'auteur de cette Vie abrégée. M. Tounitskii fait valoir 
d'excellentes raisons en faveur du célèbre canoniste Démétrius Chroma- 
tianus, qui vivait un siècle après Théophylacte, et qui fut comme lui 
archevêque de Bulgarie. 

Les autres sources de la Vie de saint Clément : offices liturgiques, ren- 
seignements fournis par les œuvres historiques, les manuscrits, les 
monuments archéologiques et les légendes populaires, sont assez insi- 
gnifiantes et ne font guère que reproduire, parfois en les défigurant, les 
données de la Vie détaillée. 

Après l'examen des sources, M. Tounitskii les met à contribution 
pour nous raconter la vie de son héros. Il commence par rejeter l'hypo- 
thèse émise récemment par un savant catholique, M. Snopek, affirmant 
l'existence de deux Cléments : l'un disciple de saint Méthode, et l'autre 
l'évéque écrivain dont il nous est parvenu plusieurs ouvrages, et qu'il 
faudrait identifier avec le moine Khrabre. Nous n'avons point compé- 
tence pour trancher le débat entre deux spécialistes, mais il nous semble 
bien que M. Tounitskii a raison, et que le Clément disciple de saint 
Méthode, en Moravie, n'est pas à distinguer du Clément qui s'occupa 



BULLETIN DE LITTERATURE BYZANTINE lyl 

plus tard de répandre l'instruction parmi les Bulgares et fut nommé 
évêque de Bélitza par le tsar Siméon. 

Là où nous ne sommes pas de l'avis de M. Tounitskii, c'est lorsqu'il 
affirme que saint Méthode rompit avec Rome dans les dernières années 
de sa vie pour se tourner vers Constantinople et se soumettre à la juri- 
diction du patriarche œcuménique. De preuve positive de ce changement 
de conduite chez l'apôtre des Moraves, le savant Russe n'en apporte 
aucune. Je ne trouve dans son argumentation que des suppositions : saint 
Méthode a fait un voyage à Constantinople quelques années avant de 
mourir; là, il a dû causer avec Photius et en revenir avec l'idée arrêtée 
de se soustraire à la juridiction romaine. Saint Méthode s'est donné, 
contrairement à toutes les règles canoniques, un successeur en la personne 
de Gorazd. Donc il s'est considéré comme indépendant de Rome, et a 
dû reconnaître l'autorité de l'Église orientale. Comme si l'apôtre des 
Moraves, poursuivi par la haine de l'épiscopat allemand, et ne pouvant 
commodément recourir au Saint-Siège, n'avait pas pu se former la con- 
science, et dans le but d'assurer l'avenir de son œuvre, que le pape 
Jean VIII avait approuvée solennellement en 880, se désigner lui- 
même un successeur capable de s'opposer aux intrigues de Wiching! 
Saint Méthode n'avait-il pas tenu une conduite analogue lorsque le pape 
Jean VIII, mal informé, et ignorant l'approbation donnée par son prédé- 
cesseur 4 la liturgie slavonne, avait prescrit de n'employer que le latin 
et le grec comme langues liturgiques? Pensant aux conséquences désas- 
treuses qu'aurait provoquées l'exécution de l'ordre papal. Méthode n'en 
avait pas tenu compte, non par esprit de désobéissance, mais parce qu'il 
attendait une occasion favorable de s'expliquer. 

D'après M. Tounitskii, saint Clément était un Slave de Macédoine, 
originaire des environs de Salonique. 11 compta parmi les premiers com- 
pagnons des saints Cyrille et Méthode, fut ordonné prêtre probablement 
à Rome, et travailla avec saint Méthode à l'évangélisation ae la Moravie. 
Chassé de ce pays, il passa en Bulgarie, s'établit aux environs d'Ochrida, 
et s'occupa de fonder des écoles dans toute la région, avec l'appui du tsar 
Boris. Le successeur de ce dernier, Siméon, lui témoigna beaucoup de 
sympathie et d'estime, et lui fit donner l'évêché de Belitza ou Drembitza, 
que M. Tounitskii place sur les frontières de l'empire byzantin et du 
royaume bulgare, dans la région de Philippopoli. C'est tout à fait par 
erreur qu'on a localisé Belitza aux environs d'Ochrida, et qu'on a dit dans 
la suite que saint Clément avait été archevêque d'Ochrida. 

En parlant du rôle civilisateur et de l'activité littéraire de Clément, 
l'auteur est amené à faire l'histoire des origines de la littérature slave en 
Macédoine et en Bulgarie sous les tsars Boris et Siméon. Ce qu'il en 
raconte est fort intéressant et ne pourra que contribuer au succès d'un 
ouvrage si consciencieusement écrit. Souhaitons que l'édition des œuvres 



1^2 ECHOS D ORIENT 



de saint Clément, à laquelle cet ouvrage sert d'introduction, ne tarde pas 
trop à paraître, et permette au public d'apprécier à sa juste valeur le 
talent littéraire d'un des premiers apôtres de la Bulgarie. 

* 

* * 

IV. Mff'Sophrone Eustratiadès, évêque grec du patriarcat d'Alexandrie, 
qui avait fait paraître, en 1906, le premier volume des Lettres théolo- 
giques de Michel Glykas, célèbre théologien et historien byzantin de la 
fin du xn' siècle (voir Échos d'Orient, t. XIII, p. Sg-ôo), a pu nous 
donner le second, après six ans d'un labeur d'autant plus méritoire qu'il 
a été moins aisé, l'auteur ne disposant plus, dans sa nouvelle résidence, 
des moyens de travail qu'il avait trouvés à Vienne pour la préparation 
du premier tome (i). Mais les difficultés sont le secret de M^'' Sophrone. 
Le lecteur, lui, trouve dans ce second volume le même charme que dans 
le premier, le même appareil critique irréprochable, le même souci de 
donner les références de la Patrologie g?^ecque de Migne pour les nom- 
breuses citations patristiques dont Michel Glykas émaille ses disser- 
tations. 

Car le théologien byzantin cherche en toute occasion à confirmer ses 
dires par l'autorité des Pères. Il lui arrive bien de rencontrer, sur cer- 
taines questions, des témoignages contradictoires, mais il déploie beau- 
coup d'ingéniosité à les concilier, quitte à s'écarter parfois des règles de 
l'herméneutique. Dans les cinquante-huit lettres qui remplissent ce 
second volume, Glykas traite de toutes sortes de questions se rapportant 
à l'exégèse scripturaire, à la dogmatique, à la morale, à l'ascétique, à la 
liturgie, au droit canon, etc. Quelques-unes de ces questions sont fort 
curieuses, par exonple celles-ci : « Si Salomon s'est repenti sur la fin de 
sa vie; — si la Sainte Vierge but l'eau de l'épreuve; — si Jésus-Christ 
a reçu le sacerdoce juif; — si les animaux possèdent l'intelligence; — si 
l'apôtre saint Jean est mort; — si la vie des premiers hommes était 
mesurée par la révolution des astres. » 

Plusieurs dissertations ont trait aux doctrines eschatologiques. Michel 
Glykas enseigne l'utilité de la prière pour les morts, et ne répugne pas 
à admettre la délivrance de quelques damnés et la mitigation de leurs 
peines. Il déclare que les âmes pécheresses ne souffrent pas de la peine 
du feu avant le jugement général ; il envoie au paradis, et non au royaume 
des cieux le bon larron, et avec lui toutes les âmes saintes, en attendant 
la parfaite rétribution, qui se fera après la résurrection. Ce paradis est 
celui qu'habitait Adam avant son péché; il ne se trouve pas sur la terre, 
mais au-dessus; il est incorruptible avec tout ce qu'il renferme. Parlant 
des corps ressuscites, il les spiritualise tellement, qu'on se demande si ce 



(i) Sophrone Eustratiadès, MiyariX toû rXuxâ elç xà; àTtopta; Tf^ç ôeca; ypaçfiC -/.eçdtXata, 
t. II. Alexandrie, imprimerie patriarcale, 1912, in-8', xi-496 pages. Prix : 5 francs. 



BULLETIN DE LITTERATURE BYZANTINE l^J 

sont encore des corps humains. Il n'auront ni chair ni os. Tous seront 
absolument identiques, et façonnés sur le patron de notre premier père. 

Michel Glykas nous dit sa pensée sur deux controverses théologiques 
qui agitèrent, de son temps, l'Église byzantine. La première avait pour 
objet l'explication des paroles évangéliques: « Le Père est plus grand 
que moi. » D'après lui, ce passage doit être entendu par rapport à l'hu- 
manité du Christ. L'autre controverse roulait sur la nature du corps de 
Jésus-Christ présent dans l'Eucharistie. Poussant le réalisme à l'extrême, 
et ne distinguant pas dans le sacrement les accidents du pain et le corps 
du Christ, Glykas enseigne ouvertement que le corps eucharistique du 
Sauveur est corruptible, et qu'il est le sujet réel de tout ce qui affecte les 
accidents. C'est seulement après qu'il a été reçu par le communiant que 
ce corps revêt l'incorruptibilité de la résurrection. Cette doctrine fit scan- 
dale à Byzance, où elle souleva beaucoup de discussions. Elle n'était 
cependant pas inouïe en Orient. Anastase le Sinaïte, par exemple, paraît 
bien avoir été un prédécesseur de notre Michel. 

On trouvera bien d'autres choses intéressantes dans les Lettres du 
théologien byzantin. Ces Lettres, que nous possédons maintenant au 
complet, mériteraient une étude à part. Souhaitons qu'un théologien 
expérimenté nous donne bientôt une synthèse de leur contenu doctrinal. 



V. La monographie de M. V.-J. Barvinok sur Nicéphore Blemmidès 
et ses écrits (i) se laisse lire avec intérêt, encore qu'on y trouve des lon- 
gueurs et des répétitions. Elle comprend une introduction, trois parties 
et un appendice. Dans l'introduction, l'auteur nous fait d'abord connaître 
le milieu historique dans lequel a vécu son héros. On est à l'époque du 
royaume latin de Constantinople et des empereurs grecs de Nicée. L'en- 
semble des Byzantins détestent les Latins, qui ont pillé leur capitale, et se 
montrent rebelles à l'union avec Rome, que les empereurs, par politique, 
voudraient réaliser. M. Barvinok esquisse un tableau peu flatté de la 
conduite des croisés de 1204. Peut-être, pour être tout à fait juste, aurait-il 
fallu ne pas taire complètement les torts des Grecs, qui expliquent en 
partie certaines représailles. 

Vient ensuite une vue d'ensemble sur l'œuvre littéraire de Blemmidès 
et sur les travaux dont elle a été l'objet. Blemmidès est un des Byzantins 
dont on s'est le plus occupé en Occident, principalement à cause du rôle 
qu'il a joué dans les négociations unionistes de la première moitié du 
XIII* siècle. Avant M. Barvinok, M. A. Heisenberg nous avait donné, 
en 1896, une étude très approfondie sur la vie et les œuvres du célèbre 
byzantin comme introduction à l'édition de ses deux autobiographies et 



1 



(i) Nikiphor Vlemmid i evo sotchineniia. Riev, P. Barskii, 191 1, in-8', xxxiii-366 pages» 



154 ECHOS D ORIENT 



de plusieurs autres opuscules (i). La monographie du savant russe ajoute, 
au fond, peu de chose à celle du savant allemand. Elle s'en distingue 
surtout par une analyse plus détaillée des ouvrages de Nicéphore. 

M. Barvinok consacre la première partie de son étude à la biographie 
de Blemmidès, la seconde à l'analyse de ses ouvrages théologiques, la 
troisième à l'analyse de ses ouvrages profanes. Ce Blemmidès fut un des 
personnages les plus marquants et un des écrivains les plus féconds du 
xni« siècle byzantin. Aucune branche du savoir de son temps ne lui resta 
étrangère. On a de lui des ouvrages sur la théologie dogmatique, morale 
et ascétique, sur l'exégèse, la liturgie, la politique, la philosophie, la 
géographie, la médecine, l'astronomie, l'histoire naturelle, sans parler 
de sa correspondance, de ses poésies sacrées, de son panégyrique de saint 
Jean l'Évangéliste, de ses deux autobiographies et de sa Vie de saint 
Paul du Latros. De tous ces écrits, les traités dogmatiques sont certaine- 
ment les plus importants, ceux qui ont valu à Blemmidès le plus de 
renommée en Occident. Ils se réfèrent principalement à la question de 
la procession du Saint-Esprit, objet d'ardentes controverses entre Grecs 
et Latins au xiii« siècle. Et sans doute il paraît suffisamment établi 
qu'aux deux conciles unionistes de Nymphée et de Nicée (1234 et i25o), 
Nicéphore Blemmidès se fit le champion décidé de la théorie grecque 
contre le dogme latin. Mais il n'est pas moins certain qu'à partir de i25o 
il abandonna ses anciennes positions pour se tourner vers une solution 
que lui suggéra une lecture attentive des Pères grecs, et qu'il estimait, 
non sans raison, capable de dissiper les malentendus entre les deux 
partis et de favoriser l'union des Églises. 

Cette solution est exposée dans deux lettres célèbres adressées, l'une 
à Jacques, archevêque de Bulgarie, l'autre à l'empereur Théodore Las- 
caris. On a beaucoup discuté pour savoir si elle était conforme à la doc- 
trine catholique. Certains théologiens, comme Allatius et Petau, ont 
pensé que oui; d'autres, comme Dosithée de Jérusalem et Eugène Voul- 
garis, ont déclaré que non. Qu'il nous soit permis de dire ici notre sen- 
timent sur cette question. La lecture des deux lettres de Nicéphore nous 
a conduit aux conclusions suivantes, qui nous paraissent évidentes : 

1° Nicéphore Blemmidès a admirablement saisi et très clairement 
exposé la doctrine des Pères grecs sur la procession éternelle du Saint- 
Esprit du Père par le Fils, âx riarpô; o-.' Yloù; 

2« Il a réfuté avec beaucoup de netteté et de vigueur presque tous les 
sophismes de la théologie photienne sur la procession du Saint-Esprit; 

3° Comme la doctrine des Pères grecs concorde pour le fond avec celle 
des Pères latins et avec le dogme catholique défini, il est clair que Nicé- 



(i) AuG. Heisenberg, Nicephori Blemmydœ curriculum vitœ et carmina. Leipzig, 
B96, cx-i36 pages. 



BULLETIN DE LITTERATURE BYZANTINE It^S 

phore, en faisant sienne la doctrine des Pères grecs, a admis par le fait 
même la doctrine catholique. Il a cependant combattu la formule occi- 
dentale A Pâtre Filioque à cause de son imperfection, parce qu'elle sug- 
gère au premier abord que le Père et le Fils constituent deux principes 
distincts du Saint-Esprit, et que le Fils est principe du Saint-Esprit au 
même titre que le Père, c'est-à-dire principe primordial. Les théologiens 
catholiques ont toujours repoussé ces deux conceptions erronées, et ont 
enseigné : i° que le Père et le Fils ne constituent qu'un seul principe du 
Saint-Esprit; 2° que dans la production du Saint-Esprit, entre le Père et 
le Fils il y a cette différence, que le Père est seul principe primordial, 
tandis que le Fils tient du Père le pouvoir de produire conjointement avec 
lui la troisième personne. C'est ce que saint Augustin exprimait en 
disant que le Saint-Esprit procède ab utroque sed a Pâtre principaliter 
{= originalité?'). Ideo addidi « principaliter », quia et de Filio Spiritus 
Sanctus procedere reperitur; sed hoc quoque illi Pater dédit. {De Tri- 
nitate, xv, 17.) C'est aussi ce qu'avait parfaitement saisi Abailard, quand 
il écrivait : Si a solo Pâtre procedere Spiritum Grœci intelligant, eo sci- 
licet quod sic ab ipso sit quasi a summo et non existente ab alio, nulla 
est sententiœ controversia sed verborum diversitas. Nous ne croyons pas 
nous tromper en avançant que ceux qui ne trouvent pas dans les 
deux lettres de Nicéphore Blemmidès tout l'essentiel du dogme catho- 
lique ne font pas attention à ces distinctions, et se laissent tromper par 
la diversité des formules, qui n'entraîne point une diversité de fond, 
mais seulement une diversité de point de vue. Que Nicéphore ait reconnu 
au Fils une participation réelle dans la procession éternelle du Saint- 
Esprit, et qu'il n'ait rejeté la formule ex Filio, Ix xoî! Yiov, que par une 
crainte exagérée de faire du Fils un principe distinct du Père et un 
principe primordial, c'est ce qui ressort clairement des textes dans le 
genre de ceux-ci : 

Tô 7îV£*j[jta TÔ aytov oùx sx toS Ylou xaOiTrsp ex TrooS-rr,; ip/Jiî ooYfi.aTtCo[;L£v, 
àXXà oià ToS TtoS xapà too riarpô;. {Ad Theodorum Ducam, 11.) 

'O [xévToi Aa{JLa(jx-/ivb; 'lojàvvr,; to Ix llaTob; Xéycov 10; âx 7cpwTT,ç '^<^'/yfi xal 
zpojT-^ç atTtaç, oùx èx tou Ytou, oTjdiv, wç èx ttgwtti; àp//iÇ' xal oùx àzT,Yop£i»(j£ 
TÔ, £x Toù Tlou, O)? Ix Toy 7rpo<T£/ou;, rÎToi o'.à xoo 7rpo(7£;(ou;" (= principe immé- 
diat, en ce sens que le mouvement de la vie divine part du Père, et par 
le Fils aboutit à la production du Saint-Esprit) raÙTÔv Yàp oùvaxa'. /; « o;à » 
TrooOeffiç xat ■J] « I; ». Kal touto dùviriOeç xal aÙTYj ty; FpaçpYj, xal toïç h.^i<n(i Ttarpâertv 
oùx ■J.'(voo\^^t■^o•^ . Kal el ja£v Ix toZ Ylou, wç Ix xou IlaTpbç otà toù Ylou, xal v. k\ 
i[X(poïv ôaot'wç, xal el Ix irpwT-ri; {Jiev alxtaç, tou Trarpo;, Ix tou 7tpocf£/ou; os xou 
Ylou, àiîep çpTjfftv ô [i£Yaç 'Aôavâffioç, ô (i.£Yaç KùptXXoç, Nù<T<77i; rpT,YÔpto;, oùx 
xv ô (TOfpô; 'loiivvirj; àvri^Olyçefat, àXX' lp->| xal aùxôç, on outw; xal Ix tou Yioù 
TO IIvEÙjxa. Atà Toù Ytoù yip 5'^i<r'- >t«' aÙTÔç, w; t<io8uvafjioù<nfi; ttjç « ota » xal Tf,ç 
« t\ ». Et os (o; Ix TtpcÔTT,; aiTtaç, xal « Ix tou Ylou » "ki^oi Ti;, oTtep v.-ze. twv 



156 



ECHOS D ORIENT 



âY'-wv oùZv.ç, xa\ àvT'.Œ.Géy;atTO xal [xsya po/,<7£i. {Ad archteptSCOpum Bulga- 
riœ, 6.) 

Cette interprétation si nette, et tout à fait exacte d'un passage obscur 
de saint Jean Damascène suffit, à elle seule, à montrer que Nicéphore 
Blemmidès a admis la doctrine catholique, et qu'il a retrouvé la vraie 
pensée des Pères grecs. A lui revient l'honneur d'avoir clairement 
démêlé l'équivoque qui se cache sous le mot grec « èxTropeùsorOat ». Son 
explication aurait servi de base à l'union, si les Grecs avaient sincère- 
ment voulu s'unir. Veccos, Démétrius, Cydonès et Bessarion ne feront 
que marcher dans la voie qu'il a tracée. Les discussions de Florence 
mettront en évidence la justesse de sa solution. M. Barvinok est bien 
mal inspiré lorsqu'il accuse le théologien byzantin d'avoir dénaturé la 
doctrine des Pères. La manière dont lui-même explique cette doctrine — 
elle consiste à traduire 8ià too TïoZ par « [Asxà tou Tiou », ou « crùv xw YUo », 
ou « [X£Tà Tov Ylbv » — est totalement dépourvue d'objectivité, comme 
le reconnaissent de nos jours plusieurs théologiens russes. M. Barvinok 
ne prouve pas non plus que Blemmidès ait renoncé, sur la fin de sa vie, 
à la doctrine exposée dans ses deux lettres. Tout ce qu'on peut conclure 
de ses ouvrages postérieurs est qu'il n'a pas cru opportun d'insister sur 
une solution qu'il savait n'être à la portée que des gens versés dans la 
connaissance des Pères, comme il le déclare dans sa lettre à l'archevêque 
de Bulgarie. 

Faisons remarquer, en terminant, que M. Barvinok ne paraît pas 
avoir saisi la théorie de Georges de Chypre sur la manifestation éternelle, 
£x(fav(7iç atoSvcoç, du Salnt-Esprit par le Fils, et que le terme de «papistes », 
pour désigner les catholiques, revient un peu trop souvent sous sa plume. 



VI. M. S. -P. Lambros a commencé, sous le titre de « riaXaioXôyeta xav 
IIsXoTiovvTifftaxà », la publication de documents intéressants, la plupart 
inédits, se rapportant à la période des derniers Paléologues et à l'histoire 
du Péloponèse, spécialement pendant la durée du despotat (1). Ces docu- 
ments paraissent en fascicules de 64 pages depuis 1912, et doivent former 
une série de volumes précédés chacun d'une préface sur les ouvrages 
publiés, leurs auteurs, leurs sources manuscrites. Il a paru jusqu'à ce 
jour sept fascicules formant presque deux volumes et renfermant des 
écrits de Marc Eugenicos, le célèbre archevêque d'Éphèse, qui combattit 
l'union de Florence; de son frère, Jean Eugenicos, de Jean Dokeianos et 
de Gennade Scholarios. Ces deux volumes sont malheureusement encore 



(i) lla/.acoXdyîta xal 7r£/.07rovw,(T;ay.à il Ixa-bv -/.al ■J7t£p=,y.£tva [îtjîXioÔriXwv xal içtysiiay' 
vCJv -.0 TipoJTov Ta Tr),£t(7Ta âx6'.ô(5[A£va. Athènes, imprimerie de l'Hestia. Leipzig, Otto 
Harrasowitz. Chaque fascicule se vend i fr. 60. Les deux premiers tomes se donnent 
au prix de 16 francs. Les souscripteurs doivent s'adresser à MM. K. Meisner et N. Rar- 
gadouris. Atiiènes, imprimerie de l'Hestia. 



BULLETIN DE LITTÉRATURE BYZANTINE 1^7 

dépourvus de leurs préfaces, et comme ces préfaces se font attendre depuis 
plus d'un an, nous ne voulons pas attendre nous-mêmes plus longtemps 
pour faire connaître à nos lecteurs la très louable entreprise du savant 
byzantiniste hellène. C'est, en effet, avec la plus vive sympathie et la 
plus grande joie que nous saluons la publication de tant de documents 
enfouis Jusqu'à ce jour dans les bibliothèques de l'Orient et de l'Occident, 
et contenant de précieux trésDrs pour la litiéraiure, l'histoire et la théo- 
logie byzantines. 

Le premier volume débute par une adresse d'un anonyme au concile 
de Florence, exhortant l'auguste assemblée à mettre un terme au schisme 
des Églises. Viennent ensuite plusieurs lettres de Marc d'Ephèse et ses 
adieux à l'assemblée des orthodoxes, entendez les antiunionistes. Le 
fougueux adversaire de l'union désigne G. Scholarios pour le remplacer 
à la tête du parti anticatholique, et Scholarios accepte cet honneur avec 
empressement. Marc aurait pu tout aussi bien nommer son propre frère, 
Jean, qui nourrissait, lui aussi, une haine intense contre le latinisme. 
On s'en aperçoit en parcourant les écrits que publie de lui M. Lambros. 
Signalons, parmi ces écrits, les descriptions de Corinthe et du village 
de Pétrina, dans le Péloponèse, plusieurs lettres de consolation à des 
membres de la famille impériale, une longue exhortation ascétique au 
despote Théodore, pour l'engager à embrasser la vie monastique, une 
curieuse monodie sur Ja mort de la Sainte Vierge, une lettre à l'empe- 
reur Constantin Paléologue, pour lui expliquer pourquoi il ne fait pas 
mémoire de lui dans les offices liturgiques et pour l'engager à abandonner 
l'union de Florence ; une autre lettre à un certain Notaras pour le détacher, 
lui aussi de l'union, une sorte d'apologie de la communauté des « ortho- 
doxes » adressée à l'empereur, puis 35 lettres à divers personnages, parmi 
lesquelles, sous le numéro i8, arrive inopinément une doxologie pour 
remercier Dieu du rétablissement de l'Église, c'est-à-dire de la rupture 
de l'union de Florence. Nous ne savons pas au juste à quel événement 
fait allusion cette dernière pièce. La future préface de M, Lambros nous 
le dira certainement. 

De Jean Dokeianos, M. Lambros publie l'Éloge de l'empereur Con- 
stantin Paléologue, déjà édité par Tafel en 1827, et plusieurs adresses, 
lettres et extraits de lettres, qui ne présentent pas grand intérêt. 

Les cinq fascicules qui composent le second volume sont remplis par 
des écrits de Georges Scholarios, presque tous inédits. Les historiens y 
trouveront des données nouvelles sur le sort de l'union de Florence 
à Constantinople dans les derniers mois qui précédèrent la prise de la 
ville par les Turcs. Scholarios s'y montre adversaire irréductible des 
Latins. Il en veut surtout au Filioque, et se déclare prêt à mourir pour 
défendre ce qu'il appelle « le dogme de ses pères », oôyîAa zâToiov. Les 
principales pièces du recueil sont les suivantes : l'éloge funèbre du des- 



1^8 ÉCHOS d'orient 



pote Théodore Paléologue; une lettre de consolation à Constantin Paléo- 
lo;;ue à l'occasion de la mort de sa mère; une longue lettre à Démétrius 
Paléologue pour le féliciter de sa résistance à l'union; un discours apolo- 
gétique adressé à l'empereur Constantin Paléologue, au moment où l'on 
s'apprêtait à recevoir le cardinal Isidore, délégué par le Pape pour réta- 
blir l'union (1452) ; l'affiche qu'il fit placarder sur la porte de son couvent, 
après l'arrivée du cardinal, pour détourner le peuple de l'union; une 
sortie véhémente contre le concile de Florence et le Pape, adressée vers 
le même temps aux ecclésiastiques de la capitale; une proclamation au 
peuple de Constantinople, datée du 27 novembre 1452; une homélie sur 
la Présentation de la Sainte Vierge au Temple; un panégyrique incom- 
plet de saint Léonce d'Achaïe; diverses poésies; deux séries de lettres de 
19 pièces chacune. Le cinquième fascicule se termine au milieu de la 
19* lettre de la deuxième série. Espérons que la suite ne tardera pas trop 
à paraître. 

M. Lambros s'est certainement donné beaucoup de peine pour recueillir 
tant de documents inédits, et tous les byzantinistes le remercieront de ce 
labeur. Mais il aurait pu, ce semble, soigner davantage l'appareil critique. 
Il s'est abstenu, par exemple, de donner les références des textes scriptu- 
raires qui se rencontrent dans les pièces publiées. Chose plus grave, il ne 
paraît pas avoir apporté toute l'attention voulue à la lecture du texte 
manuscrit. Nous pouvons affirmer la chose avec certitude pour l'une des 
pièces éditées, l'homélie si? xà dcooia. t-?,; Heotôxo-j. Le savant byzantiniste 
publie cette homélie d'après le cod. 1289 du fonds grec de la Bibliothèque 
Nationale de Paris, qui est un autographe de Georges Scholarios, et doit 
fournir, par conséquent, un texte excellent. Or, notre surprise a été 
grande de constater dans le texte édité par M. Lambros un nombre rela- 
tivement considérable de fausses lectures, en collationnant ce texte avec 
celui que nous a fourni une photographie du manuscrit 1191 du même 
fonds grec, que M. Lambros a oublié d'utiliser. Voici, par exemple, les 
fautes que nous relevons dans le fol. 47 du cod. 1289, tel que le reproduit 
l'édition de M. L., p. 140-141 : 

P. 140, ligne 10 : àyvwd-ov [pour àyôuçyTOv] oï 7jBov7|; âTrdtffTjÇ acffÔTjTTjÇ. 

— ligne I I : àvsTrt^aTOv tTjV ']/uy7,v xwv £vr|ûôva)V Xoyi<T[xwv TOtç Gsît 

[pour ToT; vé^£crt] cyoucav. 

— ligne 12 : SiY|V£xt, [pour otTj/exeï] 8s xat, 0); àv rtç eittoi, OEuffOiroLco 

P. 141, ligne 10 : xal p.T|B£vbç Èvoeiv 6 n av TïjÀtxoÙTwv Trv£up,âTwv [pour 
TrfayixacTwv] à.x.o'koubioi., xxX. 

— ligne 22 : eIVoSoç toitov àyoû^Tiç £toç £1; tôv 6£bv [pour zU tôv vstov]. 

— ligne 3o : xal twBe tcTJ tùttw [pour toôtto)] xal (TÛÀÀTi']/!;. 

M. Lambros nous permettra aussi de lui dire combien nous avons 
trouvé regrettable sa façon de traiter certains écrits de Georges Scholarios. 



BULLETIN DE LITTÉRATURE BYZANTINE 1^9 

Sous prétexte que ces écrits ne renferment aucune donnée historique et 
ne regardent que la doctrine, il a omis de les publier en entier, et n'en a 
donné que quelques fragments insignifiants. Or, nous estimons que les 
écrits théologiques de Scholarios présentent au moins autant d'intérêt, 
même pour l'histoire — car il y a une histoire de la théologie, — que les 
petits riens que l'on trouve dans nombre de lettres du même auteur, 
lettres que M. Lambros à jugées dignes de figurer dans son recueil. 
Disons aussi qu'on ne voit pas toujours pourquoi l'éditeur a choisi telle 
pièce et a négligé de publier telle autre; pourquoi, par exemple, il n'a 
pris dans le cod. 1289 du fonds grec parisien que l'homélie sur la Pré- 
sentation de la Vierge au Temple, et a laissé l'homélie sur la Dormition, 
qui s'y trouve également, et qui renferme plus de données historiques 

que la première. 

* 
* * 

VII. Nous sommes bien en retard pour annoncer à nos lecteurs la 
nouvelle publication de Documents pour servir à l'histoire ecclésias- 
tique i^i), que commençait, voilà trois ans passés, l'infatigable éditeur de 
textes qu'est M. Manuel Gédéon. Mais, comme pour le recueil de 
M. Lambros, nous avons quelque excuse à faire valoir. De M. Lambros 
nous attendions deux préfaces et la finale d'un volume. De M. Gédéon 
nous attendons encore, depuis 191 1, deux des cinq fascicules qui doivent 
constituer le premier volume de ses Archives. Cela ne nous dispense pas 
de parler des trois premiers. Fasse le ciel que ces trois premiers ne soient 
pas les trois derniers! Si cela arrivait, le public savant n'en serait pas 
trop étonné, car M. Gédéon l'a habitué à ces sortes de surprises. C'est 
ainsi qu'il nous présente lui-même son 'Ap/sïov comme le complément 
d'un recueil resté inachevé : La Nouvelle bibliothèque des écrivains 
ecclésiastiques. 

Il y a dans cet 'As/sTov un nombre relativement considérable de pièces 
se rapportant à toutes sortes de sujets, et de valeur fort inégale. Les plus 
anciennes sont du x^ siècle, les plus récentes du xix». Signalons seu- 
lement les plus importantes : 1° Deux traités liturgiques du patriarche 
de Constantinople, Michel l'Oxite (1143-1146), adressés à l'empereur. 
L'un indique l'origine et explique les rites de la messe des Présanctifiés; 
l'autre parle des changements introduits au cours des siècles dans la 
manière de communier. C'est dans ce dernier traité que se trouve le 
passage très clair, naguère étudié ici-même (2), qui montre que Michel 
l'Oxite ignorait complètement la doctrine des théologiens « orthodoxes » 
sur la forme de l'Eucharistie, et enseignait la doctrine catholique; 



(i) 'Apxeïov èxxXTiffta(TTty.ïi; JexTopîa;. Constantinople, imprimerie patriarcale, 191 1, 
3 fascicules in-8° de 144 pages chacun. Prix : 2 fr. 5o le fascicule. 

(2) S. Salaville, Une explication du patriarche Michel l'Oxite (1 148) sur la for- 
mule de consécration eucharistique, dans les Echos d'Orienl, t. XVI, igiS, p. 289-291. 



i6o ÉCHOS d'orient 



2° deux lettres synodales du patriarche Jean Veccos, de l'an 1278, se 
rapportant, l'une à un procès canonique, l'autre à une affaire matrimo- 
niale; 3" une liste des charges civiles et ecclésiastiques ; 4° une lettre de 
Nicousios Panaghiotis à Dosithée sur les disputes avec les Latins à propos 
des Lieux Saints; 5" des réponses intéressantes d'un canoniste anonyme 
du moyen âge sur divers points de discipline et de liturgie; 6° deux 
prières du patriarche Philothée, adressées, l'une à la Vierge, l'autre à 
Dieu pour implorer son secours au début d'une année nouvelle; 7" le 
panégyrique des trois saints martyrs russes: Antoine, Jean et Eustathe, 
par Michel Balsamon; 8° le panégyrique de saint Nicodème de la laure 
de Philocallos, par Philothée Kokkinos ; 9° le traité du patriarche de Con- 
stantinople, Arsène Autoreianos (1255-1267), sur les causes du schisme. 
Le passage suivant de ce traité mérite d'attirer l'attention des théolo 

giens « orthodoxes » de nos jours : lUrzoq 6 ixxxioio:;, àX-rjOtoç nérpoç r?,; 
TTÉTpaç, Tj Trérpa ètp' •/] (oxooôp.r|(7îv ô Xpio-Toç Tr,v 'ExxX-/](7''av, IlÉTpoç, 6 ràç xXe?; 
Twv oùpavwv xaxéyojv, b tov S;p.ojva rbv [xâyov èv ty^ Toj[ji.7] p'/jça;, co; xopucpaTo; 

xai 7cpo(7TàTY,ç : « Pierre le bienheureux, véritablement Pierre de la pierre, 
la pierre sur laquelle le Christ a bâti son Eglise; Pierre, qui détient les 
clés du royaume des cieux; qui, en sa qualité de coryphée et de chef, 
triompha à Rome de Simon le Magicien »; 10° plusieurs fragments litur- 
giques intéressants tirés d'anciens Euchologes, etc., etc. 



VIIL De la brochure du D"" Cari Gûterbock sur l'Islam étudié à la 
lumière de la polémique byzantine (i), il faut dire qu'elle constitue non 
une étude approfondie et détaillée du sujet, mais un bon aperçu histo- 
rique et littéraire sur les piincipales œuvres polémiques écrites par des 
Byzantins contre l'Islam. Ces œuvres étant suffisamment connues, nous 
croyons inutile de les énumérer ici. Si la brochure de M. Gûterbock 
n'apprend rien de nouveau, elle a du moins l'avantage de grouper en 
quelques pages des données dispersées en de volumineux ouvrages que 
tout le monde ne peut pas se procurer. 

M. JuGIE. 

Constantinople. 



(i) Der Islam im Lichte der by^antinischen Polemik. 3erlin, 1912, in-8°, 72 pages. 



STATUTS DE L'ASSOCIATION 
DES BULGARES CATHOLIQUES DE RITE ORIENTAL 

ÉTABLIE A SOPHIA 



l 



Ainsi que nous l'avons annoncé dans notre livraison de janvier, cette Association 
-vient d'être constituée par l'initiative de quelques jeunes Bulgares catholiques, dans 
le but de grouper tous les catholiques bulgares du rite slave et de leur procurer les 
secours matériels et spirituels dont ils peuvent avoir besoin. Les fondateurs de cette 
œuvre excellente sortent tous des collèges ou écoles catholiques de Philippopoli 
et d'Andrinople. N'ayant pas encore à Sophia une église de leur rite, ils fréquentent 
l'église latine où ils servent la messe et reçoivent les sacrements avec une telle assi- 
duité que le curé latin les prenait pour des fidèles du rite latin. On ne saurait trop 
les féliciter pour cet esprit nettement catholique qui ne connaît pas les barrières du 
rite quand il s'agit de confesser la foi et de pratiquer la religion. Ils nous permettront 
cependant de former un souhait pour le succès de leur Association : c'est que, dans 
leur prochaine réunion, afin de se conformer aux désirs très formels de S. S. le pape 
Pie X, ils insèrent dans leurs statuts un article touchant la pratique de la religion, 
par exemple, en fixant un jour du mois pour une messe à entendre ou une commu- 
nion à faire. Ce serait ajouter à leur organisation un élément surnaturel et une 
-importante garantie. 

Approbation : Les Statuts ont eu l'approbation de S. G. Ms"" Robert 
Menini (archevêque de Gangres, vicaire apostolique de Sophia et Philip- 
popoli), par lettre n° i5 du 14 mai igiS.etcelledeS. G. M s-- Michel Petcoff, 
-évêque des Bulgares catholiques en Thrace, par lettre du 1" mai 1912. 

Chapitre 1"^ 

Art. I". — Il se fonde parmi les Bulgares catholiques de rite oriental 
une Association de secours mutuel sous le titre d' « Association des Bul- 
gares catholiques de rite oriental en Bulgarie, ayant son siège à Sophia ». 

Chapitre II. — But. 

Art. 2. — Le but de l'Association est d'unir tous les Bulgares catho- 
liques de rite oriental et de les secourir au point de vue religieux, moral, 
matériel et social. 

Art. 3. — Le Conseil directeur devra chercher les moyens nécessaires 
au succès de l'Association et à la réalisation du but qu'elle se propose, 
par l'augmentation du nombre des membres de l'Association, par l'orga- 
nisation de réunions, de fêtes, de conférences, etc. 

Art. 4. — L'Association ne s'occupera point de questions de parti ou 
4e politique. 

Echos d'Orient, t. XV IL 11 



l62 



ECHOS D ORIENT 



Chapitre III. — Moyens. 

Art. 5. — Les moyens de l'Association proviennent des cotisations des 
membres, des secours, des offrandes volontaires, des dons en nature,^ 
des legs, des fêtes, des conférences, des intérêts du capital commun, du 
casuel, etc. 

Chapitre IV. — Composition de l'Association. 

Art. 6. — L'Association se compose de membres fondateurs, actifs^ 
auxiliaires et honoraires, 

a) Sont membres fondateurs ceux qui avec zèle ont pris part à la 
fondation de l'Association ou ceux qui versent 5 francs pour la formation 
des premiers fonds et continuent à faire partie de l'Association comme 
membres actifs. 

b) Sont membres actifs ceux qui payent o fr. 5o par mois et qui prennent 
une part active aux œuvres de l'Association. 

c) Les membres auxiliaires sont ceux qui payent une somme de 
5 à 10 francs par an, ou ceux qui donnent à l'Association un secours 
important. 

d) Sont membres honoraires ceux qui apportent au moins 5o francs 
en une fois, ou qui rendent un service considérable à l'Association. 

Art. 7. — Tout Bulgare catholique de rite oriental, sans distinction 
de sexe ou de domicile, peut être membre de l'Association. 

Remarque : Par exception, pourront être admis comme membres actifs 
de l'Association même les Bulgares catholiques d'un autre rite, mais 
avec l'approbation des Assemblées plénières annuelles, sur la présenta- 
tion du Conseil directeur. 

Chapitre V. — Direction. 

Art. 8. — L'Association est dirigée par un Conseil composé de sept 
personnes : le président, le vice-président, le secrétaire, le trésorier et 
trois conseillers. 

Art. 9. — Ce Conseil est élu par la réunion générale annuelle au scrutin 
secret avec mandat pour un an. 

Art. 10. — Les devoirs des membres du Conseil directeur sont répartis 
par l'Assemblée plénière annuelle. 

Art. II. — Tout membre actif de l'Association peut être membre du 
Conseil directeur, à condition de demeurer habituellement près du siège 
de l'Association. 

Art. 12. — L'Association pourra ériger des succursales dans les endroits 
peuplés de Bulgares catholiques de rite oriental. Chaque succursale fonc- 
tionnera comme une Association distincte et sera administrée selon un 



ASSOCIATION DES BULGARES CATHOUQUES DE RITE ORIENTAL l6} 

règlement particulier, qui devra avoir l'esprit de celui-ci, modèle de tous 
les autres. 

Chapitre VI. — Commission de contrôle. 

Art. i3. — L'Assemblée plénière annuelle de l'Association élit au 
scrutin secret une Commission de contrôle de trois membres avec mandat 
d'un an pour la révision des actes et comptes du Conseil d'administra- 
tion. Les membres de la Commission doivent demeurer auprès du siège 
de l'Association. 

Chapitre VIL — Réunions. 

Art. 14. — Les réunions de l'Association sont générales et se divisent 
en ordinaires et en extraordinaires. Les réunions ordinaires sont annuelles 
ou trimestrielles. Les réunions annuelles ont lieu chaque année le deuxième 
dimanche d'avril, et les trimestrielles le premier dimanche du trimestre. 
Les réunions extraordinaires peuvent avoir lieu en tout temps de l'année, 
à la demande du Conseil d'administration et de la Commission de 
contrôle ou sur la réclamation écrite de la moitié des membres demeu- 
rant auprès du siège de l'Association. 

Art. i5. — Les réunions extraordinaires sont convoquées pour résoudre 
des questions importantes qu'on ne peut pas remettre. 

Art. 16. — La réunion ordinaire qui a lieu tous les ans élit le Conseil 
directeur et la Commission de contrôle, discute et approuve l'exercice 
écoulé et décharge le Conseil de sa responsabilité, discute et accepte le 
budget des recettes et des dépenses de l'année courante, discute et résout 
les questions présentées suivant l'ordre, et proclame les membres hono- 
raires. 

Art. 17. — Dans les réunions extraordinaires ne sont discutées que 
les questions présentées à l'ordre du jour. 

Art. 18. — Les décisions dans les réunions sont prises à la majorité 
des suffrages. Dans le cas d'égalité des suffrages, la voix du président est 
prépondérante. 

Art. 19. — Les réunions exigent la présence d'au moins la moitié des 
membres du lieu, sinon la réunion est remise à une date ultérieure, et. 
alors elle a lieu quel que soit le nombre des membres présents. 

Art. 20. — Dans les réunions, on observe le règlement suivant : per»- 
sonne n'a le droit de parler avant d'avoir demandé la parole; personne 
n'a le droit de parler plus de trois fois sur la même question, à moins- 
d'y être invité par le président pour donner des explications. 

Chapitre VIIL — Obligations et droits. 
A) Du Conseil directeur. 
Art. 21. — Le Conseil directeur doit : à) veiller avec soin au fonction- 
nement régulier de l'Association et en suivre la marche; b) convoquer 



164 ÉCHOS d'orient 



les réunions ordinaires ou extraordinaires et déterminer l'ordre du jour; 

c) fixer les sommes nécessaires aux dépenses selon les différents para- 
graphes du budget, de même que celles nécessaires pour soutenir l'Asso- 
ciation et fournir tout ce qui lui est indispensable; d) régler les comptes 
annuels de l'année écoulée et le budget de l'année courante qu'il doit 
présenter à l'approbation des Assemblées annuelles; e) faire toutes les 
dépenses sans dépasser les sommes déterminées à cet effet;/) faire exé- 
cuter les décisions prises dans les réuftions; g) accepter et inscrire les 
nouveaux membres, et s'occuper à recueillir la cotisation des membres; 
h) recevoir les offrandes volontaires, les présents en nature, les legs, etc. ; 
/) résoudre toutes les questions qui ne relèvent pas de la compétence des 
assemblées;;) se réunir régulièrement tous les trois mois, et extraordi- 
nairement quand c'est nécessaire; k) rendre compte annuellement de 
l'état de l'Association; /) en cas de nécessité, élaborer des règlements 
qu'il présentera à l'approbation de l'Assemblée plénière annuelle. 

Art. 22. — Un membre du Conseil directeur ou de la Commission de 
contrôle qui donne volontairement sa démission ou qui n'assiste pas 
trois fois de suite aux réunions ou aux sessions sans motif suffisant 
perd son mandat et est remplacé par le candidat qui aura le plus de voix 
après lui. 

Art. 23. — Le Conseil directeur tient les livres suivants : a) la liste des 
membres; b) le livre des comptes détaillés; c) le livre des protocoles; 

d) le livre des recettes et des dépenses; é) le livre des entrées et des 
sorties;/) le livre d'inventaire; g) le livre des quittances. 

Art. 24. — Tous ces livres doivent être à feuillets numérotés traversés 
par un cordon, cachetés et revêtus de la signature du président et du 
secrétaire du Conseil directeur. 

Art. 25. — Le Conseil directeur représente l'Association partout. 

Art. 26. — Le président du Conseil directeur préside les réunions et 
garde le sceau de l'Association. Le secrétaire tient la correspondance et 
les livres énumérés dans l'article 28 {a, c, e) et tient bien en règle tous 
les livres de l'Association. Le trésorier remplit toutes les formalités finan- 
cières d'accord avec les décisions du Conseil directeur et tient les livres 
énumérés à l'article 23 {b, d, e, g), garde les biens de l'Association, et 
ne peut avoir sur lui plus de 5o francs appartenant à l'Association. 

Art. 27. — En cas de nécessité, le Conseil directeur peut exiger du 
trésorier une garantie. 

Art. 28. — Toute la correspondance pour l'étranger est signée par le 
président; la correspondance ordinaire est signée par le secrétaire, et celle 
des finances par le trésorier. 

Art. 29. — En cas d'absence, le président est remplacé dans ses 
fonctions par le vice-président, qui en assume tous les droits et toutes 
les obligations. 



ASSOCIATION DES BULGARES CATHOLIQUES DE RITE ORIENTAL l6<y 

Art. 3o. — La mise de sommes à la Caisse d'épargne ou ailleurs se fait 
au nom de l'Association; ces sommes ne peuvent être retirées sans la 
décision du Conseil directeur. 

Art. 3i. — A la réception d'une somme ou d'un objet quelconque, on 
délivre une quittance signée par le président, le caissier et le secrétaire, 
et munie du sceau de l'Association. 

Art. 32. — La charge de tous les membres du Conseil directeur ou de 
la Commission de contrôle n'est qu'honorifique, par conséquent tous 
l'accomplissent gratuitement. 

Art. 33. — Dans des questions touchant la religion ou l'Église, l'avis 
du prêtre de l'endroit est indispensable et décisif. 

B) De la Commission de contrôle. 

Art. 34. — La Commission de contrôle doit, toutes les fois qu'elle le 
juge bon, ou du moins une fois par trimestre, vérifier les actes et les 
comptes du Conseil directeur, et, en cas d'irrégularité, faire son rapport 
au plus tôt ou tout au moins pour la réunion la plus proche. 

Art. 35. — Pour ses revisions, elle rédige des protocoles et en rend 
compte à l'assemblée plénière annuelle. 

Art. 36. — Dans des cas importants qui ne peuvent pas être diff'érés, 
la Commission de contrôle convoque une assemblée plénière extraordi- 
naire, qui, devant des irrégularités prouvées, peut révoquer tout le Con- 
seil directeur ou partie de ce dernier, et demander une nouvelle élection. 

C) Des membres. 

Art. 37. — Les membres actifs jouissent de tous les droits du présent 
statut et de ses règlements; ils ont droit d'élire et d'être élus. Quant aux 
membres auxiliaires ou honoraires, ils ne jouissent pas de ces droits et 
ne sont ni électeurs ni candidats, mais, s'ils le désirent, ils peuvent 
assister aux réunions. 

Art. 38. — Tous les membres doivent : se soumettre au présent statut 
et à ses règlements; remplir les décisions des réunions et du Conseil 
directeur; assister régulièrement aux réunions; garder et avoir à cœur la 
bonne renommée et le prestige de l'Association ; apporter régulièrement 
leur cotisation et venir en aide par tous les moyens à la réalisation du 
but de l'Association. 

Art. 39. — Les membres qui n'apportent pas leur cotisation au bout 
de trois mois ou qui s'absentent trois fois de suite des réunions, sans 
motif suffisant, sont exclus par décision du Conseil directeur. Mais ces 
exclusions sont décidées par les réunions quand il s'agit de manquement 
total aux obligations du présent statut ou d'introduction de mésintelli- 
gence et de division parmi les membres de l'Association. 

Art. 40. — Pour accepter une seconde fois un membre exclu, la déci- 
sion des réunions est nécessaire. 



/i66 ÉCHOS d'orient 



Art. 41. — Il faut une déclaration écrite du Conseil directeur pour 
inscrire un nouveau membre. Si la personne qui désire s'inscrire nous 
est inconnue, deux anciens membres de l'Association lui serviront de 
témoins. 

Art. 42. — Les membres nouvellement inscrits, en dehors de leur 
cotisation, payent un franc d'inscription. 

Art, 43, — Aucun des membres fondateurs, actifs, auxiliaires ou 
honoraires n'a le droit de réclamer le remboursement des sommes ver- 
sées, des présents ou legs faits à l'Association. Il en est de même pour 
les bienfaiteurs. 

Chapitre IX, — Règles générales. 

Art. 44, — L'Association a son sceau propre portant l'inscription : 
-« Association des Bulgares catholiques de rite oriental en Bulgarie », 
avec, au milieu, l'image des saints Cyrille et Méthode, 

Art, 45. — L'Association célèbre sa fête patronale le 11 mai, vieux 
style, jour de la fête des saints apôtres des Slaves, Cyrille et Méthode. 
La manière de célébrer cette fête de même que les dépenses nécessaires 
sont fixées par le Conseil directeur. 

Art. 46. — Au cas où l'Association cesserait d'exister, tous ses capi- 
taux et biens seront remis moitié au Collège français catholique de 
Philippopoli, moitié au Gymnase catholique d'Andrinople, qui auront 
le droit d'en garder les revenus et de se servir de ces revenus pour l'en- 
tretien d'élèves bulgares catholiques de rite oriental. Cependant, si dans 
la suite dix des anciens membres se présentent et demandent à restaurer 
l'Association, celle-ci reprend ses capitaux et biens. Mais si, dans un 
délai de dix ans, personne ne se présente, les établissements indiqués 
ci-dessus deviennent propriétaires de tout ce qui leur a été remis et l'em- 
ploient comme l'indique le présent article. 

Art. 47, — Le présent statut peut être modifié à la demande des deux 
tiers des membres actifs prenant part à l'assemblée plénière annuelle, 
sans toucher au titre et au but de l'Association. 

Art, 48, — Le présent statut a été accepté par la réunion qui a institué 
l'Association à Sophia le 16 septembre 191 2 par protocole n" 3, 

Président : Théodore Bakardjieff. 
Vice-président : Georges Stoikoff, 
Secrétaire : Dontcho Anguéloff. 
Trésorier : Blaise Tchaplikoff, 

/Stéphane Tzokoff. 
Conseillers < Basile Madjaroff, 

( Georges Ivanoff, 



1 



K RÈGLEMENT DES SECOURS 

■-^ à donner auK membres de l'Association 

K des Bulgares catholiques de rite oriental en Bulgarie établie à Sophia 

Art. I". — L'Association des Bulgares catholiques de rite oriental vient 
en aide à ses membres au point de vue religieux, matériel et social selon 
les forces et les moyens dont elle dispose. 

Art. 2. — Tout membre actif de l'Association a droit au secours dans 
les cas suivants : 

a) Quand il a subi un dommage matériel à cause de l'accomplissement 
de ses obligations et de l'usage de ses droits, ou à cause de ses convictions 
religieuses. 

b) En cas de renvoi de son travail qui lui permettait de vivre. 

c) En cas de longue maladie, s'il manque de moyens. 

d) En cas d'extrême pauvreté. 

e) En cas de mort. 

Art. 3. — Les secours consistent : 

a) A faire des démarches auprès des établissements scolaires catho- 
liques pour l'acceptation des enfants des membres de l'Association, aux 
conditions le plus avantageuses possible. 

b) A chercher du travail pour ceux qui n'en ont pas. 

c) A donner des secours en argent. 

Art. 4. — Le secours en argent est donné en cas de nécessité aux 
membres renvoyés de leur travail qui seraient restés plus de trente jours 
sans travail ; à ceux qui seraient dans une pauvreté extrême ou qui reste- 
raient longtemps malades. Ce secours est donné aussi à la famille des 
membres défunts. 

Art. 5. — Les secours en argent sont fixés par le Conseil directeur 
selon les moyens de l'Association et la nécessité. 

Art. 6. — En cas de mort, la famille du membre défunt reçoit 100 francs. 

Art. 7. — Ne jouissent du droit au secours prévu par l'article 6 que 
les membres de l'Association qui, le jour de leur inscription, auront 
déclaré par écrit qu'ils s'obligent à verser 2 francs à la caisse de l'Asso- 
ciation pour tout cas de mort. 

Art. 8. — Dans les cas extraordinaires qui ne peuvent pas être retardés, 
comme maladie grave, mort, enterrement, etc., le Conseil directeur 
appelle un prêtre; s'il n'en trouve pas, il s'occupe des cérémonies reli- 
-leuses indispensables. 

Art. 9. — En cas de maladie, l'Association s'occupe, là où c'est pos- 
sible, de venir en aide à son membre, soit en engageant un médecin, soit 
en faisant les démarches nécessaires pour qu'on l'accepte dans une 
maison de traitement. 



i68 ÉCHOS d'orient 



Art. io. — En dehors des secours énumérés ci-dessus, l'Association 
peut acheter des terrains pour bâtir des maisons qu'elle loue uniquement 
à ses membres dans le but de les rapprocher. Ces terrains restent à l'As- 
sociation jusqu'à ce qu'ils soient complètement rachetés. 

Si dans la même famille il y a plusieurs membres à faire partie de 
l'Association, ne peut jouir du présent article du règlement que le plus 
ancien d'entre eux, ce qu'il fait au compte de toute la famille. 

Les membres qui auront refusé un tel terrain n'auront le droit de 
demander en échange aucune autre compensation. 

Art. II. — En cas de malheur imprévu, mettant quelque membre de 
l'Association dans une situation matériellement difficile, comme la mort 
d'un membre de la famille, un revers de fortune, la mort d'une bête de 
somme, etc., le Conseil directeur peut décider qu'on lui vienne en aide 
mutuellement en lui donnant une certaine somme contre garantie. 

Le Conseil directeur a encore le droit de laisser, contre garantie, aux 
membres de l'Association qui sont dans la nécessité, des emprunts à 
brève échéance. Les intérêts de ces emprunts sont fixés par le Conseil. 

Art. 12. — Le Conseil directeur peut aussi décider qu'on laisse des 
sommes pour un but utile à tous les membres de l'Association ou en 
général pour les Bulgares catholiques de rite oriental. 

Art. i3. — L'Association n'est obligée en aucune façon de fournir les 
secours énumérés ci-dessus si ses moyens ne le lui permettent pas. 

Art. 14. — Le don de secours en argent, quels qu'ils soient, ne com- 
mence qu'un an après l'entrée en vigueur du présent règlement. Les 
membres eux-mêmes ne peuvent jouir de ces secours que six mois après 
leur inscription. 

Art. i5. — Les membres qui ont besoin de secours adressent au Conr 
seil directeur une demande écrite, où ils exposent toutes les circonr 
stances et ajoutent tous les documents qui peuvent montrer clairement leur 
situation . 

Art. 16. — Les membres mécontents ont droit de faire des réclama- 
tions devant l'Assemblée plénière annuelle. 

Art. 17. — Le présent règlement, qui ne doit pas contredire le but de' 
l'Association, entre en vigueur le jour de son acceptation et peut être 
modifié si les deux tiers des membres qui prennent part à l'Assemblée 
plénière annuelle en manifestent le désir. 

Art. 18. — Le présent règlement a été accepté par l'Assemblée plénière 
annuelle de l'Association, le 29 septembre 191 3, protocole n° 4. 

Le président: Théodore Bakardjieff. 
Le vice-président : Georges Stoikoff. 
Le secrétaire : Dontcho Anguéloff. 



CHRONIQUE 
DES ÉGLISES ORIENTALES 



Bulgares. 

Catholiques. 

Le bilan de la persécution. — Nous avons résumé dans une précédente 
chronique les souffrances que les Bulgares catholiques de Macédoine ont 
eu à supporter depuis un an de la part des Grecs. Nous pouvons aujour- 
d'hui publier des chiffres rigoureusement exacts concernant les deux 
vicariats apostoliques de Thrace et de Macédoine. On verra que les chré- 
tiens « orthodoxes » n'ont pas été plus tendres pour les catholiques que 
les musulmans. 

I . Vicariat apostolique de Thrace. a) Situation au moment de la guerre 
balkanique (sept. 1912): 3 690 fidèles en Turquie, avec 12 paroisses, 
19 prêtres (9 séculiers, 5 Pères Résurrectionistes et 5 Pères Assomptio- 
nistes). Il faut y ajouter i 020 fidèles en Bulgarie avec 10 centres et 
10 prêtres (7 séculiers et 3 Pères Assomptionistes). 

b) Situation après les deux guerres balkaniques (fin 191 3): les Turcs 
ont détruit 11 villages qui sont à jamais perdus pour 3 38o fidèles; ils ont 
aussi pillé deux villages en Thrace et deux en Bulgarie; tous les quatre 
ont pu être réoccupés. Les massacres n'ont fait qu'une centaine de vic- 
times, mais les maladies contractées au cours d'une émigration forcée 
ont fait périr beaucoup de femmes et d'enfants. Quant aux pertes maté- 
rielles, il est difficile de les évaluer; tout ce qu'on peut dire, c'est que les 
Bulgares catholiques de Thrace sont complètement ruinés. 

2. Vicariat apostolique de Macédoine, a) Situation au moment de la 
guerre balkanique (sept. 1912) : 10 140 fidèles, avec 27 paroisses, 36 prêtres 
dont 10 Lazaristes, un Séminaire de 3o élèves. 

b) Situation après les deux guerres balkaniques (fin 1913): les Grecs 
ont ruiné 12 paroisses et en ont fait passer 6 de force à l'orthodoxie. Il ne 
reste plus que 4 centres uniates sur les 22 que possédait la partie de la 
Macédoine occupée par les Grecs. De leur côté, les Serbes ont fait passer 
de force au schisme 2 paroisses, et mis à mort le curé de Mouïne, qu'ils 
ont pendu par les cheveux. Il faudrait ajouter à ce sombre tableau les 
catholiques massacrés par les Grecs et les Serbes; si l'on n'en connaît 
pas exactement le nombre, on sait du moins qu'il est supérieur à celui 
des victimes faites par les Turcs. J. Lacombe. 



170 



ECHOS D ORIENT 



Orthodoxes. 

Le mouvement vejs Rome. — Les prévenances dont le gouvernement 
russe n'a cessé d'entourer l'exarque Joseph, soit à son départ de Con- 
stantinople, soit par la décoration qu'il lui a envoyée à Sofia, viennent 
d'avoir leur récompense. On savait depuis longtemps en Bulgarie que 
les évêques étaient pour la plupart acquis à la Russie. Aussi les promo- 
teurs de l'union avec Rome n'étaient-ils pas sans crainte de ce côté. 
Ils n'avaient que trop raison. En janvier 1914, le saint synode de Sofia 
a lancé une encyclique pour mettre les Bulgares en garde contre les 
intrigues de Rome. Le document feint de voir dans le mouvement uniate 
le dessein pervers de diviser les Bulgares entre eux pour mieux les écraser. 
« C'est dans la religion orthodoxe, ajoute-t-il, et dans le slavisme qu'est 
l'avenir. » L'appel au slavisme et les allusions multiples à la Russie 
montrent clairement à quelle source les synodiques ont puisé leur 
inspiration. La Russie ne peut pas se résigner à laisser les Bulgares 
maîtres de leurs destinées. Aucun moyen ne lui paraît négligeable pour 
se les attacher malgré eux. Il est vrai que la Bulgarie est sur le chemin 
de Constantinople! Certains journaux ne se sont pas gênés pour traiter 
les évêques de « vendus » et se moquent aujourd'hui de l'encyclique 
du synode. Ce manifeste n'aura sans doute pas grande influence sur 
l'ensemble de la nation, que ne touchent guère les documents synodaux, 
mais elle agira sur les âmes naïves et refroidira le zèle des promoteurs 
de l'union. La Bulgarie y perdra plus que l'Église catholique. 

J. Lacombe. 



Grecs. 



Orthodoxes. 



ÉGLISE DE CONSTANTINOPLE 

I. Mort du patriarche Anthime VIL — Le 5/i8 décembre igiS s'étei- 
gnait l'ancien patriarche de Constantinople, Anthime VII, démission- 
naire en 1896, et qui vivait depuis lors dans la retraite. Nous n'aurions 
point signalé la disparition de ce personnage, s'il n'avait marqué son 
court patriarcat (19 janvier iSgS-Bi octobre 1896) par sa fameuse Lettre 
d'octobre iSgS publiée en réponse à la magnifique Encyclique Prœclara 
de Léon XIII (20 juin 1894). On sait que cette dernière est un touchant 
appel à l'unité chrétienne. — Prélat fruste et presque illettré, Anthime VII 
était bien incapable d'opposer au magnifique langage de Léon XIII cette 
« réfutation orthodoxe » dont le ton venimeux le dispute à la fantaisie. 
Mais il ne manque pas au Phanar de folliculaires prêts à sacrifier leur 
amour-propre d'auteur pour la cause de la « sainte orthodoxie ». 
Anthime VII en trouva un d'assez complaisant, ou plutôt, comme l'ont 
aflfirmé de mauvaises langues, son entourage le lui imposa. 



k CHRONIQUE DES ÉGLISES ORIENTALES I7I 

2. Le dépècement du patriarcat œcuménique. — La « Grande Église du 
irist » joue de malheur depuis cent ans. De même qu'elle a étendu ses 
conquêtes à l'abri des drapeaux ottomans, de même elle recule ses fron- 
tières à mesure que les musulmans cèdent la place aux ghiaours. Où 
donc s'arrêtera cette fière Église qui faisait jadis la loi à tout l'Orient 
orthodoxe? Dès maintenant nous pouvons compter les pertes qu'elle 
a subies pendant ces dernières années. 

Les quatre éparchies de Bosnie-Herzégovine, Serajevo, Mostar, Dolnja- 
Touzla et Banjaluka ne lui appartiennent plus que nominalement. A la 
suite des guerres balkaniques de igia-igiS, la Serbie s'est annexé les 
5 métropoles suivantes : Prizrend, Uskub, Dibra, Ochrida et Monastir. La 
•Grèce en possède maintenant 17 sur le continent : Janina, Nicopolis, Para- 
mythia, Vella, Grévéna, Elasson, Castoria, Sizanios, Berrhée, Florina, 
Vodéna, Salonique, Cassandria, Servia, Serrés, Drama et Eleuthéro- 
polis, sans compter 4 évêchés suffragants; en Crète, il y a Candie 
et 7 évêchés suffragants; enfin 5 métropoles des îles de l'Egée dépendent 
maintenant d'Athènes : Lemnos, Mitylène, Méthymnes, Chio et Samos. 
La Bulgarie a confisqué 6 métropoles : Mélénic, Névrocop, Stroumnitza, 
Xanthi, Maronia et Lititza (Orta-Keuy), sans compter les 5 de l'ancien 
royaume: Philippopoli, Varna, Mésembria, Anchialo et Sozopolis, dont 
elle a expulse les titulaires en 1906. C'est donc 39 métropoles et 1 1 évêchés 
perdus en quelques années. Il reste bien encore au patriarcat œcumé- 
nique 4 métropoles en Albanie et en Épire : Dyrrachium (Durazzo), Bel- 
grade I Bérat), Argyrocastro et Corytsa, mais quel sera leur statut, et 
combien de temps obéiront-elles encore au Phanar? 

Le tomos, ou diplôme par lequel le saint synode déclare libres les 
métropoles qui lui échappent, n'a pas encore été promulgué — et l'on 
conçoit que cette opération douloureuse lui coûte, — mais on peut d'ores 
et déjà affirmer que les diocèses indiqués plus haut ne font plus partie 
de l'Église de Constantinople. Celle-ci ne compte plus, en fait, que 
I 41 métropoles, en y comprenant celle des Dardanelles et Lampsaque, 
érigée au printemps de 1913. Le nouvel état de choses inquiète le monde 
phanariote. Tout d'abord, les éparchies perdues fournissaient plus de la 
moitié du budget des recettes, puis il se pose des questions importantes : 
modification du Règlement ecclésiastique, modification du Syntagma- 
tion ou liste des métropolites, etc. Un vent de réformes souffle sur le 
Phanar. En sortira-t-il autre chose que des flots de paroles et des déci- 
sions inefficaces? En tout cas, il est bien improbable que soit enrayé le 
mouvement qui entraîne fatalement vers sa ruine totale la « Grande 
Église du Christ ». J. Lacombe. 

ÉGLISÇ DE -GRÈCE 

L'Église de Grèce songe également à faire des réformes. Une Commis- 
sion a même été nommée pour s'en occuper. L'acquisition d'une ving- 



172 



ÉCHOS d'orient 



taine de métropoles changerait le gouvernement de l'Église : au lieu de 
cinq membres, le saint synode d'Athènes en compterait douze, comme 
celui de Constantinçple; tous les évêques auraient droit au titre de 
métropolite, réservé jusqu'ici à celui d'Athènes, etc. Par contre, le gou- 
vernement songe à prendre des mesures qui ont provoqué les protesta- 
tions du métropolite d'Athènes, parce qu'il y voit une atteinte portée 
aux droits de l'Eglise. Mais quels sont au juste les droits de l'Eglise et 
de l'Etat dans les pays orthodoxes? 

Le roi Constantin offre aux métropolites dépossédés par les Serbes et 
les Bulgares les éparchies vacantes de son royaume, mais il s'en occupera 
seulement lorsque les événements politiques lui laisseront assez de 
loisir pour cela. Nous verrons si les prélats en question préféreront s'at- 
tacher à la fortune de la Grèce ou rester fidèles à celle du Phanar. 

Le sort de l'Athos. — Depuis les défaites des Turcs, le monde ortho- 
doxe se préoccupait vivement du.mot Athos. Cette presqu'île étant com- 
prise dans le territoire attribué à la Grèce, quel serait le sort des colonies 
de la « sainte montagne »? Diverses solutions furent proposées: inter- 
nationalisation, gouvernement collectif des États orthodoxes, protectorat 
russe, etc. Les Grecs repoussèrent avec indignation tous ces projets, qui 
n'avaient pas d'autre but que de les évincer. Les moines grecs, qui ont 
la majorité dans le gouvernement de la presqu'île athonite, se démenèrent 
si bien qu'ils finirent par incliner en leur faveur l'opinion publique. Ils 
envoyèrent à la Conférence de Londres de longs mémoires, firent inter- 
venir la diplomatie hellénique, le patriarche oecuménique; en un mot, 
ils remplirent le monde de leur querelle. D'un autre côté, la Russie ne 
voulait pas renoncer à exercer sur l'Athos une certaine autorité. Elle a 
cependant fini par céder à la fin de janvier 1914. L'Athos reste territoire 
hellénique, mais les moines russes y seront traités en sujets du tsar. 

A titre de renseignement, nous donnons ici la statistique dressée par 
les Grecs, après l'expulsion d'un millier de moines russes pour hérésie, 
et publiée dans l"ExxX7i(Tta(iTixbç xVîpu; de Chypre du i5 décembre igiB. 

POPULATION DE l'aTHOS AU POINT DE VUE DE LA NATIONALITÉ (1) 



ÉTABLISSEMENTS 


GRECS 


RUSSES 


ROUMAINS 


BULGARES 


SERBES 
76 (I) 

i3 


GÉORGIENS 


TOTAL 




20 monastères 

12 skites 
204 kellia 
456 ermitages 
personnel laïque 


2 285 (17) 

595 (7) 

628 (i54) 
198 
1625 


I i83 (!) 
282 (2) 
186 (3i) 
263 


18 
121 (2) 

49 (12) 


180 (I) 
27 <I) 

24 (6) 
12 


5 

6(1) 

3 


3742 

I 043 

893 

667 

I 625 




5 33i 


I 914 


379 


243 


89 


•4 


7 970 





(i) Les chiffres entre parenthèses indiquent !e nombre des divers étabUssements 
possédés par chaque nationalité. 



CHRONIQUE DES ÉGLISES ORIENTALES I73 

Sur les 6 3^5 moines de l'Athos (défalcation faite de laïques), les Grecs 
avouent n'être que 3706, c'est-à-dire 58,24 pour 100 du total; encore 
leurs chiffres sont-ils probablement sujets à caution. S'ils ont 17 des 
20 monastères qui gouvernent la presqu'île, ils sont loin d'avoir comme 
nombre une majorité écrasante. Si l'on se place au point de vue de la 
sujétion, cette majorité est encore plus faible: 3235 moines seulement, 
c'est-à-dire 50,98 pour 100, sont originaires des pays soumis au roi 
Constantin. J. Lacombe. 

Voici le texte français authentique du document envoyé par les moines 
du Mont-Athos au roi de Grèce, au patriarche œcuménique et aux 
membres de la Conférence de Londres, le 3/i6 octobre igiS. Nous en 
conservons scrupuleusement le style et l'orthographe. 

Décret des Supérieurs et Primats de la Sainte Assemblée extraordinaire et 
des représentants des vingt Saints Couvents à la Sainte Communauté du 
Saint mont Athos, fait dans l'église historique du a Protatou », à Caryès, le 
3 octobre i g 1 3, pour être présenté à Sa Ma/esté le Glorieux Roi des Hellènes, 
Constantin IB. Des copies en seront envoyées à S. S. le Patriarche œcuménique. 
Monsieur Germanos, aux Augustes Gouvernements des États Orthodoxes, et à 
L. Excellences le Président et les Ambassadeurs membres de la Conférence (i). 

Décret. Au nom du Père, du fils et du Saint esprit. 

La Sainte Ass.mbiée extraordinaire du Mont Athos, composée des Supérieurs 
et Primats des vingt saints couvents souverains royaux, Patriarchistes et Stavro- 
pégiaques, représentant canoniquement et légalement tout l'État monastique du 
Mont-Athos gouverné par soi-même, réunie ce-jourd'hui Jeudi 3 Octobre de 
l'an de grâce igi3 dans la Sainte Église de Caryès, devant le tableau domestique 
et thaumaturge de la toute-Sainte Mère de Dieu, « Axion estin » vote en Saint 
esprit : 

I. Elle loue le nom béni de Dieu très miséricordieux, qui a daigné dans son 
immense miséricorde que ce saint pays fut délivré de la domination du Croissant 
et retourné sous la protection brillante du drapeau de la Croix. 

II. Elle exprime sa reconnaissance éternelle à Sa Majesté le Roi des Hellènes, 
Constantin Xll, le libérateur, qui comme exécuteur de la volonté du Dieu, a 
donné à ce Saint Pays sa liberté. 

III. Elle ordonne que le drapeau Hellénique, qui a donné la liberté à Mont- 
Athos, continue à flotter pour toujours sur tous ses Saints Couvents, ainsi que 
sur leurs dépendances, comme symbole de domination et protection. 

IV. Elle déclare comme inaltérables les bases fondamentales du régime 
claustral en vigueur à Mont-Athos, d'être gouverné par soi-même sous la juri- 
diction spirituelle du Patriarcat Œcuménique, selon les relations existant jusqu'à 
présent contenues dans les règlements généraux du Mont-Athos. Elle reconnaît 
comme transféré au Royaume Hellénique tout droit légal de l'Empire Ottoman 
sur Mont-Athos existant jusqu'à présent. 



(i) Salonique, imprimerie S. Pandéli et N. Xénophontidès, igiS, une brochure in-S" 
de 6 pages. 



174 ÉCHOS d'orient 



I 



V. Elle repousse catégoriquement comme funeste pour l'évolution de la vie 
monastique à l'avenir à Mont-Athos l'idée de l'internationalisation ou neutrali- 
sation, ainsi que de toute tendance pour une exploitation politique de notre 
Saint pays, et elle considère le sol sacré du Mont-Athos comme uni indissolu- 
blement au sol entier du Royaume Hellénique. 

VI. Elle remercie les hauts Gouvernements des États orthodoxes pour l'intérêt 
pieux qu'ils ont montré pour Mont-Athos, mais en même temps elle les supplie, 
au nom de l'Orthodoxie, de ne pas vouloir en adoptant l'idée de la coprotection 
se rendre coupables de la ruine de ce pays, pour lequel toute l'Orthodoxie se 
vante, où des serviteurs du Christ de toute nationalité vivent comme frères une 
vie vertueuse; au contraire ces Gouvernements doivent, montrant à leur amour 
chrétien leur équité et leur confiance mutuelle, reconnaître que le droit de la 
protection politique du Mont-Athos appartient seulement au Royaume de 
Grèce, dont l'armée a donné la liberté et les territoires entourant de tous les 
côtés Mont-Athos. 

VIL Elle prie leurs Excellences, les Représentants des Grandes Puissances, 
membres de la Conférence de Londres, de ne pas vouloir provoquer par une 
décision hasardée une question d'un caractère politico-religieux, dangereuse par 
sa nature pour la paix d'Orient. 

VIII. Elle supplie l'auguste Patriarcat Œcuménique de vouloir bien sauver par 
son intervention valide ce Saint Pays de tout danger tendant à modifier le 
Statusquo actuel à Mont-Athos. 

IX. Elle déclare devant Dieu et les hommes que toute démarche ou décision 
pour Mont-Athos, internationale ou d'un autre caractère contraire aux décisions 
formulées dans le présent décret, rencontrerait, dans son application, le droit de 
la défense des Saints et sacrés; elle appelle dès à présent tous les vrais moines 
du Mont-Athos, pères et frères, les zélateurs de la gloire des homologètes et des 
martyrs de ce Saint Pays, à se préparer pour la couronne glorieuse du martyre. 

X. Elle charge la Sainte Intendance de soumettre l'original du présent décret 
à S. M. Notre auguste Roi, Constantin XII, le libérateur, le successeur à Mont- 
Athos des empereurs Byzantins, fondateurs de ces Saints couvents copie 
du même décret à la Grande Église du Christ, à tous les augustes Gouverne- 
ments des États Orthodoxes, ainsi qu'aux membres de la Conférence de Londres. 

Fait, lu et signé dans la Sainte Église du Protatou, à Caryès devant le véné- 
rable tableau de la Sainte Vierge Marie, et que le tout Puissant sauve par ses 
prières ce Saint Pays. 

Les Soupérieurs et Primats des vingt couvents sacrés, qui forment le Saint 
Synode extraordinaire. 

•^ le vénérable de la très Grande Lavra : Geron Kornilios; 
•{• le vénérable du couvent Vatopedi : Diacre Arcadios; 
^ le vénérable du couvent Iviron : Geron loakim; 
•i" le vénérable du couvent Hiliandari : Proïgoumenos Climis; 
■{• le supérieur du couvent Dionyssiou : Archimandrite 

Dossitheos; 
-}• le supérieur du couvent ,Coutlomoussiou : Archimandrite 

Damaskinos; 
•J- le supérieur du couvent Pantocratoros : Archimandrite 
Stefanos ; 



CHRONIQUE DES ÉGLISES ORIENTALES I75 

•i" le vénérable du couvent Xiropotamou : Proïgoumenos 

Eugenios; 
"i* le vénérable du couvent Zographou : Minas leromoine. 
+ le vénérable du couvent Dochiariou : Geron lerotheos; 
•i" le supérieur du couvent Carakalou : Archimandrite Atha- 

nasios; 
•i* le supérieur du couvent Philothéou : Archimandrite 

Théodozios; 
•{- le supérieur du couvent Simonos Petras : Archimandrite 

loannikios; 
•{• le vénérable du couvent Saint Paul : Geron Eulogios; 
•{- le vénérable du couvent Stavronikita : Geron Gabriel; 
-{- le supérieur du couvent Xenophontos : Archimandrite 

Gédéon ; 
+ le vénérable du couvent Grégoriou : Geron Varlaam ; 
^ le supérieur du couvent Esfigménou : Diacre Chryso- 

gonos; 
•{- le supérieur du couvent Rossikou : 

f le vénérable du couvent Constamonitou : Modestos lero- 
moine; 

Les représentants et primats de nos vingt saints couvents qui forment la 
Sainte Communauté ordinaire : 

•^ le représentant de la très Grande Lavra : Geron Esychios. 
•{• le représentant du couvent Vatopedi : Geron Chariton; 
•{• le représentant du couvent Iviron : Proïgoumenos An- 

thimos; 
-j- le représentant du couvent Chiliandari : Proïgoumenos 

Climis; 
f le représentant du couvent Dionyssiou: Geron Nicodimos; 
f le représentant du couvent Coutloumoussiou : Geron 

Chariton; 
f le représentant du couvent Pantocratoros : Proïgoum. 

Ghryssostomos; 
-}• le représentant du couvent Xeropotamou : Proïgoum. 

Mercourios; 
-J- le représentant du couvent Zographou : Minas leromoine; 
^ le représentant du couvent Diochiariou : Geron Dio- 

nyssios; 
f le représentant du couvent Carakalou : Geron Philippos; 
•î" le représentant du couvent Philothéou : Geron Stéphanos; 
•f le représentant du couvent Simonios Petras : Geron 

Photios; 
f le représentant du couvent Saint Paul : Geron Eulogios ; 
f le représentant du couvent Stavronikita : Proïgoumenos 

Eleutherios; 
•{• le représentant du couvent Xenophondos: Geron Loucas; 
f le représentant du couvent Grégoriou : Geron Andréas; 



176 ÉCHOS d'orient 



-J- le représentant du couvent Esfigménou : Diacre Chrysso- 

gonos; 
•f- le représentant du couvent Rossikou : (i) 
-J- le représentant du couvent Constamonitou : Modestos 

léromonachos. 
La Sainte Intendance du saint Mont-Athos. 

Melkites ou Gréco-Arabes. 

Catholiques . 

I. Les Ordres religieux. — Les trois Ordres religieux que possède 
l'Eglise grecque melkite catholique ont eu, dans les derniers mois de 
l'année igiS, leur Chapitre triennal, pour l'élection du Supérieur général. 
Nous dirons un mot de chacun de ces Chapitres. 

Les Salvatoriens ont tenu leur assemblée plénière en septembre. L'an- 
cien Supérieur général, le P. Gabriel Nabâa, a été réélu pour la troisième 
fois. C'est, en effet, l'homme le mieux choisi pour diriger son Ordre. 
Comprenant le besoin qu'ont ses religieux d'une sérieuse réforme, il avait, 
en 1907, lors d'un voyage à Rome, à l'occasion du quinzième centenaire 
de saint Jean Chrysostome, entamé des pourparlers avec la S. Cong. de 
la Propagande, dans le but de confier aux Pères Blancs la direction du 
noviciat et du Séminaire du couvent. Malheureusement, ses démarches 
n'ont pas abouti. 

Les Chouérites ou Baladites, contrairement à leur habitude de réélire 
presque toujours leur ancien Supérieur général, le P. Joseph Kfouri, 
vénérable octogénaire, ont porté cette fois-ci leur choix sur le P. Alexios 
Kateb, retiré à Paris depuis un grand nombre d'années. Le nouvel élu, 
qui avait d'abord accepté le supériorat, s'est rendu à Rome, où il com- 
muniqua sa démission à la S. Cong. de la Propagande. Le Chapitre dut 
se réunir à nouveau, et nomma Supérieur général le P. Choumaïl, qui 
administrait l'Ordre comme vicaire depuis la nomination du P. Kateb. 

Les Alépins, qui sont en train de se réformer, grâce à la visite aposto- 
lique que Rome leur a imposée depuis bientôt trois ans, ont tenu leur 
Chapitre triennal sous la présidence de M»"" Dimitrios Kadi, archevêque 
d'Alep et visiteur apostolique de l'Ordre. Le Supérieur général, le P. Jean 
Kaouam, désigné directement par la Propagande, a été proclamé par 
Me"" Dimitrios, et, d'accord avec le visiteur apostolique, il a nommé les 
quatre assistants appelés à lui prêter leur concours dans le gouvernement 
des religieux. 



(i) On remarquera que les deux fondés de pouvoirs du couvent russe, le Roussikon. 
n'ont pas signé ce document, dirigé principalement contre les intrigues de leur patrie. 

(Note des Echos d'Orient.) 



CHRONIQUE DES ÉGLISES ORIENTALES 177 

2. Véparchie de Tyr. — Le siège de Tyr a perdu, le 28 novembre 191 3, 
son digne archevêque, M?' Euthymios Zoulhof, décédé à la suite d'une 
opération. Pendant les vingt-sept années de son épiscopat, il a été le 
modèle du pasteur par son dévouement absolu aux intérêts spirituels de 
son troupeau, et un administrateur soucieux même de leurs intérêts 
matériels. Ayant trouvé le siège de Tyr dans un état de décadence lamen- 
table, il réussit, par une sage administration et le concours de la divine 
Providence, à le doter d'une mainmorte suffisante pour faite face aux 
divers besoins de son diocèse. Ses brillantes qualités intellectuelles et 
morales l'ont plus d'une fois signalé à l'attention de lépiscopat pour le 
trône patriarcal; malheureusement, le mal dont il était atteint depuis 
le début de son épiscopat l'empêchait d'accepter cette lourde charge. 
Pendant sa longue maladie il a toujours donné l'exemple de la plus 
grande résignation et de la soumission totale aux desseins de Dieu. 

Son testament dénote un cœur de pasteur tout dévoué aux intérêts de 
son diocèse, et bien supérieur aux mesquines attaches de la terre. Il y 
recommande particulièrement à ses frères, dans un langage plein d'un 
souffle divin, de respecter les biens de l'Église, et de ne pas susciter des 
difficultés à son successeur par d'illégitimes revendications. 

Th. Khoury. 



Orthodoxes. 

ÉGLISE DE JÉRUSALEM 

L'invasion russe. — Il y a deux ans, nous disions que les Russes 
avaient acheté au patriarcat d'Antioche le monastère de Saint-Élie, près 
de Beyrouth. L'an dernier, ils ont continué l'application de leur plan 
d'invasion de la Syrie et de la Palestine. Le 2 décembre 1913, le patriarche 
de Jérusalem, xM^'- Damien, présidait l'inauguration de la nouvelle église 
qu'ils viennent de construire sur le mont Carmel. Leur intention, paraît-il, 
est de faire du monastère de Saint-Elie et de celui du Carmel, deux cita- 
delles de l'orthodoxie russe, avec plusieurs centaines de moines. Les 
Grecs, déjà inquiets pour l'Athos, commencent à faire entendre des 
plaintes. Ceux d'Egypte notamment, qui se refusent encore à reconnaître 
M»' Damien, lui reprochent amèrement la complaisance qu'il met à 
installer les moscovites dans son patriarcat. La Palestine n'avait-elle 
donc pas assez de couvents russes : Jérusalem, mont des Oliviers, 
Jéricho, Aïn-Farah, Hébron, Saint-Jean, etc. ? Le plan des Russes appa- 
raît de plus en plus nettement : occuper en Terre Sainte des points impor- 
tants pour s'emparer de tous les Lieux Saints, y compris le tombeau de 
Notre-Seigneur. 

J. Lacombe. 

Échos d'Orient, t. XVII. 12 



178 ÉCHOS d'orient 



Russes. 

Orthodoxes. 

Les persécutions contre les catholiques. — Depuis plusieurs mois 
déjà nous nous proposions de parler à nos lecteurs de la façon dont le 
gouvernement russe s'est conduit ces dernières années à l'égard des 
catholiques. Les faits nous paraissent assez nombreux et assez suggestifs 
pour que nous leur consacrions une chronique. 

Dans l'ancien royaume de Pologne, qui jouit d'un régime spécial, l'au- 
tocratie orthodoxe se fait sentir moins durement qu'ailleurs, mais elle 
ne renonce pas toutefois à molester les catholiques. Outre les multiples 
entraves qu'une bureaucratie tatillonne met à l'exercice du culte, elle a 
trouvé un bon moyen de restreindre l'influence du clergé, en limitant le 
nombre de jeunes gens admis dans les Séminaires. La conséquence 
naturelle est une insuffisance notable du nombre de prêtres. L'important 
diocèse de Varsovie n'avait, en igiS, que 698 prêtres séculiers et 19 régu- 
liers pour I 966897 fidèles, i pour 3oool celui de Vlotslavek 548 prêtres 
séculiers pour i 478 204 fidèles. Il en est à peu près de même dans les 
autres diocèses. Mais c'est moins les Polonais que les catholiques de la 
Russie proprement dite qui nous occupent ici. 

Parmi eux, on trouve des Lithuaniens, des Polonais et des Blancs- 
Russiens. Ce sont ces derniers qui ont profité du fameux « oukase de 
tolérance » arraché au tsar par le mouvement révolutionnaire en 1905, 
pour abandonner le schisme dans lequel le gouvernement les avait fait 
entrer de force. En trois ans, il y en eut ainsi plus de Sooooo à rentrer 
dans l'Eglise catholique, mais ils se firent latins par mesure de prudence, 
le rite byzantin demeurant interdit en Russie à tous les fidèles soumis 
à Rome. Malheureusement pour eux, il y eut des retardataires qui ne se 
pressèrent pas de profiter de l'oukase pour s'évader de l'orthodoxie, ou 
qui négligèrent de se faire inscrire comme catholiques sur les registres 
officiels. C'est en vain que depuis plusieurs années ils assaillent les 
autorités russes de leurs requêtes; les fonctionnaires ont reçu l'ordre de 
ne plus s'occuper de ces questions importunes. Le gouverneur de Siedlic 
(pays de Chelm) s'est tout particulièrement distingué dans la résistance 
passive aux demandes réitérées des catholiques. La loi n'a pas été abrogée, 
mais on ne l'applique pas. Et voilà comment plusieurs milliers de per- 
sonnes sont maintenues de force dans l'orthodoxie. 

Ces Blancs-Russiens parlent une langue qui tient le milieu entre le 
russe et le polonais. Or, le polonais est aujourd'hui vigoureusement 
pourchassé dans la Russie occidentale, surtout dans la région de Kiev. 
D'après la loi scolaire, l'enseignement religieux doit être donné dans la 
langue maternelle des enfants. Les familles catholiques préfèrent inscrire 






CHRONIQUE DES EGLISES ORIENTALES I79 

les leurs comme Polonais, ce qui ne plaît guère aux autorités russes. Le 
gouvernement a déclaré que les maîtres d'écoles seuls ont le droit de 
définir la religion et la nationalité de leurs élèves; les familles sont 
incompétentes! Aussitôt on a inscrit la plupart des enfants comme 
Russes, et on les force à recevoir en russe l'enseignement religieux. L'ad- 
ministrateur du diocèse de Vilna (l'évéque a été expulsé) a dû s'incliner 
devant les décisions gouvernementales. Ce triomphe du nationalisme 
russe ne sera point profitable au catholicisme. 

Mais voici des faits plus graves encore, L' « oukase de tolérance » 
accordé en avril igoS avait produit des résultats immédiats si importants, 
qu'ils eurent le don de déplaire au gouvernement russe. Dès le mois 
d'août suivant, il mettait des entraves à son application. Pour se faire 
catholique, il fallait être majeur, adresser une pétition aux autorités et 
payer i rouble 5o copeks (3 fr. go), moyennant quoi on était rayé de la 
liste des orthodoxes; de plus, le décret avait des effets rétroactifs et s'ap- 
pliquait à tous les convertis considérés comme orthodoxes faute d'avoir 
accompli ces formalités. Pendant longtemps, les évêques catholiques 
résistèrent à la pression gouvernementale et réussirent à empêcher l'ap- 
plication du décret d'août igoS. Or, on annonçait en février dernier que 
l'archevêque de Mohilev avait eu la faiblesse de l'accepter pour son dio- 
cèse. Si les autres prélats ne montrent pas plus de fermeté, c'est à bref 
délai le passage forcé de tous les convertis à l'orthodoxie. Ils auront à 
payer les redevances en retard, ils se verront inscrits comme orthodoxes, 
leurs enfants seront rebaptisés, les mariages contractés par des personnes 
qui étaient mineures en août igo5 seront déclarés nuls, etc. Bref, ce 
sera une persécution en règle. On sait assez comment les autorités se con- 
duisent à l'égard de ces convertis. Tantôt c'est un prêtre qui est con- 
damné à six mois de prison pour avoir prêché contre les mariages mixtes, 
tantôt c'est un autre prêtre qui fait dix mois et vingt jours de la même 
peine pour avoir béni un mariage mixte; un simple paysan catholique 
fait neuf jours de prison parce qu'il a voulu am.ener sa fiancée orthodoxe 
à se convertir; un prêtre est condamné à deux mois de la même peine 
pour avoir dit aux parents de ne pas envoyer leurs enfants dans les écoles 
orthodoxes; des enfants sont obligés d'assister aux offices chez les schis- 
matiques, malgré leurs protestations et celles de leurs parents. Nous 
pourrions muliiplier ces faits, qui deviennent courants depuis quelques 
mois. 
Le pays de Chelm (FCholm), détaché de la Pologne en igi3, pour qu'il 
it plus facile de le russifier, verra sans doute bien des scènes analogues 
à celles que raconte le romancier polonais Stanislas-Ladislas Reymont 
dans V Apostolat du knout, traduit en français par Paul Gazin et édité 
chez Perrin. Sans doute, les faits révoltants qu'il raconte et qui sont 
authentiques ne se produisent plus guère aujourd'hui, parce que le gou- 



i8o ÉCHOS d'orient 



vernement est arrivé à ses fins, mais on peut être sûr qu'il ne reculera 
pas devant des mesures analogues, s'il les croit nécessaires pour le 
triomphe de l'orthodoxie. Nous avons signalé, il y a plus d'un an, l'atti- 
tude grossière d'un évéque orthodoxe dans une chapelle russe catholique 
de Saint-Pétersbourg. C'était l'annonce de mesures de rigueur qui ne se 
sont pas fait attendre. En avril igiS, le saint synode a prié le ministre 
de l'Intérieur de ne plus permettre l'ouverture de semblables chapelles 
parce qu'on y propage le catholicisme « par des moyens de nature à 
induire en erreur les orthodoxes ». La dénomination de « pravoslaves 
catholiques » avait eu le don de lui déplaire. Aujourd'hui, c'est chose 
faite, la seule chapelle catholique de rite byzantin qui existait dans l'em- 
pire russe est fermée. Les pravoslaves peuvent dormir tranquilles! 

Quand ils ne s'en prennent pas aux rares uniates de l'empire, les ortho- 
doxes zélés s'attaquent à ceux des pays étrangers. Depuis une dizaine 
d'années, ils cherchent à créer parmi les Ruthènes d'Autriche-Hongrie 
un mouvement semblable au Los von Rom des pangermanistes. Cette 
campagne, à la fois religieuse et nationaliste, se fait par des conférences, 
des brochures et des journaux qui reçoivent de Russie d'importants 
subsides. Le résultat obtenu n'a pas encore répondu aux dépenses. On 
ne compte encore que 2770 orthodoxes en Galicie. Pendant l'été de 191 3,. 
on a parlé de leur donner un évéque, mais on s'est contenté de les sou- 
mettre à M»"" Antoine de Volhynie, un farouche ennemi de l'Église 
romaine. 

Les catholiques, odieusement persécutés depuis plus d'un siècle par la 
dynastie régnante, ont dû fêter, eux aussi, le tricentenaire des Romanoff, 
en 191 3. Le gouvernement avait donné ordre d'annoncer dans toutes 
les églises cet événement important de la vie nationale et de faire des 
prières pour le tsar. Çà et là, il s'est produit des incidents significatifs. 
A Varsovie, dans l'église Sainte-Croix, au moment où le prêtre dépliait 
pour la lire la feuille officielle, la foule entonna le vieux chant national : 
« Bo^e cos Polske! Dieu sauve la Pologne! » En plusieurs autres endroits, 
la même scène se reproduisit, malgré l'intervention de la police. C'était 
la fière réponse des nationalités vaincues et de la religion persécutée aux 
oppresseurs de la patrie. J. Lacombe. 



Serbes. 

Orthodoxes, 



EGLISE DE SERBIE 



Les nouvelles métropoles. — Nous avons dit plus haut que l'Église de 
Belgrade avait récemment gagné cinq métropoles. Elle en a expulsé les 
titulaires grecs, les uns par la violence, les autres en douceur. Pour celui 
de Pélagonia (Monastir), un accord est intervenu entre les deux cabinets 



CHRONIQUE DES ÉGLISES ORIENTALES l8l 

^erbe et hellène. Le métropolite et tout son clergé doivent quitter la ville 
pour se retirer en Grèce; le gouvernement de Belgrade s'engage à leur 
servir une pension viagère convenable. Les Grecs sentent bien que la 
partie est perdue pour eux dans cette région. Ils ont transféré à Florina le 
gymnase de garçons et le pensionnat déjeunes filles. C'est la serbisation 
à outrance. Mais les Grecs n'en font-ils pas autant dans les régions 
qu'ils ont conquises? J. Lacombe. 

Syriens. 

Catholiques et JacoMtes. 

Conversion d'un évêque jacobite^ Me' Sévère-Samuel Lahdô, au catho- 
licisme. — Les Échos d'Orient ont reproduit, en septembre igiS, la 
lettre qu'avait adressée le R. P. Thomas Halabia, procureur du patriarche 
syrien catholique à Rome, aux Missions catholiques de Lyon, relatant 
le retour de trois prélats jacobites (monophysites) à l'unité catholique : 
M«' Élie Halluli, ex-archevêque de Jérusalem; M«' Abraham David, 
ex archevêque d'Apamée; M^'' Abdulmessih, ex-patriarche jacobite, 
démissionnaire depuis igoS (i). Notre correspondant de Mardin nous 
annonce qu'un quatrième prélat vient d'imiter l'exemple des trois pre- 
miers : c'est M.«' Sévère-Samuel Lahdô, évêque de Mar-Malké (Tour- 
Abdin). Nous laissons la parole à notre correspondant : 

Samuel Lahdô naquit vers 1849, à Badebbé, village de Tour-Abdin (2). En 1866, 
il enira dans le célèbre couvent jacobite de Saint-Eugène et y embrassa la vie 
monastique. Il passa successivement au couvent de Saint-Jacques, dit couvent 
de Gazai, puis à celui de Zapharan, près de Mardin, qui sert de résidence au 
patriarche ja.obite. Il y fut ordonné prêtre en 1878. Le 19 mars/i" avril 1908, il 
fut sacré évêque de Mar-Malké (Tour-Abdin) par le patriarche Abdallah II (3), 
et, changeant de nom, selon l'usage oriental, il s'appela désormais Sévère. Notons, 
en passant, qu'un des récents convertis, M^' Abraham David, était sacré en 
même temps que lui. 

M^"" Sévère-Samuel Lahdô gouvernait depuis près de six ans son couvent 
jacobite et son diocèse de Mar-Malké, lorsque, au commencement de janvier 1914, 
il eut la pensée de se faire catholique, à l'exemple des trois prélats récemment 



I 



(i) Echos d'Orient, t. XVI, igiS, p. 459-460. 

(2) Badebbé, de sou vrai nom syriaque Beith-Debbé (maison des ours), localité entiè- 
rement jacobiie, se trouve à 25 kilomètres au nord de Nisibe, à l'entrée de la grande 
montagne de Tour-Abdin, également peuplée de jacobites. Voir notre article dans les 
Etudes ecclésiastiques de l'Union apostolique. Paris, 25, rue Nicolo. 

(3) Voici le curriculum vitœ du patriarche Abdallah II ; né en i833, évêque jacobite 
en 1872, abjure l'hérésie en iSgS et se fait catholique, puis, en 1906, revient à sa pre- 
mière profession jacobite, et ses coreligionnaires récompensent alors son apostasie en 
l'élevant au trône patriarcal, où il succède a a démissionnaire Abdulmessih II, celui-là 
même qui a fait son abjuration le 3 mai 1913. 



l82 ÉCHOS d'orient 



convertis : M^' Halluli, M«' Abraham David et M»"" Abdulmessih. Il fut alors 
dénoncé au vicaire patriarcal jacobite, qui le fit venir et l'enferma dans le 
monastère de Zapharan, où on le traita fort indignement. Il parvint à s'échapper 
le 16 février, et se rendit à Mardin pour demander au vicaire patriarcal des 
Syriens catholiques, M^'' Théophile-Gabriel Tappouni, de le recevoir dans le sein 
de l'Église catholique. Après quelques jours de retraite, M^"" Lahdô vient de faire 
solennellement son abjuration, le 28 février. 

Le diocèse de Mar-Malké, que gouvernait le nouveau converti, comprend quatre 
couvents et dix villages comptant environ 2 3oo jacobites, dont plusieurs ne 
tarderont pas à suivre l'exemple de leur pasteur, malgré les mesures sévères 
prises par les autorités jacobites de Mardin. 

Mouvejnent de conversions. — Depuis un an, M^'^ Th.-Gabriel Tappouni, le 
zélé vicaire patriarcal des Syriens catholiques à Mardin, a reçu l'abjuration d'un 
bon nombre de prêtres et de laïques jacobites. Puissent toutes ces conversions 
être persévérantes et daigne Dieu propager ce mouvement consolant! 

Joseph Tfinkdji, 
prêtre chaldéen. 
Mardin, 28 février 1914. 



BIBLIOGRAPHIE 



P. Batiffol, l'Eucharistie. La présence réelle et la transsubstantiation. Cinquième 
édition, refondue et corrigée. Paris, Lecoffre-Gabalda, igrS, in-12, .\-5i6 pages. 
Prix : 4 francs. 

Les Echos d'Orient ont signalé à deux reprises, t. IX, 1906, p. 55-58 et 254-255^ 
les premières éditions de l'ouvrage de M^"" Batiffol sur l'Eucharistie. Publiée en 
avril 1905, rééditée sans changement trois mois plus tard, éditée une troisième 
fois avec quelques corrections de détail en avril igo6, celte étude d'histoire et 
de théologie positive se préparait à une quatrième édition dont Rome ne permit 
pas la publication. Il en fut tiré seulement cinquante exemplaires numérotés, 
« non mis dans le commerce et destinés à quelques théologiens ». Tels sont les 
renseignements que nous fournit l'avant-propos du récent volume. Et voici 
expliquée l'origine de cette cinquième édition : « Comment, en igiS, la permis- 
sion me fut donnée par l'autorité compétente, sous bénéfice d'une dernière mise 
au point exécutée d'accord avec elle, et dont la présente cinquième édition est 
le fruit, on me pardonnera si je n'en fais point ici le récit, estimant prématuré 
de révéler quelles médiations hautes autant qu'efficaces intervinrent de leur 
propre mouvement, intéressèrent à leur pensée la bienveillance la plus auguste 
qui soit dans l'Eglise, et firent que ce livre revoit le jour dans la lumière de 
Rome. •» (P. IX.) Ces lignes sont datées de Rome, 3 juin 191 3. Tous les lecteurs 
de M»' Batiffol lui sauront gré de ces discrètes mais précises indications. 

Us lui sauront gré pareillement de leur donner en réalité dans cette cinquième 
édition un livre tout nouveau, dont le nombre de pages est accru d'un tiers sur 
celles de la première édition (5iG pages au lieu de 388), bien que le récent 
volume s'arrête au concile d'Ephèse au lieu d'aller jusqu'à Béranger comme le 
faisait le premier. L'auteur a pris en considération certains textes inédits, tels le 
papyrus liturgique de Dêr Balyzeh ou des fragments d'Eutherius et de Nestorius.: 
Tout le travail a été vraiment refait, et les conclusions en ont été considérable- 
ment modifiées. M*?' Batiffol mentionne lui-même explicitement — et l'on ne 
saurait trop l'en féliciter — les positions qu'il ne défend plus. 

Sur bien des points de détail, ses opinions pourront encore prêter à discussion. 
J'avoue goûter peu l'emploi spécial de la méthode régressive pour le chapitre 1*' 
{les Origines), tandis que pour tout le reste on suit simplement l'ordre chrono- 
logique réel. En dépit des raisons données (p. 3), il me semble anormal de com- 
mencer par saint Justin l'étude des origines de l'Eucharistie, pour remonter de 
là, par Hermas, samt Ignace, saint Clément et la Didaché, jusqu'aux Evangiles.. 
N'est-ce pas peut-être attacher trop d'importance à des thèses d'adversaires 
comme Jean Réville et Maurice Goguel, que d'accepter à cause d'eux cette rup- 
ture d'unité dans le plan général de l'ouvrage? Au sujet de la « fraction du 
pain » et du sens de cette expression, nous avons cru remarquer une légère con- 
tradiction de détail entre les pages 116-121 et les conclusions de la page 157. — 
Pour M*"" Batiffol, le grand intérêt du papyrus de Dêr Balyzeh serait de montrer 
qu'il fut un temps où n'existait pas l'épiclèse du Saint-Esprit après le récit de 
l'institution. J'ai fait à ce sujet, ici même {Echos d'Orient, t. XI 1, 1909, p. 329-335, 
et t. XllI, 1910, p. i33-i34), d'expresses réserves sur lesquelles le D"" Schermann 
a bien voulu attirer l'attention des liturgistes et des théologiens {Der liturgische 
Papyrus von Dêr Balyzeh, dans la collection Texte und Untersuchungen de 
Harnack-Schmidt. Leipzig, 1910, p. 17), et que je crois devoir entièrement main- 
tenir. Des réserves s'imposent aussi, à mon avis, en ce qui a trait à l'épiclèse. 



184 ÉCHOS d'orient 



sur l'interprétaiion des célèbres homélies jérosolymitaines, dites catéchèses mys- 
tagogiques de saint Cyrille, p. 277-278. Voir sur ce point l'article Epiclèse, dans 
le Dictionnaire de théologie catholique de Vacant-Mangenot, col. 238-239. A la 
page 475, je remarque que le texte des précédentes éditions n'a pas été modifié, 
concernant l'appréciation des Anathématismes 11 et 12 de saint Cyrille d'Alexan- 
drie en fonction du corps eucharistique du Christ. L'observation -du R. P. Jugie 
{Nestorius et la controverse nestorienne. Paris, 1912, p. 258, n. 2) me paraît 
donc garder sa valeur, qui maintient contre M^"" Batiffol l'application de la doc- 
trine cyrillienne au corps eucharistique en même temps qu'au corps historique. 
Je m'en voudrais de laisser le lecteur sous l'impression de ces critiques de 
détail. J'aime mieux me contenter d'affirmer, en terminant — et ceci est ma 
conviction profonde, — que cette cinquième édition de l'Eucharistie est un bel 
exemple des hautes garanties que donnent au savant catholique sa foi et son 
obéissance à l'Eglise. S. Salaville. 

Denifle-Paquier. Luther et le luthéranisme. Paris, Picard, t. I", igiS (2' édition); 
Lxxiv-426 pages; t. Il, 1911,472 pages; t. III, 1912, 5o2 pages; t. IV, igiS, 450 pages, 
9 portraits et 14 autres gravures. Prix de chaque volume : 5 francs. 

M. Paquier fait une œuvre très utile en mettant le public français à même de 
pronter des études admirables que le P. Denifle a publiées sur Luther et le 
luthéranisme. Il est bon que les catholiques de tous les pays connaissent exac- 
Ttement ce que fut le héros de la réforme en Allemagne, et les principes sur les- 
quels il a établi sa doctrine. Il est probable que le savant Dommicain a çà et là 
dépassé le but dans l'ardeur de la polémique, mais il n'en reste pas moins que 
Luther n'est pas sorti à son honneur de la publication de ses propres écrits. On 
comprend dès lors que les protestants allemands aient cherché à atténuer le 
sens de certains passages fâcheux dont la publication a produit une impression 
si détestable qu'un certain nombre d'entre eux ont rougi du réformateur. On 
•comprend aussi les difficultés qu'a rencontrées M. Paquier pour se procurer 
les gravures ignobles que Luther fit composer, d'accord avec Branach, pour 
illustrer VAbbildung des Papstum, publié à Wittemberg en 1645. Luther 
ne sera plus désormais qu'un pauvre moine dévoyé qui modifie ses croyances 
pour justifier une conduite fort peu édifiante, un révolté qui descend aux plus 
basses injures contre la papauté et contre l'Eglise catholique en général. 
M. Paquier, loin de se borner à traduire le texte du P. Denifle, l'a accompagné 
'de notes pour indiquer les divergences d'opinion sur certains textes de Luther, 
ou même pour montrer en quoi l'auteur s'est parfois laissé entraîner au delà 
des justes limites. Les catholiques doivent lire cet ouvrage; il leur rendra de 
grands services dans leurs polémiques avec les protestants, en montrant sous 
son vrai jour l'initiateur de la Réforme. R, Janin. 

.J. MoREAu, O. S. B., Enchiridion del cristiano di rito greco. Bologne, imprimerie 
Salésienne, igiS, in-18, viu-237 pages. En vente chez l'auteur, à Chevetogne, par 
Leignon, province de Namur (Belgique). Prix : relié toile, i fr. 75. 

Ce petit livre est un manuel de piété composé à l'usage des fidèles albanais 
•de rite grec établis en assez grand nombre dans plusieurs diocèses de Calabre 
et de Sicile. On y trouve des indications générales, communes à tous les rites, 
sur la vie catholique, mais aussi des emprunts spéciaux à la liturgie byzantine 
suivie par les fidèles auxquels ce recueil est destiné. C'est habituellement la tra- 
duction italienne des prières qui est présentée. Cependant, pour les tropaires 
des fêtes principales, on nous donne aussi le texte grec, mais en caractères latins. 
Par contre, on ne nous offre que dans le texte grec, sans traduction italienne. 



BIBLIOGRAPHIE l8s 



une version grecque de l'hymne eucharistique Pange lingua, les litanies de la 
Sainte Vierge, et la grande doxologie; pourquoi cette anomalie? La transcription, 
en caractères latins, des répons du servant et du chœur pour la messe de rite 
grec sera très utile dans les paroisses et les diocèses pour lesquels ce livre a été 
compilé. Dans ces milieux, on saura gré à Dom Josaphat Moreau, Bénédictin 
de Ligugé, actuellement réfugié à Chevetogne (Belgique), de son pieux travail. 

D. Servièbe. 

G. ScHMiDT, A. Lemonnyer, la Révélation primitive et les données actuelles de la 
science. Paris, Lecoffre-Gabaida, 1914, in-12, xv-359 pages. Prix: 3 fr. 5o. 

Voici un ouvrage qui rajeunit d'une manière tout à fait neuve et originale un 
sujet toujours actuel. L'auteur, le R. P. G. Schmidt, de la Société des Mission- 
naires du Verbe divin, et le traducteur, le R. P. A. Lemonnyer, des Frères Prê- 
cheurs, sont connus pour leur remarquable compétence scientifique. Le premier 
jouit d'une autorité incontestée dans le domaine des recherches linguistiques et 
ethnologiques. « Fondateur et directeur de la Revue internationale de linguis- 
tique et d'ethnologie Atithropos, membre très actif de la Société d'anthropo- 
logie et membre correspondant de l'Académie des sciences de Vienne, membre 
honoraire de l'Institut royal d'anthropologie de Grande-Bretagne et d'Irlande, 
le R. P. Schmidt possède, tout jeune encore, le nom et l'autorité d'un véritable 
savant. » (P. ix.) Quant au R. P. Lemonnyer, connu pour ses études exégétiques, 
notamment sur les épîires de saint Paul, il appartient à ce groupe très actif de 
Dominicains français qui rédigent depuis sept années déjà la Revue des sciences 
philosophiques et théologiques. Ces deux noms sont de sûrs garants de la valeur 
du volume. Si le directeur de VAnthropos s'est décidé à traiter le sujet de la 
Révélation primitive, ce ne pouvait être que pour le renouveler par sa méthode 
magistrale et tout à fait personnelle. Si le R. P. Lemonnyer s'est décidé à en 
publier une traduction française, c'est qu'il reconnaissait l'éminente utilité d'un 
pareil travail. 

L'ouvrage se compose de quatre chapitres, d'une plénitude qui défie tout 
résumé et toute analyse. Nous en sommes réduits à ne signaler ici que quelques 
titres, très suggestifs sans doute, mais qui ne peuvent suffire à dire toute la 
richesse de ces pages. 

A la lumière des premiers chapitres de la Genèse et des données actuelles de 
la science ethnologique, on étudie d'abord la nature, le contenu et l'étendue de 
la révélation primitive; puis la possibilité de la révélation primitive considérée 
du côté de l'homme : aptitudes corporelles et spirituelles des hommes les plus 
anciens. Mentionnons, entre autres paragraphes intéressants de ce deuxième 
chapitre, ceux qui traitent de « la génialité d'Adam » et des origines du lan- 
gage. On examine ensuite la réalité historique de la révélation primitive, que 
l'on démontre par la preuve ethnologique générale, c'est-à-dire tirée de l'état 
religieux, social et économique des peuples primitifs, puis par la preuve spéciale 
tirée de l'histoire des religions. Enfin, le livre se termine par un chapitre intitulé : 
« Ce que devint la révélation primitive après la chute », et dont voici les princi- 
paux sous-titres: Adam et Eve comme ancêtres du genre humain; l'unité du 
genre humain; la décadence de la religion primitive; l'élection d'Israël. 

Je m'excuse de ne pouvoir ici en dire plus long sur le contenu d'un tel volume. 
S'il était permis d'exprimer un regret, il ne saurait concerner qu'un bien petit 
point de ce qu'on pourrait appeler la matérialité de l'ouvrage, c'est à savoir 
l'absence d'une table des noms propres qui aurait rendu service en facilitant les 
consultations. 

Concluons plutôt en disant avec le R. P. Lemonnyer — qui, notons-le en 



i86 ÉCHOS d'orient 



passant, a su donner à la traduction l'élégance et l'aisance d'un vrai livre fran- 
çais: — « Ce petit livre est un ouvrage d'apologétique, et il l'est ouvertement, ce 
qui est la façon la plus franche et la meilleure de l'être. C'est-aussi, croit-on, un 
ouvrage de science solide et probe. » (Avant-propos, p, v.) Tous les lecteurs 
consciencieux ratifieront ce jugement, qui ne manquera pas d'être confirmé 
notamment par les ethnologues, les exégètes et les théologiens. 

S. Salaville. 

M'' Battandier, Annuaire pontifical pour 1914. Paris, Bonne Presse, in-i6, 834 pages. 
Prix : 5 francs. 

Chaque année, i'A/inuaire pontifical de M«'' Battandier publie quelque étude 
intéressante. Le présent volume donne un long article de soixante-seize pages 
sur ['Eglise chaldéenne catholique. Il faut remercier M. l'abbé Tfinkdji, prêtre 
chaldéen de Mardin, d'avoir fait connaître en Occident l'Eglise à laquelle il 
appartient, car c'est incontestablement une des plus ignorées. Il nous permettra 
cependant d'admettre moins facilement que lui les légendes relatives aux saints 
Aggaï et Mari et d'être moins réservé sur le schisme du patriarche Joseph VI 
Audo (1848-1878) et sur sa funeste intervention dans les affaires du Malabar, 
Nous souhaitons vivement qu'il donne l'année prochaine une étude sur l'Eglise 
nesiorienne. V Annuaire a heureusement corrigé certaines erreurs de détail qui 
le déparaient; on a enlevé à l'Afrique le patriarcat de Jérusalem, qui était déjà 
inscrit à la Turquie d'Asie; on a donné aux divers groupes orientaux catho- 
liques leurs véritables noms, mais pourquoi écrit-on encore Syrien-Soriens en 
parlant des Syriens du Malabar ? C'est là une expression fâcheuse : Soriens est 
la même chose que Syriens (de Soriani ou Souriani, Syriens). 

R. Janin. 

Th. Pègues, O. p., Commentaire français littéral de la Somme théologique de saint 
Thomas d'Aqiiin. t. VII : les Passions et les Habitus: t. VIII : les Vertus et les 
Vices. Toulouse, E. Privât, et Paris, P. Téqui, 1912-1913, 2 volumes in-S», xn-672 et 
vni-83i pages. Prix : le tome VII, 8 francs; le tome VlII, 10 francs. 

Les Echos d'Orient ont dit à plusieurs reprises la haute valeur de ce Com- 
mentaire français littéral de la Somme théologique. Voir notamment t. XI, 
igo8, p. 3i6-3i7; t. XII, 1909, p. 60-61; t. XIV, 191 1, p. Z20. Les deux volumes 
que nous annonçons conduisent la Prima-Secundœ jusqu'à la question 89. 
Ils se recommandent spécialement aux professeurs de théologie ascétique ou 
morale dans les Séminaires et les noviciats; mais la forte doctrine psycholo- 
gique de saint Thomas, qui est ici présentée avec beaucoup de clarté et de 
fidélité, s'impose aussi, hors des milieux proprement ecclésiastiques, à l'étude 
des philosophes ou des moralistes. « Le traité des passions, notamment, mérite 
d'être signalé à l'attention du lecteur », écrit à bon droit le R. P. Pègues 
(t. VII, p. viii). « Il est loin d'être connu comme il mériterait de l'être. Il est, 
comme tant d'autres traités, la création géniale de saint Thomas. » {Ibid.) Le 
traité des habitus, principes des actes humains, n'est pas moins important, et 
la méthode du Docteur angélique, allant du général au particulier, de la con- 
sidération des habitus dans leur ensemble à l'étude des habitus bons ou vertus,, 
et des habitus mauvais ou vices, est éminemment apte à faire la lumière dans 
ces sujets toujours actuels, comme tout ce qui touche à l'âme humaine. 

Sans revenir sur l'énumération des hautes qualités dont fait preuve, dans son 
exposé de la doctrine du grand Docteur, le R. P. Pègues — nos lecteurs n'ignorent 
pas qu'il est maître en théologie et professeur de Saint-Thomas au Collège 
Angélique de Rome, — sans revenir non plus sur les quelques petites critiques 



BIBLIOGRAPHIE 1 87 



I 



qu'une œuvre de ce genre peut toujours susciter, et auxquelles la mentalité, 
naturellement admiraiive, du commentateur ne lui permet guère d'échapper» 
souhaitons que son patient labeur obtienne le résultat mérité et conquière à 
saint Thomas d'Aquin un plus grand nombre de disciples. Si ce Commentaire 
français littéral pouvait acheminer quelques clercs orientaux, moins familia- 
risés avec le latin de l'Ecole, vers l'étude de la grande scolastique latine, à 
laquelle durent jadis le meilleur de leur formation de grands esprits comme 
Démétrius Cydonès et tant d'autres, nous applaudirions bien volontiers à un 
tel résultat. S. Salaville. 

E. Grapin, Eusèbe, Histoire ecclésiastiqae, l. IX-X, Sur les martyrs de Palestine 
(traduction française). Paris, Picard, igiS, in-12, Lxxxvi-541 pages. Prix : 6 francs. 

La collection des textes et documents pour l'étude historique du christia- 
nisme, publiés sous la direction de MM, Hemmer et Lejay, vient de s'enrichir 
d'un nouveau livre. M. Grapin achève de traduire l'Histoire ecclésiastique 
d'Eiisèbe (I. IX-X) et donne du même auteur l'opuscule Sur les martyrs de 
Palestine. Mais la traduction elle-même et le texte grec n'occupent pas la 
moitié du volume. Outre une longue introduction sur Eusèbe et son Histoire, 
M. Grapin publie des notes abondantes sur le texte des ouvrages qu'il traduit, 
et un index alphabétique de 200 pages. C'est dire le soin minutieux qu'il a mis 
à tirer de son sujet toutes les richesses qu'il pouvait renfermer. Rappelons que 
ses deux premiers volumes sur VHistoire ecclésiastique d'Eusèbe ont paru dans 
la collection sous les numéros 4 et 14. R. Janin 

J. Maurice, Numismatique constantinienne. Paris, Leroux, 3 vol. in-S", igo8, 
CLXx-3o8 pages; 1911, cx-602 pages; 1912, xLviii-286 pages. Prix des trois volumes: 
65 francs. 

II semble que M. Maurice a voulu, lui aussi, contribuer à célébrer le seizième 
centenaire de Constantin. Le monument qu'il vient d'élever en plusieurs années 
(Je labeur au premier empereur chrétien est certainement de ceux qui resteront. 
Quand on étudie de près ces trois volumes, dont les deux premiers au moins 
sont fort étendus, on comprend la somme de travail qu'il a fallu à l'auteur 
pour mener à bien cette œuvre difficile. Il a restitué le milieu dans lequel s'est 
déroulée la vie de Constantin; il a décrit sa famille, ses collègues, sa politique 
religieuse; il a noté les changements que le christianisme a introduits dans la 
frappe des monnaies, mais surtout il a étudié les pièces variées qui sont sorties 
de dix-sept ateliers impériaux. Chaque volume est suivi d'un certain nombre 
de planches (cinquante en tout) remarquables par leur finesse et leur clarté, qui 
reproduisent en phototypie les différents modèles des monnaies de Constantin 
ou de ses collègues. C'est dire que l'auteur et l'éditeur n'ont reculé devant 
aucun sacrifice pour donner à cet ouvrage toute la valeur scientifique possible. 

R. Janin. 

J. DE Kergorlay, Soir d'épopée, en Chypre, en Rhodes. Paris, Plon-Nourrit, igiS» 
in- 16, 322 pages. Prix : 4 francs. 

Les Echos d'Orient ont parlé, il y a quelques années, d'un premier livre de 
M. le comte Jean de Kergorlay, les Sites délaissés d'Orient. L'auteur a continué 
ses voyages à travers des régions pleines de souvenirs grandioses, et c'est le 
résultat de ses observations qu'il publie aujourd'hui. Chypre et Rhodes, ces 
deux îles grecques si fortement marquées de l'empreinte française, ont juste- 
ment piqué sa curiosité. A sa suite, on aimera parcourir les restes d'un passé 



ECHOS D ORIENT 



glorieux que les injures du temps ou des hommes n'ont 'pas encore fait dispa- 
raître; on relira les gestes des chevaliers francs dont la bravoure fut longtemps 
pour l'Europe le meilleur rempart contre le Turc envahisseur. Les événements 
politiques ne semblent-ils pas d'ailleurs attirer l'attention de tous vers les pays 
dont il nous parle? Nous ne ferons à son livre, qui ne prétend point être une 
étude historique approfondie, qu'une seule critique. Est-ce volontairement ou 
par une erreur typographique fâcheuse que M. de Kergorlay appelle Nicophon 
Phocas (p. 7) l'empereur que tous les auteurs s'accordent à nommer Nicéphore 
Phocas ? R. Janin. 

L. DE Launay, la Turquie que l'on voit. Paris, Hachette, in-i6, 270 pages. Prix : 4 francs. 

Voici un livre qui justifie pleinement son titre. Nous le recommandons à tous 
ceux qui veulent voir la Turquie telle qu'elle est réellement, et non à travers les 
descriptions optimistes de certains voyageurs qui l'ont regardée en artistes plutôt 
qu'en observateurs sagaces. Cela ne veut pas dire que M. de Launay se montre 
insensible au charme des paysages, il les peint au contraire comme un maître. 
Toutefois, il estime avec raison que toute la Turquie n'est pas là; il a merveil- 
leusement compris ce qu'est le régime turc, la vénalité et la fourberie des fonc- 
tionnaires, le mauvais vouloir des autorités à l'égard des chrétiens et des étran- 
gers, le faux vernis de civilisation qui recouvre la vieille turquerie et qui trompe 
les observateurs superficiels. Tous ceux qui ont habité la Turquie pendant 
quelque temps la reconnaîtront dans ces descriptions. L'auteur ne se contente 
pas de montrer l'état présent des choses, il ressuscite le passé, le passé byzantin 
surtout, dont il donne un raccourci remarquable. Orné de soixante gravures 
fort bien choisies et de deux cartes, son livre mérite de devenir le vade-mecum 
indispensable du voyageur en Orient. R. Janin. 

P. Christoff, Journal du siège d'Andrinople. Paris, Charles Lavauzelle, 1914, in-12, 
25o pages. Prix : 4 francs. 

Le journal de siège du R. P. Christoff complétera heureusement la descrip- 
tion de la Turquie faite par M. de Launay. On y verra comment de braves sol- 
dats ont pu résister pendant cinq mois dans une ville assiégée, malgré le manque 
des plus élémentaires précautions prises par les autorités compétentes, malgré 
l'apathie des officiers qui se gobergeaient pendant que leurs hommes mouraient 
de faim, malgré les divisions entre membres du parti « Union et Progrès » et 
membres de 1' « Entente et Liberté ». On lira avec intérêt les récits pleins de 
vie qui retracent les émotions des assiégés et le dévouement des communautés 
françaises. L'auteur a suivi attentivement les opérations militaires, ce qui lui 
permet de donner aux historiens du siège des renseignements précieux. 

R. Janin. 

N. Banescu, Deux poètes by^^antins inédits du xiii" siècle. Bucarest, imprimerie de 
la cour royale, F. Gœbl, fils, igiS, in-8°, 20 pages. 

Après avoir édité le poème de Georges l'Etolien, relatif à Pierre le Boiteux de 
Valachie (Voir Echos d'Orient, t. XVI, igiS, p. 281), IVl. N. Banescu offre 
aujourd'hui au public quatre autres morceaux poétiques renfermés dans le 
codex grec Vatic. palat. 367. Ce sont: un alphabet sur la vanité de la vie 
d'ici-bas, Tiepl [Aatatou pîoy to-jto-j, de Makarios Kaloriiès; une poésie-préface, où 
le même auteur recommande au lecteur un livre écrit par lui, £Î; tô téXo; toù 
ptpXt'oy ou £ypa<I/£v; un petit poème adressé au « secrétaire Constaniinos » par 
Constantinos Anagnostès, chef des notaires en Chypre; enfin, un autre petit 



BIBLIOGRAPHIE 1 89 



morceau intitulé Stfy.ot noXittxol, attribué au même auteur. Ces différentes pièces 
sont intéressantes, soit au point de vue de la langue, soit au point de vue des 
renseignements qu'elles fournissent sur les deux poètes : Makarios Kalorilès et 
Constantinos Anagnostès. 

Anastasijewic, en publiant l'alphabet sur la vanité de la vie, du premier, 
s'est mépris sur son nom de K.aloritès; il y voit une traduction de Belmoniinus 
ou de Belmonte, KaVov ôpo;. M. Banescu fait une supposition de beaucoup plus 
plausible; d'après lui, le nom de K.aloritôs désigne tout simplement un moine 
athonite. Le mont Athos, en effet, est appelé encore aujourd'hui Ka/bv ô'po;, 
bonne ou belle montagne. Son explication se trouve parfaitement confirmée 
par les renseignements très précis que Kaloritès donne sur lui-même dans sa 
poésie-préface. Anastasijewic, ne s'occupant que des alphabets, n'a pas sans 
doute connu cette seconde pièce où Makarios se présente à nous comme un 
habitant de la sainte montagne. Il nous apprend en effet lui-même qu'il y vivait 
heureux avec ses douze compagnons, r,ij.£v Iv roi ope-. xaôcÇdasvoi, quand deux 
Latins y vinrent pour discuter avec lui, eÉXovTe; t:alzybft^j(x:. Sur leur refus d'ab- 
jurer, les Latins déférèrent les moines grecs à leur supérieur, Trpbc tt.v x£ça),r,v 
TT,v To-jTMv, et les moines furent jetés en prison. C'est dans la prison que Makarios 
écrivit cette seconde poésie pour servir de préface au livre qu'il composa durant 
les tristes loisirs de sa captivité. Les détails ne laissent plus, pensons-nous, de 
place au doute sur la personne de Makarios Kaloritès et sur l'époque de sa vie 
de moine. Il s'agit bien d'un moine athonite persécuté dans les premières décades 
de l'empire latin de Constantinople. 

Pour ce qui concerne Constantinos Anagnostès, K.rumbacher reconnaît en 
lui le copiste du manuscrit 367 de la Vaticane, et comme il copie dans sa col- 
lection les deux poésies de Makarios, M. Banescu en conclut qu'il est- du même 
âge ou un peu plus jeune que ce dernier, et lui assigne comme époque plus 
vraisemblable de sa vie le second tiers du xii* siècle. 

En dehors des deux pièces que M. Banescu publie ici, et qui sont certaine- 
ment d'Anagnostès, le manuscrit contient d'autres pièces dont on ne peut pas 
lui attribuer la paternité. 

Ces morceaux de Makarios et d'Anagnostès ne manquent pas non plus d'intérêt 
au point de vue de la langue. La langue de Kaloritès est la langue écrite; dans 
la poésie-préface cependant, les vulgarismes commencent à se faire jour. Quant 
à Anagnostès, il est, selon la remarque de Krumbacher, l'un des premiers 
Byzantins qui aient employé dans leurs écrits la langue vulgaire parallèlement 
à la langue écrite. 

En terminant, nous souhaitons de tout cœur que M. Banescu continue ces 
sortes de publications; les remarques très judicieuses dont il les accompagne 
nous font, en effet, mieux connaître la littérature grecque du moyen âge et des 
temps postérieurs. N. Vanvacaris. 

A. d'Alès, l'Edit de Calliste. Etude sur les origines de la pénitence chrétienne. (Fait 
partie de la collection : Bibliothèque de théologie historique.) Paris, G. Beauchesne, 
1914, in-8% vii-487 pages. Prix : 7 fr. 5o. 

Parmi les questions qui ont été agitées en ces derniers temps entre historiens 
des origines chrétiennes se trouve celle qui a trait aux institutions pénitentielles 
de la primitive Eglise. On a beaucoup discuté, en particulier, sur le traitement 
appliqué aux trois fautes capitales : l'adultère, l'apostasie et l'homicide. Tout 
un groupe de critiques, reprenant pour leur compte l'opinion jadis soutenue 
par les Jésuites Petau et Sirmond, « ont cru pouvoir mettre en fait que, jusqu'au 
temps du pape Calliste (218-223), les trois péchés capitaux furent tenus pour 



90 ECHOS D ORIENT 



irrémissibles; que Calliste, le premier, fit fléchir cette sévérité en absolvant les 
fautes de la chair; que, trente ans plus tard, le pape Corneille fit un nouveau 
pas dans la voie de l'indulgence, en réconciliant des apostats coupables d'avoir 
sacrifié aux idoles durant la persécution do Dèce; enfin, qu'à une époque diffi- 
cile à préciser, mais encore postérieure, l'homicide fut, à son tour, rayé de la 
liste des péchés irrémissibles. De sorte que l'atténuation de la rigueur primitive 
aurait suivi une progression régulière. A Callisie reviendrait une part prépon- 
dérante dans ce changement, puisque, en osant le premier absoudre les impu- 
diques, il aurait ouvert la brèche par laquelle tous les adoucissements postérieurs 
devaient passer ». Cette thèse est soutenue à la fois par des protestants, comme 
Harnack, et par des catholiques, comme Funk, Vacandard, BatifFol, Boudinhon; 
mais, tandis que les premiers prétendent que, jusqu'au m* siècle, l'Eglise hié- 
rarchique ne s'était pas senti le pouvoir de remettre les péchés commis après le 
baptême, les autres enseignent que l'Eglise avait bien reçu du Christ un pouvoir 
illimité d'absoudre tous les péchés des baptisés, mais que, pour de bonnes rai- 
sons, elle refusa d'user de ce pouvoir en faveur des adultères, des apostats et 
des homicides, et les abandonna à la miséricorde de Dieu jusqu'au jour où le 
pape Calliste fit un premier pas dans la voie de l'indulgence en accordant le 
pardon aux impudiques. 

C'est pour donner le coup de grâce à cette thèse, déjà combattue au xvii« siècle 
par Jean Morin, Noël Alexandre, le cardinal Orsi et d'autres, et fortement 
ébranlée par les récentes critiques d'Esser et de Stufler, que M. d'Alès a écrit le 
présent ouvrage, que nous sommes heureux de recommander à nos lecteurs. 
Ses études antérieures sur la Théologie de Tertullien et la Théologie de saint 
Hippolyte le désignaient pour cette exécution. Disons qu'il s'en est fort bien 
tiré. Avec un luxe d'érudition rare à notre époque de travail rapide, oh les cri- 
tiques ne prennent pas toujours le temps de faire un dépouillement complet 
des sources qu'ils utilisent, M. d'Alès sape une à une toutes les bases sur les- 
quelles on a essayé d'édifier la théorie des péchés irrémissibles. Après avoir 
établi contre la critique protestante l'origine divine du pouvoir des clés, et avoir 
montré que la théorie des péchés irrémissibles n'a aucun fondement dans les 
écrits du Nouveau Testament et la pratique des apôtres, il passe en revue les 
témoignages des deux premiers siècles relatifs à la discipline pénitentielle, en 
donnant une attention spéciale au Pasteur d'Hermas. Comment M. d'Alès inter- 
prète les données du Pasteur, nos lecteurs le savent déjà. (Voir Echos d'Orient, 
t. XIV, p. 371,) Les autres témoignages sont ceux de la Didachè, de saint Clé- 
ment de Rome, de saint Ignace d'Antioche, de saint Denys de Corinthe, de 
saint Justin, de saint Irénée, de Clément d'Alexandrie. Tous déposent d'une 
manière plus ou moins explicite contre la thèse du rigorisme et de la réserve 
à Dieu seul de certains péchés plus graves. 

Viennent ensuite deux chapitres consacrés à Tertullien catholique et à Ter- 
tullien montaniste. C'est dans le De pudicitia de Tertullien montaniste que la 
théorie des péchés irrémissibles trouvait son meilleur appui. Par une étude 
minutieuse des textes et une discussion très serrée, JVl. d'Alès arrive à prouver 
que cet appui est tout à fait ruineux. Tertullien catholique affirme le pouvoir 
illimité de l'Eglise dans la rémission des péchés, quels qu'ils soient; Tertullien, 
affilié à l'Eglise du Paraclet, s'acharne à réfuter point par point la doctrine ensei- 
gnée par lui vingt ans auparavant. Mais il formule la thèse rigoriste « non pas 
comme une revendication du vieux catholicisme contre le jeune catholicisme 
de Calliste, mais comme une revendication de la jeune Eglise du Paraclet contre 
l'Eglise vermoulue de Calliste» (p. 179). Nulle trace non plus de la réserve des 
trois cas dans la page violente des Philosophumena d'Hippolyte dirigée contre 
redit de Calliste. On y trouve bien plutôt la négation expresse de cette réserve 



BIBLIOGRAPHIE I9I 



dans la doctrine et dans la pratique de Calliste, telles qu'elles rassortent de cette 
page. 

Reste le troisième fondement de la théorie : un passage du De oratione d'Ori- 
gène. Ce passage est, à première vue, assez embarrassant; mais, situé dans son 
contexte et étudié à la lumière de la doctrine générale du célèbre alexandrin 
sur la pénitence, il ne signifie plus ce qu'on a voulu lui faire dire et n'a, en 
tout cas, rien à voir avec le décret de Calliste. 

Qu'était-ce donc que ce décret, « cet édit péremptoire » dont parle Tertul- 
lien ? M. d'Alès nous le dit dans un chapitre spécial, ou plutôt il nous apprend 
que ce qu'on en peut savoir se réduit à fort peu de chose. Ni l'occasion ni la 
teneur complète du décret ne sont connues. Ce qu'on peut affirmer de plus vrai- 
semblable, c'est que le Pape adoucit la discipline pénitentielle à l'égard des 
adultères et des impudiques, qui peut-être, en certains cas, n'étaient absous 
qu'à l'heure de la mort, et qu'en même temps il revendiqua contre certains 
rigoristes le pouvoir de tout temps exercé par la hiérarchie de remettre tous les 
péchés, même les plus graves. Réduit à ces proportions, l'édit de Calliste n'est 
plus ce coup de théâtre dont nous ont parlé certains critiques, inaugurant dans 
l'Eglise une nouvelle discipline pénitentielle et provoquant la révolte de Ter- 
tuUien, le schisme d'Hippolyte et les protestations d'Origène. « D^ ces trois 
théologiens, les deux premiers, séparés antérieurement de l'Eglise pour des rai- 
sons étrangères à la question de la pénitence, trouvèrent seulement dans l'acte 
du Pape un nouveau sujet d'opposition. Tertullien protesta sur-le-champ, Hip- 
polyte après des années, Origène ne semble pas s'en être occupé jamais. » 

Ce que le pape Calliste avait fait pour les impudiques, le pape Corneille, de 
concert avec l'épiscopat africain, le fit, quelques années plus tard, pour les 
apostats ou lapsi; il relâcha en leur faveur la rigueur de l'ancienne discipline. 
« Jusque-là, ou bien on ne les réconciliait qu'en danger de mort, ou du moins 
on laissait la pénitence se prolonger durant un temps plus ou moins considé- 
rable. Quant à exclure absolument de la réconciliation tous les apostats, si 
quelques évêques isolés préconisèrent cette pratique rigoureuse, du moins 
i'Eglise ne la reçut jamais. » (P. 340.) C'est ce qui ressort clairement de toute 
la correspondance de saint Cyprien et du pape saint Corneille dans l'affaire des 
lapsi, où Ton cherche vainement l'affirmation d'une tradition contraire à la 
réconciliation des apostats, et où l'on trouve, au contraire, l'affirmation d'une 
tradition favorable à cette réconciliation. 11 en est de même en Orient, où Fir- 
milien de Césarée et saint Denys d'Alexandrie ne parlent pas autrement au 
sujet des lapsi que saint Corneille et saint Cyprien. 

D'après les rares documents que nous possédons, il est clair que la primitive 
Eglise se montra très sévère pour les homicides, mais on ne voit pas qu'elle ait 
systématiquement refusé de les absoudre. Bien au contraire, plusieurs de ces 
documents sanctionnent le principe de l'absolution comme depuis longtemps 
reçu. Il y eut sans doute des cas isolés de rigorisme, mais on ne saurait prouver 
que le refus de l'absolution ait été la pratique courante et universelle. 

Bref, la théorie des péchés irrémissibles, déjà fort peu satisfaisante au point 
de vue dogmatique et théologique, malgré l'ingénieuse explication de la réserve 
à Dieu trouvée par les tenants catholiques du système, paraît encore plus inte- 
nable au point de vue historique, et je ne crois pas qu'elle se relève du coup 
que vient de lui porter M. A. d'Alès. Avec lui on peut dire « que cette bâtisse 
ne tient pas debout, de quelques amendements qu'on puisse l'étayer ». (P. 400.) 
Après avoir lu VEdit de Calliste, on demeure stupéfait de l'extraordinaire vogue 
qu'a eue chez nous un système aux bases si fragiles. Il commençait déjà à se 
glisser dans les manuels à l'usage des étudiants en théologie. M. d'Alès vient 
de rendre un service signalé à la science catholique en la débarrassant de cette 



192 ECHOS D ORIENT 



encombrante hypothèse, qui nous montrait dans l'Eglise primitive une mère si 
peu maternelle pour ceux de ses enfants qui étaient les plus dignes de compas- 
sion, parce que les plus malheureux. 

Je m'en voudrais de terminer cette recension sans dire un mot de l'appen- 
dice III de l'ouvrage sur l'élément privé dans l'ancienne pénitence. Ces trente 
pages constituent vraiment un morceau de choix, que les théologiens goûteront 
particulièrement. Ils regretteront même que l'auteur ait été obligé de dépenser 
tant d'efforts pour détruire une théorie fausse, et qu'il n'ait pas eu le temps de 
développer davantage les points traités dans cet appendice, vu que leur impor- 
tance doctrinale dépasse de beaucoup celle de la question particulière des trois 
péchés capitaux. Les indications sommaires mais très précises que nous donne 
M. d'Alès sur l'élément privé dans l'ancienne pénitence se rapportent à sept 
points principaux : aux conditions primitives de l'exomologèse, au ministère 
sacerdotal, à la sentence d'absolution, à la confession, aux cas de réconciliation 
sommaire, à la part laissée à la discrétion des prêtres, au traitement des relaps. 
Il est sûr que l'exercice du pouvoir des clés ne'se bornait pas, dans la primitive 
Eglise, à l'absolution des trois graviora; que l'Eglise, tout en conseillant aux 
pécheurs coupables de fautes moins graves les exercices de l'exomologèse 
publique, ne la leur imposait pas et avait pour eux un traitement plus bénin, 
dont les détails étaient laissés à la prudence du confesseur, médecin des âmes. 
La confession privée n'était pas seulement le préliminaire obligé de la pénitence 
publique, mais on y recourait en d'autres circonstances, comme le prouvent 
de nombreux passages des écrits des Pères, depuis Origène jusqu'à saint Jean 
Chrysostome, depuis saint Cyprien jusqu'au pape Innocent. Faut-il admettre, 
avec de graves auteurs, que l'absolution sacramentelle précédait normalement 
l'accomplissement de la pénitence publique? Malgré les raisons dont on l'ap- 
puie, cette hypothèse ne paraît guère recevable dans son universalité à M. d'Alès, 
« car les anciennes descriptions de la pénitence publique donnent irrésistible- 
ment cette impression que les pénitents, loin de se considérer comme absous 
au for intérieur, luttent douloureusement pour mériter d'être absous ». (P. 43g.}- 
Les moribonds, les convertis de l'hérésie, les clercs, les vierges consîcrées à 
Dieu, les enfants bénéficiaient d'une réconciliation sommaire. Bien que la péni- 
tence.publique ne fût accordée qu'une fois, à partir du 11* siècle jusqu'au iv« siècle 
en Orient, et jusqu'au v« en Occident, l'Eglise n'abandonnait pas les relaps 
sans retour, et l'on a de bonnes raisons d'afrirmer qu'elle leur donnait l'ab- 
solution in extremis. En terminant, l'auteur écarte résolument l'idée factice 
de deux institutions pénitentielles parallèles, l'une publique, l'autre secrète, 
fonctionnant concurremment au choix des intéressés. Il n'y avait qu'une seule 
pénitence chrétienne, mais qui se mouvait dans des cadres complexes, et ne 
consistait pas exclusivement dans ce qu'on a appelé la pénitence publique : Ce 
qu'on appelle de ce nom n'est que la partie la plus apparente, la plus rigide^ 
partant la mieux connue de (^unique pénitence chrétienne. (P. 464.) Cette der- 
nière formule est des plus heureuses. Elle satisfait à la fois aux exigences de 
l'histoire et à celles du dogme. M. Jugie. 



453-14. — Imp. P. Feron-Vrau, 3 et 5, rue Bayard, Paris, 8'. — Le gérant : A. Faigle. 



UN PEUPLE DE RACE TURQUE CHRISTIANISÉ AU Xllh SIÈCLE 



LES COMANS 



(I) 



Dans un article de revue intitulé : « La nouvelle question d'Orient », 
un publiciste a pu écrire il y a quelques mois : « Les armées de Xerxès 
franchissant l'Hellespont, Byzance luttant contre les Slaves et contre les 
Turcs, les Croisades, la bataille de Lépante, montrent que, depuis le 
v« siècle avant Jésus-Christ, la question d'Orient n'a cessé d'agiter le 
monde. » (2) 

Sans attacher plus d'importance qu'il ne convient à ce truisme, pré- 
senté d'ailleurs sous une forme quelque peu paradoxale, tout le monde 
s'accordera à reconnaître la souveraine utilité de l'histoire pour la 
solution des grands conflits contemporains. A la lumière qui jaillit de 
l'étude du passé, ces conflits, si âpres et si sanglants qu'ils puissent être, 
n'apparaissent, en somme, que comme des épisodes dans la vie des 
peuples dont un Dieu tout-puissant dirige à son gré les destinées. 

Je voudrais illustrer d'un exemple typique cette leçon de philosophie 
de l'histoire en esquissant devant vous la physionomie d'un peuple de 
race turque connu sous le nom de Comans, dont l'existence est attestée, 
dès le XII»' siècle avant Jésus-Christ; qui, à cette époque reculée, était assez 
fort pour troubler dans leur œuvre les fiers monarques de Ninive et de 
Babylone; qui ensuite mena la vie nomade dans les steppes de l'Asie 
centrale jusqu'au x« siècle de notre ère, où, succédant aux Huns et aux 
Petchénègues, il envahit les plaines de la Russie méridionale, franchit 
les Carpathes, s'étendit sur les rives de la Theiss et du Danube, alla 
plusieurs fois menacer Kief et Constantinople, embrassa peu à peu le 
christianisme, et se mêla aux populations de Hongrie, à celles des autres 
pays danubiens ou balkaniques, non sans y maintenir très marquées les 
traces de sa persistante survivance. 

Origines et noms des Comans. 

Si l'épithète de « Jeunes », accolée au nom de « Turcs », a sa raison 
d'être au point de vue politique, elle ne saurait guère l'avoir au point de 
vue ethnographique. La race turque, autant qu'il est permis de se servir 



(i) Conférence lue à la réunion générale annuelle de l'Institut archéologique russe 
de Constantinople, le 5 avril 1914. 
(2) Le Correspondant, 10 février igiS, p. 417-418. 

Echos d'Orient. — 17' année. — N' 106. Mai 1914. 



194 ÉCHOS D ORIENT 



de ce terme, dont la précision n'est pas absolue, est une des plus anciennes 
du monde. « Le mouvement des peuplades turques était commencé depuis 
des siècles, quand les Seldjoukide:s, entraînant avec eux leurs tribus, fon- 
dirent sur l'Asie antérieure. » (i) S'il est malaisé et même impossible de 
démêler clairement les origines de tous ces peuples touraniens, appelés 
Hioung-Nou par les annalistes chinois, et Scythes par les Grecs et les 
Byzantins, il n'en est pas moins certain que les Turcs, les Tou-Kioue 
des Chinois, les Toùpxot des Byzantins, sont une tribu de ces peuples (2). 
Cette tribu ou cette nation se décompose elle-même en nations, tribus 
ou clans, parmi lesquels on peut comprendre, entre beaucoup d'autres, 
les Huns, les Petchénègues et les Comans. 

Avant d'aborder l'histoire de ces derniers, il est nécessaire, après avoir 
rappelé d'un mot ces lointaines origines de la race turque, de signaler 
aussi les divers noms par lesquels ce peuple est désigné à travers les âges 
et dont quelques-uns peuvent, à certains moments, lui être communs 
avec d'autres groupements de la même grande « nation » turque. 

Le nom de Comans paraît le plus précis de tous; et si c'est lui que 
mentionne déjà une inscription assyrienne du xn" siècle avant l'ère chré- 
tienne, c'est aussi à lui sans doute qu'il faut rapporter les termes géogra- 
phiques analogues de Comana, Kouma, qu'on retrouve en Asie ou au 
Caucase (3). Maints documents du moyen âge, surtout orientaux, les 
appellent Comans-Kiptchak, ou simplement Kipichak, mot qui signifie 
hommes du pays vide, du désert, les gens des steppes, par opposition 
aux Oïgou}', qui sont les hommes réunis, groupés, soumis à une loi, les 
gens civilisés (4). Ces deux phases de la vie nomade et de la vie séden- 
taire ont, en fait, compénétré ce peuple de telle manière, que les noms 
de Kiptchak et de Oïgour pourraient lui être appliqués à tels ou tels 
moments de son évolution. 

Les chroniqueurs slaves lui donnent le nom de Polovt^es, qui semble 
signifier hommes de la plaine ou du steppe; les Allemands transforment 
ce nom en Falawa, Walven, Falen, tandis que les Hongrois abrègent en 
Kuni, Kunen, le nom primitif de Cumani. 

Plusieurs auteurs identifient encore aux Comans Kiptchak ou Polovtzes 
les Ou^es des écrivains byzantins, ce qui n'est pas invraisemblable, et ce 
qui, entre autres preuves, permet à un savant tchèque, M. Jirechek, 
de leur reconnaître des survivants dans les Gagaouzes chrétiens de 
Bulgarie établis surtout aux environs de Varna. 



(i) J. DE Morgan, Mission scientifique au Caucase, Etudes archéologiques et histo- 
riques. T. Il : Recherches sur les origines des peuples du Caucase. Paris, 1889, p. 258. 

(2) Voir L. Cahun, Introduction à l'histoire de l'Asie. Turcs et Mongols, des ori- 
gines à 1405. Paris, 1896, p. 36 et suiv. 

(3) Ce nom de Comans se retrouve sous des formes quelque peu différentes dans 
les divers auteurs : Koumanes, Koumans, Comains, Cumans. 

(4) L. Cahun, op. cit., p. 41. 



LES COMANS 195 



J'ajoute, pour m'efforcer d'être complet, que certains historiens, tels 
George Rawlinson et Blau, pensent qu'on leur a aussi parfois donné le 
nom de Parthes (i). 

KoumanI et Assyriens. 

La première mention positive des Comans est celle qu'en fait le roi 
d'Assvrie, Tiglat-Pileser I" (11 18-1093 environ avant J.-C), dans une 
grande inscription sur prisme octogonal que les Anglais appellent Cylinder 
Inscription from Kalat Sherkât, et que nous désignerons sous le nom 
àWnnales de Tiglat-Pileser /«^ (2). Elle se trouve au British Muséum en 
quadruple exemplaire, et a été découverte dans les quatre coins du temple 
d'Anou, que Tiglat-Pileser X"' avait restauré dans sa résidence d'Ashour. 
Voici comment un maître éminent de l'histoire ancienne des peuples 
-d'Orient, M. Maspéro, résume la campagne de Tiglat-Pileser V\ racontée 
par cette inscription. C'était à la fin de la cinquième année du règne. 

Des bandes de Koumani le troublaient dans son œuvre; il les battit, il en 
enferma les restes dans la forteresse d'Arini, au pied du mont Aïsa, et il les 
contraignit à lui baiser le pied. Sa victoire ne décontenança pas l'hostilité de 
leurs congénères. Le gros des Koumani, dont les forces demeuraient intactes, 
se fortifia sur le mont Tala au nombre de 20000; il enleva les hauteurs d'as- 
saut et il pourchassa les fuyards, l'épée dans les reins, jusqu'à la chaîne de 
Kharousa, en face du Mousri, où l'oppidum de Khoumousa leur offrit l'asile 
de ses trois enceintes de briques. Il ne s'en effraya point, mais il les brisa l'une 
après l'autre, les démolit, rasa les maisons et les temples, sema du sel sur les 
ruines; il édifia ensuite en guise de trophée une chapelle de briques et il y 
dédia ce que l'on appelait un éclair de cuivre, une image de l'engin que Rammân, 
le dieu de la foudre, brandissait contre les impies. Une inscription gravée sur 
l'objet racontait la destruction de Khoumousa et menaçait de toutes les malé- 
dictions célestes quiconque, Assyrien ou étranger, essayerait de la reconstruire. 
Cet exemple terrifia les Koumani; leur capitale, Kibshouna, reçut ses troupes 
dès qu'il l'en somma. Il la détruisit de fond en comble, mais il accorda la vie 
sauve aux habitants, sous la condition usuelle du tribut; seulement, il choisit 
parmi eux les trois cents familles qui avaient affiché l'hostilité la plus tenace, 
et il les exila en Assyrie (3). 

Bien qu'on puisse faire confiance à l'exactitude de ce résumé historique 
de la c mpagne présenté par M. Maspéro, l'on aura plaisir sans doute 
à entendre le monarque assyrien raconter lui-même ses exploits. Il s'ex- 
prime ainsi dans son inscription : 



(i I G. Rawlinson, The sixt great oriental monarchy, p. 25; Blau, Ueber Volksthum 
und Sprache, der Kumanen, dans Zeitschrift der deutschen morgenlaendischen 
Gesellschajt, t. XXIX, 1875, p. 586-587. 

(21 Ti_lath-Pileser est la transcription préférée aujourd'hui, bien qu'on emploie 
encore souvent la forme Téglatphalasar ou Tiglat-Phalasar, que l'on retrouvera ici 
même dans certaines citations. 

(3) Maspéro, Histoire ancienne des peuples de l'Orient, t. II, p. 655-656. 



196 



ECHOS D ORIENT 



COLONNE V 

73 Les armées du pays de Koumani 

74 au secours du pays de Mousri 

75 vinrent; dans les montagnes contre elles 

76 je combattis et je les défis. 

77 Dans une ville, la ville d'Arini, qui est au pied du mont Aïsa, 

78 je les enfermai, et mes pieds 

79 elles baisèrent. Cette ville, je l'épargnai 

80 et des otages (je pris) et un tribut et des impôts 

81 je mis sur eux. 

82 A cette époque-là tous ceux (les hommes) du pays de Koumani 

83 qui étaient venus au secours du pays de Mousri 

84 firent sortir (tout le peuple) de leurs terres 

85 et pour faire la guerre et batailler 

86 ils prirent sa place. Dans la furie de mes terribles armes 

87 contre vingt mille de leurs troupes dispersées 

88 dans la montagne de Tala je combattis 

89 et je les défis. 

90 Je brisai leur fort pouvoir 

91 et aussi loin que la montagne de Kharousa, qui est au delà en face du pays de 
Mousri, 

92 après leur défaite, je les poursuivis. Les cadavres 

93 de leurs guerriers, des hauteurs de la montagne 

94 je les dispersai comme (un homme coupe) le blé sur pied (?); 

95 leur sang dans les vallées et sur les hauts lieux des montagnes 

96 je fis couler; leurs grandes villes 

97 je les conquis, je les brûlai par le feu, 

98 j'y mis la dévastation, je les détruisis (et les réduisis) en un amas de ruines. 

99 Khoumousa, leur forteresse, 

100 je l'accablai, de telle sorte qu'elle devint comme un amas de ruines après une 
inondation. 

COLONNE Vi 

1 Contre leurs rangs serrés 

2 dans la ville et sur les montagnes je combattis furieusement 

3 et je les défis 

(LUTTE CONTRE KHOUMOUSA) 

1 1 Les trois grands murs de la ville {Khoumousa) qui avec des briques cuites brûlées 

12 avaient été solidement construits, et la ville entière, 

i3 je les dévastai, je les détruisis, je les réduisis en un amas de ruines 
14 et du sel (?) par dessus 
i5 je répandis. 

(ÉDIFICATION DU TROPHÉE, CHAPELLE DE BRIQUES ET ÉCLAIR DE CUIVRE) 

22 Avec le secours d'Ashour, mon seigneur, mes chariots 

23 et mes guerriers je dirigeai, et la ville de Kibshouna, 

24 leur royale cité, j'assiégeai. Le roi de Koumani 

25 craignit la marche en avant de mon puissant ordre de bataille; 

26 et ils baisèrent mes pieds, et j'épargnai leurs vies. 

(LA VILLE EST DÉTRUITE, IL ENLEVE TROIS CENTS FAMILLES DE REBELLES) 

34 et un tribut et un impôt 

35 plus grands que (ceux qui leur avaient été imposés) autrefois 

36 je mis sur eux; et la grande terre de Koumani 

37 dans sa longueur et dans sa largeur, sous mes pieds 

38 Je la plaçai en assujettissement (i). 



(i) Annals of the Kings of Assyria, by Wallis Budge, and L.-W. King. [Londres, 
British Muséum, 1902. Cf. Lotz, Die Inschriften Tiglatpileser's I, p. 44-51. 



LES COMANS I97 



De ce récit, il ressort : 1° qu'antérieurement à Tiglath-Pileser I" les 
Comans étaient déjà tributaires des Assyriens (col. 6, lignes 34-36); 
2° qu'avant comme après ils conservèrent leur indépendance moyennant 
payement du tribut; 3° qu'ils étaient un peuple redoutable et civilisé; 
leur oppidum de Khoumousa est entouré de « trois puissants remparts 
fortement construits en briques cuites » (col. 6, lignes 11-12); ce qui 
semble supposer déjà une longue existence dans le pays. 

Quatre cents ans après Tiglath-Pileser I", sous le règne de Sargon, en 712, 
nouvelle campagne des Assyriens contre les Koumani, qui, cette fois, 
perdent leur indépendance et deviennent province assyrienne (i). Après 
avoir hésité, pour l'identification de la localité de Kammanou, signalée 
par le récit de cet exploit, entre la Comana de Cappadoce et la Comana 
du Pont (2), M. Maspéro s'est ensuite nettement prononcé pour la 
seconde (3). Au point de vue général qui nous intéresse ici, peu importe 
d'ailleurs que ce soit l'une ou l'autre cité, puisque toutes deux sont des 
témoins du séjour des Comans en Asie Mineure (4). 



(i) Maspéro, Histoire ancienne des peuples de l'Orient, t. III, p. 25i, règne de 
Sargon, an 712, écrit: « Le roi de Miliddou, Tarkhounazi, non seulement avait profité 
des désordres causés par la guerre arménienne pour regimber contre son maître, 
mais il avait assailli Gounzinânou, qui possédait le canton voisin de Kammanou 
(probablement la Comana de Cappadoce et son district), et il l'avait dépouillé sans 
vergogne. Sargon le vainquit en rase campagne, lui enleva sa cité de Miliddou, et le 

força dans Toulgarimmé, où il s'était réfugié Le Kammanou, piqué en flèche 

entre l'Ourartou et le Moushki, isolait ces deux pays, rivaux à l'occasion, mais tou- 
jours ennemis de Ninive. En s'y installant, on leur interdisait de combiner leurs 
efforts et d'obtenir l'unité d'action qui seule pouvait, sinon leur assurer le triomphe 
définitif, du moins les garantir de l'écrasement complet, et leur permettre de sauver 
leur liberté; toutefois, l'importance de la position la rendait particulièrement péril- 
leuse, et l'on ne réussirait à la garder qu'à la condition de la fortifier solidement. 
On y mura dix villes, cinq le long de la frontière d'Ourartou, trois contre les Moushki, 
deux au Nord, et l'on fit de tout le pays qu'elles protégeaient une province nou- 
velle. * [Annales de Sargon, \. 178-195.) 

(2) Maspéro, op. et lac. cit. 

(3) Maspéro, Histoire ancienne des peuples de l'Orient, petite édition, igoS, au 
règne de Sargon, an 712 avant Jésus-Christ. 

(4) Au sujet du pays de Koumani, voir Delattre, l'Asie occidentale dans les 
inscriptions assyriennes, p. 65-66; Encore un mot sur la géographie assyrienne, 
p. 3i-33, 45-46. Maspéro, op. cit., petite édition, igoS, p. 284, décrivant l'état de l'Asie 
Mineure sous la vingtième dynastie, met les habitants du pays de Koumani en rela- 
tion avec le Me»kekh et le Toubal de la Bible (probablement le Tubal et le Mosoc 
du livre de la Genèse, x, 2). Citons ses propres expressions: « Au pied du Caucase, 
les Ibères puis sur la côte du Pont-Euxin, les Saspires Plus au Sud, domi- 
naient les Moushki et les Tabal, le Meskekh et le Toubal de la Bible. Les Tabal 
emplissaient le bassin de l'Iris et touchaient à la mer Noire; les Moushki étaient à 
cheval sur les rives de l'Euphrate supérieur et se répandaient jusque vers l'Halys. 
Des deux capitales de la Cappadoce classique, l'une, Mazaca, sur le mont Argéion, 
avait gardé leur nom; l'autre, Koumanou (Comana), avait été fondée par eux et leur 
avait longtemps appartenu. Il fallut des siècles de lutte pour les déposséder de leur 
patrimoine et pour les refouler vers le Caucase. » Pour appuyer ses dires, Maspéro 
renvoie à Gelzer, Kappadokien und seine Bewohner, dans Zeitschrift fur cegyp- 
tische Sprache, 1875, p. 14-26; et surtout à Schrader, Keilinschriflen und Ge- 
schichtsforschung, p. 1 55- 162. 



198 ÉCHOS d'orient 



Comans en Russie méridionale (IXe-XIIe siècle). 

Un clan de Comans semble donc avoir été cantonné à cette époque 
(du xii« au viii« siècle avant J.-C.) entre les deux fleuves de l'Euphrate et 
de l'Halys (le Kyzil-Irmaq d'aujourd'hui). 

Le dernier chapitre de TAbanase ou Retraite des Dix-Mille, cet intéres- 
sant journal militaire grec de l'an 401 avant notre ère, signale des hoplites 
de la Comanie (èx Ko[ji,aviaç oTtXïrat) parmi ceux qui luttaient avec les Perses 
contre Xénophon et ses soldats dans une forteresse non loin de Pergame, 
in Mysie (i). 

Au premier siècle de l'ère chrétienne, un texte du géographe latin 
Pomponius Mêla met les Comans en relation avec les Scythes, dont ils 
ne tarderont pas à occuper le pays. « A l'intérieur de l'Asie (c'est-à-dire 
au delà des côtes), les Gandares et les Paricaniens, les Bactres, les Sog- 

diens , les Comans qui dominent (géographiquement) les Scythes 

et les déserts de la Scythie », ou bien: « avec au-dessus d'eux, au Nord, 
les Scythes et les déserts de la Scythie » (2). Pline (3) et Ptolémée (4) 
mentionnent de même les Comans dans des énumérations analogues de 
peuples asiatiques. 

Mais j'ai hâte d'arriver à des temps moins lointains. Au ix« siècle 
de notre ère, en 888, nous trouvons les Comans établis entre le Volga et 
l'Oural, au nord de la mer Caspienne, dans le territoire occupé avant 
eux par les Petchénègues, qu'ils refoulent vers l'Ouest. Ils s'étendent 
peu à peu du côté de vastes plaines occidentales. En 1067, ils se montrent 
aux bords du Dnieper, dont les Petchénègues possèdent encore la rive 
droite. C'est là, d'après les chroniques slaves, qu'ils se rencontrent pour 
la première fois avec les Russes, qui les appellent du nom de Polovtzes. 
L'histoire de leurs relations tantôt hostiles, tantôt amicales avec les 
Russes, nous atteste l'existence de deux groupements et de deux terri- 
toires comans assez distincts: le groupe oriental sur le Don et le Donetz, 
le groupe occidental sur les bords du Dnieper. C'est sans doute ce que les 
géographes du moyen âge, notamment les Arabes avec Edrisi, appellent 
respectivement la Comanie noire et la Comanie blanche, dont ils énu- 
mèrent en détail les villes principales, avec l'indication des distances qui 
les séparent (5). Le littoral septentrional de la mer d'Azov forme comme 
le pont entre les deux districts. 

(i) XÉNOPHON, Anabase, 1. VII, c. vin, i5. 

(2) Pomponius Mêla, De situ orbis, 1. I, c. 11 : « Interiora terrarum (Asiae) multse 
variaeque gentes habitant : Gandari et Paricani, et Bactri, Sugdiani, Harmatotrophi, 
Comarae, Comani, Paropamisii, Dahse super Scythas Scytharumque déserta. » Cer- 
tains auteurs lisent : « Super Scythae Scytharumque déserta. » Dans les deux cas, le 
sens est le même, comme on le voit par les traductions ci-dessus. 

(3) Hist. natur., vi, 18. 

(4) Geograph., vi, 11. 

(5) Cf. Blau, Ueber Volksthum und Sprache der Kumanen, p. SSg et suiv. ; J. Le- 
LEWEL, Géographie du moyen âge, t. III et IV, Bruxelles, i852, p. 192 et suiv. 



LES COMANS 199 



Nomades et aventuriers, les Comans demeurèrent ainsi établis dans 
les plaines de la Russie méridionale durant tout le xii« siècle, non sans 
se donner le plaisir, assez fréquemment renouvelé, d'équipées guerrières 
vers le Nord contre la Russie, la Pologne, la Moravie, et vers le Sud 
contre l'empire byzantin. En une page qui serait toute entière à citer, un 
des plus récents historiens des Turcs et des Mongols, Léon Cahun, a mis 
en un relief saisissant ce caractère de nomade et d'aventurier qui est 
commun à la race, et qui explique fort bien les destinées de ces peuples. 
Pour ne pas abuser de votre bienveillante attention, je me contenterai de 
vous en lire les dernières lignes : 

En turc, le même mot tchapmak signifie courir et sabrer. Une fois partis pour 
courir, pour sabrer, ces Turcs ne connaissaient plus rien, méprisaient les autres 

hommes Il faut avoir vécu les longues et monotones journées de marche 

à travers les interminables ondulations de la lande aride, pour comprendre le 
tumulte des passions que la vue des montagnes bleues, des plaines diaprées, 
des filets argentés d'eau courante éveillent dans l'âme de l'homme armé et à 
cheval. Quand ces Turcs, de la crête du plateau plongeaient du regard dans 
la Chine immense {on peut dire de même : dans la Russie ou dans l'empire 
byi{antin) (i), ils ne doutaient plus de rien; le pays n'était pas difficile, ils 
voyaient de l'eau partout; il n'y avait qu'à courir, à sabrer. Rapides ils descen- 
daient, saccageaient, disparaissaient; tels les montre le fameux vers persan: 

« Amedend ou kendend, ou soukhtend, ou kouchtend, ou bourdend, ou reftend. 
Ils vinrent et saccagèrent, et brûlèrent, et tuèrent, et chargèrent, et s'épanouirent. » 

Mais parfois aussi les terribles fantômes ne s'évanouissaient pas, prenaient 
corps, s'obstinaient à hanter le pays; la bande s'installait, ne voulait plus 
déguerpir; alors, quand ils étaient les plus forts, ils devenaient conquérants, 
rois, empereurs; quand ils étaient les plus faibles, ils négociaient, se faisaient 
vassaux, gardiens des marches, ou se louaient comme mercenaires. Brigands, 
conquérants, souverains, marquis ou reîtres, tels ont paru les descendants des 
Hioung-Nou dans l'Asie du moyen âge (2) ajoutons : et dans l'Europe orien- 
tale) (i). 

Ce tableau d'ensemble éclaire vivement l'histoire du peuple dont nous 
nous occupons. Il nous explique quelle était la vie des Comans dans les 
steppes de la Russie méridionale et cette sorte de furie guerrière qui, au 
xi' et au xir siècles, les poussait à de fréquentes incursions vers Kief ou 
vers Byzance. 

Comans et Byzantins (XI«-XIII« siècle). 

Leur première apparition dans les Balkans nous est signalée à l'automne 
de l'année 1087. Appelés au secours par leurs frères de race, les Petché- 
nègues, ils vinrent aider ceux-ci à s'emparer de la Grande Péreiaslavetz, 
qui occupait le centre du triangle formé par Silîstri, Varna et Choumla. 



(i) C'est moi qui ajoute le passage souligné. 
(2) LÉON Cahun, op. cit., p. 49-52. 



200 ÉCHOS d'orient 



« La défaite des Grecs fut complète; l'empereur (Alexis Comnène) s'enfuit, 
abandonnant à l'ennemi l'omophorion de la Théotokos des Blaquernes 
qui lui servait d'étendard, et alla d'une seule traite jusqu'à Goloé, d'où il 
gagna Berroé » (i) (aujourd'hui Eski Zagra). Petchénègues et Comans se 
battirent ensuite pour le partage du butin, ce qui les empêcha de profiter 
de leurs victoires pour pousser leurs hordes jusqu'à Constantinople. Les 
Comans furent victorieux, mais le manque de vivres les obligea à retourner 
chez eux. Ce n'était pas la dernière fois que la division entre les vain- 
queurs permettait aux vaincus de se reformer et de se fortifier. 

L'année suivante, alors qu'Alexis Comnène venait de quitter Eski Zagra 
pour gagner Andrinople, nouvelle alerte. Le basileus apprend que les 
Petchénègues ont de nouveau passé le Balkan et sont arrivés à Markella, 
entre Yamboli et Goloé. Cette fois, les Comans, désireux de se venger du 
manque de foi des Petchénègues à leur égard, se présentaient en alliés 
naturels des Grecs. Néanmoins, de crainte que la perspective du butin 
n'amenât la réconciliation des frères ennemis aux dépens des Byzantins, 
Alexis négocia avec les uns et les autres (2). Nouvelle campagne au prin- 
temps 1091, où Grecs et Comans alliés firent un massacre général des 
Petchénègues sur les bords du Léburnion, aux environs d'Enos. C'était 
le 29 avril, ce qui permit de dire à Byzance : « Faute d'un jour, les Pet- 
chénègues n'ont pas vu le mois de mai. » 

Alexis rentra en campagne dès les premiers jours du printemps 1091. Il 
avait désigné comme point de concentration aux troupes levées par lui i4i^nos, 

à l'embouchure de la Maritza Avant que toutes les troupes grecques 

fussent réunies, on vit arriver les Petchénègues; ils furent bientôt suivis par 
les Polovtzes (ou Comans) qu'Alexis, voulant tout risquer pour se débarrasser 
des Petchénègues, avait appelés lui-même. Les Polovtzes étaient commandés 

par Togortak et Maniak Au matin du 29 avril, la bataille s'engagea sur les 

bords du Léburnion. Il y eut une tuerie épouvantable, où Grecs et Polovtzes 
égorgèrent à l'envi les Petchénègues, leurs femmes et leurs enfants. II faut, 
pour se faire une idée de cette eftrayante boucherie humaine, se rappeler que, 
à dater de ce jour, les Petchénègues cessèrent de compter parmi les peuples; 
une nation entière fut massacrée, si bien qu'on dit à Byzance: « Faute d'un 
jour, les Petchénègues n'ont pas vu le mois de mai. » (3) Le nombre des pri- 
sonniers était tellement considérable, que chaque soldat grec en avait plus de 
trente à garder. On se débarrassa de cette multitude gênante par un massacre 
général. Anne Comnène prétend que son père y fut étranger et voulut en punir 
l'instigateur, Synésios, l'ancien ambassadeur chez les Petchénègues (4). Les cris 
épouvantables qu'ils entendirent durant cette scène sauvage et le spectacle tra- 
gique qu'ils aperçurent de loin, à la lueur des torches, effrayèrent à un tel point 



(i) Chalandon, Essai sur le règne d'Alexis I" Comnène. Paris, 1900, p. 116. — 
Anne Comnène, Alexiade, 1. VII, 3. 

(2) Anne Comnène, Alexiade, 1. VII, 6. — Chalandon, op. cit., p. 129-133. 

(3) Anne Comnène, Alexiade, 1. VIII, 6. 

(4) Id., 7. 



LES COMANS 20I 



les Polovtzes que, craignant une destinée semblable, ils s'enfuirent vers le 
Nord, sans même songer à réclamer leur part du butin. Alexis, qui pouvait 
encore avoir besoin d'eux, leur envoya tout ce à quoi ils avaient droit; mais en 
même temps il les fit accompagner jusqu'aux défilés du Balkan (i). La victoire 
du basileus était décisive; c'était tout un peuple qui venait de périr sur les 
bords du Léburnion. Les quelques survivants (2), établis à l'est du Vardar, 
constituèrent un corps spécial dans l'armée grecque (3). 

Oomans et Russes (IX^-XIIe siècle). 

Nous retrouverons un peu plus tard les Comans ou Polovtzes sur ces 
mêmes champs de bataille des Balkans et de Thrace, au service des 
empereurs byzantins ou au service du royaume vlaco-bulgare contre les 
croisés occidentaux. 

Il nous faudrait auparavant, avec la chronique dite de Nestor, qui 
renferme l'histoire de la Russie et des pays voisins depuis la fin du 
ix« siècle jusqu'aux premières années du xii«, rappeler les incursions des 
Comans contre Kief, Tchernigof, Tortchesk, Zariétchesk, etc., durant 
cette même période où nous venons de les voir se jeter à intervalles 
réguliers sur les provinces byzantines. Le temps nous manquant pour 
entrer dans le détail, bornons-nous à relever les traits principaux du 
caractère coman ou polovtze que nous a décrit çà et là le bon moine qui 
a rédigé ces curieuses annales. 

Les Polovtzes, nos voisins, gardent encore les coutumes de leurs ancêtres; 
c'est une gloire chez eux de verser le sang; ils mangent la chair des animaux 
morts et toutes sortes d'impuretés, des rats et des marmottes; ils prennent 
pour femmes leurs belles-mères et leurs belles-sœurs, et observent d'autres 
usages qu'ils tiennent de leurs ancêtres. (4) 

Faut-il s'étonner que le bon moine ait de telles gens en horreur, et 
qu'il les appelle « les maudits Polovtzes »? (5) Il avait assisté, le 
20 juillet 1096, au sac des environs de Kief par ces barbares, et de pareils 
souvenirs avaient laissé dans son esprit une empreinte ineffaçable. 

Le 20 de ce mois, le vendredi, à une heure, Doniak l'impie, l'immonde, le 
brigand, arriva secrètement et à l'improviste sous les murs de Kief avec les 
Polovtzes, et peu s'en fallut qu'ils n'entrassent dans la ville; ils brûlèrent les 
faubourgs de la ville, puis ils retournèrent contre les monastères et brûlèrent 
le monastère d'Etienne, les villages et Germany. Et ils vinrent sous le monastère 
Petchersky, où nous reposions dans nos cellules après les Matines (6) 

Puis il raconte le pillage et l'incendie auquel fut livré le couvent. 



(i) Alexiade, viii, 7. 

(2) ZoNARAS, xviii, 741. 

(3) Chalandon, Essai sur le règne d'Alexis I" Commène, p. 134. 

(4) Chronique dite de Nestor, XI, édition L. Léger. Paris, 1884, p. 12. 

(5) Id., LXXIX, p. 195. 

(6) Jbid., p. 194-195. 



202 ÉCHOS d'orient 



Les Comans, les Ylaques, les Bulgares 

et les Français de l'empîre latin (XIII^ siècle). 

Un chroniqueur français du xiii° siècle, GeofiFroy de Viilehardouin, 
l'auteur de la Conquête de Constaniinople, assista lui aussi aux exploits 
de ces Comans, dont le théâtre était alors de nouveau dans les plaines 
de Thrace. 

C'était en i2o5. Les Grecs, de jour en jour plus hostiles aux conqué- 
rants occidentaux, qui ne se mettaient guère en peine de les ménager, 
avaient conclu une alliance secrète avec Joannice, le terrible roi des Bul- 
gares. Ils se révoltèrent à Didymotika, à Andrinople, dans tout le pays. 
Les Français durent se replier de toutes parts sur la capitale, et, m ilgré 
une brillante victoire remportée devant Arcadiopoiis ou Bergulae, en 
Thrace, ils se virent menacés de perdre tout le pays. L'empereur Bau- 
douin, dès qu'une première troupe de chevaliers fut arrivée d'Asie, entra 
en campagne sans attendre le reste. Il rejoignit Viilehardouin à Nikitza^ 
puis alla mettre le siège devant Andrinople. 

Or, à ce moment même, raconte le chroniqueur, « Johannis, le roi de 
Blaquie, venait secourir ceux d'Andrinople avec une bien grande armée, 
car il amenait Blaques et Bogres, et bien 14000 Comains, qui n'étaient 
pas baptisés » (i). 

Notons ce détail: qui n'étaient pas baptisés, « qui n'estoient mie bap- 
tezié »; c'était ce qui intéressait le plus le maréchal de Champagne; c'est 
ce qui nous intéresse aussi nous-mêmes, car nous allons voir ces Comains 
venir en masse au christianisme, moins d'un demi-siècle après ces 
événements. 

En dépit de sa bravoure, Viilehardouin avait gardé de ces barbares 
Comains une horreur analogue à celle qu'ils avaient inspirée à lauteur 
russe de la Chronique de Nestor. Avec quelle émotion il raconte les pertes 
qu'ils infligèrent aux Français! D'abord à Andrinople, le 16 avril i2o5, 
ou l'empereur Baudouin fut pris vivant, et où tant de braves trouvèrent la 
mort. « Hélas! com dolereuse perte fut là faite! » s'écrie le chroniqueur. 

Puis, le 3o janvier 1206, c'était la défaite de Rhousion (ville de Thrace,. 
peut-être, selon M. Dumont, sur l'emplacement de Kéchan) infligée par 
les mêmes Comains et les Vlaques. 

Et ainsi que Dieu veut permettre les aventures, les nôtres ne purent plus 
résister, mais ils furent déconfits; car ils étaient pesamment armés, et leurs 
ennemis légèrement, et ils commencèrent à les occire. 

Suit le triste refrain : 

Hélas 1 quel douloureux jour ce fut pour la chrétienté! car de tous les cent 
vingt chevaliers il n'en échappa pas plus de dix qui ne fussent tués ou pris 

(i) G. DE ViLLEHARDOuiN, Cotiquête de Constaniinople, n° 352 et suiv., édition 
Natalis de Wailly. Paris, Firmin-Didot, 1874, p. 208 et suiv. 



LES COMANS 



205 



Il advint en ce jour une des plus grandes douleurs et un des plus grands dom- 
mages, et une des plus grandes misères qui jamais fût advenue à la chrétienté 
de la terre de Romanie. 

Les Comains, et les Grecs et les Blaques s'en retournèrent, ayant fait leur 
volonté en la terre, et bien gagné de bons chevaux et de bons hauberts (i). 

En 1239, un peu plus de trente ans après ces tristes événements, les 
Comans devenaient les alliés de l'empire français de Constantinople. 
Voici, d'après le Chronicon du moine Albéric (2) et les Mémoires de 
Joinville (3), le résumé que donne de ces faits Lebeau, dans son Histoire 
du Bas-Empire: 

Près de se voir submergés par une inondation de Tartares, qui des bords de 
l'Océan oriental, s'avançaient avec fracas au travers de l'Asie et roulaient des 
flots de sang jusque dans le Nord de l'Europe, les Comans venaient chercher 
un asile dans ce pays, qu'ils avaient si souvent couvert de cendres et de car- 
nage. Jonas et Soronius, leurs princes, arrivèrent à Constantinople avec leurs 
familles, et proposèrent aux barons français de se liguer avec eux. Dans l'état 
où se trouvait l'empire, on n'avait garde de négliger aucune ressource; et l'hu- 
manité française ne se rebuta pas de la forme barbare usitée chez tous ces 
peuples lorsqu'ils contractaient une alliance. Les deux partis se tiraient du sang 
des vemes, et se le donnaient mutuellement à boire, pour faire entendre qu'ils 
formaient ensemble une sorte de consanguinité et une fraternité inviolable. 
A cette formalité sauvage, ils en ajoutaient une autre non moins bizarre; c'était 
de faire passer un chien entre les commissaires des deux partis, rangés en haie, 
et de le trancher à coups de sabre en criant: « Qu'ainsi soit hachée en pièces 
celle des deux nations qui violera la foi jurée 1 » Afin même de resserrer la 
coufédération publique par des liaisons particulières, on fit baptiser les filles de 
ces princes. Soronius en avait deux : l'une'fut donnée pour femme à Guillaume, 
fils de Geofîroi de Méri, connétable de Romanie; l'autre à Baudouin de Hamaut. 
La fille de Jonas, le plus puissant des deux rois, fut épousée par Narjot de 
Touci, veuf de la fille de Branas. Les Comans ne tardèrent pas à servir leurs 
nouveaux alliés (4) 

Le christianisme cliez les €omans en Hongrie 

et en Roumanie (XII^-XIY*^ siècle)* 

Pour que le christianisme fût si facilement accepté par des princes 
comans, même à l'occasion d'un mariage, il fallait que cette religion leur 
fût déjà suffisamment connue. 

Dès l'année 928, nous voyons un Joannes illustris dux Cumas se 
rendre à Rome et voyager, de Bulgarie jusque dans sa patrie, avec le 



(i) G. DE ViLLEHARDOuiN Cotiquêtc de Constantinople, n" 408-410, p. 244-245. 

(2) Alberici monachi Trium Fontium, Chronicon. Leipzig, 1698-1700, 11, p 578. 

(3) Joi> VILLE, Histoire de saint Louis, ch. xcvii, édition Natalis de Wailly. Paris, 
Hachette, 1888, p. 208-209. 

'4) Lebeau, Histoire du Bas-Empire, nouvelle édition par de Saint-Martin et 
Brosset. Paris, 1834, t. XVII, p. 391-392. 



204 ÉCHOS D ORIENT 



légat du Pape, Madalbert (i). Mais c'est surtout à partir des débuts de 
l'invasion mongole, et spécialement depuis i223 et 1227, que nous voyons 
les conversions au christianisme se multiplier chez les Comans. Sous 
Tirrésistible poussée des barbares qui les avaient battus à la Kalka, les 
"Comans s'étaient enfuis de l'Ukraine vers la Hongrie et la Roumanie. 
C'est là, raconte le Dominicain belge Robert, archevêque de Gran et 
primat de Hongrie, que le fils d'un prince coman vint, en 1227, avec 
douze cavaliers et 2 000 hommes, demander le baptême (2). 

Au cours d'un voyage du primat et de Bêla, prince héritier de Hongrie, 
dans la terre des Comans, qui était alors la Roumanie, un prince du nom 
de Borch demanda le baptême avec i5 000 Comans (3). C'est à ce moment, 
c'est-à-dire probablement en 1228, que le Pape Grégoire IX créa un 
« évêché des Comans » dont le siège fut Milcov, ville aujourd'hui disparue 
sur le territoire roumain, et dont le titulaire fut le Dominicain Théo- 
dorich (4). L'organisation de ce siège épiscopal fut même grandiose, et il 
est certain qu'il y eut un Chapitre de Dominicains (5). 

A la suite d'une invasion de Mongols, 40000 familles comanes se réfu- 
gièrent en Hongrie, entre la Theiss et le Danube, où Bêla les reçut sur le 
conseil des Dominicains, qui se firent leurs missionnaires (6). D'autres 
Comans passèrent en Bulgarie. Parmi les Comans faits prisonniers par 
les Mongols, un certain nombre de jeunes gens furent achetés par des 
entrepreneurs vénitiens et vendus en Egypte comme mercenaires. L'un 
d'eux, ainsi transplanté en Egypte, devait devenir un jour le sultan Beïbars 
Zahir-ed-Dine, 

Lors d'une seconde invasion, en 1241, les Mongols incendièrent 
Milcov. Ainsi finit, après vingt-quatre ans d'existence, l'évêché des 
Comans (7). Mais le christianisme n'en continua pas moins ses progrès 
chez ce peuple. Nous en avons pour preuves, outre les nombreux textes 
attestant les travaux des missionnaires Dominicains ou Franciscains, un 
document très spécial connu sous le nom de « Codex Cumanicus » et qui 
n'est autre chose qu'un manuscrit chrétien en dialecte turc (8). C'est un 
in-4° de 164 pages. Daté de i3o3, il fut légué par Pétrarque à la Répu- 



(i) Farlati, Illyricum sacrum, t. III. Venise, 1817, p. 104. 

(2) Magnum Chronicon Belgicum, dans F. Knautz, Monumenta eccl. Strigoniensis, 
2 vol, Gran, 1874-1882, t. I, p. 263. Cf. E. de Hurmuzaki et N. Densusianu, Documente 
provitoare la isîoria Românilor, t. I. Bucarest, 1887, p. 102. 

(3) Magnum Chronicon Belgicum, loc. cit., E. de Hurmuzaki et N. Densusiani^, 
op. cit., p. 108, lettre du pape Grégoire IX à Bêla. 

(4) E. DE Hurmuzaki, etc., p. 107, 112. 

(5) Id., p. 622, document de i332, lettre de Jean XXII à l'archevêque de Gran. 

(6) D. Onciul, Originele Principatelor Romane. Bucarest, 1899, p. 94. 

(7) Le chanoine G. Auner a consacré une intéressante monographie à l'évêché de 
Milcov : Episcopia Milcoviei, dans la Revista catolica. Bucarest, t. I", 1912, p. 533-55i, 
et t. III, 1914, p. 60-80. 

(8) Voir mon article Un manuscrit chrétien en dialecte turc ■ le « Codex Cuma- 
nicus », dans Echos d'Orient, t. XIV, 1911, p. 278-286. 



LES COMANS 



205 



ï 



blique de Venise, et est encore conservé à la bibliothèque de Saint-Marc. 
Il est divisé en deux parties : l'une a dû être écrite par des Italiens, à en 
juger par la transcription et le contenu ; l'autre par des Allemands; toutes 
deux probablement par des missionnaires Franciscains qui évangéli- 
saient, à cette époque, les diverses tribus établies sur les bords de la mer 
Caspienne et de la mer Noire, ainsi que dans certains districts de Hongrie. 
La première partie est un vocabulaire latin-persan-coman. La seconde 
partie contient aussi des indications lexicales, mais surtout des textes 
religieux, dont quelques-uns assez étendus, des hymnes et des prières 
chrétiennes, des sermons ou fragments d'instructions sur certaines fêtes 
liturgiques et sur d'autres sujets. Édité une première fois en 1828 à Paris 
par Klaproth, mais seulement d'après une copie incomplète et fautive (i), 
le Codex Cumanicus a été publié de nouveau, et intégralement, à Buda- 
pest, en 1880, par le comte Géza Kuun (2). Si ce document atteste avec 
certitude que les Comans sont de langue turque, il atteste également 
qu'au début du xiv« siècle une chrétienté comane existait, assez nom- 
breuse, assez ferme, assez établie pour avoir, en son idiome propre, des 
prières, des hymnes, des sermons ou instructions catéchistiques. Un 
savant professeur de l'Université de Louvain, M. W. Bang, a publié 
récemment de courtes notices critiques sur quelques-unes de ces pièces, 
avec photographie de la page du manuscrit les renfermant. On y voit, 
par exemple, pour l'hymne Reminiscens béait Sanguinis au Saint- 
Sacrement, le texte coman écrit en caractères latins, avec la notation en 
plain-chant ecclésiastique très clairement marquée (3). Le contenu reli- 
gieux du Codex Cumanicus suppose donc une chrétienté de rite latin et 
de langue turque organisée, ayant ses offices, ses réunions, ses fêtes, ses 
missionnaires. On me permettra, comme spécimen de cette langue, de 
me contenter des premiers mots du Pater, dont le début se formule 
ainsi : Atamis kim kœktésen. 

La part une fois faite aux éléments étrangers, slaves, magyars, aile- 



(i) H.-J. VON Klaproth, Mémoires relatifs à l'Asie, contenant des recherches his- 
toriques et philologiques sur les peuples de l'Orient. Paris, 1824-1828, t. III, p. iii-256. 

(2) Géza Kuun, Codex Cumanicus bibliothecœ ad templum divi Marci Venetiarum 
primum ex integro edidit, prolegomenis, notis et compluribus glossariis instruxit 
comes Gé^a Kuun. Budapest, 1880. 

(3) W. Bang. Ueber einen komanischen Kommunionshymnus. Bruzelles, 1910; 
Komanische Texte, igii; Beitraege zur Kritik des Codex Cumanicus, 191 1; Zu der 
Moskauer Polow\ischen Woerter liste, 191 1. — Note bibliographique sur l'ouvrage 
de A. von Lecoq : Sprichwoerter und Lieder aus der Gegend von Turfan mit enier 
dort aufgenommenen Woerterliste, 1911. Ces diverses dissertations sont extraites des 
Bulletins de l'Académie royale de Belgique, où elles ont été publiées. D'autres ont 
paru ailleurs : Beitraege !{ur Erklaerung des komanischen Marienhymnus. mit 
einem Nachwort von F. C. Andréas in Gœttingen (Extrait des Nachrichten der 
K. Gesellscha/t der Wissenschaften de Gœttingue). Goettingue, 1910; Zur Kritik 
des Codex Cumanicus. Louvain, librairie universitaire des Trois Rois, 1910; Ueber 
die Raetsel des Codex Cumanicus (Extrait des Sitzungsberichte der kœniglich- 
preussischen Akademie der Wissenschaften). Berlin, 1912. 



206 ÉCHOS d'orient 



mands, arabes et persans introduits par le contact des populations voi- 
sines et par les invasions, le vocabulaire coman du Codex vénitien pré- 
sente, sur un total de 2 5oo, plus de 2 000 mots d'aspect très nettement 
turc, tant au point de vue du lexique qu'au point de vue de la grammaire. 
S'il faut en croire Blau, un des orientalistes qui ont le plus étudié cette 
langue, le coman se rapproche beaucoup du turc bosniaque, et surtout 
du dialecte principal des kanats, qui s'est développé notamment dans le 
Khiva, région du Turkestan occidental aujourd'hui soumise à l'empire 
russe. La parenté serait même telle, au dire de ce savant, qu'avec le 
lexique du manuscrit de Pétrarque, on pourrait se faire comprendre 
dans le Khiva sans avoir aucunement l'air d'être un revenant du xiii» ou 
du XIV* siècle (i). 

L'adoption du christianisme favorisa la fusion des Comans avec les 
populations des pays où ils s'établirent : Hongrie, Roumanie, Bulgarie. 
La dénomination de Grande et de Petite Comanie est restée attachée à 
■deux districts de Hongrie, l'un en deçà de la Theiss, l'autre en deçà du 
Danube. Les Comans ont laissé de nombreuses traces de leur existence 
en Moldavie et en Valachie (2). Pendant trois générations, la dynastie 
comane des Tertérides a occupé le trône de Tirnovo, tandis que les Chich- 
manides, d'origine comane pareillement, se taillaient un petit royaume 
dans la Bulgarie du Nord et prenaient Vidin pour capitale (3). Aujour- 
d'hui encore, dans ces divers pays, maintes désignations de familles, de 
personnes ou de lieu rappellent toujours le souvenir des Comans. Koman, 
Komanest, Komanovo, Cumanii, Comarna, Comarnicul, etc., sont des 
noms assez fréquents sur les cartes détaillées de Transylvanie, de Macé- 
doine, de Roumanie et de Bulgarie (4). Dans cette dernière contrée, un 
savant ethnographe, M. Jirechek, croit avoir reconnu, dans les tribus des 
Gagaouzes et des Sourgouches, la survivance des anciens Comans (5). 

Pour terminer cette rapide esquisse historique, on aimera peut-être en 



(i) Blau, Ueber Volksthum und Sprache der Kumanen, p. SyS; "W. Radloff, Das 
turkische Sprachmaterial des Codex Cumanicus, dans Mémoires de l'Académie 
impériale des sciences de Saint-Pétersbourg, 1. XXXV, n° 6. Saint-Pétersbourg, 1887. 

(2) XÉNOPOL, Histoire des Roumains. Pans, 1896, t. I", p. i6o-i63. 

(3) "G yàp TspTâpfii; àx Ko[jLàvwv -^v, dit expressément Pachymère (édition de Bonn, 
II, p. 2t5) en parlant de Georges Terter I" (1280-1285), fondateur de la dynastie des 
Tertérides. Il eut pour successeur, après dix années d'interrègne, son fils Svétoslav 
^1295-1322), qui laissa le trône à son propre fils Georges Terter II (i322-i323). Sur les 
Tertérides (i28o-i323) et les Chichmanides (i323-i33i), voir G. Songeon, Histoire de 
la Bulgarie. Paris, 1913, p. 267-275. Cf. N. Jorga, Geschichte des Rumœnischen 
Volkes im Rahmen seiner Staatsbildungen. Gotha, 1905, t. I, p. 70, 72, 79 et suiv. ; 
96, 123, 126, 128, i32, 134, i36, 195, 211 et suiv. 

(4) KuuN, Codex Cumanicus, p. lxxxiii ; Roesler, Romaenische Studien. Leipzig, 
i87i,p. 334;Xênopol, Histoire des Roumains de la Dacie trajane, depuis les origines 
jusqu'à l'union des principautés, en i85g, t. I". Paris, 1893, p. 162; Jirechek, Das 
Furstenthum Bulgarien. Prague, 1891, p. 64, 144 et suiv. 

(5) Jirechek, op. et loc. cit. Voir aussi un autre ouvrage du même auteur : Ge- 
schichte der Bulgaren. Prague, 1876, p. bjb; et surtout sa dissertation spéciale : 



LES COMANS 207 



entendre le résumé en une page où l'on s'est efforcé d'en recueillir les 
traits les plus saillants (i). 

Nul peuple au monde, peut-être, n'a eu une destinée aussi mélancolique que 
celle des Comans. Dès les temps de la Genèse, on les entrevoit, à côté des 
nations dont le Livre Saint fait mention, étalant leur puissance sur les mon- 
tagnes de l'Asie-Mineure. Les villes sont entourées d'une triple enceint de 
murailles, 20 000 guerriers s'y pressent, les voisins les craignent, les rois d'As- 
sour et de Ninive les jalousent. Quand tout à coup, des lointaines prorondeurs 
<le l'Assyrie, Tiglat-Phalasar I" se précipite sur eux, disperse les armées, prend 
les villes, les renverse et sème du sel sur leurs ruines. Il semble que le peuple 
coman soit, dès lors, rayé de la liste des nations: quatre siècles plus tard, il est 
plus vivant que jamais! A son tour, au vu" siècle, Sargon surgit, reprend 
l'œuvre inachevée de TigUt-Phalasar, bouleverse le pays, remplace ses rois par 
des despotes assyriens. L'antique peuple coman n'est plus pendant longtemps 
qu'un petit département de l'immense empire de Ninive, et on peut craindre 
qu'il ne disparaisse pour toujours. Il n'en est rien. Xénophon, dans sa retraite 
avec les Dix-Mille, le trouve devant lui. Ptolémée, Pline, Pomponius Mêla le 
citent. Puis le silence se fait sur lui. Il vit, d'une vie obscure et ignorée, au sud 
du Caucase, oublié de tous, quand tout à coup je ne sais quelle poussée le pré- 
cipite de l'autre côté de la haute barrière rocheuse, au Nord. 

Dans cette terre nouvelle oià il est transplanté, sur ce versant septen- 
trional de la montagne, le vieux tronc refleurit magnifiquement. Bientôt 
il couvre de ses rejetons les bords de la mer Noire, et, vers le premier 
quart du xiii® siècle, il étend son ombre de l'embouchure du Don à celle 
de l'Oural et de l'Oural au Balkash. 

Le Coman est devenu, à cet instant, le « Peuple de la Plaine ». Le vaste 
océan terrestre qui moutonne de la Hongrie au Turlcestan est son royaume. Il 
€St le maître de l'espace. Quoique noma e, il a le sentiment du beau. Ibn-Biiuta 
ne peut s'empêcher de noter l'élégance et la légèreté des hanaps en bois dont il 
se sert. Ses voisins lui payent tribut. Les despotes de Constantinople demandent 
la main de ses filles. Quand un de ses chefs meurt, il élève sur sa tombe une de 
ces pyramides qui toni encore aujourd'hui l'étonnement des voyageurs, et, 
à son sommet, il en dresse la statue, tournée vers l'Est, une coupe à la main, 
comme si elle voulait, jusqu'à la fin des temps, boire splendidement les 
rayons du soleil levant. « De la Crimée au Volgi, écrit au milieu du xiii* siècle 
le missionnaire Franciscain Guillaume de Rubrouck, nous n'avons pas vu une 
ville, mais un nombre infini de tombeaux de Comans..... Nous marchions dans 
la direction de l'Est, ne voyant pas autre chose que le ciel et là terre, ou, de 



Einige Bemerkungen ûber die Ueberreste der Petschenegen und Kumanen, sowie 
ùber die Voelkerschaften der sogenannten Gagau%^i und Surguci im heutigen Bul- 
garien, dans Sit^ungsber. der kgl. bœhm. Gesellschaft der Wiss., 18 9. 

(i) J'emprunte ce résume à un é.nvai 1 qui >'esi spécialement intéressé à l'histoire 
des premières missions franciscaines, e* au luel ie suis redevable de précieuses indi- 
cations : H. Matrod, Notes sur le voyage de Fr. Jean ae Plan-Carpin (1245-1247). 
Paris, igi2, p. 2^-30. Extrait des Etudes franciscaines. 



208 ÉCHOS d'orient 



temps en temps, sur notre droite, la mer et les tombes des Comans, visibles 
de deux lieues à la ronde. » Vers le même moment, Baudouin de Hainaut voya- 
gera au milieu d'eux et reviendra à Constantinople, après d'incroyables aven- 
tures, marié à une princesse comane. 

Mais déjà le Mongol, cet Assyrien du xiii* siècle, a passé par là. Le peuple 
coman a été balayé comme un fétu de paille. « Ils fuyaient, raconte un témoin 
oculaire, vers la côte, le long des routes, se mangeant l'un l'autre, le vif déchi- 
rant le mort, et déchirant et arrachant à pleines dents la chair crue du cadavre, 
comme fait un chien acharné après un os. » 

Quelques familles fuient en Hongrie, et bientôt se fondent dans les popula- 
tions environnantes, comme l'eau dans le sable. Petit à petit, le peuple coman 
s'évanouit pour l'histoire. Au xviii* siècle, il existe cependant encore à Karczag, 
à l'est de la Theiss, un descendant de ces immigrés qui parle le coman et a 
conservé l'antique et vénérable tradition qui remonte, à travers le premier 
empire assyrien, à l'Asie Mineure et à la Genèse. Ce dernier débris d'un peuple 
immense s'appelle Varo. En 1770. Il meurt, et avec lui la grande nation a défi- 
nitivement vécu. Dès lors, son histoire est complète et n'aura plus de suite, (i) 

Mais si la nation a perdu son indépendance, ses membres ont gardé 
leurs fortes qualités de race, et le christianisme n'a fait que les développer 
en même temps qu'il a enfin fixé et enraciné au sol ces nomades qui 
étaient restés jusque-là d'éternels pèlerins de l'espace. Je n'ai pu qu'es-, 
quisser l'action du christianisme sur les Comans. Il y aurait là matière 
à une étude nouvelle qui ne manquerait pas d'intérêt et qui préciserait 
les hautes leçons religieuses et morales susceptibles d'être dégagées de 
cette histoire d'un peuple. 

SÉVÉRIEN SaLAVILLE. 
Constantinople. 



(i) H. Matrod, op. et loc. cit. Au sujet de ce Varo ou Varro, qui, au xviii* siècle, 
parle encore le coman en Hongrie, je transcris ici le passage de mon précédent article 
indiquant la manière dont nous est connu ce fait intéressant. « C'était en 1744. Les 
Comans de Hongrie se trouvaient depuis longtemps fondus dans l'ensemble de la 
population magyare, et, dans cette fusion, avaient perdu leur parler turc. Une délé- 
gation de leurs représentants vint de la Petite-Comanie à Vienne auprès de l'impéra- 
trice Marie-Thérèse, pour obtenir certains privilèges. L'un des délégués, Etienne 
Varro, sur l'invitation du savant orientaliste Adam Koilar, récita l'Oraison dominicale 
en coman, pour donner un spécimen de leur ancienne langue. Cette prière, avec 
quelques autres et un certain nombre de courtes formules, étaient alors les uniques 
vestiges de l'idiome disparu, et encore ne servaient-elles qu'à exercer, dans les écoles, 
la mémoire des élèves comans. Le texte de cette leçon d'écolier, transmis par tradition 
et dont on possède en Hongrie quelques copies, a été publié par Vambéry. Nyelvtu- 
dotnanyi Kœ^lemények, t. IX, fasc. lll, p. 215-219. Bornons-nous ici, pour le distin- 
guer du précédent, à en indiquer le début : Bi^im atami^i kim sen kœkte sentléssen 
adïn » {Echos d'Orient, t. XIV, 191 1, p. 284.) Je tiens à ajouter ici, comme supplé- 
ment de bibliographie, deux publications peu accessibles mais utiles : i' Une note de 
B. MuNKAcsi, A!{ ékiratok « Kumani » népérol {Vom Volke « Kumani » der Keilins- 
chriften], dans la Revue orientale pour les études ouralo-altaïgues éditée à Budapest 
sous le titre Kelati S\emle, t. V, 1904; 2° Le récent ouvrage du D"" Nicolas Pfeiffer, 
Die ungarische Dominikanerordensprovin^ von Ihrer Griindung 1221 bis \ur Tata- 
renverwiistung 1 241-1 242, Zurich, 1918; voir surtout le chapitre iv: Die Kumanen.. 
Mission und die Dominikaner, p. 75-92. 



i LA DOCTRINE DES FINS DERNIÈRES 
DANS L'ÉGLISE GRÉCO-RUSSE 



m. L'époque de la rétribution. 

C'est vers le milieu du xiii« siècle que commença entre Grecs et 
Latins la controverse relative au sort des âmes des défunts avant le 
jugement dernier. Le premier document qui en fait mention est un 
court traité de polémique contre les Grecs, composé en 1252 par les 
Dominicains du couvent de Péra (i). Alors qu'au synode de Nymphée 
de 1234, les débats unionistes ne portaient que sur deux questions: 
la procession du Saint-Esprit du Père et du Fils, et l'emploi du pain 
azyme comme matière de l'Eucharistie, trois nouveaux points faisaient 
difficulté en 1252: l'époque des rétributions d'outre-tombe, le purga- 
toire et la primauté du Pape. Sur le premier point, les Dominicains 
reprochaient aux Grecs d'enseigner qu'avant le jugement dernier les 
jâmes saintes ne jouissent pas du bonheur du paradis et les âmes des 
pécheurs ne sont pas soumises aux supplices de l'enfer. Ils dénon- 
çaient comme l'inventeur de « cette hérésie » André de Césarée, qui 
écrit dans son Commentaire de l'Apocalypse: « Les saints reposent dans 
le sein d'Abraham et se réjouissent dans l'espérance des biens promis 
qu'ils n'ont pas encore reçus, et qu'ils contemplent de l'œil de leur 
intelligence. » (2) Disons sans hésiter que les polémistes latins se 
trompaient doublement en prêtant à tous les Grecs une doctrine qui 
n'était admise que par quelques-uns, et en se figurant qu'André de 
Césarée était le père de cette doctrine. On sait, en effet, que la question 
de la rétribution immédiate aussitôt après la mort est de celles que 
l'ancienne Église n'a pas définies, et que l'on trouve chez les anciens 
Pères, et parfois chez le même Père, des affirmations qui ne sont pas 
toujours contradictoires seulement en apparence. L'Église orientale n'a 
jamais eu de doctrine ferme sur ce point, qu'une constitution dogma- 
tique du pape Benoît XII trancha définitivement pour l'Église catholique 
en 1336 (5). Avant le schisme comme après, on constate en Orient 



(1) Contra errores grœcorum, P. G., t. CXL, col. 487 sq. 

(2) André de Césarée, Commentarius in Apocalypsiis, P. G., t. CVI, col. 272. 

(3) Voir l'article de X. Le Bachelet sur Benoît XII et sa Constitution, dans le Dic- 
tionnaire de théologie catholique Vacant-Mangenot, t. II, col. 657-696. L'auteur de 
cet article n'a connu qu'imparfaitement la doctrine des théologiens orientaux. 

Echos d'Orient, t. XVII. 14 



2IO ECHOS D ORIENT 



un. double courant doctrinal, l'un favorable au dogme catholique, l'autre 
arfirmant le délai de la béatitude essentielle pour les élus et des châti- 
ments positifs pour les damnés jusqu'au jugement dernier. 11 est facile 
de prouver l'existence de ce double courant à chaque siècle de l'histoire 
de l'Église grecque par les affirmations de ses théologiens. C'est ce 
que nous allons faire brièvement pour la période qui va du ix^ siècle 
à nos jours. 

Mais, avant de passer aux témoignages des théologiens, il sera bon 
d'interroger la liturgie grecque, à laquelle les polémistes catholiques 
ont généralement eu recours pour réfuter les partisans du retardement 
de la rétribution. 

Doctrine des livres liturgiques. 

Il est certain que l'on trouve dans les livres liturgiques de l'Église 
grecque un très grand nombre de passages affirmant que les âmes 
saintes jouissent, dès maintenant, de la vision de Dieu, et que les 
âmes des pécheurs subissent les peines de l'enfer, y compris celle du 
feu. Voici d'abord quelques textes relatifs à la béatitude des saints ; 

« Tu vois maintenant le visage du Christ face à face, ô Cyrille; la 
vérité a dissipé les voiles; te voilà uni à l'objet de ton amour. — Sou- 
viens-toi de nous, Basile, notre père, toi qui te trouves auprès de la 
Trinité consubstantielle. — Maintenant que les voiles ont disparu, tu 
vois clairement dans les cieux, ô Antoine, la sainte Trinité sans aucun; 
intermédiaire. — Maintenant, ô Paul, le Christ ne t'apparaît pas en 
énigme et comme à tra/ers un miroir, mais tu le vois face à face; 
il te révèle la gloire des enfants de Dieu dans sa plénitude. (Fête de 
saint Paul, au 29 juin.) — O bienheureux Eutychius, ce n'est plus en 
énigme que tu contemples maintenant la gloire de Dieu que tu as 
désirée dès ta jeunesse, mais c'est plutôt face à face, maintenant que 
le voile de la chair a été déchiré. Te voilà à la droite de la Trinité, 
que tu contemples sans intermédiaire », etc., etc. (i). 

La liturgie n'est pas moins explicite sur les souffrances qu'endurent 
en enfer les âmes pécheresses aussitôt après la mort. Elle demande 
que les âmes de ceux qui sont morts dans la foi soient délivrées des 
tourments de la géhenne : 

« Délivrez, ô vous, notre Sauveur, tous ceux qui sont morts dans 
la foi, du feu qui brûle toujours, des ténèbres épaisses, du grincement 



(i) Les passages cités ont été réunis avec beaucoup d'autres par Joseph de Méthone, 
ttn des évêques grecs restés fidèles à la doctrine définie à Florence. Voir sa dissertation 
dans MiGNE, P. G., t. GLIX, coi. 1271-1308. 



LA DOCTRINE DES FINS DERNIÈRES DANS L'ÉGLISE GRÉCO-RUSSE 2 1 1. 

des dents, du ver qui punit sans relâche et de tout châtiment. Délivrez 
dans votre bonté les serviteurs de votre sainte Eglise du feu redoutable. 
Sauvez, Seigneur Christ, sauvez ceux qui sont morts dans la foi; 
donnez-leur le repos et délivrez-les de la géhenne et des supplices 
amers. Redoutable est l'issue de la mort, et terrifiant le jugement du 
Maître, car le feu inextinguible est préparé dans l'autre monde; il y 
a le ver vengeur qui ne meurt point, le grincement des dents, les 
ténèbres extérieures et la condamnation éternelle. C'est pourquoi nous 
crions au Sauveur : A ceux que vous avez enlevés de ce monde, donnez 
le repos, à cause de votre grande miséricorde (i). O Mère de Dieu, 
jetez un regard sur l'abîme; voyez mon âme livrée aux tourments 
(l'oô 'l^u'/T.v [jas-àvo!.!; sxSoQîIaav xolyZfyhx'.), et, tombant à genoux, laissez 
couler vos larmes, afin que, fléchi par vos supplications, celui qui a 
donné son sang pour moi me retire d'ici (2). 

Pour faire accepter aux Grecs le dogme catholique défini par Benoît XII, 
les théologiens occidentaux ont eu raison de mettre en avant les textes 
qu'on vient de lire et autres semblables. Mais ils ne paraissent pas avoir 
fait attention que les mêmes livres liturgiques, qui renferment des 
témoignages si catégoriques en faveur de la rétribution immédiate, 
peuvent fournir également des armes aux partisans du délai des récom- 
penses et des châtiments. Les textes, en effet, y abondent, qui paraissent 
retarder jusqu'au jugement dernier les rémunérations divines, et 
quelques-uns d'entre eux sont tout à fait rebelles à une interprétation 
bénigne. Ce phénomène paraît étrange, au premier abord, mais il cesse 
de surprendre, quand on songe que, dans l'Église grecque, il y eut 
toujours sur le moment des rétributions d'outre-tombe deux doctrines 
opposées. Quoi d'étonnant que celles-ci soient représentées dans des 
livres liturgiques qui ont subi, au cours des siècles, des remaniements 
et des additions, tout comme elles le sont, non seulement dans les 
ouvrages des théologiens, mais encore dans les confessions de foi les 
plus officielles.'* 

Dans les Synaxaires dont il enrichit le Triodion, au xiv^ siècle, Nicé- 
phore Calliste ne se contenta pas d'insinuer la doctrine de la délivrance 
des damnés par les prières de l'Eglise; il enseigna aussi expressément 
que ni les justes ni les pécheurs ne reçoivent le salaire de leurs œuvres 



(i) Ces textes sont tirés des prières des deux commémoraisons annuelles que célèbre 
l'Eglise grecque pour les défunts, le samedi avant le dimanche de l'Apocreo et la 
veille de la Pentecôte. 

(2) Texte tiré de la prière pour les agonisants.. Voir l'Euchologe, édition de Venise, 
i85i, p. 391. 



212 ECHOS D ORIENT 



avant le jugement dernier : « 11 faut savoir, dit-il, que, présentement, 
les âmes des justes se trouvent en certains lieux déterminés, et que 
les âmes des pécheurs ont aussi leurs demeures spéciales. Les premiers 
goûtent la joie qui provient de l'espérance; les autres songent avec 
amertume aux tourments qui les attendent. Les saints n'ont pas encore 
reçu, en effet, les biens promis, selon cette parole du divin Apôtre : 
« Dieu a décidé quelque chose de meilleur pour nous, afin qu'ils ne 
parviennent pas sans nous à la perfection du bonheur. (H^èr. xi, 40.) (i) 

Ce passage se lit encore dans les éditions actuelles du Triodion. Ceux 
des théologiens « orthodoxes » qui adoptent la doctrine qui y est 
exprimée peuvent facilement recueillir dans les livres liturgiques d'autres 
textes favorables à leur opinion. Car la liturgie parle beaucoup plus 
souvent du jugement dernier que du jugement particulier, et en plu- 
sieurs endroits elle paraît transporter à la fin du monde l'époque de la 
rémunération. La prière pour les agonisants, qui nous a fourni tout 
à l'heure un passage suffisamment explicite en faveur de la rétribution 
immédiate, renferme cet autre, qui semble contredire le premier : « je 
ne me souviendrai plus désormais de Dieu, car on perd le souvenir de 
Dieu en enfer. Enveloppé d'épaisses ténèbres, j'attends ici la résurrec- 
tion de tous les mortels. Une fois jugé, je serai jeté au feu. <>> (2) Le 
jugement dont il est ici question paraît bien être celui qui suivra la 
résurrection. 

Dans l'office de l'enterrement des moines, on trouve un tropaire 
ainsi conçu : « C'est avec tremblement que tous ceux qui sont 
morts depuis le commencement se tiennent auprès de votre tribunal 
redoutable, ô Sauveur, dans l'attente de votre juste sentence. En ce 
moment-là. Seigneur, épargnez celui qui vient d'aller à vous dans la 
foi, et daignez lui accorder les délices de l'éternelle béatitude (3). Tout 
ce qu'on peut dire de ces textes et autres semblables, c'est qu'ils 
sont au moins équivoques. Les partisans de la rétribution immédiate les 
tourneront facilement dans un sens favorable à leur thèse; mais il faut 
avouer que ceux qui soutiennent le délai auront aussi quelque droit 
à les faire valoir pour eux. 

L'équivoque et la contradiction ne se rencontrent pas seulement 
dans les livres liturgiques; elles apparaissent aussi dans les écrits des 
théologiens, dont il nous faut maintenant parler. 



(1) Qî |j.âv T/j iXTit'St xaipovTcî, oî 8è t/j tûv ôetvwv TTpodSoxia Xy7:oy[j.evoi. 

(2) S/.6t£; 8e'.vti)ç •/caXuTCTfJfiEvo;, xâO-^jxat TiepijAévMv tT|V è^avâuTadiv jrâvTwv xwv Pporôiv 
àvaxptOEl;, e'i; nûp ^\r\^r\<so^on. 

(3) Ci àTt'aîôivoç vexpoi 'I/TiÇov àva[i.évouo-[ Tr,v ar^v Stxaiav. 



LA DOCTRINE DES FINS DERNIÈRES DANS L ÉGLISE GRÉCO-RUSSE 215 

Doctrine des théologiens, de Photius au Concile de Florence. 

Depuis que les Grecs ont pris position contre les Latins sur la ques- 
tion de la béatitude des saints, ils n'ont cessé de répéter que cette 
béatitude était incomplète, et incomplet aussi le châtiment des damnés 
avant le jugement dernier. Quelle est la signification exacte de ces 
affirmations? Essayons de le déterminer. 

La rétribution qui suit le trépas peut être incomplète de plusieurs 
manières. Tout d'abord, personne ne peut nier qu'elle le soit par le 
fait qu'une partie seulement du composé humain, l'âme, participe à la 
récompense ou au châtiment. Les théologiens catholiques n'ont jamais 
fait difficulté de reconnaître cette sorte d'imperfection. 

En second lieu, on pourra dire que la rétribution est imparfaite, si 
l'on suppose qu'après le jugement dernier le bonheur des élus et le 
châtiment des damnés, sans changer précisément de nature, augmen- 
teront en intensité. Cet accroissement intensif est communément rejeté 
par les théologiens catholiques, mais il n'y a sur ce point aucune défi- 
nition de l'autorité ecclésiastique. Le pape Benoît XII s'est abstenu à 
dessein de se prononcer sur cette question. Lui-même était personnel- 
lement partisan d'un progrès dans la béatitude essentielle après la 
résurrection (i), et plusieurs théologiens scolastiques ont professé 
ouvertement cette opinion en se réclamant de saint Augustin (2). 

Enfin la rétribution sera encore incomplète si, avant le jugement 
dernier, les âmes saintes ne reçoivent que les arrhes et comme un 
avant-goût lointain du bonheur qui leur est réservé, et si les âmes 
pécheresses ne subissent qu'un commencement de châtiment; si la 
félicité des unes naît presque tout entière de l'espérance des biens 
futurs, et si la peine des autres est causée presque uniquement par 
l'attente anxieuse des tourments à venir; si les élus ne voient pas Dieu 
lui-même, mais jouissent tout au plus de la vue de l'humanité sainte 
du Christ, et si les damnés n'éprouvent pas encore ce que nos théolo- 
giens appellent la peine du sens, et en particulier la peine du feu. II 
est évident que cette dernière conception heurte de front la doctrine 
catholique telle que l'ont définie le pape Benoît XII et le concile de 
Florence. 

11 n'est pas toujours facile de dire à laquelle de ces trois explications 
se rattachent les théologiens gréco-russes, lorsqu'ils affirment que la 



(i) Le Bachelet, art. cit., col. 670, 686. 

(2) Par exemple, Pierre Lombard, saint Thomas d'Aquin dans sa jeunesse. ŒSumma 
theologica, Supplementum, q. xciii, art. i. 



2 14 ÉCHOS D ORIENT 



béatitude des âmes saintes est imparfaite avant le jugement dernier. 
D'un certain nombre d'entre eux on ne peut rien tirer de clair. C'est 
le cas, par exemple, du patriarche de Constantinople, Anthime Vil, 
dans son encyclique publiée en 1895. Inutile de s'arrêter aux théolo- 
giens de cette catégorie. 

Parmi ceux qui précisent leur pensée, il en est bien peu qui adoptent 
nettement la seconde explication, celle d'après laquelle les âmes saintes 
jouissent dès maintenant de la vision béatifique, mais à un degré 
moins élevé qu'après la résurrection. Leur petit nombre nous dispense 
de les nommer à part. Nous les signalerons à côté des partisans de la 
rétribution immédiate, au fur et à mesure que nous les rencontrerons. 

Il reste donc en présence les représentants de ce double courant doc- 
trinal dont nous avons parlé plus haut, c'est-à-dire ceux qui entendent 
l'imperfection de la béatitude et du châtiment au sens accepté par la 
théologie catholique, et ceux qui retardent jusqu'au jugement dernier 
l'heure des divines rétributions, ou n'admettent qu'une rémunération 
très imparfaite. 

I. — Théologiens des IX*" et X^ siècles. 

Nous constatons tout d'abord l'existence de ce double courant aux 
ix® et xe siècles. Pour consoler les moines de Stude de la mort de leur 
higoumène, saint Théodore Studite (t 826), son successeur, Naucratius, 
leur écrit que le défunt ne les a pas quittés, mais qu'il intercède pour 
eux au ciel d'une manière d'autant plus efficace que maintenant il voit 
Dieu non plus en énigme et comme à travers un miroir, mais face 
à face (i). 

Quelques années plus tard, Photius enseigne très clairement le délai 
de la béatitude et des châtiments. Expliquant la parole du Sauveur au 
bon larron : 7u seras aujourd'hui avec moi dans le paradis {Luc. xxiii, 42), 
il déclare qu'il ne faut pas confondre le paradis promis au larron avec 
le royaume des cieux. Le larron est allé au paradis terrestre, où se 
trouvent toutes les âmes justes avant la résurrection. La joie qu'on 
V goûte n'est qu'un prélude, Tipooifjiwv, de la félicité du royaume des 
cieux, un gage des biens à venir : « Il ne convenait pas que, seul de 
tous ceux qui avaient plu à Dieu au cours des siècles, le larron attei- 
gnît le faîte de la suprême béatitude avant le temps fixé pour la distri- 
bution générale des récompenses éternelles, et qu'il arrivât à la per- 
fection sans l'innombrable multitude des saints, comme l'enseigne le 



(i) Nûv 6à TrpduwTtov irpbç 7ip(5(TW7TOv xaÔapwrépMç xal )va{A7tpoTlpw; xw ©eu 
Naucratii encyclica de obitu Theodori Studitœ. P. G., t. XCIX, col. i833. 



LA DOCTRINE DES FINS DERNIÈRES DANS l'ÉGLISE GRÉCO-RUSSE 2J5 

<iivin Paul. » (i) Qyant au châtiment des âmes pécheresses, il doit être 
également incomplet d'après Photius, puisque les démons eux-mêmes, 
bien que leur condition actuelle soit fort misérable, n'ont pas encore 
reçu le juste salaire de leurs crimes, et que c'est seulement après la 
résurrection qu'ils seront livrés au feu éternel et au ver qui ne meurt 
point (2). 

Un élève de Photius, Aréthas, archevêque de Césarée, adopte succes- 
sivement les deux opinions courantes à son époque. Dans son Coffir- 
mcntaire de l'Apocalypse, il cite comme explication plausible d'un texte 
obscur le passage d'André de Césarée, que nous avons reproduit 
ci-dessus (3). Au contraire, dans son Eloge funèbre d'Euthyme, patriarche 
de Constantinople, il contemple son héros jouissant déjà dans les cieux 
de l'éternelle béatitude, voyant à découvert la beauté de celui pour 
lequel il a combattu (4). 

Il est à remarquer qu'en général les documents hagiograiphiques 
sont favorables à la vision immédiate des saints. Nicétas le Paphlago- 
nien célèbre sainte Thècle « reposant dans les demeures paternelles, 
unie à son Bien-Aimé et le contemplant face à face » (5). Des expres- 
sions semblables abondent dans le Ménologe exécuté parles ordres de 
l'empereur Basile 11 (963-1025) (6). Les exégètes et les théologiens de 
profession, les érudits qui feuillettent les ouvrages des Pères se pro- 
noncent au contraire assez souvent pour le retardement de la rétri- 
bution. 

. — Théologiens du Xl^ siècle. 

C'est ce que nous constatons au xi^ siècle. Le savant Théophylacte 
de Bulgarie, dont nous connaissons déjà la doctrine sur le sort des 
damnés avant le jugement universel (7), paraît bien refuser aux âmes 
saintes la vision béatifique, bien qu'il leur accorde un bonheur com- 



(i) 'Euet'Ye ttjî xoivtj; àvraiïoSdffeto; reliv atwvfwv àYaôwv (xvÎttw t^te xatpôv àxoy<rir)ç, 
oùS'a-JTÔi; v 5îxatt)î [xdvo; Ik TtâvTwv Tôiv àTr'atwvo; eùapeaTYjdàvTwv 0£w irpb; tb TéXoç 
ipOiaa! TT); èo-yàTr,; {taxaptoTTiTcç. Ad Ampkilochium qucestio xv, 2. P. G., t. Cl, cal. i36. 
Cf. quœstio vi, 2, 4. Ibid., col. 106, no. 

(2) Contra Manichœos, iv, 25. P. G., t. Cil, col. 236. Cf. Fragmenta in Marcum, v, 10. 
P. G., t. CI, col. 1212. Hergenrœtber a cru apercevoir dans certaines lettres de 
Photius des passages favorables à la rétribution immédiate, mais un examen attentif 
de ceux-ci nous a convaincu qu'ils ne contredisaient pas la doctrine contenue dans 
ies Questions à Amphiloque. Hergenrœther, Photius, t. Ill, p. 634-635, 641-642. 

(3) P. G., t. CVI, col. 596. 

(4) P. KÉRAMEus, Monumenta ad historiam Photii pertinentia, fasc. II. Péters- 
boarg, 1901, p. 27. 

(5) P. G., t. CV, col. 332. 

(6) P. G., t. CXVII, col. 28, 266, 332, 534, etc. 
{7) Echos d'Orient, janvier 1914, p. 7. 



2l6 ÉCHOS d'orient 



mencë. Qu'on en juge par son commentaire des paroles de Jésus au 
bon larron : 

« Certains se demandent : Le Seigneur ayant dit au voleur : Aujour- 
d'hui, tu seras avec moi dans le paradis, comment saint Paul a-t-il pu 
affirmer qu'aucun des saints n'a reçu la promesse? 11 y en a qui répondent 
que l'Apôtre n'a pas entendu parler de tous les saints, en disant qu'ils 
n'ont pas reçu la promesse, mais seulement de ceux dont il a énuméré 
les noms précédemment. Or, le larron ne se trouve pas dans son 

énumération D'autres ont avancé que le larron, pas plus que les 

autres, ne se trouve encore dans le paradis. Si le Seigneur lui a parlé 
en ces termes: Aujourd'hui, tu seras avec moi dans le païadis, c'est 
uniquement pour marquer l'infaillible accomplissement de sa promesse. 
Car, disent-ils, le Seigneur s'exprime parfois sur les choses futures 

comme si elles étaient arrivées D'autres font violence au texte en 

ponctuant après Aujourd'hui, comme s'il y avait : En vérité, je te le dis 
aujourd'hui : tu seras avec moi dans le paradis. D'autres enfin croient 
être plus heureux en donnant l'interprétation suivante : Les biens qui 
nous sont promis ne sont pas constitués par le séjour ou le retour dans 
le paradis, mais par le royaume des cieux. C'est pourquoi nous faisons 
cette prière : « Que votre règne arrive », et nous ne parlons pas du 
séjour dans le paradis. Et qu'on ne dise pas que le royaume et le paradis 
sont une seule et même chose, car, les biens du royaume, jamais 
l'oreille ne les a perçus, jamais l'œil ne les a vus, jamais ils ne sont 
montés jusqu'au cœur de l'homme. Or, les yeux d'Adam ont vu le 
paradis, et ses oreilles en ont entendu les harmonies, et son cœur y 
a goûté les joies les plus nobles; de sorte que saint Paul n'avance rien 
de contraire aux paroles du Sauveur. Le larron a bien obtenu le paradis, 
mais non le royaume, qu'il recevra plus tard avec tous les autres justes 
qu'énumère saint Paul. En attendant, il se trouve dans le paradis qui 
est la demeure du repos des esprits. 

« Voilà ce qu'on a entendu dire bien souvent à un grand nombre. 
Mais il faut observer qu'on peut identifier le paradis et le royaume 
sans mettre en contradiction le Seigneur et saint Paul. II est bien 
vrai que le voleur se trouve au paradis, c'est-à-dire dans le royaume, 
et non seulement lui, mais aussi tous ceux dont parle saint Paul. 
Seulement, sa jouissance des biens promis n'est pas complète. De 
même que les condamnés n'habitent pas le palais de l'empereur, mais 
qu'on les tient sous les verrous pour qu'ils subissent leurs peines, 
tandis qu'aux citoyens bien méritants la porte du palais est ouverte, 
et qu'ils y restent jusqu'au moment de la distribution des largesses 



LA DOCTRINE DES FINS DERNIÈRES DANS L'ÉGLISE GRÉCO-RUSSE 11'] 

impériales; de même les saints, bien que leur félicité soit encore 
incomplète, habitent cependant ces demeures brillantes, toutes parfu- 
mées et vraiment royales, jusqu'à ce que le Roi leur fasse une dis- 
tribution complète de ses dons. Ainsi donc le larron est allé en paradis, 
mais il ne jouit pas encore de la béatitude parfaite, pour qu'il ne soit 
pas dit qu'il est arrivé sans nous à la perfection. Voilà l'interprétation 

qui me paraît la plus vraie Tous ceux qui, ici-bas, ont reçu les 

arrhes de l'Esprit avec l'abondance des dons spirituels se trouvent dans 
le paradis, et ils ont reçu le royaume, bien qu'ils ne soient pas encore 
parvenus à la consommation finale. C'est ce que veut dire Paul dans 
l'Epître aux Hébreux : Ils n'ont pas encore reçu la promesse. Par promesse, 
il entend la béatitude complète. Ils n'ont donc pas encore reçu la promesse 
parfaite; ils sont cependant et dans le royaume et dans le paradis. » (i) 
Théophylacte précise encore sa pensée en interprétant le fameux 
passage de l'Epître aux Hébreux : Dieu a décidé quelque chose de meil- 
leur pour nous, afin qu'ils ne parviennent pas sans nous à la perfection. 
« Ce quelque chose de meilleur dont parle l'Apôtre, dit-il, signifie que 
Dieu a voulu nous honorer. Pour qu'ils ne parussent pas l'emporter sur 
nous en étant couronnés les premiers, le Seigneur a fixé un jour unique 
où se fera pour tous la distribution des couronnes (£va TîâT!, xaipôv 
wpiTs Twv o-:£cpàvwv). Et l'Apôtre n'a pas dit: Afin qu'ils ne fussent pas 
couronnés, mais bien : Afin qu'ils ne parvinssent pas à la perfection. 
D'où il suit qu'alors ils apparaîtront parfaits. Pour le moment, ils pos- 
sèdent les arrhes de la gloire future. Car, comment expliquer sans cela 
leur puissance pour secourir ceux qui les invoquent, l'efficacité de leur 
intercession? Plus tard ils recevront la récompense dans sa plénitude. 
Mais Dieu n'est-il pas injuste à leur égard en leur faisant attendre la 
couronne qu'ils ont mérité de recevoir avant nous par leurs travaux? 
En aucune façon; car eux-mêmes désirent n'être consommés qu'en 
compagnie de leurs frères. Nous ne formons tous qu'un seul corps. 
La joie de ce corps sera plus grande par le fait que tous les membres 
recevront en même temps leur couronne. Dieu est un père plein de 
tendresse, qui a divers enfants. Les uns sont revenus plus vite des 
champs, leur besogne achevée; les autres sont encore à travailler. Le 
Père de famille a servi aux premiers une manière de déjeuner, en leur 
disant d'attendre leurs frères pour le grand festin; et eux, animés d'une 
véritable charité fraternelle, sont heureux d'attendre l'heure de la joie 
commune. » (2) 

(1) Enarratio in Evangelium Lucœ, c. xjiii. P. G., t. CXXIII, col. iio3-iio6. 

(2) Expositio in Epist. ad. Hebrœos, c. xi. P. G., t. CXXV, col. 361-364. 



2l8 ÉCHOS d'orient 



Bernard de Rubeis a cru pouvoir donner aux passages qu'on vient 
de lire un sens conciliable avec le dogme catholique de la rétribution 
immédiate (i). Nous ne pouvons partager sa manière de voir. Théophy- 
lacte accorde sans doute aux âmes saintes le séjour dans le royaume 
des cieux; mais le Roi n'a pas encore distribué les couronnes. Ces cou- 
ronnes représentent la béatitude essentielle, dont les âmes n'ont encore 
•que les arrhes. 

Les commentaires d'Euthyme Zigabène suivirent de près ceux de 
l'archevêque de Bulgarie. Ils expriment, à peu de chose près, la même 
doctrine. Euthyme voit, comme Photius, le paradis terrestre dans le 
paradis promis au bon larron et le distingue du royaume des cieux, 
« qui est la jouissance de ces biens ineffables et éternels que l'œil n'a 
point vus, ni l'oreille entendus, ni le cœur de l'homme goûtés. Car, 
comme l'enseigne le grand apôtre Paul, aucun des justes n'a encore reçu 
la promesse. C'est plus tard, au moment de l'universelle rétribution, 
que ce royaume des cieux sera livré aux saints » (2). Mêmes affirma- 
tions à propos du passage de l'Épître aux Hébreux, xiii, 39-40 : Les 
saints n'ont pas encore reçu le salaire de leurs travaux, la récompense 
de leurs vertus (3). Zigabène répète la phrase de Théophylacte : « Dieu 
a fixé un jour unique où se fera pour tous la distribution des couronnes. 
Ceux qui ont depuis longtemps remporté la victoire attendent qu'on 
proclame la nôtre. Abel attend la mort du dernier des justes. La con- 
sommation n'aura lieu que lorsque tous les membres du corps pour- 
ront être couronnés ensemble. Le retard qui nous honore ne cause 
point de dommage à ceux qui attendent, car ils mettent leur bonheur 
à être couronnés avec leurs frères, » (4) 

Aux dires de Théophylacte et d'Euthyme, on peut opposer ceux de 
leurs contemporains non moins illustres, Michel Psellos, Nicétas Stéta- 
thos,Jean Mauropos, Philippe le Solitaire. Le premier, dans son canon 
en l'honneur de Siméon Métaphraste, s'exprime ainsi : « Te voilà main- 
tenant au ciel, en compagnie des anges et des apôtres, et tu contemples 
dans l'allégresse l'indéfectible lumière de la Trinité » (5); et dans 
l'oraison funèbre de l'impératrice Irène : « Tu le trouves déjà avec les 



{i)DERuBEis,Dissertatiode Theophylactigestisetscriptis.P. G.,t.CXXIII,col. 101-102. 

(2) Ouuw yàp o-j8el; to5v 6:xata)v èxoixto-aTO tV ÈTtaYYeXtav, ûaTepov ôà (xeraStoo-et xai Taytr); 
êv Tw -/tatpw rriç àvTanoStSffswç. Comment, in Lucam, xxiir, 48. P. G., t. CXXiX, col. 1092. 

(3) Ouiro) ôï âviom'ffavTO tyjv èiraYyeXtav twv [aôXXôvtwv àyaôûv, r^xoi ty^v tûv irovwv àvri- 
•6o(TiV, Tr,v à[Xo:Pr|V twv xaTopôwjxâTWV. 

(4) N. Kalogheras, Eù9u|iiou toû ZtyaPiQvoC sp(jn^v£ta etç Taç t5' âTctcTToXàç toû àTTOUTÔXov 
IlaûXou. Athènes, 1887, t. II, p. 445. 

(5) Tp'.âSoç çtS; to àvéo-rcepov jîXénEK; if(x.yk6\iEyoç. Allatius, Contra Hottingerum. 
Rome, 1661, p. 192. 



LA DOCTRINE DES FINS DERNIÈRES DANS L' ÉGLISE GRÉCO-RUSSE 219 

natures supérieures et tu vois CHeu d'une manière plus éclatante et plus 
pure. » (i) Le second s'adresse en ces termes à saint Nicolas: « Tu te 
réjouis maintenant avec les anges, et tu chantes avec eux sans cesse les 

louanges divines Te voilà maintenant autour du trône du Roi des 

rois, orné de ta couronne. En compagnie des anges, tu contemples le 
Christ. » (2) Le troisième affirme également à plusieurs reprises dans 
ses poèmes liturgiques la gloire des saints dans le ciel : « Tu vois 
maintenant d'une manière plus claire et plus limpide la gloire du Christ; 
tu la contemples non plus en énigmes et en symboles, mais à décou- 
vert. Tu vois déjà clairement l'Éclat trois fois bienheureux subsistant 
en trois personnes, et tu es déifié par la participation de la divinité. » (3) 

Quant à Philippe le Solitaire, il mérite une attention spéciale. Dans 
son ouvrage intitulé : le Miroir spirituel, on trouve les éléments d'un 
traité complet des fins dernières. La béatitude immédiate des saints ne 
fait pas de doute pour lui. Les âmes saintes vont au ciel et non au 
paradis terrestre, où le bon larron, d'après le Damascène, aurait passé 
au moins quelque temps. Le ciel est maintenant ouvert à tous, car le 
Christ veut que ses disciples soient là où il est. Le ciel, voilà le paradis 
dans lequel saint Paul a été ravi, où se trouvent les Basile et les Gré- 
goire, où l'on jouit de ces biens éternels et infinis que l'œil obscurci 
par les passions n'a point vus (4). Au ciel, l'âme sainte brille d'un 
éclat incomparable en contemplant la divinité (5). Cependant sa félicité 
n'est pas encore arrivée à sa plénitude. Philippe est de ceux qui admettent 
un progrès intensif dans la vision de Dieu après la résurrection : « Les 
justes n'ont maintenant qu'une petite partie de la gloire qu'ils recevront 
au jugement dernier avec leurs corps ressuscites. Leur bonheur, leur 

gloire seront alors beaucoup plus grands Ils séjournent sans doute 

maintenant au ciel, où ils contemplent avec allégresse leur Créateur; 
mais ce n'est qu'après la résurrection que leur récompense sera pleine 
et qu'ils recevront leur couronne. » (6) 

Relativement aux pécheurs, notre théologien a aussi une doctrine 
particulière. Tout en admettant qu'ils vont en enfer et qu'ils y sont 



(i) ÂLLAnus, De Purgatorio, p. ySg. 

(2) Allatius, Contra Hottingerum, p. 208-209. 

(3) Ibid., p. 184-185. 

(4) Dioptra, iv, 17. P. G., t. CXXVII, col. 866-867. 

(5) Ex divinitatis contemplatione clarescit. Ibid., 16, col. 863. 

(6) Nunc pars modica gloriœ illiiis universœ, aut pignus potius quoddam conce- 

ditur In cœlis guident per/ecte habitant, Creatorique assistentes, eum contetn- 

plantur et gaudent. Sed cum tandem corpus quoque in resurrectione illa omnium 
communi receperint, tuhc etiam gratice gloriam et laborum prcemia plenissima 
coronasque adipiscentur. Ibid., col. 865-866. 



220 ÉCHOS d'orient 



cruellement tourmentés par le remords, qu'entretient le souvenir de 
leurs fautes (i), il déclare que, depuis la descente du Christ aux enfers, 
les damnés sont soustraits à la tyrannie du diable et échappent aux 
tourments que celui-ci leur infligeait avant la venue du Sauveur (2). 

III. — Théologiens du XII' siècle 

Au xiie siècle, la doctrine du délai de la rétribution trouve un partisan 
en la personne de Michel Glykas, dont les Lettres théologiques ont été 
éditées récemment par le Grec Sophrone Eustratiadès. Glykas s'inspire 
surtout des Réponses au comte Ântiochus du pseudo-Athanase (3). 
Avec ce dernier, il distingue, entre le paradis que Jésus a promis au 
bon larron et où vont toutes les âmes saintes après la mort, et le 
royaume des cieux, la promesse que, d'après saint Paul, les justes n'ont 
pas encore reçue (4). Le paradis dont il parle est bien celui où fut placé 
Adam avant son péché. Il ne se trouve pas sur la terre, mais au-dessus 
d'elle; il est incorruptible, ainsi que tout ce qu'il renferme (5). Inutile 
de planter dans les cieux un paradis différent de celui-là. La preuve en 
est que, lorsque nous prions, nous nous tournons vers l'Orient, comme 
pour nous rappeler le souvenir de notre ancienne patrie (6). Les âmes 
saintes, d'ailleurs, n'y sont point tenues comme dans une prison: elles 
peuvent, si elles veulent, en sortir pour s'élever vers les cieux (7). Mais 
elles ne jouissent point encore de ces biens que l'œil n'a point vus; elles 
n'en ont que les arrhes (8). Glykas déclare qu'elles sont en compagnie 
du Christ et qu'elles voient sa gloire : ce qui doit vraisemblablement 
s'entendre de son humanité (9). Ce dernier point, cependant, n'est 
pas sûr. Notre théologien paraît avoir, en effet, enseigné tout d'abord 



(i) Ibid., m, I, col. 797. 

(2) Si igitur animas adhuc in inferno manere audis, scito neutiquam iormenta 
sustinere, ut prius, nec etiam vinculis teneri ferreis utpote a tyrannide vindicatas. 
Et hoc munus est maximum et amplissimum. Ibid., II, 11, col. 780. 

(3) Le* réponses à Antiochus. que les Byzantins ont invariablement attribuées à saint 
Athanase, ont exercé une grande influence sur Ii pensée théologique des Byzantins. 
Elles ont contribué pour une grande part à perpétuer parmi eux la doctrine du délai 
de la rétribution. Glykas ne fait guère qu'en reproduire les principales assertions. 
Voir ces Réponses dans Migne, P. G., t. XXVIII, col. 597-710. Voir en particulier 
col. 610, 612, 616, 618, 628. 

(4) "AX).o Tt Xot7i6v âa7tv ô TtapàSetao;, xal etepov r^ lTtOL-{'(t'kla. èxet'vr) Tiept yJî ô naCXo; 
StéÇetffiv. M. Glykas, Eîç ta; àTropt'a; ttj; Oeta; ypaçT)?, c. LViii, t. II de l'édition d'Eustra- 
tiadés, p. i3o. 

(5) C. XI, t. I, p. 136-149. 

(6) Ibid., p. 140-143. 

(7) 'AXXà xal Ttpb; oùpavoy; iyiysaboii oùx àTreîpYovxat. Ibid., p. 142. 

(8) OuTtw (A£v ixo(ji.î<TavTo, Tïjv iTtaYYEXfav àppaPwva ôè ©(/.w; ia)iriY.a.(7i xàiv à7toy.£t(j,éva)v 
aÙToïç àyaSàiv. C. xxi, ibid., p. 247. 

(9) My| ouv à|i.ç^paXX£, oTt tw XpicTôi (jv\nza.piiaiy aï aTtsXOouffat twv à^Uùy «j^uj^af. Ibid., 
p. 25l. 



LA DOCTRINE DES FINS DERNIÈRES DANS l'ÉGLISE GRÉCO-RUSSE 221 

le les âmes saintes vont au ciel, et avoir identifié le ciel avec le 
iradis. Dans la Lettre vingtième, il cite plusieurs témoignages patris- 
jues favorables à la rétribution immédiate, entre autres celui-ci, de 
Int Grégoire de Nazianze : « Maintenant, ô Basile, tu nous vois du 
lut du ciel; lorsque je quitterai cette terre, reçois-moi dans les taber- 
icles éternels, afin qu'avec toi je contemple sans voiles la sainte Tri- 
lle » (i); puis il ajoute : « Nous croyons que ces âmes se trouvent 
ms le ciel, et aussi, cela va sans dire, dans le paradis. » (2) 11 est bien 
Ifficile de concilier ces affirmations avec les précédentes, écrites sous 
Inspiration du pseudo-Athanase. Nous sommes porté à croire que 
llykas a changé d'opinion sur cette question. 11 n'est pas cependant 
ipossible qu'il ait entendu les arrhes de la béatitude accordées aux 
les saintes avant la résurrection dans le même sens que Philippe le 
iolitaire. 

Quant aux damnés, il allège considérablement leur peine et les 
exempte du feu matériel. La raison qu'il en donne est empruntée au 
pseudo-Athanase : « Les justes n'ont pas encore reçu les biens qui 
leur sont réservés; leur jouissance n'est que partielle. De même, les 
pécheurs ne subissent pas encore leur châtiment. Le témoignage con- 
traire de Grégoire le Dialogue, qui livre au feu corporel l'âme péche- 
resse aussitôt après la mort, est récusé comme n'ayant aucune base 
scripturaire. » (3) Les souffrances des damnés avant le jugement con- 
sistent dans le remords de la conscience : « Elles ne se souviennent 
<îue de leurs mauvaises actions » (4) et oublient tout le reste. 

Jean Zonaras, contemporain de Michel Glykas, trouve plausible la 
manière de voir de Photius sur la distinction entre le paradis et le 
royaume des cieux. « Le bon larron fut introduit dans le paradis, mais 
il n'a pas encore obtenu le royaume de Dieu. Ce bonheur lui est réservé 
pour le jour où tous ceux qui ont plu à Dieu seront gratifiés de la 
même récompense. » (5) 

Comme tenant de la rétribution immédiate à cette époque, on peut 
signaler le célèbre polémiste Nicolas de Méthone, qui écrit dans sa yie 



(i) Oraison funèbre de saint Basile. P. G., t. XXXVI, col. 6o5. 

(2) C. XX, t. I, p. 241 : 7.0.1 èv oypavfi) Stiv^''' Tauxa; 7rt(TT£Ûoii,£v xa; âv aÙTiS irdtvTw; tw 
irasaSetao). Il est visible que Glykasi qui croit à l'inspiration des Pères, t. i, p. 147, 
a été fort embarrassé pour concilier le pseudo-Athanase avec d'autres Pères comme 
saint Grégoire de Nazianze. 

(3) C. Lxxxv, t. II, p. 380-382. 

(4) C. XX, t. I, p. 242. Cf. le pseudo-Athanase, loc. cit., col. 616. 

(5) 'G Vr.ffTri; et; tôv TrapaSc'.ffov £t(nix®^' '^'i? ^^ '^'^^ 0eoû paacXeta; o-jttw TeT-jyr,xEv. Ce 
passage est cité par Hergenrother, Photius, t. III, p. ôSg, qui l'a tiré d'un commentaire 
inédit des poèmes liturgiques de saint Jean Damascène. 



222 ÉCHOS d'orient 



de saint Mélèce le Jeune : « Le saint s'endormit du sommeil des justes 
et alla rejoindre ses pères. Ayant imité leurs vertus, c'est à bon droit 
qu'il a eu part à leur béatitude. Le voilà réuni aux chœurs de tous les 
saints, et lui aussi contemple d'un regard clair et limpide le visage du 
Christ qui se découvre à lui, et, dès maintenant, il reçoit la récompense 
de ses combats pour la vertu. » ( i ) 

Un autre biographe du même Mélèce, ayant vécu lui aussi au 
xii« siècle, Théodore Prodome, nous représente l'âme de son héros 
introduite dans le chœur des saints et toute resplendissante des purs 
rayons que darde sur elle la Trinité (2). 

IV. — Théologiens des XIII' et XIV siècles. 

Si nous passons au xiiie siècle, nous constatons toujours chez les 
théologiens byzantins la même dualité d'opinion qu'aux siècles précé- 
dents. Le témoignage des Dominicains de Péra, relaté ci-dessus, suffit 
à nous convaincre que la doctrine du délai avait, à Constantinople, 
des défenseurs avérés. C'est sans doute sur les rapports des mission- 
naires latins que Te bruit se répandit en Occident que les Grecs refu- 
saient aux âmes saintes l'entrée du royaume des cieux aussitôt après 
la mort. Aussi le pape Clément IV crut nécessaire d'affirmer, dans la 
profession de foi qu'il envoya à l'empereur Michel Paléologue, que les 
âmes des justes sont reçues au ciel sans retard {mox in cœlum recipi), 
de même que les âmes des pécheurs descendent aussitôt en enfer {mox 
in infernum descendere). Cette profession de foi fut solennellement 
approuvée par les Grecs au concile unioniste de Lyon (1274). Et sans 
doute beaucoup d'entre eux n'eurent pas de peine à accepter sur la 
question des rétributions d'outre-tombe une solution qui était déjà la 
leur. Nous trouvons en effet, en ce xiii« siècle, d'illustres partisans de 
la doctrine définie à Lyon. Le savant Nicétas Choniate écrit, au livre 
deuxième de son Trésor de l'orthodoxie : 

« Les âmes qui se sont gardées pures pendant qu'elles étaient unies 
à leur corps, et qui, par le souvenir assidu de leur Créateur et Père, 
ont conservé intacte en elles sa ressemblance, obtiennent le repos 
céleste. La possession des réalités surnaturelles et la rémunération des 
biens divins leur tiennent lieu de séjour, de prairie et de paradis. » (3) 



(i) Kai vûv rfir[ xâiv ÛTièp àpeT-î)? aôXwv ta jépa. Y.o[Li^fz<xi.. B.-G. Vassilievski, Vies de 
Mélèce le Jeune, par Nicolas de Méthone et Théodore Prodrome, publiées dans le 
Recueil palestinien orthodoxe, fasc. XVII, p. 87. Saint-Pétersbourg, 1886. 

(2) A-Jtb; 0£ Toû XotTtou yjfxvr, x/) 'I/u/v) YU[j.vatç raîç aTtb vr^z rptàSo; àxTtaiv èX),à[A7r£Tai. 
Vassilievski, ibid., p. 67. ' ' ' 

(3) Trésor de l'orthodoxie, ï. II, c. lxxvih. Texte cité par Allatius, Contra Hot- 



LA DOCTRINE DES FINS DERNIÈRES DANS L'ÉGLISE GRÉCO-RUSSE 22^ 

kNicétas avait un frère, Michel, qui prononça son oraison funèbre. 
DUS trouvons dans ce beau morceau de riiétorique le passage suivant : 
Nicétas est allé rejoindre ses amis, les saints; il a pénétré dans les 
bernaeles éternels, où ils habitent. C'est là qu'il est rassasié de l'infinie 
latitude, et qu'il intercède pour nous sans aucune timidité. » (i) 
ichel dit également dans un autre Éloge de son frère : « Le Christ l'a 
placé tout près de lui et l'a fait cohéritier de son royaume, convive 
bienheureux de son festin. » (2) 

Cependant, le pacte de Lyon fut vite déchiré, et les Grecs, ayant laissé 
échapper cette occasion de se fixer à une solution définitive, conti- 
nuèrent à se contredire les uns les autres comme par le passé. Au 
xiv siècle, tandis que Nicéphore Calliste introduit dans le Triodion ses 
Synaxaires, où le retardement des récompenses et des châtiments est 
si clairement affirmé (3), des célébrités théologiques comme Nicéphore 
Grégoras, Nicolas Cabasilas, le patriarche Philothée, Théophane de 
Nicée, enseignent non moins clairement que les âmes saintes jouissent 
de la plénitude du bonheur immédiatement après la mort (4). Nicé- 
phore Grégoras s'adresse en ces termes à l'impératrice Théophano, dont 
il a écrit la vie : « Maintenant, ô bienheureuse, ce n'est plus comme 
dans un miroir et comme en énigme que tu vois ton Époux tant aimé, 
le Christ; mais tu lui es unie immédiatement; tu le contemples direc- 
tement; tu t'es envolée vers lui en déployant toutes grandes les ailes 
de l'amour; et il t'associe d'une manière ineffable à son règne, qui 
n'aura point de fin. » (5) * 

Ce n'est pas en passant et dans une envolée oratoire que Nicolas 
Cabasilas a manifesté son sentiment sur la question qui nous occupe. 
Dans son admirable Explication de la messe byzantine, il a été amené 
à traiter le sujet ex professa. Un passage de la messe grecque pourrait 
faire croire, à première vue, que l'Eglise orientale prie pour les saints 



tingerum, p. 197 : eo-t: 6È aOtaï; aù>.Yi xai Xeifitàv xai TcapoiSeiffo; ^ ÛTrepçuru; tà^iî twv 
ô'vTwv, xai Tj Twv Oe^mv âyaOtôv à7roirXT|pwai;. 
(i) Œuvres de Michel Akominatos, édit. Lampros. Athènes, 1879, t. I, p. 366. 

(2) Ibid., p. 70. 

(3) Voir ci-dessus, p. 211. Nicéphore ne parait pas avoir eu toujours la même opinion. 
Il écrit, en effet, dans son panégyrique de sainte Marie-Madeleine : « Consumée en peu 
de temps par la maladie, elle remet son âme entre les mains de Dieu et va jouir de 
la vie indéfectible et bienheureuse, Tipb; ttjv àyripo) xai [laxapfav îwtiv (ietaTtôeTai. » 
Sermo in S. Mariam-Magdalenam. P. G , t. CXLVH, col. 572. 

(4) Nous pourrions nommer aussi parmi les partisans de la béatitude immédiate 
Grégoire Palamas, qui affirme qu'après la mort « l'âme en possession de la grâce de 
Dieu monte au ciel, Tipô; oùpavbv i^épyj-ccn. Homilia in Dormitionem B. Mariœ. P. G., 
t. CLI, col. 465. Mais ce texte est un peu vague, et nous préférons ne faire valoir que 
des témoignages évidents. 

(5) Allatius, op. cit., p. 2o5-2o6, 



224 ECHOS D ORIENT 



et pour les bienheureux : « Nous t'offrons, dit le prêtre, ce sacrifice 
raisonnable pour ceux qui ont obtenu le repos dans la foi, pour les 
ancêtres, les patriarches, les prophètes, les apôtres, les prédicateurs, etc., 
et spécialement pour la toute sainte, immaculée, bénie et glorieuse 
Notre-Dame, la Mère de Dieu, Marie toujours vierge, pour le saint pré- 
curseur Jean-Baptiste, les saints et illustres apôtres et tous les saints. » 
Certains liturgistes et théologiens byzantins, précisément ceux qui 
retardent la béatitude des élus jusqu'au jugement dernier, ont entendu 
ces paroles d'une véritable supplication faite à Dieu par l'Eglise mili- 
tante en vue d'obtenir aux âmes justes quelque accroissement du bonheur 
imparfait qu'ils leur concèdent. C'est à réfuter ceux qui pensent de la 
sorte que Cabasilas consacre un long chapitre de son ouvrage : 

« Je ne sais, dit-il, comment certains ont pris occasion de celte com- 
mémoraison des saints pour prétendre qu'il fallait y voir non une 
action de grâces, mais une véritable supplication en faveur des saints. 
Cette interprétation, en effet, n'a aucune base ni dans la réalité ni 
dans le texte liturgique. Si l'Église prie pour les saints, ce ne peut être 
que pour demander pour eux ce qu'elle a coutume de demander par- 
tout pour les défunts. Or, que demande-t-elle pour ces derniers? La 
rémission des péchés, la possession du royaume, le repos dans le sein 
d'Abraham avec les saints consommés ([^lexà xwv T£xe}.eiwpLév(ov àyUov 
= arrivés à la perfection du bonheur). Voilà l'objet de la prière de 

l'Église; elle ne demande rien d'autre pour les trépassés Ainsi ceux 

«(ont je combats l'opinion imploreront la rémission des péchés pour 
ceux qui sont tout à fait quittes envers la justice divine, comme s'ils 
avaient encore des comptes à rendre et des peines à expier; ils deman- 
deront pour les saints, comme s'ils n'étaient pas encore sanctifiés, le 
repos avec les saints; ils solliciteront la perfection pour les parfaits, 
comme s'ils n'avaient pas encore atteint la perfection (w? tji.-/,Trco zs\e<M- 
ôsla-w). Les voilà acculés à ce dilemme : Ou ils reconnaissent la béatitude 
et la perfection des saints, et alors la prière qu'ils adressent à Dieu est 
un vain radotage digne de gens qui tournent en ridicule les choses 
divines, mais indigne du sacerdoce; ou bien ils prient sérieusement, 
dans la pensée que les saints peuvent en recevoir du secours, et alors 
ils nient la gloire de ceux-ci, ce qui est un blasphème non seulement 
contre les saints, mais encore contre Dieu lui-même, qu'on accuse ainsi 
d'infidélité à ses promesses. 11 a promis, en effet, de glorifier ses élus 
et de leur donner son royaume. » (i) 



(i) Nicolas Cabasilas, Liturgies expositio, c. xlix. P G. ,t. CL, col. 474, seq. 



LA DOCTRINE DES FINS DERNIÈRES DANS l'ÉGLISE GRÉCO-RUSSE 225 

Et le savant liturgiste continue en montrant que l'Église fait mémoire 
des saints non pour leur obtenir quelque faveur, puisqu'ils sont déjà 
« parfaits et consommés », mais pour rendre grâces des biens dont 
Dieu les a comblés. C'est à cause de cette action de grâces, dit-il, que 
le Saint Sacrifice est appelé eucharistie (i). Du reste, tout en admettant 
que la félicité des saints est dès maintenant parfaite, Cabasilas ne 
répugne pas à dire que, après la résurrection, cette félicité pourra 
recevoir quelque accroissement : « Ceux qui seront déjà entrés dans 
la joie de leur Seigneur, qui auront pénétré avec l'Époux dans la 
chambre nuptiale et auront déjà savouré les délices du festin n'ob- 
tiendront pas alors ce qu'ils ont déjà, mais quand le Christ apparaîtra, 
ils goûteront plus intimement la félicité qui les accompagne par- 
tout. » (2) 

Philothée, patriarche de Constantinople, est aussi un partisan de la 
béatitude immédiate. Dans son Panégyrique des trois hiérarques, Basile, 
Grégoire le Théologien et Jean Chrysostome, il déclare que ces saints 
« contemplent maintenant plus clairement et plus distinctement la 
lumière de la Grande Trinité. Pour eux, plus de voiles, plus de 
visions symboliques; ils reçoivent immédiatement l'éclat de la divine 
lumière ». (3) Parlant du saint martyr Démétrius, le même nous le 
montre présent devant le trône du triple soleil de la divinité (4). 

Dans les panégyriques des saints qu'il a composés, Théophane de 
Nicée parle souvent de la vision de Dieu dont jouissent les âmes justes 
avant le jugement général. C'est le prophète Élie qui contemple là-haut 
à découvert le Dieu qui, ici-bas, s'était manifesté à lui sous des sym- 
boles (3). C'est Moïse recevant pour digne récompense de ses labeurs 
la vision de Dieu, bonheur dont les arrhes lui avaient été accordées sou- 
vent pendant sa vie (6). C'est Abraham, à qui Dieu s'est donné lui- 
même en récompense, et qu'il contemple maintenant dans le ciel avec 
Noé et les autres saints patriarches (7). C'est Elisée, ce sont tous les 
prophètes, à qui le mépris des choses terrestres a valu de goûter les 
délices de la claire vue du Seigneur (8). 

(i) Atà TaJTr)v Tr,v ÛTCsp tôv àYt'wv eOxaptffTtav, y) aùrr) TeXeTïi eûxaptarfa xaXeÏTat. Ibid., 
col. 481. 

(2) De vita in Christo, 1. IV, in fine. P. G., ibid., col. 625. 

(3) Ta; ây.etôev kW'x[L<\iE.'.i àixÉo-w; &sy6\i.e^oi, ■:û>'^ èo-dTTTpwv XuôévTMv xal twv è(xçà(yeo)v. 
Cité par Allatïus, De Purgatorio, p. 770-771. 

(4) To) TpiaifiXta» uapeTTirixà); ©cw. Allatius, Contra Hottingerum, p. 217. 

(5) Tr^v Toy ©eoû ôîwpfav àvTtxo|xt(Ti(ji£vo; 5a'^'.Xw;. Ibid., p. 188. 

(6 T^ S'àXiriOeta Tr,v toû 0£oO Oôwpt'av à(iotpTiv xal yépa; ovtw; iitàÇtov rwv Jôt'wv îSpwtwv 
àvTEtXTiçtô;. Ibid. 

(7) 'Ev ojpavoï; àpOôvw; à7reO>Y|pî tov ©îÔv avrbv xal •:\^ èxetvoy Sievext) ^tut^ioLV.Ibid., i8g. 

(8) To'j Kupco-j xataTpypwvTEî TTi).auYà>; ayav xal xaôapwç. Ibid., 190. 

Echos d'Orient, t. XVII. i5 



226 ÉCHOS d'orient 



V. — Théologiens du début du XV siècle. 

Au seuil du xv^ siècle, et antérieurement aux discussions de Florence, 
nous rencontrons deux adversaires de la rétribution immédiate : Siméon 
de Thessalonique et Joseph Bryennios. Le premier a une doctrine fort 
curieuse sur les séjours d'outre-tombe. 11 distingue trois classes d'âmes 
saintes : les unes, celles qui ont imité parfaitement le Christ en vivant 
dès ici-bas dans le ciel, vont au ciel jouir de la compagnie de Jésus- 
Christ; les autres, celles qui, à l'exemple du bon larron, se sont repen- 
ties après avoir péché, vont dans le paradis, qui est ainsi nettement 
distingué du ciel; quelques autres enfin ont été enlevées au ciel avec 
leur corps. Chaque âme reçoit de Dieu joie et consolation, suivant le 
degré de perfection de la vie qu'elle a menée; mais toutes les âmes 
justes sont encores imparfaites (itâo-ai U slo-w àxeXsiç) jusqu'à l'avène- 
ment du Seigneur, « afin que, selon ce qui est écrit, elles n'arrivent pas 
sans nous à la perfection » (i). Elles n'ont que les prémices de la vie 
éternelle (2). Mais en quoi consistent au juste ces prémices ? Siméon 
ne le dit pas très clairement. Aux âmes qui sont dans le ciel, il semble 
bien qu'il accorde ce que nos théologiens appellent la béatitude essen- 
tielle, mais à un degré inférieur. C'est ce qu'on peut conclure des pas- 
sages où il affirme que les âmes saintes sont avec Dieu (3), qu'elles 
voient Jésus-Christ et participent à la lumière divine (4), qu'elles jouissent 
de Dieu (5). Au contraire, pour les âmes qui vont dans le paradis — 
et celles-là sont les plus nombreuses, — il doit y avoir un bonheur très 
imparfait, radicalement distinct de celui qui les attend après la résur- 
rection. 

Ayant ainsi affirmé l'imperfection de la béatitude, l'archevêque de 
Thessalonique peut sans contradiction soutenir la théorie si énergique- 
ment combattue par Cabasîlas de l'efficacité des prières de l'Église pour 
les âmes saintes. Car, d'après Siméon, l'Église militante intercède véri- 
tablement pour l'Église triomphante, sans en excepter les anges et la 
Mère de Dieu. Et cette prière n'est pas inutile pour ceux qui en sont 
l'objet. Elle leur vaut un accroissement de bonheur, un degré supérieur 
de sainteté, d'illumination et de gloire. C'est là une doctrine bien 
arrêtée chez notre théologien, et il la répète à plusieurs reprises (6). 



(i) Responsum IV ad Gabrielem Pentapolitanum. P. G., t. CLV, col. 844. 

(2) P. G., ibid., col. 873. 

(3) Ibid. 

(4) KaÔapMTepov, apTt tov 'Iri(xoyv pX^Ttouo-tv, xal tou çwtb; aùxoù toû 6eîou (j.eTéxou(7t. 
Ibid., col, 544. 

(5) Ibid., col. 685. 

(6) Voici quelques citations : 1° pour les anges : Kal àvaYxaîov itpoffçépstv OitÈp «ùtwv 



LA DOCTRINE DES FINS DERNIÈRES DANS l'ÉGLISE GRÉCO-RUSSE 227 

Pour ce qui regarde les damnés, Siméon diffère leur châtiment dans 
la mesure même où il retarde la félicité des élus : « Il faut croire, dit-il, 
que les âmes des pécheurs et des infidèles sont dans l'Hadès et dans 
d'autres lieux obscurs et tristes, et que là elles souffrent de la tyrannie 
des démons en proportion de leurs péchés et de leur infidélité. Mais 
elles ne sont pas livrées présentement au châtiment complet qui les 
attend, car elles ne sont pas encore unies à leurs corps avec lesquels 
elles ont péché; et le Seigneur n'est pas encore venu pour juger tous 

les hommes et rendre à chacun selon ses œuvres Si saint Grégoire 

le Dialogue dit que les âmes sont châtiées dans le feu, cela doit s'en- 
tendre d'une manière spirituelle; il veut dire qu'elles sont comme 
enchaînées en quelque endroit, où elles sont tourmentées et comme 

brûlées par le feu du remords 11 faut aussi expliquer du remords de 

la conscience cette flamme qui torturait le mauvais riche Le châti- 
ment, en effet, n'est pas complet maintenant Autant qu'on peut le 

conclure des saintes Lettres, le diable et les démons qui sont avec lui ne 
sont pas encore soumis aux liens et au feu qui leur a été préparé; et aux 
pécheurs il n'a pas encore été dit : « Allez, maudits, au feu éternel. » 
Ainsi, les âmes des pécheurs ne subissent pas le châtiment complet, 

bien que l'Écriture nous montre le mauvais riche en enfer Du reste, 

ce châtiment partiel ne les délivrera pas du châtiment complet. » (i) 

La peine du feu ne sera donc infligée aux pécheurs tout comme au 
diable qu'après le jugement dernier. Si l'archevêque de Thessalonique 
retarde cette peine jusqu'à cette époque, ce n'est pas parce qu'il trouve 
quelque difficulté à concevoir que l'âme séparée puisse être tourmentée 
par un feu matériel ; il admet, en effet, sans hésiter, un supplice sem- 
blable pour le diable, « qui est incorporel et d'une nature plus subtile 
que l'âme » (2); ce qui lui suggère cette doctrine, c'est l'Écriture Sainte; 
c'est aussi, semble-t-il, le souci d'écarter le feu du purgatoire, qu'il 
entend à sa façon, comme il sera dit plus loin. En attendant le juge- 
ment dernier, les âmes pécheresses n'éprouvent, d'après lui, que des 
douleurs morales, nées du remords et de l'emprisonnement en des 
lieux désolants, prélude de l'éternel châtiment (3). 



OTt èitt6u(io-j(n TiapaxÔTTTetv et; tât tt,; 'ExxXTjfffaç [xuan^pta, xoin^rfiisvot xal ouTOt àvâpadtv. 
Ibid., col. 280; 2° pour les autres saints : |i£Téxow<rt yàp xai o-jtoi tw (AuoTTjptti) t<5 çptxTw 
TO'j-ro) ôdÇï); xal àvapâdewî {xe^Çovoç, col. 281 ; — xat ÛTtàp tôv ày^wv TrpoaevsxTéov oirt\ Sûvapitç, 
■ /a e-jqppatvovTec to-jtouç iv Xpt<TTà> xal (isatTaî £Ùî)patvo(i.lvou; itpb; oiWo^ èx^tiev, col. 693 , 
— 'AXXà xal toi; ccxa^w; Ir^acLoi. (te^îwv v| xdtôapffi; xal àvàpadi; -f^o^ri-fzX-zan. Ibid. Cf. COl. 747. 
(i) Responsum IV ad Gabrielem Pentap. P. G., t. CLV, col. 844-845. 

(2) "O; ûirâpxEt à(Tto(iaTo; xal XeuTO-répa; çyffeo); r,nep rj <\tMX'h' ^bid., col. 846. 

(3) Kal oùSel; aÙTÛv TrpoTépav ôo^iÇei x6Xacriv, el iatj xb iv ôSCivï^ eïvai, xal iv t^tioiç à«a- 



228 ÉCHOS d'orient 



La pensée de Joseph Bryennios sur le délai de la rétribution est moins 
nuancée et plus radicale que celle de Siméon. Voici comment il s'ex- 
prime dans son second discours sur le jugement dernier : 

« Les âmes des défunts sont logées en deux endroits : celles des 
saints au ciel, celles des pécheurs dans le centre de la terre, c'est-à-dire 
en enfer. Mais il y a cette différence entre les unes et les autres, que les 
âmes des saints jouissent de la liberté, et ont pour séjour le monde 
entier et l'éden ou paradis de délices, tandis que les âmes pécheresses 
sont condamnées à rester en enfer jusqu'au jour du jugement. Toute 
sortie pour jouir de la lumière ou prendre quelque soulagement leur 
est refusée. Ce n'est point qu'elles soient tourmentées avant le jugement 
— car, avant ce temps, ni les saints ne jouissent des biens éternels ni 
les pécheurs n'éprouvent le châtiment qui ne doit pas finir, — mais 
c'est parce que, dans cette prison ténébreuse où elles sont détenues, 
elles ont pour geôliers les démons cruels et impitoyables à l'haleine 
brûlante, obsédés par la vision du feu, semblables à la nuit, qui ne 
laissent personne montrer tant soit peu la tête hors du bagne, tant est 
grande leur envie et leur haine. » (i) 

Pas plus qu'aux siècles précédents, les défenseurs de la gloire des 
saints ne manquent au début de ce xv^ siècle. Citons, parmi eux, l'em- 
pereur Manuel Paléologue et son ami, Démétrius Chrysolaras. Manuel 
se console de la mort de son frère Théodore, despote d'Epire, en son- 
geant que le défunt est maintenant uni au Christ Sauveur, tête de 
l'Eglise, sa cohéritière, et qu'il jouit des biens célestes (2). Chrysoloras, 
en faisant l'éloge de son patron saint Démétrius, déclare que le mépris 
du bonheur terrestre lui a valu la possession plénière du vrai royaume 
qui n'a point de fin (3). 

(A suivre.) 

M. JUGIE. 

Constantinople. 



paxXri-rotç -rà; yi(jLapT-/ixu!aç <\ivyht,i (!>; âv sJpvcT/j àve(i.EV(5u(ra; tV Tc(i.wpiav. Dialogus contrer 
hœreses, 23. P. G., ibid., col 117. Cf. col. 845, 
(i) J. Bryennios, Œuvres complètes, éd. Voulgaris, t. II, p. 392-393. 

(2) Theodori despotœ laudatio funebris : Kai 8 8ti Ttàvrwv OitépxeiTac, toutov r^^tl^ 
7tKTTevo(iev <7uvY)ç6a: tw ffwTïjp; XptffTw, tfj xccpaX^ ttj; ExxXïio-taç ànàffi^ç, i^Tt; èxefvo) ava- 
(jw[j(,oi; xal ffUYxXY]povô(AOî. P. G., t. CLVI, col. 3oi. 

(3) Kal [iépo; e-JTUX'aç 7iapaiTr)(ja[i£vo;, ôXyiv eype tï|v pafftXeîav àXriÔïi xal itépa; oùx ïf^o'^i'x,^' 
Cité par Allatius, Contra Hottingerum, p. 210. 



ENTRE MELKITES ET MARONITES 

AU XVIir SIÈCLE (17ÏO-1798) 

{Suite ^'\) 



A toutes ces justifications motivées du patriarche mélkite, à tous 
ces accents d'humilité et de respect, Benoît XIV ne crut devoir donner 
aucune satisfaction, toujours sur l'instigation du P. Desiderio da Cara- 
basciana, qui s'était laissé convaincre par les calomnies des Maronites (2). 
La S. Cong. des Rites non plus ne voulut point se prononcer en une 
matière aussi délicate, et la Syrie continua d'être le théâtre de querelles 
fâcheuses entre Melkites et Maronites. 

Aigri et désappointé par le silence de Rome, Cyrille VI pressait les 
discussions sous main, et les Melkites agissaient fiévreusement dans 
les grandes villes, notamment à Alep, à Damas, à Beyrouth et au mont 
Liban. Disons cependant, à la décharge du patriarche melkite et de 
ses ouailles, que les missionnaires latins de Syrie étaient pour une 
bonne part dans ces chaudes discussions dont ils fournissaient tous 
les arguments (3). 

A la mort de Cyrille VI Thanas (i«'' janvier 1760), ces troubles 
devinrent moins fréquents, puis ils disparurent complètement durant 
les huit années qui suivirent, car à cette époque la fameuse intrusion 
de Jauhar occupait tous les esprits en Syrie (4). Enfin, la paix était 
rétablie sans l'intervention de Rome, lorsqu'un beau jour un Maronite 
alépin lança dans la ville d'Alep un livre sorti des presses de la Pro- 
pagande et intitulé Apologie en faveur de la sainteté de Jean Maron le 
patriarche, Himaïat 'an qadassat louhanna Maroun el Batriark. On était 
au déclin de l'année 1770. 

Cette nouvelle publication fut un appel à la lutte; les Melkites ne se 
le dissimulèrent point, et se préparèrent. Les Maronites étaient si excités, 
qu'ils juraient de massacrer tous les catholiques grecs ou latins qui 
leur feraient la moindre opposition sur la sainteté de Jean Maron. En 
effet, une publication de ce genre, sortie des presses de la Propagande, 
faite, disaient-ils, sous les yeux mêmes du Souverain Pontife et des 



(1) Vo\t Echos d'Orient, t. XV, igiS, p. 409-536. 

(2) Cf. Dissertation anonyme du 22 février 1774, p. 14. 
<3) fbid., p. 1-2. 

{4) Annales chouérites, t. I", cah. V, p. j5; Recueil manuscrit, p. 34. 



230 ÉCHOS d'orient 



cardinaux romains, était la déclaration expresse de l'enseignement de 
l'Église catholique; par suite, on ne pouvait y contrevenir sans faute 
grave. Mg"" Arsène Diab résolut de donner, par un coup d'éclat, une 
haute solennité à ce nouveau dogme de l'Eglise maronite. Celle-ci avait 
aboli la fête de Jean Maron, qui se célébrait le 9 février; Mg»" Diab la réta- 
blit en ce même jour avec la même emphase qu'en 1750 il proclamait 
Jean Maron le « Père de la nation maronite » et son « premier patriarche 
d'Antioche et de tout l'Orient ». Mais, cette fois, il s'abstint de faire 
parade de son éloquence, et il ne donna point une seconde édition de 
son exorde de 1750, qui avait fait de lui la risée des Alépins. Son 
exemple fut immédiatement suivi par tous les prélats maronites du 
Liban, de Damas et de Beyrouth, et Jean Maron fut ainsi rendu à l'amour 
et à la vénération de ses anciens coreligionnaires (i). 

Avant de passer outre, examinons quel pouvait bien être l'auteur 
anonyme de ce malheureux ouvrage publié à l'imprimerie de la Pro- 
pagande en 1770. Nous avons déjà vu que le premier Napbour maro- 
nite avait été publié à Rome, sous Clément Vlll, dans les dernières 
années du xvi^ siècle. Le Pape avait donné aux reviseurs maronites 
l'ordre formel de publier en tête de. ce livre liturgique la vie même de 
saint Maron, abbé, écrite par Théodoret de Cyr. Ils le firent, mais par 
ailleurs ils y insérèrent les noms de Jean Maron, de Barson, de l'hé- 
rétique Timothée, prêtre de Constantinople, de Jacques Barad'i, etc. Il 
va sans dire que cette publication romaine, faite dans la langue syriaque, 
alors inconnue à Rome, était couverte de l'approbation pontificale (2). 
En 1625, un autre Napbour maronite fut publié à Rome sous Urbain VIII; 
on y remarquait de même les noms de Sévère, de Philoxène, d'An- 
thime, de Pierre le Foulon, de Barson, dont la fête était fixée au 
3 février, de Jean Maron et d'autres hérésiarques (3). Vint ensuite le 
savant patriarche Etienne Douaïhi, qui écrivit toutes sortes d'inexacti- 
tudes dans son ouvrage magistral « Tabrir ul Mouarinat, la Justification 
des Maronites »; ces élucubrations eurent l'honneur d'être publiées 
à Rome, à l'imprimerie de la Propagande. Enfin, Assémani vint, et s'in- 
stalla dans la Ville Éternelle (4). Les manuscrits du Vatican ne lui don- 
nant aucune satisfaction, il leur fit subir de nombreux grattages qui 
défigurèrent ces vénérables écrits (5); puis il publia un troisième Napbour 



(i) Cf. Dissertation anonyme du 22 février 1774, p. i-3. 

(2) Dissertation anonyme, p. 47. 

(3) Annales chouérites, t. I", cah. II, p. 19. 

(4) Dissertation anonyme, p. 5i-52. 

(5) Loc cit., p. 4, 49, 36, 53; Annales chouérites, t. I'% cah. XL, p. 784; Dissertation, 
p. 48; A. Mounayer, p. 97, 



ENTRE MELKITES ET MARONITES AU XVIII^ SIÈCLE 23 1 

qu'il attribua, de sa propre autorité, à Jean Maron; mais, disent les 
chroniques contemporaines, après avoir eu soin de le purger de toute 
trace d'hérésie (i). Enfin, comme cette attribution arbitraire lui parais- 
sait insuffisante à prouver l'orthodoxie de Jean Maron, il accola à cette 
publication une longue préface dans laquelle il dénie toute autorité 
historique à Guillaume de Tyr, Eutychius, Gabriel Ciela'i, François 
Quaresmius et autres, affirmant qu'ils avaient puisé leurs renseigne- 
ments à des sources fautives et vieillies (2). Durant sa longue carrière 
à Rome, Assémani composa plusieurs autres ouvrages pour prouver 
la perpétuelle orthodoxie de sa nation, mais ils restèrent manuscrits; 
ils ne furent publiés à Rome que plusieurs années après sa mort 
(13 janvier 1768) (3). 

A Rome, ce n'étaient certes pas les cardinaux ou un membre quel- 
conque de certaines Sociétés savantes qui présidaient à toutes ces publi- 
cations maronites. Les élèves du collège maronite, nous disent plu- 
sieurs chroniques contemporaines (4), surveillaient l'impression et, au 
besoin, ajoutaient ou retranchaient ce que bon leur semblait. C'est un 
ancien élève du collège maronite qui fut chargé par Clément VllI de 
reviser le premier Naphoiir imprimé à Rome; un autre ancien élève fut 
préposé par Urbain VIII, en 1625, à la revision du second Naphour; un 
troisième publia à Rome l'ouvrage de Douaïhi, intitulé Tabrir ul Moua- 
rinat; un quatrième lança plus rard à Alep la fameuse brochure qui 
parlait des origines franques de Jean Maron et des prouesses du fon- 
dateur du monothélisme. Mais, qui donc le croirait? sa version étrange 
trouva un accueil favorable dans le Synaxaire des Maronites, comme 
nous le dirons bientôt! Un cinquième élève publia à Rome V Apologie 
en faveur de la sainteté de Jean Maron le patriarche, que nous croyons 
due à la plume de Joseph Assémani lui-même. Elle parut à Rome 
en 1769, un an après la mort du savant Maronite, mais elle ne put 
aborder en Syrie que l'année suivante. Un autre ancien élève du collège 
maronite lança vers 1773 une Apologie des Maronites dont nous par- 
lerons bientôt. Enfin, en 1784, un septième élève de ce même collège, 
le P. Joseph Tyan, publia à Rome même, et avec l'approbation du 



(i) Annales chouérites, t. I", cah. II, p. 18. 

(2) Bibliothèque orientale, p. 496 du livre I"; Dissertation, p. 4 et 42. 

(3) Les Annales chouérites, t. I", cah. LIV, p. 432, nous apprennent que cette même 
année, au mois d'août, la bibliothèque d'Assémani fut incendiée, on ne sait comment; 
on a rapporté plus tard que la foudre aurait détruit tous ces trésors d'érudition, 
tandis que la Bibliothèque Vaticane, située tout à côté, avait été préservée. 

(4) Dissertation, p. 3, 40, 47, 54; A. Monnayer, p. 95 ; Annales chouérites, t. I", 
cah. II, p. 28; M*' G. Adam, dans sa réfutation du P. Joseph Tyan en 1784. 



232 ÉCHOS d'orient 



cardinal protecteur des Maronites, une dissertation dans laquelle il 
s'évertuait à prouver l'orthodoxie de la fameuse formule hérétique 
ajoutée au Trisagion par Pierre le Foulon : Dieu saint, saint et fort, 
Saint qui ave:^ été crucifié pour nous, ayez pitié de nous! (i) 

11 la portait triomphalement en Syrie, lorsque, arrivé à Beyrouth, il 
se heurta à une réfutation magistrale de Ms»- G. Adam, qui lui donna le 
coup fatal. A ce propos, l'archevêque d'Alep fait une réflexion fort 
juste : 

« A lire toutes ces hérétiques publications romaines, nous nous 
demandons si les élèves du collège maronite n'ont aucune connaissance 
des Encycliques des Souverains Pontifes, des décrets des conciles 
œcuméniques et des lois ecclésiastiques, ou bien s'ils se moquent des 
directeurs d'imprimeries et même des cardinaux protecteurs qui n'en- 
tendent ni le syriaque ni l'arabe » 

Mais revenons à la fameuse brochure qui vantait. la sainteté de Jean 
Maron le patriarche. L'auteur anonyme y débutait par une grossière 
erreur historique. «Jusqu'à l'année 1754, les Melkites catholiques ont 
discuté sur la sainteté de Maronios, moine, et de Jean Maron, puis ils 
ont nié l'une et l'autre. » On peut voir par ce court préambule quelle 
pouvait être la part de vérité dans tout le reste de l'ouvrage. La Disser- 
tation du 22 février 1774 nous apprend que cette apologie de Jean 
Maron fut immédiatement suivie d'une autre en faveur de la nation 
maronite tout entière, et intitulée « Mahamat'an al Mouarinat, l'Apo- 
logie des Maronites ». Ce livre, ainsi que tous ses devanciers, sortait 
des presses de la Propagande. En Syrie, il fut répandu à Alep, à Damas 
et dans le Liban. Les Maronites, cette fois, poussèrent la condescen- 
dance jusqu'à refuser de communiquer in sacris avec toutes les autres 
communautés catholiques qui ne voulaient pas reconnaître la sainteté 
de Jean Maron! Théodose VI Dahan, patriarche melkite, y vit le com- 
mencement d'une tempête affreuse qui allait ravager de nouveau tout 
son patriarcat; il s'entendit donc à l'amiable avec le patriarche et les 
évêques maronites, puis tous adressèrent à la Propagande une requête 
unanime, la priant de trancher enfin ce différend par un jugement 
définitif. Rome se contenta d'imposer aux deux communautés un silence 
rigoureux à ce sujet, sous les peines les plus sévères. En même temps, 
elle promettait de faire un examen minutieux de toutes ces diver- 
gences et de se prononcer en dernier lieu (2). Mais elle n'en fit rien, 



Cf. la Réfutation de M»' Adam, que nous publions plus loin. 

Cf. toute la préface de la Dissertation anonyme du 22 février 1774, p. 1-4. 



0) 

(2) Cf. toute 



ENTRE MELKITES ET MARONITES AU XVIII® SIÈCLE 233 

et les discussions en restèrent là; cela ne veut pas dire cependant que 
les troubles prirent fin. Certains milieux, notamment Alep et le Liban, 
continuèrent à être éprouvés durant quelques années encore, puis tout 
rentra dans le calme à la suite de la fameuse brochure du P. Jean 
'Ajéimi, intitulée « Al Hijaj ul rahinat fi Assl il Mouarinat. les preuves 
péremptoires sur les origines des Maronites ». Cette dissertation, qui ne 
manque pas d'ironie, demeura à l'état manuscrit jusqu'à ces dernières 
années, où le P. C. Bâcha, religieux de Saint-Sauveur, la fit publier en 
Egypte. Enfin, à une époque plus rapprochée de nous. Me:»" Clément 
Daoûd, archevêque syrien catholique de Damas, reprit cette même 
dissertation et la développa dans un ouvrage magistral auquel il donna 
un titre similaire. Ce fut le coup de grâce pour toutes les prétentions 
maronites et la fin de ces querelles envenimées. Cependant, les Maro- 
nites se démenèrent beaucoup à Rome pour amener la Propagande à 
prohiber la publication de l'ouvrage, ce qu'elle fit en effet en écrivant 
directement à l'auteur; et ce travail immense, nourri de faits positifs, 
ne put voir le jour qu'en 1909. 

* * 

11 nous faut, à présent, analyser autant que possible la longue Dis- 
sertation anonyme du 22 février 1774 que nous avons déjà citée à plu- 
sieurs reprises. Vu les nombreuses allusions qu'elle fait à la lettre 
patriarcale de Cyrille VI et aux discussions des Chouérites avec les 
maronites libanais, nous pensons qu'elle pourrait bien être l'œuvre 
d'un religieux de Mar-Hanna. En voici le titre: « Maqâlat fi Assl lou-^ 
hanna Maroûn, Dissertation sur l'origine de Jean Maron. » Elle pose les 
deux questions suivantes : a) Jean, surnommé Maroûn, est-il le premier 
patriarche d'Antioche pour les Maronites? b) Est-il possible de le 
vénérer avec les saints, ou faut-il, au contraire, le compter au nombre 
des hérétiques? 

L'auteur répond à ces deux questions en soixante-six pages in-12 qui 
ne manquent pas d'intérêt. Son travail comprend une préface (1-7,) 
dix-huit paragraphes (7-62) d'une étendue inégale, suivant l'importance 
du point à démontrer, et une sobre conclusion (63-66). 

Dans la préface, l'auteur résume en quelques mots tous les débats 
qui ont précédé et que nous avons racontés avec tous les détails qu'ils 
comportent; puis il promet de démontrer {'inexistence de Jean Maron 
par le Synaxaire même des Maronites. Enfin, à supposer que Jean 
Maron ait existé, comme le veulent tous les historiens maronites, il 
ne fut, après tout, qu'un hérésiarque monothélite et non le premier 
patriarche d'Antioche pour les Maronites. 



2}4 ÉCHOS D ORIENT 



Voici, en effet, ce que nous lisons dans le Synaxaire de l'Église 
syrienne maronite d'Antioche, au 9 février : 

« En ce jour, fête (i) de notre très saint père Jean de Saroûm (2), 
surnommé aussi Maroûn, du nom du couvent de saint Maronos. 

» Ce Bienheureux était fils d'Agathon, (lequel était) fils d'Élie-Œdipus 
(lequel était) fils de la sœur de l'émir Charlemagne (3), roi des Francs 
à Antioche. Dès son enfance, il fut éduqué à Antioche, et il apprit les 
sciences divines et humaines; puis il partit pour Constantinople, où 
il apprit la langue des Hellènes et les secrets de leur sagesse mysté- 
rieuse. Ensuite, il prit avec lui son frère Abraham et il se dirigea vers 
le monastère de saint Maronios. situé dans la seconde Syrie, où il 
reçut l'habit monastique et mena une vie humble parmi ses frères. 
Mais, par suite de son extrême humilité et de ses progrès dans l'acqui- 
sition des sciences et des vertus, l'émir Eugène, sultan des Francs à 
Antioche, et le cardinal, délégué du Siège apostolique, mus par une 
inspiration divine, l'instituèrent évêque du Batroûn (4) et du mont 
Liban. A partir de cette époque, plusieurs églises et des monastères 
nombreux furent construits dans toute la province de Phénicie; petit 
à petit le peuple arrivait de tous- côtés vers le bienheureux Jean pour 
entendre ses prédications et marcher sur ses traces. Tous les regards 
furent dirigés sur lui, de sorte que, à la mort du patriarche d'Antioche 
Théophane, il fut élu à sa place, du consentement de tous les prési- 
dents et du clergé de la ville. 

» Or, après avoir accepté cette charge et ordonné les affaires de 
l'église, il partit pour Rome afin de vénérer le pape Honorius ou plutôt 
Sergius. Or, le pontife Sergius était originaire d'Antioche; c'est pour, 
quoi il accueillit avec vénération l'enfant de son pays; il réunit un con- 
cile à Rome, et il lui enjoignit l'ordre d'excommunier la doctrine des 
hérétiques. Alors, le pontife Sergius mit l'anneau à son doigt, le revêtit 
du pallium, qui est la plénitude du pontificat, et lui mit la couronne 
sur la tête ; puis il lui concéda le même pouvoir qu'avaient les patriarches 
d'Antioche, et il lui remit une lettre publique destinée aux habitants de 
son pays, auxquels il ordonnait d'être entièrement soumis à lui. 

» Il mourut le neuvième jour de février. 

» Ces faits sont reproduits par Gabriel Qela'i, Jeffrius, Quaresmius et 



(i)Le Synaxaire porte le mot Zyyha, qui signifie procession, célébration solennelle, 
solennité. 

(2) Serait-ce le petit village actuel Yaroûn, situé no'h loin de Tyr? 

(3) Autrement dit : neveu de l'empereur Charlemagne. 

(4) L'ancienne éparchie de Botrys. 



I 

I 



ENTRE MELKITES ET MARONITES AU XVIII*^ SIÈCLE 23 Ç 

Faustus-Néron. Confrontez ce qu'a écrit le savant Baïus en l'année 635 
du christianisme, où il rapporte les paroles des écrivains précédemment 
nommés, paroles prises au .Synaxaire même, mais surchargées d'une 
certaine contradiction étrangère. C'est pourquoi le seigneur Assémani 
a dit, en parlant d'eux, qu'ils ont puisé leurs renseignements à des 
sources fautives et vieillies. » (i) 

Les historiens orientaux et occidentaux feront les réflexions qu'ils 
voudront sur les données du Synaxaire maronite; nous allons publier 
celles que fait notre auteur chouérite de 1774, en se proposant de porter 
un jugement définitif sur la matière. - 

Ces données, tirées du Synaxaire, sont les seules que les auteurs 
maronites anciens et modernes ont toujours invoquées pour raconter 
l'origine, la vie et la mort de Jean Maron, bien que tous se soient 
accordés à le faire vivre aux vi'' et vii" siècles. Or, ces paroles mêmes 
du Synaxaire nous donnent plutôt la conviction arrêtée de la non-exis- 
tence de ce prétendu patriarche Jean Maron, qui n'est qu'un fantôme 
inventé par l'auteur du Synaxaire, en vue de couvrir les défauts de ce 
Maron, rejeté comme hérésiarque par tous les anciens écrivains. Nous 
allons le prouver (2). 

1° Charlemagne mourut en 814, et les Francs ne prirent Antioche 
qu'après le xi" siècle. Or, avant cette époque, il n'y avait point de 
cardinal ou de délégué apostolique. Donc Jean Maron, né avant le 
vii« siècle, ne saurait prétendre à une parenté quelconque avec Charle- 
magne, et, par suite, il ne put avoir été élevé à l'épiscopat par l'émir 
Eugène et le cardinal délégué d'Antioche. 

2° Les Bollandistes prouvent, au 4 juillet, qu'après Théophane, le 
siège d'Antioche demeura vacant durant quarante ans. De plus, il est 
bien difficile de croire que les Grecs, qui bouleversaient alors tout ce 
patriarcat, se soient entendus pour élire patriarche Jean Maron, qui 
était Syrien. 

30 Le pape Sergius, qui vivait dans le premier quart du viii® siècle, 
mourut un siècle avant Charlemagne et quatre siècles avant la prise 
d'Antioche par les Francs. Or, Jean Maron, parent de Charlemagne, 
et promu à l'épiscopat par l'émir des Francs et le cardinal délégué, ne 
dut pas voir Sergius et être gratifié par lui de tant de privilèges. 
Aucun écrivain contemporain ne fait d'ailleurs mention du concile 



(i) Cf. la préface de la Dissertation, p. 4-6. 

(2) Bien entendu, nous ne ferons que rapporter les arguments de l'auteur anonyme 
en les résumant de notre mieux, mais sans y ajouter aucune réflexion ou aucune cor- 
rection de notre part. 



2}6 ÉCHOS d'orient 



réuni à cette occasion par Sergius; et quant au pallium, on ne le 
remettait point aux patriarches d'Antioche avant Léon X. 

4° Les Maronites peuvent-ils nommer un seul historien, oriental ou 
occidental, qui ait fait mention des connaissances et des vertus suré- 
minentes de Jean Maron, de ses luttes contre les hérétiques, de ses 
prédications et de ses œuvres? Ils sont impuissants à le faire, et se 
contentent d'affirmer que « Jean Maron dut vivre isolément au mont 
Liban, avec ses coreligionnaires, sans se mêler aux étrangers » Une 
pareille affirmation paraît dénuée de tout fondement, surtout lorsqu'il 
s'agit d'un patriarche de toute une nation. Donc, je fais mienne la 
conclusion du savant Renaudot : « Jean Maron le patriarche, regardé 
comme un saint par les Maronites, n'a jamais existé. » 

50 En même temps que Jean Maron vivait en Syrie, saint Jean Damas- 
cène, retiré dans un monastère obscur, se livrait à l'étude et à la prière. 
Or, pourquoi faut-il que cet humble moine ait rempli le monde par sa 
renommée de science et de vertu, tandis que Jean Maron, premier 
patriarche des Maronites, passa inaperçu? 

6° Il est étrange que les anciens écrivains n'aient fait aucune mention 
de «Jean de Saroûm, surnommé Maroûn, premier patriarche d'Antioche 
pour les Maronites ». Mais, par contre, tous ont parlé « d'un Maroûn 
célèbre qui vécut en Syrie entre le vi» et le vue siècle, et dont les par- 
tisans furent appelés Maronites ». Or, je demeure persuadé que nos 
Maronites modernes, eux seuls, ont donné à ce Maron le nom de Jean; 
car le livre de Y Apologie de saint Jean Maron; ^. ^^, dit en propres 
termes que « toutes les fois que les livres de l'Église maronite parlent 
de Maron, avant l'année 17 16 (i), il faut entendre cette appellation de 
Jean Maron le patriarche et non du saint moine dont il n'est fait aucune 
mention dans nos livres avant cette même année ». Donc Jean Maron 
n'est qu'une pure invention moderne, accréditée dans l'Église maronite 
après sa conversion à la foi catholique au xvi^ siècle. 

70 Timothée, prêtre de Constantinople au vii^ siècle, dit : « Les Maro- 
nites qui rejettent les IV^, V^ et Vl^ conciles, ajoutent la crucifixion au 
Trisagion, et ils enseignent une seule volonté et une seule énergie dans le 
Seigneur Christ. » Cf. son De Hœresibus. Or, ce témoignage, bien que 
rejeté par l'auteur de V Apologie, est parfaitement corroboré par Le Quien, 
Noël-Alexandre et d'autres. 

S*' Saint Jean Damascène écrit dans son De fide Orthodoxa: « Je 



(i) Notez bien qu'en cette année 1716 les Maronites d'Alep avaient eu connaissance 
de la réponse de la S. Gong, des Rites, publiée en lyiS, et que nous avons plus haut 
traduite in extenso. 



ENTRE MELKITES ET MARONITES AU XVIIl^ SIÈCLE 237 

jure que je crois ainsi, et Je ne m'associe point aux Maronites. » Puis, 
dans son épître à l'archimandrite Germain, parlant de l'addition héré- 
tique au Trisagion, il s'exprime ainsi: « Que si par ce Trisagion 

nous voulions louer le Fils seul, nous attribuerions sans aucun doute, 

avec les Maronites, la crucifixion à la Très Sainte Trinité » Or, ces 

Maronites ainsi flétris n'étaient certes pas les partisans de saint Maronos, 
abbé, qui, au témoignage de Benoît XIV et de l'auteur de \' Apologie lui- 
même, furent les défenseurs du concile de Chalcédoine. 

9° On connaît suffisamment les témoignages d'Eutychius et de Guil- 
laume de Tyr, que l'auteur de V Apologie couvre d'injures au lieu de les 
réfuter, 

10° Joseph Assémani {Bibliotheca orientalis, 1. VllI, préface, p. xxxv) 
réfute ainsi ces deux écrivains: « Les Maronites ne furent point con- 
damnés par le Vl^ concile œcuménique, car ils n'y sont pas nommés 

expressément (i) En outre, les Maronites ne furent pas convertis au 

nombre de 40000, comme l'affirme Guillaume de Tyr, mais plutôt ils 
ont fixé définitivement la formule de leur foi, absolument de la même 
manière que les évêques avant leur sacre. Ceux qui voudraient interpréter 
autrement cette démarche des Maronites n'auraient droit qu'à la flétris- 
sure de menteurs dont nous les couvrirons toujours. » Que le lecteur 
en juge. 

1 1° Si donc, au dire de Joseph Assémani, il importe de rejeter comme 
mensongers les témoignages d'écrivains contemporains et témoins 
oculaires des faits qu'ils rapportent, de quelle créance sont dignes les 
auteurs maronites modernes, qui nous racontent des choses qu'ils n'ont 
ni vues ni entendues? 

12° L'auteur de V Apologie confirme bien les témoignages de Guil- 
laume de Tyr, d'Eutychius et des autres, mais il proteste qu'aucun de 
ces écrivains qui ont parlé de Maron l'hérétique ne nous apprend si ce 
personnage était moine, évêque ou patriarche, ou bien s'il portait le 
[nom de Jean. Mais il est facile de lui répondre qu'à l'époque où écri- 
vaient ces auteurs, il n'y avait qu'un seul personnage de ce nom, et, 
en parlant de Maron, tout le monde savait parfaitement à qui s'adres- 
sait cette appellation, tandis que le nom de Jean lui fut accolé beaucoup 
plus tard par l'auteur du Synaxaire, comme nous l'avons prouvé plus 
haut au 2". 

130 En outre, les témoignages de ces écrivains anciens ont été con- 



(i) Cela pourrait bien être vrai, mais Isur ^monothélisme a été be* et bien condamni 
par le VI' Concile œcuménique. 



238 ÉCHOS d'orient 



firmes par l'Église, qui n'a jamais sanctionné la vénération de Jean 
Maron, mais plutôt celle de saint Maron, abbé, dont la vie fut écrite par 
Théodoret de Cyr. C'est, en effet, ce que l'on peut voir clairement par 
la réponse de la S. Cong. des Rites, en '1715, par l'Encyclique de 
Benoît XIV, en 1753, et par d'autres actes de ce genre. 

140 L'Église maronite elle-même a parfaitement reconnu la justesse 
des ordonnances romaines, et, au début du xviiie siècle, elle s'appliqua 
à purger ses livres liturgiques de tout nom d'hérésiarque condamné. 
De plus, au concile du Liban, en 1736, dans le livre des Constitutions 
des moines maronites de Saint-lsaïe (1735) et des moines Antonins 
(1740), au 9 février, nous lisons : « En ce jour, fête de saint Maron, 
moine. » Mais, par ailleurs, le concile libanais affirme que le premier 
patriarche des Maronites fut Jean Maron, sans le qualificatif de saint, et 
que, à son époque, le nom de Maradat ou Mardaïtes fut donné aux 
Maronites, lesquels, par conséquent, furent ainsi appelés de Jean Maron. 
Donc, le concile libanais lui-même prouve que les Maronites furent 
hérétiques, puisqu'ils avaient embrassé les doctrines dt Jean Maron, le 
monothélite, condamné par le VI*' concile œcuménique. 

150 Pour couvrir leurs erreurs d'un certain vernis de vérité, les Maro- 
nites se sont appuyés sur quelques auteurs insignifiants du xv« siècle 
•et qui, après tout, n'ont pu que reproduire le texte du Synaxaire, ridi- 
culisé plus haut. C'est la marche qu'ils ont suivie dans leur long Mémoire 
adressé à la S. Cong. des Rites contre les Jésuites, et dans l'Apologie. 
Ne nous y arrêtons point. Joseph Assémani {Bibliothèque orientale, 
\. 1«, p. 496) dénie toute compétence à Gabriel Qela'i (1495) et à Qua- 
resmius (1639) P^^'' ^^ raison suivante: « Au lieu du pape Sergius, 
à l'époque duquel Jean Maron fut nommé patriarche de sa communauté, 
ils ont fait mention d'Honorius, par suite d'iine erreur chronologique 
pernicieuse. En effet, Honorius mourut cinquante ans environ avant 
Macaire, prédécesseur de Théophane. Or, le nom d'Honorius fit son 
apparition dans une copie fautive dont se servit aussi Faustus-Néron. » 

Terminons ce paragraphe par cette découverte historique un peu 
étonnante pour certains historiens : Si l'Oriens Christianus de Le Quien 
est un tissu d'inexactitudes d'un bout à l'autre, notamment pour ce 
qui regarde le siège d'Antioche, c'est parce que cette partie de l'ou- 
vrage a été l'œuvre exclusive de Joseph Assémani, qui l'avait consignée 
dans sa Bibliothèque orientale. 

160 Quant aux Maronites qui militent pour la sainteté de Jean Maron, 
ils ne font appel qu'aux livres liturgiques de leur Église, imprimés à 
Rome aux xvi«, xvii* et xviiP siècles. Mais le savant Renaudot leur prouve 



ENTRE MELKITES ET MARONITES AU XVIII® SIÈCLE 239 

clairement que cette raison ne vaut pas plus pour eux que pour 
l'Église d'Occident, car les erreurs qui y furent insérées n'ont eu pour 
cause que l'ignorance, la mauvaise foi ou l'inattention des éditeurs ou 
reviseurs maronites. 

170 et 18° Enfin, les Maronites prétendent que la vénération de saint 
Jean Maron a toujours été préconisée par l'Église universelle et par les 
Souverains Pontifes eux-mêmes. Mais ils s'abusent grossièrement, car 
les Pontifes romains ont préconisé saint Maron, abbé, et non point 
saint Jean Maron, qui n'est mentionné dans aucune Encyclique papale. 

Conclusion. — 11 résulte donc de ce qui précède : a) que Jean de 
Saroûm, surnommé Maroûn et premier patriarche d'Antioche pour les 
Maronites, n'est qu'une pure invention, œuvre du compilateur du 
Synaxaire maronite après la conversion de cette nation au xvi« siècle; 
b) que ce Jean Maroûn ne saurait être que le Maron hérésiarque des 
vie et vii« siècles, dont le monothélisme fut condamné au Vl« concile 
œcuménique; c) que saint Maron, abbé, a toujours été préconisé par 
l'Église universelle et les Pontifes romains, tandis qu'on n'a jamais fait 
aucune mention de Jean Maron, patriarche. 

Plaise au Seigneur que Rome se prononce enfin en définitive sur une 
matière aussi épineuse, et qu'elle mette fin à ces querelles envenimées! 

Achevé le 22 février de l'année chrétienne 1774. 

Jean Saba. 

Syrie. 



LOIS ET RÈGLEMENTS 

DE L'ÉGLISE ROUMAINE"" 



Nous avons attendu, pour offrir à nos lecteurs la traduction de ces lois 
et règlements, que la situation anarchique créée par les incidents révo- 
lutionnaires de 1909 s'éclaircisse au moins provisoirement. Bien que 
l'horizon s'assombrisse de nouveau, comme la chronique roumaine de 
l'avant dernier numéro de notre revue l'a constaté (2), nous ne voulons 
pas différer plus longtemps la publication des documents en question (3). 

Comme préambule à la traduction que nous entreprenons, nous ne 
pouvons mieux faire que de citer le court aperçu de M. Dobrescu, pro- 
fesseur à la Faculté de théologie de Bucarest, concernant les vicissitudes 
récentes de l'organisation de l'Église roumaine orthodoxe (4) : 

En 1909, dit l'auteur que nous citons, on crut nécessaire de modifier 
quelques articles de la loi synodale de 1872. Il fut statué d'abord que les 
candidats aux sièges épiscopaux et métropolitains ne seraient plus seule- 
ment les évéques titulaires, mais tous les clercs remplissant les condi- 
tions fixées par les canons de l'Église orthodoxe. On adjoignit ensuite au 
saint synode un Consistoire supérieur ecclésiastique dont les membres 
seraient, en dehors des synodiques, des clercs élus comme représentants 
de la faculté de théologie, des Séminaires, des monastères et du clergé 
séculier. La fonction du Consistoire supérieur ecclésiastique consiste 
à se prononcer, sous certaines conditions, sur des questions déterminées 
qui lui sont dévolues par la loi. Ce Conseil supérieur a été institué dans 
l'espoir que, par le fait du droit accordé au clergé (inférieur) de donner 
son avis sur les affaires de l'Église, la situation de cette dernière en serait 
améliorée. 



(1) Extraits de Legea organica }i regulamentale santului Sinod al sânteï Biserici 
autocephale ortodoxe romane. Innocentie Ploe^teanu. Bucarest, tipografia car^ilor 
bisericescT, 1892, p. iS-ig; Colectinnea legilor, regulamentelor, etc., Stelian Râdu- 
lescu-Formac. Bucarest, Gœbl, 1912, p. 57-70, 111-114. Nous remercions M. le chanoine 
Auner, curé de la cathédrale catholique de Bucarest, de nous avoir procuré le second 
de ces documents. 

(2) En nous faisant entrevoir que de nouvelles modifications importantes seraient 
peut-être introduites sous peu dans la Constitution de l'Eglise moldo-valaque, Echos 
d'Orient, janvier, 19 14 p. 64-65. 

(3) Ces lois et règlements ont été modifiés partiellement en 1909 et 191 1. Les deux 
sources dont nous traduisons la partie relative à ces lois et règlements entendent par 
lois les statuts concernant l'existence et la constitution de l'Eglise roumaine, et par 
règlements les statuts ayant trait à l'exécution des lois. 

(4) M. Dobrescu, Istoria bisericii romane pentru clasa a VII* de Serainar. Valenii- 
Munte, tipografia Socieiâtii Neamul romanesc, 1918, p. 197. 



LOIS ET RÈGLEMENTS DE L'ÉGLISE ROUMAINE 241 

Les dispositions de la loi synodale de 1909 ont été modifiées récem- 
ment (i) au sujet de l'élection des métropolites (et des évéques) et de la 
compétence du Consistoire supérieur ecclésiastique. 

Ces indications suffiront, croyons-nous, pour permettre de lire avec 
intérêt la traduction des lois et règlements de l'Église roumaine. Nous 
n'ajouterons au texte que de courtes notes explicatives çà et là, au bas 
des pages. A. Catoire. 

I 

LOIS DE L EGLISE ROUMAINE 

/. Élection des métropolites et des évêques diocésains. — Autorité cen- 
trale de l'Église roumaine. — Le saint synode. — Le Consistoire 
supérieur ecclésiastique. — Les éparchies. 

CHAPITRE I 

ÉLECTION DES MÉTROPOLITES ET DES ÉVÊaUES 

Art. I". — Le collège électoral des métropolites et des évéques diocé- 
sains se compose : 

a) De tous les membres du saint synode de la sainte Eglise autocéphale 
orthodoxe de Roumanie. 

b) De tous les membres du Consistoire supérieur ecclésiastique. 

c) De tous les députés et sénateurs, à l'exception de ceux qui appar- 
tiennent à une confession ou religion autre que celle du christianisme 
orthodoxe. 

Art. 2 (2). — Peuvent être promus à la charge de métropolite les 
évéques diocésains de Roumanie; à celle d'évêque éparchique tous les 
membres du clergé roumain ayant les qualités exigées par les canons de 
l'Église orthodoxe orientale. 

L'âge requis pour les candidats aux sièges métropolitains ou épiscopaux 
est celui de quarante ans révolus. 

En dehors des qualités sus-mentionnées, les candidats devront être 
licenciés ou docteurs en théologie orthodoxe, être de nationalité roumaine 
et nés de parents roumains, mais non simplement naturalisés. 

Art. 3. — L'élection se fait à la majorité des voix des électeurs indiqués 
à l'article i". 

Si un candidat n'a pas obtenu la majorité absolue des suffrages, on 
recourt à un second tour de scrutin. En ce cas, la majorité relative suffit. 
S'il y a parité de voix, c'est le sort qui décide de l'élection. 



(i) Le 18 décembre 191 1. 

(2) Modifié le 18 décembre 191 1 

Échos d'Orient, t. XVII. 



242 ÉCHOS d'orient 



Art. 4. — Pour être définitive, l'élection des métropolites et des évêques 
requiert le décret royal de confirmation obtenue par l'intermédiaire du 
ministre des Cultes. 

Son élection une fois confirmée, l'installation de l'élu se fait selon la 
coutume du pays, et si le personnage n*est pas encore évéque, il reçoit 
lâ chirotonié (i) épiscopale, et son installation a lieu, comme ci-dessus, 
tin mois après sa consécration. 

La charge de métropolite et d'évéque diocésain est à vie. 

Art. 5. — Le collège électoral est présidé par le métropolite-primat et 
à son détaut par le métropolite de Moldavie. A défaut de l'un et de l'autre, 
la présidence revient de droit à l'évêque éparchique le plus ancien selon 
l'ordre de consécration. 

Art. 6. — Le siège de métropolite ou d'évéque une fois vacant, on con- 
voque tout d'abord les deux corps législatifs selon le mode prévu par la 
présente loi. 

Art. 7. — Le traitement des métropolites est de 3 082 francs par mois,. 
et celui des évêques (diocésains) de i 641 francs. 

CHAPITRE II 

AUTORITÉ CENTRALE DE L'ÉGLISE ROUMAINE 

Art. 8. — L'autorité synodale centrale de Roumanie est celle du saint 
synode, auquel est adjoint le Consistoire supérieur ecclésiastique, dont 
l'organisation et les attributions sont déterminées par les articles 18-21. 



CHAPITRE 



LE SAINT SYNODE 



Art. 9. — Le saint synode de l'Église autocéphale de Roumanie est 
partie intégrante de la sainte Église œcuménique et apostolique d'Orient 
présidée par Notre-Seigneur Jésus-Christ, et à ce titre, se tient et se tiendrai 
au sujet du dogme et des canons oecuméniques en union étroite avec 
l'Église de Constantinople et toutes les autres Églises orthodoxes. 

Elle maintiendra également l'unité administrative, disciplinaire et 
nationale de l'Église orthodoxe dans les limites du territoire de l'État 
roumain. 

Art. 10. — Les membres du saint synode de l'Église autocéphale ortho- 
doxe de Roumanie sont: a) les deux métropolites; b) les six évêques 
éparchiques, et c) les évêques titulaires nommés en vertu de l'article 25 {2} 



(i) Ordination ou consécration (littéralement: imposition des mains). 
(3) Nous croyons que c'est le chiffre 32 qu'il faut lire. 



LOIS ET RÈGLEMENTS DE L'ÉGLISE ROUMAINE 2^} 

de la présente loi, et dont la Charge dure jusqu'au temps de leur mise à 
la retraite. 

Art. II. — Les décisions du saint synode sont prises à la majorité des 
voix des membres présents, sauf pour les procès intentés aux métropo- 
lites et aux évéques diocésains ou titulaires dont la cause ne peut être 
jugée que par douze membres au moins. 

Art. 12. — Le saint synode est présidé par le métropolite-primat de 
Hongro-Valachie, à son défaut par le métropolite de Moldavie, et à défaut 
de l'un et de l'autre, par le synodique réunissant les deux conditions 
d'évêque diocésain et d'évéque le plus ancien d'ordination. 

Art. i3. — Le ministre des Cultes assiste aux délibérations de l'as- 
semblée, mais son vote n'a qu'une valeur consultative. 

Si le ministre des Cultes n'appartient pas à la religion orthodoxe, 
l'assistance en question sera confiée à l'un de ses collègues orthodoxes. 

Art. 14. — Le saint synode de l'Église autocéphale de Roumanie est 
autorisé à statuer sur tous les intérêts spirituels, disciplinaires et judi- 
ciaires de caractère purement ecclésiastique et en conformité avec les 
saints canons de l'Eglise orthodoxe d'Orient et les dispositions de la loi 
présente. 

Art. i5. — Les sessions du saint synode ont lieu deux fois par an, au 
printemps et à l'automne, le surlendemain de la clôture des sessions du 
Consistoire supérieur ecclésiastique. Ainsi le veulent l'article 20 de la 
présente loi et le 37^ canon des apôtres (i). 

Art. 16. — Pour être exécutoires, les règlements prescrits par le saint 
synode et le Consistoire ecclésiastique doivent être soumis à la sanction 
royale, mais en matière spirituelle, le saint synode est en droit d'exécuter 
lui-même les sentences qu'il a prononcées, à la condition toutefois que 
les pénalités édictées soient d'ordre uniquement disciplinaire et religieux. 

Art. 17. — Les fautes canoniques des métropolites et des évêques dio- 
césains ou titulaires sont du ressort du saint synode, tandis que leurs 
délits civils et politiques ressortissent à la. haute cour de justice et au 
tribunal de cassation. 

Le saint synode ne portera de sentences par défaut que dans les cas 
d'appel, et conformément au 74^ canon des apôtres (2). 



(i) Il s'agit ici, à notre avis, de l'article généralement donné comme le 38* ou le 
36" canon des apôtres, et dont voici le texte : « Les évêques se réuniront en concile 
deux fois par an pour discuter entre eux les questions religieuses et dirimer les diffé- 
rends de même nature : une première fois durant la quatrième semaine de la Pen- 
tecôte, et une deuxième fois le douzième jour du mois d'octobre. » 

(2) « Un évêque accusé par des fidèles dignes de foi sera cité en justice ecclésiastique 
par les évêques (de la province). S'il répond à la citation, et que sa culpabilité soit 
établie, il doit être puni (selon les canons). Sur son refus de comparaître, deux 
évêques seront députés vers lui par deux fois. En cas de contumace, le synode 
épiscopal décernera contre le prévenu la peine qu'il mérite, pour que l'impunité ne 
lui soit pas une occasion de s'obstiner dans le mal. » (Canon 74, aliàs 73.) 



244 ECHOS D ORIENT 



CHAPITRE IV 

LE CONSISTOIRE SUPÉRIEUR ECCLÉSIASTiaUE 

Art. i8 (i). — Le Consistoire supérieur ecclésiastique est admis à 
émettre son avis sur les questions relatives à l'état intellectuel, matériel 
et moral du clergé séculier et des monastères. 

Il s'occupe également de l'institution des paroisses, des modifications 
à introduire dans les statuts paroissiaux, des programmes d'études, des 
règlements concernant l'ordre et la discipline des Séminaires, de la 
Faculté de théologie, des internats d'étudiants en théologie et des pro- 
grammes d'enseignement religieux des écoles diverses. La loi lui accorde 
le pouvoir de présenter des propositions touchant la nomination du 
personnel enseignant des Séminaires et de la Faculté de théologie, tou- 
chant l'entretien des églises, des monastères et le traitement des clercs, 
au sujet des règlements à établir pour assurer la marche normale du 
personnel des églises et des monastères. Il lui est loisible de choisir 
parmi ces membres un inspecteur des Séminaires. 

Les décisions qui viennent d'être énumérées ne sont exécutoires que 
si elles sont approuvées par le ministère des Cultes. 

La même assemblée donne son sentiment sur le style et le genre des 
peintures des nouvelles églises et des églises non rangées parmi les 
monuments historiques. Son pouvoir est identique lorsqu'il s'agit de 
récompenses à accorder aux clercs méritants, des chants ecclésiastiques, 
de la conduite du clergé, des séminaristes et des étudiants du cours de 
théologie. 

Le Consistoire supérieur ecclésiastique est chargé d'examiner les livres 
destinés à l'enseignement religieux des écoles. Il donne son appréciation 
sur l'impression, la revision et la correction des livres liturgiques, et en 
général sur toutes les questions à propos desquelles le saint synode l'in- 
viterait à porter un jugement. 

Les avis énumérés ci-dessus ne sont susceptibles d'exécution que s'ils 
sont ratifiés par le saint synode. 

Art. 19. — Le Consistoire supérieur ecclésiastique se compose comme 
il suit : à) de tous les membres du saint synode de l'Église autocéphale 
de Roumanie; b) d'un clerc majeur, professeur définitif de la Faculté de 
théologie, nommé à la majorité des voix par ses collègues; c) d'un clerc 
majeur, professeur en titre d'un Séminaire ecclésiastique de l'État, choisi 
à la majorité des voix par les professeurs définitifs des Séminaires 
rétribués par le gouvernement; d) de deux supérieurs de monastères ou 



(i) Modifié par le décret royal 1046 inséré au Moniteur officiel, n' 207, 
18 décembre 191 1. 



LOIS ET RÈGLEMENTS DE l'Église roumaine 245 

skites (i), de simples caloyers ou de religieux hiéromoines (2) élus de la 
manière que voici: les supérieurs des monastères et skites de chaque 
métropole et des éparchies suffraganles se réunissent à la métropole res- 
pective et nomment quatre d'entre eux à la majorité des voix. La liste 
des candidats élus est présentée au ministre des Cultes par chaque métro- 
polite, qui atteste si les sujets choisis remplissent les conditions deman- 
dées par la présente loi. Sur cette liste, le ministre désigne le candidat 
définitif, dont l'élection est ensuite confirmée ; e) de dix-sept clercs, 
prêtres ou diacres : trois par métropole, trois appartenant à l'éparchie de 
Râmnic, deux pour chacune des éparchies de Roman et de Hu^i et de 
Dunâr de Jos (3), un pour chacun des diocèses de Buzâu et d'Arge^. 

Les prêtres et les diacres de chaque district d'un diocèse, réunis en 
corps électoral à la résidence de ce district, éliront deux d'entre eux 
comme représentants. 

La liste des candidats élus des districts d'un même territoire diocésain 
est transmise au ministre des Cultes par l'Ordinaire respectif, qui joindra 
au document les observations canoniques qu'il aurait à faire sur les can- 
didats. Le ministre choisira parmi eux le nombre de candidats définitifs 
attribué à chaque diocèse. Le choix de ces candidats sera confirmé ensuite 
régulièrement comme ci-dessus. 

Ne sont éligibles comms membres du Consistoire supérieur ecclésias- 
tique que les prêtres et les diacres âgés de trente ans révolus, ayant cinq 
ans d'ordination, et n'ayant subi aucune des peines fixées par l'article i5 
de la loi concernant le clergé séculier et les Séminaires. 

Le mode de formation des listes du collège électoral, celui de la con- 
vocation de ce dernier, de l'élection elle-même, comme aussi la manière 
de résoudre les contestations relatives à la liste ou à l'élection, seront 
déterminés par un règlement que le ministre des Cultes élaborera de 
concert avec les évêques et qu'il fera ratifier par décret royal (4). 

Les membres dont il est parlé aux alinéas b, c, d, e, sont élus pour six 
ans, et leur élection est confirmée par décret du roi. Par exception, dix 
candidats choisis par le sort sur les vingt et un élus de la première série 
ne resteront en charge que trois ans. 

Art. 20 (5). 

Art. 21 (6), 

(1) Le skite est un groupement d'habitations ou kalybes monastiques dépendantes 
ou non d'un monastère xaXJgr, : cabane. Les habitants de cette cité monastique sont 
appelés caiybites. Saint Jean Calybite appartenait à cette catégorie de moines. 

(2) Caloyer : moine; caloyère : moniale (xaXd; yépwv, xaXTJ yp«'«, bon ou vénérable 
vieillard, bonne ou vénérable vieille). Hiéromoine : moine prêtre. 

(3) Du Danube inférieur. 

(4) Ce règlement a été approuvé par décret royal le 29 mai 1909, et publié par le 
Moniteur officiel le 3 juin de la même année. 

(5) Abrogé par décret royal inséré au Moniteur officiel le 18 novembre 191 1. 

(ô) Abrogé par décret royal publié dans le Moniteur officiel le 18 décembre 191t. 
Se rappeler, à propos des articles 20 et 21, que les modifications faites récemment 



246 



ÉCHOS d'orient 



Art. 22. — Le Consistoire supérieur ecclésiastique se réunit deux fois 
par an, au printemps et à l'automne. 

Art. 23. — Les articles 12, 1 3 et 16 de la loi actuelle s'appliquent 
aussi au Consistoire supérieur ecclésiastique. 

CHAPITRE V 

LES ÉPARCHIES (l) 

Art. 24. — Les archevêques diocésains de Roumanie portent les titres 
suivants : i. Archevêque et métropolite de Hongro-Valachie, exarque du 
highland de Valachie (2) et primat de Roumanie, en résidence à Bucarest. 

2. Archevêque et métropolite de Moldavie et Sucéva, exarque du high- 
land de Moldavie, en résidence à lassy (3). 

La préséance appartient de droit au primat du royaume. 

Art. 25. — Les titres des évêques diocésains de Roumanie sont: 

1. Évêque de Râmnic et Nou-Severin, en résidence à Râmnic. 

2. Évêque de Roman, en résidence à Roman. 

3. Évêque de Buzâu, en résidence à Buzâu. 

4. Évêque de Husi, en résidence à Husi. 

5. Évêque d'Arges, en résidence à Curtea de Arges. 

6. Évêque de Dunâr de Jos, en résidence à Galatz (4). 



à la loi organique de l'Eglise roumaine ont pour objet l'élection des métropolites et 
des évêques diocésains et la compétence du Consistoire ecclésiastique supérieur. 
(Voir plus haut les dernières lignes du texte emprunté à l'Histoire de l'Eglise roumaine 
de M. Dobrescu.) 

(i) Diocèses. La dénomination d'éparchie s'appliquait anciennement à la province 
ecclésiastique, tandis que le simple diocèse de nos jours s'appelait parochia (Ttapotxta). 
Le diocèse antique était le territoire des exarques ou des patriarches. La paroisse 
actuelle était le territoire de l'église épiscopale elle-même, et à la campagne, l'èvx'^P'ov, 
àypotxta, l"ivopta chez les Grecs, et le pagus, etc., chez les Latins. La paroisse 
grecque d'aujourd'hui (èvopta) ne prend le nom de Trapoixta qu'en dehors de l'Orient 
ecclésiastique. 

(2) Primat des monts de Valachie. 

Autres sens du mot exarque : i. Représentant ou délégué. 

2. Visiteur canonique. 

3. Prélat ou archimandrite nullius. 

(3) L'exarque des montagnes de Valachie étant, en somme, l'exarque de cette prin- 
cipauté (les mots plaiîi et munie sont, en effet, synonymes ici, et les termes de Munte 
et Munteni désignent communément la Valachie et ses habitants), l'exarque des mon- 
tagnes de Moldavie doit être également l'exarque de toute la Moldavie. (Pour l'iden- 
tification de Munte et Munteni avec la Valachie et ses habitants, voir Iorga, Istoria 
bisericii romdnefti si a Vietii religioase a romanilor, t. II, p. 59, 329, et les 
dictionnaires.) 

(4) Situation géographique des éparchies : 

1. Bucarest: sud-est de la Valachie orientale ou grande Valachie. 

2. lassy : nord-est de la Moldavie. 

3. Râmnic : nord de la Valachie occidentale ou petite Valachie. 

4. Roman : centre de la Moldavie. 

5. Buzâu : nord-est de la grande Valachie. 

6. Hu§i : sud-est de la Moldavie, 

7. Arges: nord-ouest de la grande Valachie. 

8. Dunâs de Jos : sud-est de la Moldavie, 



LOIS ET RÈGLEMENTS DE l'ÉGLISE ROUMAINE 247 

Sont suftragants du métropolite de Hongro-Valachie : 

Les évêques de Râmnic, de Buzâu, d'Arge^. 

Le métropolite de Moldavie a comme sufFragants : les évêques de 
Roman, de Hu^i, de Dunâr de Jos. 

Art. 26. — En cas de conflit juridictionnel, l'étendue du territoire des 
éparchies sera délimitée par le saint synode, d'accord avec le gouverne- 
ment et les corps législatifs. 

Art. 27. — La loi permet aux métropolites et aux évêques diocésains 
d'adresser à leurs diocésains des lettres ou circulaires pastorales concer 
nant la religion et les mœurs; mais il leur est recommandé de n'aborder 
en rien la matière des lois civiles et politiques. 

Art. 28. — Chaque éparchie a un Consistoire permanent chargé de 
l'administration et des affaires ecclésiastiques du clergé. Il est composé 
d'un minimum de trois membres choisis par l'évêque, de concert avec 
le ministre des Cultes. 

Art. 29. — Les décisions du Consistoire diocésain ne pourront être 
exécutées qu'après avoir été approuvées par les métropolites ou les évêques 
éparchiques (i). 

Art. 3o. — De ces décisions, il peut être interjeté appel au saint 
synode, dans les cas prévus par les canons œcuméniques et selon les 
formes et les termes qu'un règlement synodal (2) fixera ultérieurement. 

Art. 3i. — Les protopopes (3) et simples prévôts sont nommés et des- 
titués par les métropolites et les autres Ordinaires, de concert avec le 
ministre des Cultes. 

Art. 32. — Chaque métropolite ou évêque éparchique est aidé par un 
évêque titulaire nommé par le saint synode et le gouvernement. Les 
villes assignées à ces évêques (chorévêques) sont : 



(i) Les attributions du Consistoire diocésain sont fixées par la Loi sur le clergé 
séculier et les Séminaires, approuvée le 25 février 1906 et publiée par le Moniteur 
officiel le 26 février de la même année (Colectinnea, etc., ch. m, p. 65-67). Un règle- 
ment, promulgué le 25 février 1906, modifié par décret royal en 1909, et rendu public 
par le Moniteur officiel le 2 juillet 190g, en précise l'application pratique. (Op. cit., 
ch. IV, p. 95-106.) 

(2) Op. cit., ch. IV, p. 106. 

(3) Protopope, titre correspondant à celui d'archiprétre ou doyen, de vicaire forain. 
C'est un vicaire épiscopal non évêque. Ce protopope supérieur s'appelle, en Russie, 
blagocïn, arhieresk namiestnik (archiprétre lieutenant, vicaire) en Bulgarie. Chez les 
Roumains et les Serbes actuels, le vicaire épiscopal porte le nom de protopope ou 
d'archiprétre (en roumain protopopop, protoiereû, protopresbyter). Chez les Grecs 
modernes, le 1o^Ko■lr^çr^xr^li ou vicaire épiscopal (quand ce dignitaire existe) n'est pas, 
nécessairement, le proes/d* (TtpoeoTw;) ou proïstàmenos (npoïa-Taiievo;), rarement appelé 
comme autrefois protopapas, mais tout prêtre désigné par l'évêque. En Turquie, le 
vicaire épiscopal [vékil, mourakhas, vicaire, fondé de pouvoirs), chargé de transmettre 
à l'Ordinaire des informations diverses relatives aux mariages, aux testamen s, aux 
revenus des paroisses, etc., peut être un ecclésiastique quel qu'il soit, et même, 
croyons-nous, un laïque. 

En Roumanie, le curé ordinaire garde le nom de proestôs ou proistos, comme chez 



248 ÉCHOS d'orient 



1. Ploeçti (métropole de Bucarest). 

2. Craiova (diocèse de Râmnic-Vàlcea). 

3. Râmnic-Sarat (diocèse de Buzâu). 

4. Piteçti (diocèse d'Arge^). 

5. Botoçani (métropole de lassy). 

6. Bacâu (diocèse de Roman). 

7. Bârlad (diocèse de Huçi). 

8. Constanta (diocèse de Dunâr de Jos) (i). 

Les évêques auxiliaires sont tenus, i.ous peine de destitution, de résider 
dans la ville métropolitaine ou épiscopale. Leur traitement est de 
3oo francs par mois. Leur charge est celle des vicaires ou archimandrites 
du siège métropolitain'ou épiscopal. 

Art. 33. — Les monastères d'hommes et de femmes dépendent des 
Ordinaires au point de vue de la discipline ecclésiastique et de leurs obli- 
gations spirituelles, mais nullement au point de vue de leur état civil. 

Art. 34. — Toute disposition contraire à la présente loi est et demeure 
abrogée. 

(Â suivre.) 



les Grecs. Les éparchies moldo-valaques ont généralement un protopope et un sous- 
protopope par judet ou district (département). Par exception, celle de Hongrc- 
Valachie compte deux protopopes et deux sous-protopopes en plus pour Bucarest. 
Voici en deux mots la statistique synoptique des protopopes et sous-protopopes de 
l'Eglise orthodoxe de Roumanie : 

1. Métropole de Hongro-Valachie : 7 judets, 9 protopopes, 9 sous-protopopes 
(2 pour Bucarest). 

2. Evéché de Râmnic 5 judets, 5 protopopes, 5 sous-protopopes. 

3. Evêché de Buzâu 2 — 2 — 2 — 

4. Evéché d'Arge^ 2 — 2 — 2 — 

5. Métropole de Moldavie 5 — 5 — 5 — 

6. Evéché de Roman 4 — 4 — 4 — 

7. Evêché de Hu^i 3 — 3 — 3 — 

8. Evêché de Dunâs de Jos 4 — 4 — 4 — 

Nombre total : 32 judets, 34 protopopes, 34 sous-protopopes. 
(1) Ploeçti ou Ploesci est au nord-ouest de Bucarest, Craiova au sud de Râmnic, 
Râmnic-Sarat au nord-est de Buzâu et à l'ouest de Galatz, Pite^ti au sud-est d'Arge^, 
Boto^ani au nord de lassy. Bacâu est situé au sud-ouest de Roman, Bârlad au sud- 
ouest de Hu^i, et enfin Constanta, au sud-est de la Dobroudja. 



LES EMMURÉS D'AMASIA 



CINQ SOLDATS FRANÇAIS DE L ARMEE D EGYPTE 

MARTYRISÉS A AMASIA EN 1 8o I 

Il nous a paru utile d'attirer l'attention de nos lecteurs sur un épisode 
intéressant auquel donna lieu, à l'aurore du xix^ siècle, dans une localité 
de l'Asie Mineure, la fin malheureuse de l'expédition de Bonaparte en 
Egypte. Cet épisode a été signalé récemment dans un certain nombre de 
publications françaises, et parfois non sans quelques assez graves inexac- 
titudes. L'Intermédiaire des chercheurs et des curieux, dans sa livraison 
n» i386, 3o décembre igiS (vol. LXVIII), col. 83i-836, contient un article 
de M. Emmanuel de Cathelineau, qui s'efforce de mettre les choses au 
point. L'auteur a bien voulu nous autoriser à utiliser ses renseignements 
en vue de faire un peu plus connaître les héros de cette histoire. 
Nous y ajouterons des compléments fournis ultérieurement par le 
R. P. Lebon, S. J., ancien missionnaire d'Amasia, qui, en 1910, fit visiter 
les lieux à M. Emmanuel de Cathelineau, et qui lui a envoyé depuis des 
informations très précises. A l'un et à l'autre qu'il nous soit permis 
d'exprimer ici nos meilleurs remerciements. 

Voici d'abord, en résumé, l'épisode dont il s'agit. 

En 1800 ou 1801, dix soldats français de l'armée d'Egypte, faits prison- 
niers par les Turcs sans doute à la faveur des événements qui suivirent 
la fatale capitulation d'El-Arich, signée par Kléber(i), furent emmenés 
en Asie Mineure, à Amasia. On leur proposa la vie sauve et une situation 
honorable s'ils voulaient devenir musulmans. Cinq d'entre eux accep- 
tèrent, prirent le turban, se marièrent et s'établirent dans la ville même. 
Les cinq autres refusèrent et furent emprisonnés dans un même réduit, 
un de ces anciens tombeaux en forme de cellule carrée creusés dans le 
rocher, à l'ouest de la cité. Ils y demeurèrent captifs deux ans, « et, au 
bout de ce temps, comme ils persistaient à rester chrétiens, on les tua » (2), 

On voit, par cet abrégé, combien un pareil fait mérite d'être étudié. 

Afin de permettre à nos lecteurs de se faire une idée plus circonstan- 
ciée des choses, il ne sera pas inutile de leur mettre sous les yeux quelques 



(i) Sur la capitulation d'El-Arich et les faits qui suivirent, on peut voir: Amédée 
Ryme, l'Egypte sous la domination française (ijgS-rgoi), ch. ix et x, dans la col- 
lection l'Univers. Histoire et description de tous les peuples : Egypte. Paris, Firmin- 
Didot, 1848, p. 154-21 1; H. Vast, le Consulat: la diplomatie et les guerres, dans 
Lavisse-Rambaud, Histoire générale du iv* siècle à nos jours, t. IX : Napoléon, 
Paris, A. Colin, 1897, p. 57-62. 

(2) E. DE Cathelineau, op. cit., col. 832. 



250 ÉCHOS D ORIENT 



données historiques et topographiques concernant la localité où elles se 
sont accomplies. 

Amasia, aujourd'hui chef-lieu de sandjack, dans le vilayet de Sivas, 
est une ville d'environ 3ocoo habitants, dont 20000 musulmans et 
10 000 chrétiens. Elle est située à 72 kilomètres Nord-Ouest de Tokat, et 
à 147 kilomètres de Sivas. « Elle est, dit M. E. de Cathelineau (i), dis- 
tante de Samsoun, le port le plus proche sur la mer Noire, d'environ 
80 kilomètres à vol d'oiseau, et de 128 kilomètres, si mes souvenirs sont 
exacts, par la route qui passe à Kavsa ». Le R. P. Siméon Vailhé a con- 
sacré à cette cité, siège d'un évéché et métropole de la province d'Hélé- 
nopont, une notice détaillée dont nous détachons ces lignes : 

« Une légende que l'on trouve sur les plus vieilles monnaies de la ville 
lui donne le dieu Hermès pour fondateur (2); au fond, on n'en connaît 
pas les vraies origines. Après avoir été comprise dans l'empire perse, la 
ville devint la capitale des rois du Pont, de l'an 3o6, semble-t-il, à l'an i83 
avant Jésus-Christ, où le roi Pharnace, grand-père de Mithridate le Grand, 
s'empara de Sinope et y établit le siège de la dynastie (3). On voit encore 
les tombeaux de ces rois du Pont, creusés dans le roc. Le même Phar- 
nace y tenait garnison Le grand géographe Strabon, qui naquit à 

Amasea vers l'an 63 avant Jésus-Christ, mais qui écrivait vers l'an 18 de 

notre ère, a laissé de sa patrie une description très précise (4) Les 

premiers souverains osmanlis y firent des séjours fréquents Amasia, 

que les Turcs surnomment Bagdad de Roum, à cause de la beauté de 
son site, est un centre important de commerce entre la Perse, l'Asie 
Mineure proprement dite et les ports de la mer Noire. Située sur le 
Yéchil-lrmak, l'ancien fleuve Iris, au pied d'un énorme rocher, qui est 
à 3oo mètres d'élévation au-dessus du niveau du fleuve, et dont les 
murailles d'un château fort couronnent la double cime, la ville provoque 
l'admiration de tous les voyageurs par la beauté de ses vergers et la 

richesse de son sol Les Pères Jésuites, établis là depuis 1881, y ont 

une mission pour les catholiques latins et arméniens, et une école; les 
Sœurs Oblates de l'Assomption, établies depuis 1891, ont une école de 
filles avec un dispensaire (5). » 

A ces renseignements généraux concernant la ville d'Amasia, il faut 
en ajouter quelques autres qui permettront de se représenter plus aisé- 
ment la prison toute spéciale où les cinq soldats chrétiens furent enfermés. 
Nous les empruntons à la description de M. Emmanuel de Cathelineau : 
J 

(i) E. DE Cathelineau, op. cit., col. 83 1. 

(2) Babelon et Reinach, Monnaies d'Asie Mineure, t. I", p. 35, n. 53. 

(3) Th. Reinach, Mithridate Eupator, p. 41. 

(4) Strabon, Geographia, XII, 3, 39, édition Paris, Firmin Didot, p. 56i, 547, 556. 

(5) S. Vailhé, art. Amasea, dans le Dictionnaire d'histoire et de géographie ecclé- 
siastiques, fasc. IX. Paris, 1913, col. 964-966. 







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252 ÉCHOS D ORIENT 



Traversée du Sud-Ouest au Nord-Est par le Yéchil-Irmak, encerclée de presque 
tous les côtés par des falaises de rochers, Amasia s'étale en forme d'un croissant 
qui s'ouvrirait vers le Nord-Ouest, au pied d'une gigantesque masse rocheuse-? 
qui dresse à 280 mètres au-dessus du niveau du fleuve un front couronné des- 
ruines d'une antique citadelle. Çà et là, dans la paroi méridionale de ce bloc 
énorme, sont creusés des tombeaux : les uns, en forme de chambres carrées, 
les autres en forme de cubes géants, séparés du roc, évidés et autrefois revêtus,^ 
sur la face antérieure, de plaques d'or poli. Ces tombeaux sont très anciens.' 
Strabon, qui écrivait en l'an 18 après Jésus-Christ, attestait déjà la haute anti- 
quité des plus beaux, qui furent les mausolées des rois du Pont (i). 

C'est dans un de ces tombeaux rupestres, nous l'avons dit, que furent 
enfermés les cinq soldats chrétiens. C'était un caveau spacieux, mesu-, 
rant exactement, d'après M. Cumont, 3'",55 sur 3"», 65, muni de niches- 
destinées à recevoir des sarcophages (2). Il appartenait à une famille 
considérable de la cité. Une épitaphe, dont on trouvera le texte grec 
dans l'ouvrage de M. Cumont (3), et qui est de l'époque impériale, atteste 
que le tombeau fut creusé par Rufus pour ses descendants; que le 
malheureux père eut à y déposer les os de son fils Cléombrote, juriste 
éminent et assesseur du gouverneur de Bithynie, puis de ses fils très 
chers Chronion et Polychronion. C'est surtout à ces souvenirs antiques 
que s'est attaché M. Cumont dans sa visite sur les lieux en 1900 et 
dans son ouvrage; et c'est aux Pères Jésuites d'Amasia que l'on doit la 
description détaillée de tous les vestiges rappelant le séjour des cinq sol- 
dats chrétiens dans cette prison. 

M. Emmanuel de Cathelineau a publié dans V Intermédiaire des cher- 
cheurs et curieux, du 3o décembre 191 3, les divers éléments de cette 
description. Nous allons les reproduire. Ils consistent: 1° en un article 
paru dans le journal le Bosphore égyptien, du Caire, en date du 
16 octobre 1891. C'est une lettre du R. P. André, S. J., « le premier 
Français », dit M. E. de Cathelineau, « qui ait, je crois, visité les lieux 
et recueilli la tradition » (4); 2° en des notes complémentaires commu- 
niquées par le R. P. Lebon, S. J.; 3° en dessins du même P. Lebon, 
représentant la vue extérieure et intérieure du tombeau, et donnant 
le fac-similé des inscriptions gravées sur le roc par les cinq soldats 
emprisonnés. 

Nous transcrivons d'abord l'article du Bosphore égyptien, daté du 
16 octobre 1891. 



(i) E. DE Cathelineau, op. cit., coi, 832. 

(2) Cumont, Studia Pontica, t. II, p. i65. Cet auteur signale dans les termes sui- 
vants le souvenir de nos soldats français : « Une étrange vicissitude voulut qu'au 
début du xix° siècle on enfermât dans ce cachot des soldats de Napoléon faits pri- 
sonniers en Egypte. Ces malheureux ont gravé leurs noms dans la paroi du souter- 
rain avant d'y mourir. » 

(3) Id., t. III, p. i28-i3o (inscr. io3). 

(4) E. DE Cathelineau, op. cit., col. 833. " 



LES EMMURÉS d'aMASIA 2^} 



Une découverte 

Nous extrayons d'une lettre adressée au Caire, et datée d'Amasia, qu'on nous 
a obligeamment communiquée, le très intéressant passage suivant, que nous 
reproduisons textuellement : 

Nous partons, X... et moi, en compagnie de deux professeurs, pour aller relever 
une inscription grecque, gravée à côté d'un de ces nombreux tombeaux creusés dans 
le rocher même et suspendus au flanc des montagnes 

Nous touchons au tombeau, but de notre excursion. Nous copions notre épitaphe (i) 
et allions repartir sans entrer dans la chambre mortuaire. A quoi bon? disions-nous, 
toutes se ressemblent. Cependant, pour pouvoir dire que nous l'avions visitée une 

fois au moins, nous entrons « Venez vite! criai-je à mon compagnon. Voici ce 

•que nous cherchons. » 

Je venais de lire dans un petit carré, grossièrement tracé, sans doute avec un silex, 
à un ou deux millimètres de profondeur, sur la paroi à droite : 

PEYRE, FRANÇAIS 1801. AN 9 RÉP. 

Il faut savoir qu'après la fameuse capitulation d'El-Aricb, à laquelle souscrivit l'in- 
fortuné Kléber pour pouvoir rapatrier l'armée d'Egypte, nos soldats furent livrés 
par les Anglais, comme prisonniers de guerre, aux Turcs. Ceux-ci les déportèrent 
en Asie Mineure, les internèrent en divers lieux, notamment à Sinope, à Zillé, deux 
cents, dit-on, et à Am^sia dix environ. 

Un vieux Turc, mort il y a deux ans, avait raconté à M. Z..., notre voisin (2), que 
les Turcs pressèrent les soldats français de se faire musulmans. Cinq embrassèrent 
leur religion et furent convenablement établis dans le pays. Le vieux Turc indiquait 
leurs familles, leurs enfants, etc. Les cinq autres furent relégués dans un des tom- 
beaux de la citadelle, enfermés, gardés à vue durant deux ans. Comme ils persis 
talent à rester chrétiens, on les condamna à mort et on les exécuta (3). Le vieux 
Turc assurait qu'on pouvait lire leurs noms sur les parois du tombeau. 

Vous comprenez, dès lors, pourquoi je poussais ce cri un peu ému. Sans y penser, 
nous nous trouvions dans la prison de nos cinq braves soldats, de nos cinq mar- 
tyrs, si la tradition n'est pas menteuse. En tous cas, tous les cinq sont des héros qui 
ont péri loin de la patrie pour laquelle ils avaient combattu. 

Quelle prison! Un carré qui peut avoir 3'°,5o de profondeur et autant de largeur. 
Le plafond est plat. La paroi de gauche ne s'élève qu'à o",70 du sol sur les deux 
tiers de la longueur, et donne accès à une nouvelle chambre funéraire cintrée, d'en- 
viron 3 mètres de profondeur, et terminée au fond par un tombeau en forme d'auge 
>et taillé dans le roc comme tout le reste. 

Nous nous mettons à fouiller tous les coins pour découvrir d'autres noms. Nous 
en relevons six. Les voici : 

i* Peyre, Français, 1801, an IX Rép. 

2° Copin, an VIII. Et ailleurs, Copin, Français, iSoi, volontaire. Et encore ailleurs, 
'Copin, de Ch... (le reste inachevé ou effacé par la fumée). 

3' Brou, Français, prisonnier 1800. Un peu à côté 01 lit 1844. Est-ce 1804 ou 1844? 

4° Milias, prisonnier de guerre l'an 1801. 

5* Lesueur, natif..... 

•6° Grafiche (4). 

C'est à peine si trois noms de date récente comme 1875, et écrits en grec ou en 
«rménien, accusent d'autres traces de visiteurs. 



(i) L'épitaphe de Rufus, dont il a été parlé ci-dessus. 

(2) Voir, ci-dessous, la note A, du R. P. Lebon. 

(3) Voir, ci-dessous, la note B, où le R. P. Lebon cherche à préciser le mode de 
cette exécution. 

(4) Voir, plus loin, la note C, du R. P. Lebon. 



254 ÉCHOS d'orient 



Evidemment, bien peu sont montés jusque-là. Les inscriptions n'ont été mutilées 
par personne et sont, après quatre-vingt-dix ans, aussi lisibles que si elles étaient 
d'hier. 

Qui dira le supplice de ces deux longues années dans ce réduit glacé l'hiver, chaud 
l'été, où l'air ne se renouvelait pas, et d'où les prisonniers ne pouvaient sortir? 

Assurément, bien des larmes ont dû y être versées, bien des soupirs envoyés vers 
la terre de France. Et de tout cela il ne reste plus rien, à peine le souvenir! 

Voici maintenant les intéressantes notes complémentaires communi- 
quées par le R. P. Lebon à M. E. de Cathelineau. 

Note A. — M. Z... est M. Fortuné Imbert, Français, encore vivant. Je l'ai 
interrogé depuis, mais n'ai pu obtenir aucun autre détail ni même retrouver 
les descendants des cinq apostats. Je me suis demandé quelquefois si le vieux 
Turc dont il est parlé ne serait pas un descendant d'un des cinq apostats; il 
était favorable aux chrétiens, et laissa sa maison en héritage à deux chrétiens, 
ce qui est extraordinaire pour le pays. 

Actuellement, le tombeau est couvert de noms de date récente, parce que le 
récit des Pères a renouvelé la tradition, et beaucoup sont venus visiter le tom- 
beau et y inscrire leur nom; par suite, il faut savoir où sont les noms pour les 
distinguer; mais, lorsque je suis arrivé à Amasia, en 1900, ils étaient presque 
seuls, et leur ancienneté était hors de doute, à cause de la patine produite par 
l'humidité. 

Note B. — Le sixième nom n'est pas un nom propre; il a été mal lu par le 
R. P. André; c'est projiche, c'est-à-dire sous-ofFicier, qu'il faut lire; il est très 
distinct au second endroit (i). 

Ce tombeau est dans un rocher à demi isolé touchant ceux qui supportent 
la citadelle du côté de Tokat. 

Note C. — Comment furent-ils « exécutés ? » Lorsque je fis des recherches 
à ce sujet, on me répondit que, d'après la même tradition, les Turcs, au bout 
de quelques années, voyant que les soldats persévéraient à ne pas vouloir 
apostasier, les firent un jour sortir de leur tombeau-prison, les conduisirent 
près d'un puits, non loin de la rivière, et, après une dernière sommation, les 
y jetèrent — vivants, si je ne me trompe, — et comblèrent le puits de pierres 
et de terre. Ce puits se trouverait dans une propriété située à gauche en allant 
du dernier pont au tombeau, à quelques pas du pont. Comme c'est actuellement 
une cour-jardin touchant une maison turque, je n'ai pas pu y pénétrer et véri- 
fier l'existence du puits; si l'occasion s'en présente, je ne manquerai pas de le 
faire et de vous en avertir. 

Après avoir lu les renseignements qui précèdent, on ne peut que se 
rallier à la conclusion suivante, où M. E. de Cathelineau propose de 
considérer les emmurés d'Amasia non seulement comme des héros, mais 
encore comme des martyrs. 



(i) M. CuMONT, op. cit., t. II, p. i65, note i, signale les noms de quatre soldats 
qu'il a pu. déchiffrer. Il écrit : « Nous avons pu déchiff'rer : Brou, Français, prison- 
nier, 1800. — Peyre, Français, 1801, an; g Rép. — Millia, prisonnier de guerre, 
l'an 1801. — Copin, Français, volontaire, 1801. » Le cinquième nom, celui de 
Lesueur, lui a échappé. 



k LES EMMURÉS D'aMASIA 25 S 

De tout ce qui précède, il ressort clairement que les cinq emmurés d'Amasia 
sont des héros; n'est-il pas exact aussi de conclure qu'ils sont des martyrs? 
Et de fait si, d'une part, la différence des traitements appliqués aux emmurés 
et aux apostats, tous également Français et soldats, mais inégalement fidèles 
à leur baptême, montre avec évidence que les motifs qui animèrent les bourreaux 
ne sont ni l'esprit de vengeance ni les inimitiés de race, mais la haine de la foi 
chrétienne; d'autre part, l'héroïque choix que firent les victimes à deux reprises 
différentes, malgré le démoralisant exemple de leurs compagnons la première 
fois, et la seconde fois malgré l'épuisement d'une telle captivité, atteste bien 
que, de leur côté aussi, c'est pour la religion qu'ils souffrirent et moururent. 
Que faut-il de plus pour être martyr ? 

Mais la tradition n'est-elle pas menteuse? Elle paraît, au contraire, sincère, 
transmise qu'elle est par ce vieux Turc, que les instincts de sa race devaient 
incliner plutôt à celer qu'à dévoiler le fanatisme de ses coreligionnaires. 

Il est intéressant de remarquer que ces martyrs sont des soldats de la Répu- 
blique, et de se demander par quel miracle ces âmes de simples, malgré l'anar- 
chie et les persécutions de cette époque, ont conservé intacte et si ferme leur 
foi chrétienne. 

Il est curieux de constater qu'ils furent martyrisés dans une ville qui semble 
s'être fait une sorte de spécialité des guerriers martyrs et des saints militaires; 
témoin saint Publius, soldat, martyrisé à Amasia en 322; témoin, en 3o6, saint 
Théodore Tiron, conscrit, natif du pays, et devenu l'un des grands patrons des 
armées byzantines; en une ville où, pour commémorer leur martyre, il suffirait 
de transcrire sur le tombeau qui fut leur prison ce premier vers de l'inscription 
dédicatoire de l'ancienne basilique de Saint-Théodore, à Amasia, et que l'on 
voit encore dans une mosquée presque au pied de leur tombeau : 

'0 Toy XpiffToy àÔÀYiTT,; xat tûv èTroupavi'wv iTo),îTri;. 
Athlète du Christ et citoyen des deux. 

Il est bon et juste que le Souvenir français leur élève un monument, puis- 
qu'ils furent d'héroïques serviteurs de la patrie; mais, puisqu'ils furent aussi 
d'héroïques serviteurs du Christ, n'est-il pas juste qu'un monument d'un ordre 
différent et supérieur leur soit érigé ? C'est pourquoi j€ suis heureux d'apprendre 
que Dom H. Leclercq s'est chargé de satisfaire à ce devoir, et va donner aux 
emmurés d'Amasia la place qu'ils méritent dans le prochain tome XIII de sa 
belle et impérissable collection d'actes authentiques sur les martyrs, (i) 

Il faut espérer que des informations supplémentaires permettront 
d'ajouter d'autres détails à ceux qu'on vient de lire, soit sur l'identité des 
cinq soldats français, soit sur leur vie militaire, soit sur leur captivité et 
leur mort. M. Emmanuel de Cathelineau a pris à cœur de poursuivre 
dans ce sens les recherches à travers les bibliothèques et les archives; les 
Révérends Pères Jésuites ne manqueront pas de noter toutes les préci- 
sions nouvelles que leur présence à Amasia leur permettra de recueillir. 
Nous souhaitons vivement que, de part et d'autre, le succès réponde à de 
si généreux désirs et à un zèle si éclairé. 



(i) E. DE Cathelineau, op, cit., col. 835-836. 



256 ÉCHOS d'orient 



On conçoit la joie que l'on éprouverait à retrouver les ossements 
des cinq braves soldats français. En parlant récemment des emmurés 
d'Amasia, certains publicistes ont à tort annoncé que cette découverte 
des ossements avait été faite. Il n'en est rien, et cette confusion doit 
s'expliquer sans doute par une lecture trop rapide des renseignements 
concernant le tombeau qui servit de prison à nos héros. Trouvera-t-on 
jamais ces cinq squelettes? La note du R. P. Lebon sur la manière 
dont les soldats furent exécutés, enterrés vivants au fond d'un puits, 
permettrait de conserver quelque espoir à ce sujet. 

Jusqu'à plus ample information, contentons-nous d'enregistrer ces 
quelques données historiques, cet ensemble d'indications recueillies sur 
les lieux, avec les désirs et les espérances qu'elles laissent concevoir à des 
cœurs français et à des cœurs chrétiens. 

SÉVÉRIEN SaLAVILLE. 

Post-Scriptum. — Au moment de donner le bon à tirer, je reçois de M. E. de 
Caihelineau communication d'une lettre qui lui a été adressée le 19 mars 1914, 
et qu'il a d'ailleurs publiée dans l'Intermédiaire des chercheurs et curieux du 
3o mars 1914, col. 389. Cette lettre paraît bien identifier un des cinq soldats- 
martyrs, Peyre. Je cite le correspondant de M. E. de Cathelineau : « Il y a, en 
Lozère, dans le Valdonnez, une vieille famille Peyre à laquelle j'appartiens et 
au sujet de laquelle j'ai fait, aux Archives de la commune de Saint-Etienne-du- 
Valdonnez, des recherches qui m'ont permis de remonter jusqu'en 1600. Or, 
en examinant mes notes, je constate que : Peyre Pierre, né le 3 avril 1776 au 
village de Venthalac (commune de Saint-Etienne-du- Valdonnez), fils de Etienne 
Peyre et de Fournier Marie-Anne, ne s'est point marié ni n'est pas décédé dans 
le pays, au contraire de ses six frères ou sœurs. Je n'ai trouvé, en ce qui le 
concerne, que l'acte de sa naissance. En 1801, date de la captivité, il avait 
vingt-cinq ans. 11 pouvait donc être soldat. Et puisqu'on ne trouve, dans son 
pays, aucune trace autre que celle de sa naissance, il y a des probabilités pour 
que C€ soit l'un des cinq héros Peyre Pierre était le frère aîné de mon grand- 
père, Peyre Etienne. » La lettre est signée Peyre, et datée de Caudéran (Gironde). 
Puissions-nous avoir bientôt, au sujet des quatre autres soldats-martyrs 
d'Amasia, des précisions analogues à celles qui nous sont ainsi fournies sur le 
Lozérien Pierre Peyre! 



CHRONIQUE 
DES ÉGLISES ORIENTALES 



Arméniens. 

Grégoriens. 

1. Un patriarcat difficile. — Dans une précédente chronique nous 
avons dit combien les projets de Mb' Zavène Yéghiahian nous parais- 
saient difficiles à réaliser. Deux mois après son arrivée à Constantinople, 
il était déjà sur le point de démissionner. Le 3o janvier dernier, un des 
membres de l'assemblée nationale le prit si vivement à partie, qu'il offrit 
de se retirer. « Je suis venu ici, dit-il, par la volonté du peuple. Je quit- 
terai aussi mon siège par la vo'onté du peuple. » Les autres membres de 
l'assemblée le prièrent instamment de rester « pour le bien de la nation 
arménienne », ce qu'il fît. 

Aucun accord ne put se faire entre Turcs et Arméniens au sujet des 
élections législatives, parce que les premiers refusaient aux seconds le 
nombre de sièges qu'ils réclamaient. Le patriarche n'a voulu désigner 
aucun candidat, et presque partout les électeurs arméniens se sont 
abstenus de voter. Que feraient d'ailleurs vingt députés nationaux dans 
un Parlement servile acquis aux idées du parti « Union et Progrès »? 

L'application des réformes en Arménie rencontre des difficultés consi- 
dérables, dues autant à la mauvaise grâce des autorités turques qu'au 
mécontentement des Kurdes. L'attaque de Bitlis par ces derniers, au 
mois d'avril, en est une preuve entre mille. Il est assez probable qu'il se 
produira en Arménie la même comédie qu'en Macédoine, où les réformes 
étaient sans cesse proclamées et jamais réalisées. Nous souhaitons qu'elle 
ne se termine pas par les mêmes tragédies. L'éloquence de Me"- Zavène 
Yéghiahian, si persuasive qu'elle soit, ne pourra rien contre le mauvais 
vouloir des Turcs. J. Lacombe. 

2. Création d'un évêché arménien en Roumanie. — Il existe en Rou- 
manie, depuis le xuv siècle, une population assez nombreuse, d'origine 
arménienne, mais complètement roumanisée, qui n'a gardé de ses -tradi- 
tions nationales que le seul rite. Le catholicos d'Etchmiadzin vient d'oc- 
troyer un pasteur à cette population, dans la personne de M«' Knel 
Ralemlciarian. Ce prélat a manifesté le désir de résider à Bucarest, mais 
il est possible qu'il n'arrive pas à s'établir en Roumanie. La raison en 
-est que le gouvernement n'est pas enchanté de sa visite, et que les Rou- 

Èchos d'Orient, t. XVII. n 



2^8 ÉCHOS d'orient 



mains arméniens eux-mêmes ne sont nullement disposés à faire de leurs 
églises des foyers d'agitation panrussiste. Leur désir est que leur évéque 
soit nommé, non par le catholicos d'Etchmiadzin, qui n'a aucune juri- 
diction sur la Roumanie, mais par le gouvernement roumain. 

D. R. SlOBERRET. 

Grecs. 

Orthodoxes. 

Église de Constantinople. 

1. La démocratie dans l'Église. — Pendant une semaine, l'important 
quartier de Tatavla, à Constantinople, a été en ébullition. La chose en 
valait la peine, au dire des « pieux orthodoxes ». L'autorité ecclésia- 
stique voulait imposer à ce quartier un chorévêque, l'évéque titulaire 
de l'Olympe, dont les Tatavliotes ne voulaient pas entendre parler. 
L'épitropie alla même trouver le prélat à Cadi-Keuy, pour lui signifier 
qu'il n'avait pas à se présenter, parce que la population ne le recevrait 
pas. Le patriarche, auteur de cette nomination, ne fut guère épargné dans 
les appréciations des gens de Tatavla. C'est lui pourtant qui eut le 
dernier mot. Synode et Conseil mixte exigèrent de l'épitropie qu'elle 
fît des excuses pour sa « conduite inqualifiable ». Elle vint, en effet, 
mais pour déclarer qu'il n'y avait qu'un simple malentendu, et que 
jamais elle n'avait voulu censurer les actes du patriarche. On s'est con- 
tenté de cette explication facile, qui semble avoir (ménagé la susceptibi- 
lité des deux parties. Dans une Eglise où les laïques sont tout-puissants, 
il est naturel que soient discutées ou rejetées les décisions des autorités 
ecclésiastiques. 

2. Déposition du métropolite de Césarée. — L'Église orthodoxe se 
montre en général assez indulgente pour les faiblesses de ses ministres. 
Il est cependant des cas où elle se .voit obligée de sévir devant l'indi- 
gnation générale. C'est ce qui est arrivé en février pour M»"" Ambroise,. 
métropolite de Césarée de Cappadoce, et « protothrone » du patriarcat. 
Au dire de ses accusateurs, ce prélat aurait une vie privée qui ne serait 
guère conforme aux principes de la morale chrétienne. De fait, certains 
prêtres et beaucoup de fidèles de son diocèse ne voulaient plus le rece- 
voir. Malgré une indignité manifeste, Mk' Ambroise a trouvé au sein 
même du synode des avocats complaisants qui ont plaidé son innocence 
ou demandé un simple changement. Il n'en a pas moins été condamné 
à la déposition. Vengeance personnelle de certains synodiques, clament 
les journaux et les partisans du condamné! 

3. Le patriarcat œcuménique et le gouvernement turc. — Pendant 
l'été de igiS, les Grecs étaient au mieux avec les Turcs. Il s'agissait 
d'écraser le vieil ennemi national, le Bulgare! On feignait, au Phanar,. 



CHRONIQUE DES ÉGLISES ORIENTALES 2^9 



de ne pas entendre les cris des paysans de la Thracô, massacres par les 
hordes turques; on classait les rapports éloquents qui peignaient la triste 
situation faite aux chrétiens dans les régions qu'elles venaient de réoc- 
cuper; le métropolite d'Andrinople faisait des courbettes au vali d'An- 
drinople pendant qu'on mettait à mal ses diocésains. La paix laborieuse 
conclue avec le gouvernement d'Athènes a laissé dans le cœur des Turcs 
trop d'amertume pour qu'ils ne fissent pas retomber leur colère sur 
quelqu'un. Les Grecs de l'empire semblaient les victimes tout indiquées. 
Depuis plus de six mois, ce sont des vexations sans cesse répétées, le 
boycottage des magasins, des injustices telles, que le public européen 
ne les croirait pas s'il en lisait le récit. A ces sujets de plaintes est venu 
s'en ajouter un autre, celui des élections. Le parti « Union et Progrès », 
tenant à s'assurer une majorité écrasante, a restreint le nombre des 
députés chrétiens, contesté le droit du patriarche de désigner les candi- 
dats, etc. Les Grecs ont fini par perdre patience. Le patriarche a fait 
remettre à la Sublime Porte un mémoire dans lequel lui et le saint 
synode protestent contre les vexations de toutes sortes dont les Grecs de 
l'empire sont l'objet. Les Turcs l'ont pris de haut, déclarant que jamais 
le gouvernement n'accepterait des critiques de la part des sujets otto- 
mans. Pendant six semaines, les relations restèrent très tendues, parce 
que chacune des deux parties prétendait demeurer sur ses positions. Les 
journaux turcs commencèrent même une campagne contre le patriarcat, 
et demandèrent qu'on prît contre lui des mesures énergiques. Tout d'un 
coup, la mésintelligence disparut comme par enchantement, au com- 
mencement du mois d'avril. Turcs et Grecs déclarèrent qu'il n'y avait 
dans cette querelle qu'un regrettable malentendu. Il est plus vraissem- 
blable qu'une influence étrangère s'était fait sentir. On a dit, en effet, que 
l'ambassadeur de Russie était intervenu personnellement pour mettre 
fin à cette situation. 

On croyait les causes de mésintelligence dissipées pour longtemps, 
lorsque la querelle s'envenima de nouveau et prit des proportions autre- 
ment considérables. Devant les tracasseries des Turcs, un certain nombre 
de paysans grecs de Thrace se virent contraints d'abandonner leurs biens 
et leurs village. D'autres, en plus grand nombre, furent brutalement 
chassés, dépouillés de tout et embarqués de force pour Constantinople. 
Plus de 25 000 Grecs de la Thrace durent ainsi s'expatrier et chercher un 
refuge dans les pays récemment annexés par le gouvernement d'Athènes. 
Suivant une méthode qui leur est habituelle, les Turcs se débarrassaient 
des chrétiens pour installer à leur place les émigrants musulmans qu'ils 
font venir de partout, de Bosnie, de Macédoine, de Roumanie, de Bul- 
i;arie, du Caucase, etc. 

Le Phanar s'émut de la situation lamentable faite à ses ouailles et 
adressa des plaintes assez vives à la Sublime Porte. Le gouvernement 



200 ÉCHOS d'orient 



jeune-turc répondit avec sa franchise ordinaire que ces reproches étaient 
sans fondement, et que les seuls auteurs de cette émigration en masse 
étaient les agents du roi Constantin! Il suffisait pourtant de jeter un coup 
d'oeil sur les pauvres gens qui erraient dans les rues de Constantinople, 
en quête d'un abri, pour se rendre compte qu'ils n'étaient point partis de 
leur plein gré et que ce n'étaient point les agents grecs qui les avaient 
dépouillés de tous leurs biens. Les journaux affectaient de ne voir dans 
les plaintes du patriarche qu'une question de « gros sous », prétendant 
qu'il ne faisait tout ce bruit que parce qu'il voyait diminuer la source de 
ses revenus. Une Commission d'enquête, composée de membres du 
Saint Synode et du Conseil mixte, partit pour étudier la situation sur les 
lieux mêmes. A peine arrivée à Roiosto, elle fut cueillie par la police 
turque et ramenée à Constantinople. 

Devant le mauvais vouloir manifeste du gouvernement ottoman, le 
patriarche songea à faire une démonstration exceptionnelle pour traduire 
le mécontentement des Grecs. 11 voulut fermer toutes les églises et inter- 
dire la solennité de la fête de Pâques dans toute l'étendue du patriarcat, 
mais Tallat Bey réussit à l'en dissuader par de fallacieuses promesses. 
Cependant, il n'y eut ni la procession traditionnelle ni le chant des évan- 
giles en plusieurs langues, qui ont lieu chaque année le matin de la 
Résurrection. Germain V condamna sa porte et refusa de recevoir les 
ambassadeurs venus pour le complimenter à l'occasion des fêtes. Seul, 
celui de Russie, M. de Giers, eut avec lui de longs entretiens, et c'est 
probablement de ces conférences qu'est sorti une seconde fois l'apaise- 
ment, car le gouvernement turc n'a pas tardé à prendre des mesures pour 
arrêter l'émigration. 

On se tromperait étrangement si l'on croyait cette question définitive- 
ment réglée. Les tracasseries continuent un peu partout, en Thrace 
comme dans la région de Smyrne, provoquées par le patriotisme intran- 
sigeant des Turcs et par les provocations inutiles et maladroites des 
Grecs. Le résultat le plus appréciable est une diminution sensible du 
troupeau déjà si restreint confié au patriarche « œcuménique ». Dans 
une prochaine chronique, nous conterons quelques-unes des dissensions 
intestines qui viennent encore augmenter ces causes de faiblesse. 

J. Lacombe. 

Roumains. 

Catholiques. 

Roumanie. 

I. L'union populaire catholique de Bucarest. — Mk' Netzhammer a 

fait construire, l'année dernière, un superbe édifice destiné aux réunions 

des diverses Sociétés de Bucarest. Il a, en outre, fondé une « union 

catholique populaire » sur laquelle on compte beaucoup au point de vue 



CHRONIQUE DES ÉGLISES ORIENTALES 26 1 

de l'activité des catholiques de la capitale, auxquels elle donnera, espère- 
t-on, une force de plus en plus grande au centre même du royaume. 

2. Un chanoine jubilaire. — M. le chanoine Auner vient de célébrer 
son jubilé sacerdotal. Le digne curé de la cathédrale est un savant dans 
toute la force du terme. Au point de vue de sa charge pastorale, son 
activité est au-dessus de tout éloge. 

A ses occupations multiples, il ajoute celle de la rédaction du Bulletin 
paroissial hebdomadaire de la cathédrale, ce qui ne l'empêche pas d'écrire 
des études historiques très intéressantes dans la Revista catolica, et de 
remplir à la perfection la charge de président de l'union populaire que 
Me"" l'archevêque lui a confiée. 

La célébration des noces d'argent du vénérable jubilaire a prouvé 
)us:)u'à l'évidence qu'il jouit à Bucarest de l'estime et de la sympathie 
universelles. 

Transylvanie. 

1. Traduction de la Bible. — Tandis qu'à Bucarest, la Commission 
chargée par le saint synode de préparer la nouvelle édition de la Bible 
perd son temps en polémiques inutiles contre des évèques qui lui sont 
antipathiques, et continue le scandale de la Petite Bible, à Blaj on tra- 
vaille sérieusement et sans bruit. Le Chapitre a décidé la réimpression 
de la traduction roumaine de la Bible publiée en lygS par Samuel Klein. 
Cette traduction sera accompagnée de corrections et d'annotations dues 
à la plume de l'un des membres du Chapitre, D' Victor Szmiégelski. 
Puisse-t-elle paraître le plus tôt possible! Nous ne doutons pas qu'elle 
soit digne de tout éloge. L'Église roumaine unie aura donc l'honneur de 
donner en langue roumaine une version de la Sainte Écriture vraiment 
littéraire et scientifique. 

2. Négociations hongro-roumaines. — Sur l'invitation du Cabinet de 
Vienne, qui tient à regagner l'amitié de la Roumanie, M. le comte Tisza 
est entré en pourparlers à Budapest avec les Roumains de Transylvanie. 
S'ils n'ont pas abouti, la faute en est au gouvernemi.nt hongrois, qui 
s'obstine à ne pas vouloir appliquer les lois constitutionnelles de 1868, 
assurant aux nationalités diverses du pays l'existence ethnique et la 
liberté. On croit cependant qu'un accord satisfaisant finira par être 
conclu; car, d'une part, la Roumanie, intéressée à cet accord, occupe 
actuellement une place importante sur l'échiquier européen, et, d'autre 
part, l'amitié des Roumains est une question vitale pour .l'avenir de 
l'Autriche-Hongrie. Naturellement, l'Église roumaine unie a pris part 
aux pourparlers. NN. SS. Radou d'Oradéa-Maré et Hoszou de Gherla 
ont obtenu l'assurance que le gouvernement hongrois ferait son possible 
pour rendre à l'Église roumaine les paroisses que, par défaut d'infor- 
mation, le Saint-Siège a attribuées au nouveau diocèse d'Hadju-Dorogh. 

3. L'attentat de Debreci^en. — Nos lecteurs ont sans doute appris que 



262 ÉCHOS d'orient 



M«' Miklossy, évêque d'Hadju-Dorogh, a failli être victime d'une machine 
infernale déposée dans son palais épiscopal de Debreczen, où il réside 
ordinairement. Le hasard, ou plutôt la Providence, a voulu qu'il fu- 
absent au moment où l'engin a éclaté. Malheureusement, son vicaire 
général et trois autres personnes ont été tuées. L'enquête de la police 
a établi que ce crime est l'œuvre d'une vaste association panslaviste- 
pravoslave. Le dessein des Russes orthodoxes était d'accroître le malaise 
entre les Hongrois catholiques et les Roumains unis, au profit, bien 
entendu, de l'orthodoxie. Leur manœuvre a échoué. Les magyarisants 
ne se sont pas mépris sur le but de cet attentat, dont la conséquence sera 
de rendre les Roumains unis plus méfiants à l'avenir à l'égard de l'or- 
thodoxie russe. 

Orthodoxes, 

Roumanie. 

1. Activité du primat. — Me'" Conon Aramescou-Donitch s'imagine 
pouvoir maintenir la foi de ses ouailles en se montrant intransigeant sur 
des questions de moindre importance, telles, par exemple, la dispense 
de l'empêchement de consanguinité entre cousins germains, la célé- 
bration des noces durant la semaine qui précède le Carême, et le recours 
à la police pour empêcher les spectacles à Bucarest pendant la première 
semaine du Carême. Les synodiques qui lui sont opposés font malicieu- 
sement observer que le prélat cède toujours devant les puissants du jour, 
en sorte que, en somme, les pauvres sont les seuls à souffrir de son 
intransigeance. Le fait est qu'il est devenu assez impopulaire. De son 
côté, la presse blâme vertement sa tentative pour remettre en vigueur 
des statuts disciplinaires tombés en désuétude en Roumanie. 

2. Un Congrès de prêtres séculiers. — Un autre exemple nous montre 
que la remarque des synodiques n'est pas sans fondement. Sous le 
ministère conservateur, le primat ne voulait pas entendre parler d'un 
Congrès de prêtres séculiers, mais aussitôt qu'un ministère libéral est 
arrivé au pouvoir, il s'est empressé d'approuver la tenue de ce Congrès, 
qui a eu lieu en avril dernier, et dont nous dirons un mot prochainement. 

3. Une session synodale. — Le saint synode vient de publier le compte 
rendu de la session synodale du printemps igiS. Cet opuscule contient 
le récit de certains faits que nous livrons à l'appréciation de nos lecteurs. 

M»' Anthime Perescou pria le saint synode de prendre des mesures 
contre les moines quêteurs dont plusieurs, qu'il a pris en flagrant délit 
d'ivresse, lui ont paru d'une honnêteté plus que suspecte. Le primat fut 
du même avis. Il raconta entre autres anecdotes « qu'un Frère lai quê- 
teur est parvenu à recueillir en quelques années la modeste somme de 
12 000 francs, qu'il a confiée comme fortune personnelle à la « Caisse 
des dépôts et consignations ». L'évêque d'Arguech parla d'un archi- 
mandrite « qui, avec l'argent quêté pour son propre compte, a fait 



CHRONIQUE DES ÉGLISES ORIENTALES 263 



l'acquisition d'une propriété destinée à lui-même et à ses héritiers ». 
Le 27 mai igi3, le primat soumit à l'approbation du synode le projet 
de réponse à la lettre canonique du patriarche Germain V de Constan- 
tinople. Les métropolites estimèrent qu'on ne pouvait approuver les 
termes de cette réponse, et décidèrent qu'il était préférable de nommer 
une Commission chargée de rédiger une autre réponse plus conforme à 
la dignité de TÉglise roumaine. M^"^ Conon a du apposer sa signature au 
bas de la lettre qu'on lui a imposée d'office quelques jours après. A ce 
propos, M^"" Georgescou, métropolite de Moldavie, émit l'avis que, s'il 
était partisan de l'union doctrinale avec le patriarcat de Constantinople, 
il ne l'était nullement de l'union canonique avec cette Église. L'évêque 
d'Arguech ne voulut même pas qu'il fût question d'une primauté d'hon- 
neur accordée au patriarche de Byzance. L'évêque de Rimnic alla plus 
loin encore; il proposa ni plus ni moins de biffer le titre d' « œcumé- 
nique », et de laisser à l'archevêque de Constantinople la simple déno- 
mination de patriarche. 

Quand le projet de réponse à faire au patriarche Germain revint devant 
le saint synode, M»"" Georgescou refasa d'admettre que le patriarche de 
Constantinople fût appelé le « maître des destinées du monde ». Il 
accepta encore moins qu'on bénît la mémoire de Joachim 111, le persé- 
cuteur des Roumains de Macédoine, Le primat essaya de maintenir 
l'idée que ce n'était de sa part qu'une formule de politesse réciproque, 
puisque Sa Toute-Sainteté Germain V avait cru devoir faire l'éloge de 
Mk"" Athanase Mironescou, prédécesseur du métropolite actuel d'OngrOr 
Valachie. Après une discussion assez mouvementée, le projet de la Com- 
mission finit par triompher. Le synode tint à exprimer dans sa réponse 
le vœu significatif que l'avènement de Sa Toute-Sainteté Germain V 
inaugurerait une ère de bienveillance plus grande de la part du patriarche 
de Constantinople à l'égard des Roumains de Macédoine et des moines 
moldo-valaques du mont Aihos ». 

Durant toute la session, les évêques de lassy et d'Arguech se sont fait 
remarquer par une opposition sourde contre le primat sur toutes les 
questions débattues. Il est certain que les prélats roumains schisma- 
tiques sont bien souvent des Byzantins retors; il faut avouer cependant 
que le métropolite de lassy a parfois dépassé les bornes de l'équité et de 
la convenance. Ainsi le primat se plaint-il de la tutelle honteuse exercée 
par l'Etat sur l'Église orthodoxe, M»' Georgescou proteste et prie le 
secrétaire de ne pas faire figurer au procès-verbal cette expression mal- 
sonnante. A quoi le primat répond vertement: «Je ne censure les paroles 
de personne; je ne permets donc pas qu'on censure maladroitement les 
miennes. » Sur ce, le métropolite de Moldavie de répliquer que, dans 
ces conditions, il s'abstiendra d'émettre son vote lorsque le procès-verbal 
sera mis aux voix. 



264 ÉCHOS d'orient 



Nous avons dit plus haut que Mk' Conon Aramescou-Donitch avait 
demandé à la police de Bucarest d'interdire toute représentation théâtrale 
pendant la première semaine du Carême. Naturellement, la police n'en 
a rien fait. Mais le plus piquant de l'affaire est que le métropolite de 
lassy a fait annoncer dans les journaux qu'il se rendrait ostensiblement 
et avec ses diacres à une séance de cinématographe qui devait avoir lieu 
dans le courant de celte semaine-là à Bucarest. 

Ces faits divers ne peignent-ils pas une Église ? 
Transylvanie. 

1. Les évêques schismatiques à Budapest. — L'Église roumaine ortho- 
doxe a été représentée à la conférence de Budapest par NN. SS. Pap 
d'Arad, et Kristéa de Caransébech. Ils ont demandé l'érection de deux 
nouveaux évêchés, l'un à Témesvar, l'autre à Cluj. Il paraît que le 
comte Tisza, calviniste pratiquant et ennemi du catholiscisme, serait 
favorable à la demande des orthodoxes, auxquels il aurait promis de 
donner suite à leur proposition. C'est du moins ce que disent les évêques 
roumains schismatiques, ce qui explique leur sympathie excessive pour 
le comte Tisza. 

2. Indignation des nationalistes roumains. — Dans les cercles natio- 
nalistes, cette sympathie a produit la plus fâcheuse impression. M. Jorga 
a jugé très sévèrement cette attitude, et surtout le fait que, dans plus 
d'une lettre pastorale, le comte Tisza est comparé à César. Notons ici, en 
passant, que le docte historien ferait bien mieux de se souvenir que 
l'Église « orthodoxe » ne peut agir autrement en pareille circonstance, 
car l'Église doit avoir un chef visible distinct du concile œcuménique. 
Lorsque ce chef n'est pas le Pape, c'est fatalement le souverain ou un 
ministre tout-puissant. 

BUKOVINE. 

Persécution contre l'Église roumaine. — Le comte de Méran, gou- 
verneur de Bukovine, a fait le voyage de Bucarest soi-disant pour pré- 
senter ses hommages au roi, mais en réalité pour essayer de convaincre 
le gouvernement roumain, que l'Autriche n'est pas favorable aux pré- 
tentions des Ruthènes à l'égard de l'Église roumaine de Bukovine et 
que, par suite, les Roumains de cette province ont tort de se plaindre 
du décret impérial nommant un vicaire général ruthène à l'archevêché 
roumain de Tchernovitz. 

Bessarabie. 

Russification de l'Église roumaine. — En 181 2, la Russie s'est annexé 
la Bessarabie, c'est-à-dire la moitié de la Moldavie. Cette grande et belle 
province est habitée par un million de Roumains. Ils dépendaient jadis 
de la métropole de Moldavie, qui avait un évêché suffragant à Hotin, et 
un autre à Ismaïl. La Russie a supprimé cette hiérarchie et a soumis le 
peuple roumain à des évêques russes nommés par le tsar. Ces évêques 



CHRONIQUE DES ÉGLISES ORIENTALES 26^ 

ont si bien russifié l'Église de Bessarabie que, depuis une trentaine d'an- 
nées, la langue roumaine était complètement interdite dans la liturgie. 

Durant la dernière guerre balkanique, l'archevêque de Bessarabie a 
autorisé certains curés de campagne à dire la messe en roumain. Le saint 
synode blâma et retira d'abord cette concession, sous prétexte qu'en 
Russie la seule langue liturgique est le staroslave. Depuis quelques 
semaines, il est revenu sur sa décision. De fait, une dépèche annonçait 
dernièrement qu'à la cathédrale de Kichinev une messe pontificale a été 
chantée en roumain. 

Dans certains milieux ultraorthodoxes, on oppose cet acte à la bulle 
Christi fidèles grœci ritus, mais les gens sensés savent à quoi s'en tenir 
au sujet de la largeur d'esprit des Moscovites. Connaissant la mentalité 
du gouvernement russe, ils sont convaincus qu'à ses yeux l'orthodoxie 
est un moyen de domination et de slavisation à outrance. 

D. R. SlOBERRET. 

Russes. 

Orthodoxes, 

I. Les moines onomatolâtres. — La situation de ces hérétiques est loin 
d'être réglée. Le saint synode de Pétersbourg hésite à prononcer des con- 
damnations qui ne feraient qu'envenimer la querelle. C'est pourquoi il 
a cherché à se couvrir de l'autorité du patriarche grec de Constantinople 
en de andant au saint synode phanariote de se prononcer à ce sujet, 
puisque c'était au mont Athos, c'est-à-dire dans une région soumise à sa 
juridiction, que l'hérésie avait pris naissance. La « Grande Église du 
Christ », assez contente au fond de la mésaventure qui arrivait à sa sœur 
des bords de la Neva, refusa de prendre aucune décision, affirmant que 
c'était au saint synode russe seul qu'il appartenait de juger des moines 
russes. Or, parmi ces derniers, un certain nombre étant revenus à rési- 
piscence, le saint synode de Pétersbourg pensa qu'on pourrait les ren- 
voyer au mont Athos, où ils renforceraient très heureusement l'élément 
russe, bien affaibli par les événements de l'été de igiS, que nous avons 
racontés en leur temps. Le patriarche grec et son saint synode ont fait 
savoir qu'il leur était impossible d'admettre cette solution; les moines 
convertis ne peuvent par revenir au mont Athos, où leur présence ferait 
probablement naître de nouveaux troubles; quant aux hérétiques endurcis, 
le saint synode de Pétersbourg est libre de les juger comme bon lui 
semble. Cette réponse a produit une certaine tension entre les deux 
« Églises soeurs », bien que les journaux officieux du Phanar prétendent 
qu'il n'en est rien, et que la question est traitée de part et d'autre avec la 
plus grande cordialité. II serait cependant bien difficile de ne pas voir là 
un nouvel épisode de la lutte engagée depuis longtemps par les Grecs 
pour se débarrasser de la tutelle arrogante des Russes. 



266 ÉCHOS d'orient 



La Douma elle-même s'est occupée de cette affaire dans sa séance du 
12/25 mars. Un groupe d'une trentaine de députés ont interpellé le pro- 
cureur général sur la situation faite aux moines expulsés du mont Athos 
pour cause d'hérésie. M. Sabler a répondu qu'il avait l'espoir de faire 
revenir le patriarche œcuménique sur sa décision, et que la question serait 
solutionnée de façon à permettre aux moines qui ont fait leur soumission 
de rentrer dans la solitude athonite. On ne voit pas que cet espoir se soit 
encore réalisé. Germain V, pris entre ses adversaires phanariotes et les 
difficultés que le gouvernement turc ne cesse de créer dans les diocèses, 
n'a pas encore eu le temps de faire une seconde réponse. Malgré son oppo- 
sition notoire à la politique russophile, ne sera-t-il pas obligé de céder 
sur ce point, afin de reconnaître la protection efficace du gouvernement 
de Pétersbourg? 

En attendant, s'il faut en croire les nouvelles venues de Russie, un 
certain nombre des moines persécutés pour cause d'hérésie ont envoyé 
au Saint Synode une pétition dans laquelle ils demandent la permission 
de mendier afin de ne pas mourir de f lim ! 

2. Mission de Chine. — Les £"0^05 ^'O^zen^ ont reproduit en juillet 191 3, 
t. XVI, p. 372, la statistique de la mission russe de Chine pour l'année 
1912. Nous publions ici celle de 1913, afin que le lecteur puisse juger de la 
vitalité de cette Eglise naissante. Il y avait, le i" janvier 1914, 4279 fidèles, 
vivant à Pékin et dans 73 autres localités. A leur tête, on trouvait un 
clergé de 5o membres, dirigés par un évéque. Parmi eux, 2 prêtres, 
I hiérodiacre, 2 diacres, i sous-diacre, 2 moines, 5 novices et i religieuse 
étaient Chinois. La vie monastique est pratiquée par les hommes dans 
un couvent à Pékin même et dans un ermitage des environs; par les 
femmes dans une petite communauté à Pékin. On comptait encore 
17 églises, dont 9 à Pékin, 3 chapelles, 5 cimetières, 27 stations, i Sémi- 
naire à Pékin, i5 écoles de garçons et de filles, 447 élèves, etc. 487 païens 
ont été baptisés en 1913. 

3. Passage des nestoriens à l'orthodoxie {?). — Le chef de la mission 
russe d'Ourmia, l'évêque Serge, nouvellement consacré, a annoncç der- 
nièrement au saint synode de Pétersbourg que les nestoriens de la Perse 
et de la Turquie, ayant à leur tête le patriarche Mar Simon, ont exprimé 
le désir d'entrer en masse dans Torihodoxie russe. Le saint synode, 
après avoir étudié la question, a répondu que les nestoriens pourraient 
être reçus à la condition d'abjurer leurs erreurs, car leur baptême et leur 
confirmation sont considérés comme valides. Nous verrons si cette nou- 
velle conversion durera plus longtemps que les précédentes. 



J. Lacombe. 



NOTES ET INFORMATIONS 



A travers les Dictionnaires ou Encyclopédies des sciences ecclésias- 
tiques : Histoire et géographie, théologie et apologétique, archéo- 
logie chrétienne et liturgie. — Colonies d'Orientaux en Occident. 
■—Colonnes historiques byzantines. 

Nos lecteurs connaissent bien les divers dictionnaires des sciences ecclésias- 
tiques qui sont en cours de publication à Paris. Nous les citons souvent, et 
nous ne saurions trop les recommander. La part y est faite très large aux 
hommes, aux choses et aux doctrines d'Orient ou concernant l'Orient. La 
rapide présentation des plus récents fascicules parus va nous être une occasion 
de le montrer une fois de plus. 

Deux livraisons successives du Dictionnaire d'histoire et de géographie ecclé- 
siastiques (ix et x) conduisent ce précieux répertoire du mol Alphonse k celui 
d'Ambassadeurs, puis à Ampère (i). Je me borne à y relever les articles inté- 
ressant directement l'Orient; cette liste est par elle-même très suggestive, et 
l'importance des renseignements qu'elle garantit excusera l'aridité d'une telle 
nomenclature. Énumérons ces notices par ordre alphabétique : Amasea, métro- 
pole de la province d'Hélénopont, en Asie Mineure; Amblada, évêché en 
Lycaonie; >iw^o«,îe(Aimeriou Emery d'), grand-maître des chevaliers de Rhodes 
de i5o3 à i5i2 (col. loSy-ioSS); Ambrogio (Raffaele de), Franciscain, mission- 
naire en Albanie, archevêque de Durazzo (t 189g); Ambroise (Saint), diacre 
d'Alexandrie, disciple et ami d'Origène (col. 1086-1090); Ambroise, sénateur 
chrétien d'une cité grecque qui, au ih^ siècle, remania VOratio ad gentiles, 
attribuée à saint Justin (col. 1090-1091); Ambroise, disciple de Didyme l'Aveugle 
(coi. 1108); Ambrosio, Dominicain italien de la province d'Arménie, qu'il gou- 
verna à partir du 17 juillet i652; « il écrivit au Général de son Ordre, alors 
Nicolas Ridolfi, une lettre datée de Chanioli, en Arménie, le i5 avril i63o, où il 
raconte qu'un grand mouvement de conversion s'est produit chez les Turcs et 
chez les Arabes d'Aremoli à la suite de la disparition du tombeau de Mahomet 
et d'une apparition de la Vierge »(R. Coulon, dans le Dictionnaire cité, col. 1142); 
— notons pour mémoire les articles Américanisme et Amérique (1199-1217), 
puis continuons l'énumération des articles ayant trait à l'Orient: Amid ou 
Atnida, nom ancien de la moderne Diarbélcir, ville de la Haute-Mésopotamie, 
siège de plusieurs évêchés chrétiens (col. 1 237-1 249). — Amieu, « Jésuite fran- 
çais qui se distingua par dix-huit années d'apostolat en Syrie, fonda les mis- 
sions de Tripoli et de Damas, rétablit la chrétienté de Saïda et favorisa l'entrée 
des premiers missionnaires en Perse », mort à Beyrouth le 6 novembre iG53. 
•— Amiot ou Amyot, Jésuite français, missionnaire en Chine pendant quarante- 



(1) Dictionnaire d'histoire et de géographie ecclésiastiques, publié sous la direc- 
tion de M'' A. Baudrillart, recteur de l'Institut catholique de Paris; P. Richard, 
U. Rouz.ts et A. Vogt, avec le concours d'un grand nombre de collaborateurs. Paris. 
L. Letouzey, igiS. Prix : 5 francs le fascicule. 



268 ÉCHOS d'orient 



trois ans, un des hommes qui travaillèrent le plus, à la fin du xviii« siècle, à 
faire connaître aux Européens l'histoire, les mœurs et la civilisation du Céleste 
Empire (mort à Pékin le 8 oct. i-jgS). — AfJiis de Dieu ou Bogomiles,«. secte dua- 
liste originaire de Bulgarie et apparentée à l'hérésie des cathares ou patarins ». 
Cet article, signé P. Bernard, est une intéressante monographie (col. 1277-1288) 
à laquelle je ferai pourtant le reproche de n'avoir pas utilisé un ouvrage impor- 
tant sur la question, celui de Gerhard Ficlcer, Die Phiindagiagiten (Leipzig, 
A. Barth, 1908, vi-282 pages), dont les Echos d'Orient ont jadis présenté à leurs 
lecteurs un résumé assez étendu (i). — Amisus, évéché suffragant d'Amasea. — 
Ammia, de Philadelphie, prophétesse du second siècle de l'ère chrétienne. — 
Aynmien Marcellin, le célèbre historien romain. Oriental par ses origines, puis- 
qu'il naquit à Antioche vers 335 (col. i3o4-i3o7). Je ne reproduirai pas la longue 
liste des nombreux personnages orientaux, saints, martyrs, moines, évêques, 
écrivains chrétiens répondant aux noms de Ammon, Ammonas, Ammonius 
(col. i3o8-i3i9), et je terminerai cette nomenclature par la mention d'un évêché 
de Phrygie, Amoriuin (col. i329-i33i), d'un château fort de Cilicie, Amouda 
(col. i336), et d'un évêque de Palestine, Ampelas, Abdellas ou Apellas, présent 
au concile d'Ephèse en 431 (col. 1339). 

Une telle énumération, toute fastidieuse qu'elle puisse paraître, m'a semblé 
être la meilleure des recommandations pour le Dictionnaire d'histoire et de 
géographie ecclésiastiques. C'est un incomparable instrument de travail qui 
s'impose à toute bibliothèque oti fréquentent des ouvriers du vaste domaine de 
l'érudition historique. 

Les récents fascicules du Dictionnaire de théologie catholique méritent 
bonne place dans la bibliographie de notre revue, au point de vue proprement 
théologique ou comme répertoire de documentation ecclésiastique. Je désire 
tout d'abord, pour aujourd'hui, à propos des deux toutes dernières livraisons 
{Foi-France et France-Froidmont) (2), attirer l'attention sur le très intéressant 
article France (état religieux actuel), où M. Georges Goyau a pour but « de 
fixer quelques idées au sujet de la situation religieuse de la France actuelle; 
d'étudier comment le catholicisme français a tenu tête et survécu aux récentes 
bourrasques qui l'ont déraciné de l'État français; de noter les principales ini- 
tiatives qui attestent, dajas cette nouvelle période à peine ébauchée, la vie du 
catholicisme français, et d'apporter ainsi, dans l'ensemble, un certain nombre 
d'arguments, de faits pouvant être utilisés par la science théologique pour 
illustrer le traité De Ecclesia, pour appuyer les affirmations que ce traité con- 
tient, et justifier les tenaces et surnaturelles espérances qu'il suggère» (col. 63o). 
Il y a là, dans ces quelques colonnes, pleines de faits et de chiffres très précis 
(col. 63o-657), la plus topique des réponses qu'on puisse faire à telle publica- 
tion russe ou grecque annonçant périodiquement la fin du catholicisme en 
France. Puissions-nous voir un jour, dans les pays orthodoxes, un épanouis- 
sement de vie chrétienne rappelant même de loin celui que nous montre, pour 



(i) M. JuGiE, Phoundagiagites et Bogomiles, dans Echos d'Orient, t. XII, 1909, 
p. 257-262. 

(2) Vacant-Mangenot, Dictionnaire de théologie catholique, fasc. XL-XLIV. Paris, 
Letouzey, igiS. Prix : 5 francs le fascicule. 



NOTES ET INFORMATIONS 269 

l'Église actuelle de France, cet éloquent article! J'espère que l'on fera de ces 
réconfortantes pages une édition spéciale, car elles méritent d'être lues et répan- 
dues partout. Quelques chiffres ou quelques renseignements de détail seront 
çà et là à rendre plus exacts; les œuvres signalées ne manqueront pas de fournir 
les précisions nécessaires. Comme exemples de ces détails, qui sont d'ailleurs 
sans grande importance pour le but général visé, je me permettrai de mentionner 
(col. 644) la légère erreur qui fait naître les Echos d'Orient une année avant 
leur date réelle (1896 au lieu de 1897), et d'ajouter que les statistiques données 
(col. 656-656) sur les collèges et écoles congréganistes français dans le Levant, 
exactes pour 191 1-1912, sont aujourd'hui de beaucoup dépassées. Dans une autre 
notice : France {publications catholiques sur les sciences sacrées), col. 660-712, 
M. le chanoine Mangenot passe en revue les diverses productions de la science 
catholique en France durant la période patrisiique, au moyen âge, au xvi^-siècle, 
au xvii", au xviii*, au xix* et au xx". Malgré les oublis inévitables d'un pareil 
travail, ce catalogue rendra service aux chercheurs qui le consulteront. 

Dans la série des précédents fascicules (XL-XLII) parus en igiS, on m'excusera 
d'être condamné à une aride nomenclature : aussi bien, il y aurait tant à dire, 
que peut-être est-ce là encore le procédé le plus simple pour donner une idée 
des richesses de cet incomparable répertoire. Voici donc quelques titres et 
quelques noms: Extrême-Onction (M»' C. Ruch, évêque de Gérasa, coadjuteur 
à Nancy, et L. Godefroy), col. 1897-2022; Ei^nik de Kolb, théologien arménien 
du v* siècle (M»'^ L. Petit, archevêque d'Athènes), col. 2042-2044; Fanatisme 
(J. Bouché), col. 2072-2075; Fatalisme (J. Bouché), col. 2096-2098; Fénelon 
(A. Largent), col. 2137-2169; Fêtes (A. Villien), col. 2183-2191; Fétichisme 
(J. Bouché), col. 2191-2196; Feu de l'enfer (A. Michel), col. 2196-2246; Feu du 
purgatoire (A. Michel), col. 2246-2261; Fiançailles (A. Villien), col. 2268-2276; 
Fiction dans les sacrements (L. Godefroy), col. 2291-2296); Filioque (A. Pal- 
mieri), col. 2809-2343 (Histoire du Filioque, Légitimité de l'insertion au Symbole, 
Caractère dogmatique); Fils de Dieu (P. Richard), col. 2353-2476; Fin dernière 
(P. Richard), col. 2477-2604; Fin du monde (E. Mangenot), col. 2604-2562. Avec 
le fascicule XLII {Flaccus Illyricus-Foi) s'ouvre le tome VI du Dictionnaire. 
On pourrait désirer que ce nouveau tome eût commencé avec le début même 
de la lettre F, qui n'est qu'amorcée par un fascicule et demi sur le tome V. 
Mais les éditeurs ont sans doute leurs raisons d'imposer ce minime sacrifice 
à nos désirs de symétrie logique. A signaler l'article Florence {Concile de), par 

A. Vogt, col. 24-60, et le magistral article Foi, par le R. P. S. Harrent, S. J., 
col. 66-614. Les 469 colonnes de ce dernier contiennent la matière d'un volu- 
mineux ouvrage où sont traitées toutes les questions relatives à cet importan 
sujet. Parmi les articles qui suivent, mentionnons: Fondatnentale ou générale 
{Théologie), par A. Michel, col. 614-623; For (A. Villien), col. 626-636; Forme 
et Forme du corps humain (A. Michel), col. 641-688; Formées (Lettres) ou 
lettres canoniques, de communion et de recommandation (T. Ortolan), 
col. 688-691; Formose, pape (F. Vernet), col. 694-699; Fornication (B. Dolha- 
garay), col. 600-611. Après l'article France, déjà signalé, viennent: Francfort 
{Concile de), par B. Dolhagaray, col. 712-720; Franc-maçonnerie (caractère, 
doctrines, condamnations portées par l'Église, obligation de s'en éloigner), par 

B. Dolhagaray, col. 722-781; François de Sales {Saint), par R. Pernin, col. 786- 
762; Fran^elin (P. Bernard), col. 766-767; Frayssinous, freppel (J. Dutilleul et 



270 ÉCHOS D ORIENT 



E. Mangenot). Deux importantes notices terminent le fascicule XLIV : Frères 
Mineurs, par le R. P. Edouard d'Alençon, col. 809-863 ; Frères Prêcheurs, par 
le R. P. Mandonnet, col. 863-924. Bien que très utiles toutes deux, la seconde 
m'a paru préférable à la première, comme plus adaptée au dictionnaire de théo- 
logie. Pour dire toute ma pensée, j'ajouterai que la juxtaposition même de ces 
deux notices parallèles fait ressortir les avantages qu'il y aurait à imposer à des 
exposés de ce genre un cadre à peu près identique, en vue du but spécial 
pour lequel ils sont insérés. On aura une idée de la différence des deux notices 
en question quand on aura lu le court sommaire de l'une et de l'autre. Pour 
les Frères Mineurs, le R. P. Edouard d'Alençon écrit : 

Après une courte esquisse de la vie de saint François d'Assise, leur fondateur, 
nous retracerons sommairement l'histoire de l'Ordre des Frères Mineurs et de ses 
diverses branches. Nous jetterons un coup d'œil sur sa propagation dans le monde 
et ses missions, pour terminer par un essai sur les auteurs ecclésiastiques de la 
grande famille franciscaine. 

Voici maintenant le bref avant-propos du R. P. Mandonnet pour les Frères 
Prêcheurs : 

On a exclu de cet article l'histoire générale de l'Ordre, même en grande partie son 
histoire scolaire et scientifique, pour se limiter à une esquisse de son histoire théo.- 
logique, I. Période médiévale. II. Période moderne. 

C'est pourquoi l'auteur précise par une parenthèse la vraie portée de son étude : 
Frères Prêcheurs {La théologie dans l'Ordre des). On le voit, il y a entre les 
deux programmes un manque de symétrie qu'il est impossible de ne pas 
remarquer. Et sans doute l'histoire générale de ces deux g.rands Ordres religieux 
n'est pas sans relation aucune avec la théologie catholique; mais tout de même, 
le point de vue du R. P. Mandonnet paraît bien être le meilleur, étant donné 
surtout qu'il y a un Dictionnaire d'histoire et de géographie ecclésiastiques en 
cours de publication à la même librairie. 

Dans les derniers fascicules parus du Dictionnaire d'archéologie chrétienne 
et de liturgie, publié sous la direction de Dom Cabrol et Dom Leclercq, un 
grand nombre d'articles sont à signaler (i). Sans pouvoir en faire ici une énu- 
mération complète, notons les principaux : Chaussures, Chêfa, 'Amr, Cherchel 
(S. Gsell), Chéroubicon (A. Fortescue), Cheval, Chevalerie, Chevelure, Chèvre, 
Chien, Chiffre, Chiffre de la bête (E. Renoir), Chine (archéologie). Chirurgien, 
Chlamyde, Chœur, Chorévêques, Choristes, Chosroès, Chouette, Chrétien, 
Chrismale (F. Cabrol), Chrisme, Lettre du Christ tombée du ciel. Chronique 
alexandrine, Chypre (âge apostolique; légendes; au iv® siècle; épigraphie; 
orfèvrerie; bibliographie), Ciborium, Cierges, Cilice, Cimetière, Cippe, Circon- 
cellions. Circoncision, Citations t/é'/z^z^es dans l'épigraphie grecque (L.Jalabert) 
et dans l'épi^raphie latine (H. Leclercq), Citeaux (liturgie de), Clé de saint 
Méliton, Clé de saint Pierre, Clémeyit, hymnographe byzantin; Saint-Clément 



(1) Dictionnaire d'archéologie chrétienne et de liturgie, publié sous la direction 
du R"' Dom Fernand Cabrol, abbé de Farnborough, et du R. P. Dom Henri 
Leclercq. Fasc. XXVIII-XXXI. Paris. L. Letouzey, igiS. Prix: 5 francs le fascicule. 
Dans rénumération ci-après, tous les articles dont l'auteur n'est pas indiqué tout de 
suite sont de Dom Leclercq. 



NOTÉS ET INFORMATIONS 27 I 

(basilique), Clermont, Cloche, Clochette, Clocher, Clôture monastique, Cluny 
(manuscrits liturgiques), Colatorium ou Colum, Collegia, Cologne, Colomban 
(saint), Colombe et Colombe eucharistique, Colonat, Colonies d'Orientaux en 
Occident, Colonne, Colonnes historiques. Colosses, Colybes, Côme et Damien 
(basilique des saints), Commerce, Commodille (catacombes de), Communion 
(rite et antienne de la), etc. 

L'ordre alphabétique ménage parfois, au milieu de ces inventaires scienti- 
fiques, des accouplements de mots et de choses qui ne laissent pas d'être, au 
premier abord, assez réjouissants pour le lecteur. Ainsi, par exemple, l'article 
d'archéologie liturgique Colatorium ou Colum (couloir pour passer le vin de 
messe afin de le purifier) se trouve escorté par une notice sur le Cochon de 
saint Antoine et une autre intitulée Colique. La première aboutit à cette inté- 
ressante conclusion : « Il faut purement et simplement exclure la tentation de 
saint Antoine et son fameux compagnon de l'archéologie chrétienne. » La trop 
célèbre légende n'a dû sa formation qu'à une erreur assez grossière concernant 
l'interprétation d'une lampe chrétienne, oia l'imagination d'un dessinateur rem- 
plaça le nimbe du Christ par un capuchon, tandis que, grâce au caractère très 
fruste de l'objet, le lion représenté sur la lampe était transformé en cochon. 
Au mot Colique, il s'agit d'amulettes contre ce mal. 

Cela dit pour souligner l'intérêt inattendu que présentent certaines pages de 
ce Dictionnaire, je tiens à attirer spécialement l'attention des lecteurs de cette 
Revue sur l'article Colonies d'Orientaux en Occident. Bien que ce sujet ait été 
déjà traité par plusieurs auteurs, notamment par L. Bréhier en un travail publié 
dans la By^antinische Zeitschrift, t. XII, igoS, p. 1-89 (i), et bien que Dom- 
Leclercq se borne, en somme, à résumer cet excellent travail, maints lecteurs 
seront heureux de trouver ici ces précieux renseignements. Le sujet est ainsi 
délimité : 

Ce qui nous retiendra seulement ici, c'est l'étude des établissements d'Orientaux, 
c'est-à-dire grecs, asiatiques, syriens, égyptiens, englobés sous la désignation vague 
de « Syriens » dans bs principaux centres de l'Occident, à Rome, et de là en Italie, 
en Afrique, en Espagne, en Gaule, en Germanie, en Bretagne. (Col. 2267.) 

Voici la conclusion, empruntée en entier à L. Bréhier: 

Cette occupation de l'Occident par les Orientaux a donc été ininterrompue jus- 
qu'au vin* siècle, et l'historien de Louis le Débonnaire, Thégan, nous représente 
encore Charlemagne occupé à corriger le texte des quatre Evangiles avec le secours 
de Grecs et de Syriens. Pendant plus de huit cents ans, des Syriens, des Egyptiens, 
des Arméniens, des Persans, des Asiatiques, des Grecs, tous confondus bientôt sous 
la dénomination de Syri, sont venus s'établir dans les principales villes occidentales 
de l'empire. Leur but était de s'enrichir par le commerce et l'industrie, et on ne voit 
pas qu'ils soient jamais venus en Occident avec le dessein d'y propager leurs idées. 
On constate même que, à l'époque romaine, ils ont une tendance à perdre leur indi- 
vidualité, adoptent des noms romains, se marient à des femmes d'Occident, exercent 
des fonctions romaines, participent même aux cultes locaux des pays où ils sont 
établis. Ils se contentent d'exercer des industries spéciales à la Phénicie et subissent 
la concurrence de l'industrie occidentale, dont l'organisation était alors très forte. 
Après le v' siècle, au contraire, il semble que la situation de ces Syriens se soit 
modifiée. Au milieu des barbares établis dans l'empire, ils gardent davantage leurs 



(i) L. Bréhier, Les colonies d'Orientaux en Occident au commencement du moyen 
âge, V-vni* siècle. Mémoire présenté au XIII' Congrès des orientalistes, à Hambourg, 
VIll' section. 



272 ÉCHOS D ORIENT 



caractères ethniques. Leurs inscriptions funéraires sont rédigées en grec et datées 
suivant leur calendrier national. Au lieu de se mêler à la population indigène, ils 
forment dans chaque ville un groupe à part, une « nation » distincte qui conserve 
sa langue syrienne et paraît en corps dans les cérémonies publiques. Cet isolement 
même amène les étrangers à resserrer entre eux les liens de solidarité, et on les voit 
agir de concert. D'autre part, les corporations occidentales, si puissantes avant le 
111' siècle, ont été écrasées par la tutelle de l'Etat, et disparaissent de plus en plus 
depuis le v' siècle. Les Syriens ont pris tout naturellement leur place. Ce sont eux 
qui, avec les Juifs, détiennent maintenant le monopole de l'industrie et du com- 
merce. Ils en profitent pour s'enrichir, et, au milieu de cette société barbare, leurs 
richesses élèvent bientôt leur situation sociale. Si leur naissance leur interdit, chez 
les barbares du moins, les fonctions politiques, ils cherchent, en revanche, à s'intro- 
duire dans l'Eglise. En Gaule, en Italie, ils deviennent parfois évêques, et à Rome 
ils ont, au vi' et au vu* siècle, le privilège presque exclusif de fournir des Papes. Les 
invasions barbares, en bouleversant la société romaine, ont donc accusé les caractères 
nationaux des « Syriens » et augmenté leur influence. Pendant longtemps ils avaient 
subi en Occident l'attrait de la civilisation romaine. Lorsque celle-ci s'est affaiblie, 
ils ont gardé les habitudes, la lans>ue, la manière de vivre de leurs pays d'Orient. 11 
n'est donc pas étonnant que ce contact perpétuel entre les Occidentaux de l'époque 
barbare et ces Orientaux plus raffinés qu'eux ait amené à la longue des échanges 
d'idées, et modifié dans une certaine mesure la culture occidentale du moyen âge (i|. 

Ces Orientaux formaient des groupes nombreux dans les grandes villes, à 
Rome, à Ravenne, à Trêves, à Lyon, à Bordeaux, à Narbonne, à Marseille, etc. 
On les rencontre même établis loin des ports maritimes, dans la plupart des cités 
de la Gaule mérovingienne, à Orléans, à Paris et à Tours, par exemple. En 585, 
lorsque le roi Contran fait son entrée solennelle à Orléans, les trois « nations », 
c'est-à-dire Latins, Syriens et Juifs, vont au-devant de lui, bannières déployées, 
chantant chacune dans sa langue. A Tours, l'évêque saint Crégoire fréquente 
les « Syriens »; c'est un Syrien, nommé Johannès, qui l'aide à traduire en latin 
la légende des Sept-Dormants d'Éphèse; en Sgo, il est en relations avec un 
évêque arménien qui lui apprend la nouvelle de la prise d'Antioche par les 
Perses. « Paris possède, au vi» siècle, une importante colonie syrienne. L'au- 
teur de la Vie de sainte Geneviève nous dit que Siméon le Stylite [à Antioche] 
interrogeait les marchands de passage sur la sainte Parisienne, les chargeait de 
lui transmettre ses salutations et de solliciter ses prières. Vers 5gi;;Un de ces 
Syriens enrichis arriva, à force de pots-de-vin, à se faire élire évêque de Paris, 
€t, une fois au pouvoir, son premier soin fut d'expulser tous les titulaires des 

offices ecclésiastiques pour les remplacer par des Syriens Un pareil fait 

prouve non seulement la richesse et l'impudence de cet évêque Eusèbe, mais la 
force de la colonie syrienne. » (2) 

Marseille constitue, on le devine, un centre important de ces comptoirs 
orientaux. « Le prêtre Salvien, toujours enragé contre le vice, y trouve matière 
à s'emporter contre ces Syriens qui occupent, dit-il, la plus grande partie des 
cités, et passent leur temps à tromper. » (3) 

A Nice, si nous en croyons saint Grégoire de Tours (4), un de ces trafiquants 



(i) L. Bréhier, By^antinische Zeitschrift, loc. cit., p. 18-19. Dictionn. archéol. et 
iitt., col. 2276-2277. 

(2) H. Leclercq, Dictionn., col. 2275. Voir les références indiquées à cet endroit. 

(3) Salvien, De gubernatione Dei, 1. IV, c. iv, P. L., t. LUI, col. 87. H. Leclercq, 
op. cit.. col. 2273. 

(4)- Saint Gréroire de Tours, Historia Francorum, 1. IV, c. xlii; L VI. c. vi; 
P. L., t. LXXI, col. 304. 



NOTES ET INFORMATIONS 273 

d'outre-mer « fournissait de racines d'Egypte, à la mode des moines de ce pays, 
un saint homme d'ermite nommé Hopitius, qui ne mangeait autre chose de 
tout le Carême. » (i) 

A Ravenne, le groupe oriental était assez compact pour qu'un quartier de 
cette ville s'appelât l'Arménie (2). Le siège épiscopal y est occupé par les 
Orientaux de Sgô à 425 sans interruption. 

A Rome, ce ne sont pas seulement des gens de négoce qu'envoie l'Orient, 
mais aussi des fonctionnaires, des ecclésiastiques, des pèlerins, des ascètes, des 
moines. 

Du i" au V' siècle, dix Papes seulement sont mentionnés comme étant d'origine 
orientale, parmi lesquels un seul, Anicet (i5o-i53), était Syrien, originaire d'Emèse. 
Pendant le vu* et le viii' siècle, au contraire, presque tous les Papes sont Orientaux : 
huit sont des Grecs, les autres sont d'origine syrienne. 

Qu'il y ait à ce fait une raison politique, et que les empereurs byzantins aient 
favorisé leurs compatriotes, c'est ce que nul ne contestera; mais encore fallait-il qu'il 
y eût dars le clergé romain une élite d'Orientaux capables et dignes de porter le far- 
deau du pouvoir pontifical. Or, l'existence de ce clergé oriental à Rome est un des 
principaux indices de l'influence sociale que les Grecs et les Syriens y exerçaient. 
Autant qu'on en peut ju^er à travers les notices sommaires consacrées aux Papes de 
cette époiue par le Liber pontificalis, ces Papes syriens éiaient loin d'être des intri- 
gants habiles ou heureux ; c'étaient des gens de carrière, honorables, assidus, instruits. 
L'un d'eux, Serge, né à Palerme d'un père originaire d'Antioche, entre dans le clergé 
romain et est attaché au primicier de la Schola cantorum, sous le pape Adéodat. 
Quelques années plus tard, sous Léon II, un Oriental, il reçoit la prêtrise et le titre 
de Sainti-Suzanne; enfin, à la mort du pape Conon — du thème des Thracésiens, — 
il est choisi pour lui succéder, à cause de la vénération dont il était entouré (687-701). 
Grégoire III (731-741) dut son élection à la réputation de science qui l'entourait; il 
savait le grec comme le latin, récitait les psaumes par cœur, et dans l'ordre, il pou- 
vait même les interpréter; c'était encore un Syrien (3). 

La colonie orientale de Rome prit aussi une importance spéciale du fait des 
moines d'Orient qui, au vu* siècle surtout, y venaient en pèlerins et y prolon- 
geaient parfois leur séjour; pareillement du fait du grand nombre de monastères 
orientaux qui existaient alors dans la Ville Éternelle. En 649, le concile tenu 
au Latran par le pape Martin I" signale « la corporation des higoumènes et 
moines grecs établis à Rome », -rb xotvôv tmv èvOaSî Tiapotxo-jvTwv rpatxwv yiyo-j[x£vwv 
y.al [lovaxwv (4). Du reste, les noms de quelques-uns de ces monastères orientaux 
de Rome nous ont été conservés par le Liber pontificalis ou les documents de 
l'époque. On mentionne le monastère des Arméniens ou des Renati; la domus 
Boetiana, habitée par des moines nestoriens venus de Syrie; la domus Arcisia, 
le monastère de la Sainie-Laure, le couvent de Saint-Érasme, sur le mont 
Celius; celui de Saini-Athanase ad Aquas Salifias, près de Saint-Paul hors les 
Murs (5). 

• • 

Dans le plus récent fascicule paru du Dictionnaire d'archéologie chrétienne 
et de liturgie, il nous faut signaler ici, comme se rapportant directement à 



(i) H. Leclercq, Dictionn., col. 2273. 

(2) Ibid., col. 2271. 

(3) Ibid., col. 2269. 

I4) Mansi, Conciàorum amplissima collectio, t. X, col. 910. 

(5) Voir dans H. Leclercq, op. cit., col. 2270-2271, les références aux documents 
pour chacun de ces monastères. 

Echos dOrient, t. XVII. 18 



274 ECHOS D ORIENT 



notre programme, la notice consacrée par Dom Leclercq aux Colonnes histo- 
riques, col. 2321-2339. On y trouve réunis les renseignements concernant la 
colonne de Jovien (?) à Ancyre de Galatie (iv* siècle); la colonne de Maxien 
à Byzance (451, d'après l'inscription latine), dont un des récents incendies de 
Stamboul a facilité l'accès au public, qui autrefois n'en apercevait que le sommet 
au-dessus d'une propriété privée. « Le fût de la colonne consiste en un mono- 
lithe en gran t de Syène de 10 mètres de hauteur; le chapiteau est en marbre 
corinthien, un seul aigle subsiste des quatre qui en marquaient les angles. 
Probablement à l'époque où celte colonne fut érigée, elle portait la statue de 
l'empereur Marcien, mais son souvenir ne s'est conservé qu'entre archéologues, 
car_depuis longtemps le peuple appelle ce monument la Colonne de la Virginité, 
et il prétend qu'elle désignait les jeunes filles ayant commis une faute. Cette 
croyance est le résultat d'une confusion; il existait autrefois une autre colonne 
placée sur la colline voisine, et surmontée de la statue d'Aphrodite; devant 
cette colonne avait lieu l'épreuve de la virginité; elle fut transportée plus tard 
dans la Suleïmanié, et la colonne de Marcien hérita de son attribution. » (i) 

La colonne d'Arcadius (403) a eu un sort moins heureux que celle de Mar- 
cien. En 1719, un tremblement de terre acheva sa démolition; après quoi, on 
enleva le tronçon qui restait. On en a des descriptions détaillées et des dessins 
faits par les visiteurs de Constantinople qui la virent encore en place; le lecteur 
aura plaisir à les trouver dans la savante compilation de Dom Leclercq. Il faut 
en dire autant de la colonne de Théodose, élevée en 386 dans la septième région 
de Constantinople, sur la troisième colline, et qui s'écroula au début du 
xvi" siècle. Recueil analogue d'indications et de références au sujet de la colonne 
serpentine et de la colonne de Constantin, appelée aujourd'hui « colonne aux^ 
cercles » ou « colonne brûlée » (2). 



On trouvera d'autre part un compte rendu spécial des derniers fascicules du] 
Dictionnaire apologétique de la foi catholique, publié à la librairie Beauchesne, 
sous la direction du R. P. Adhémar d'Alès, S. J. (3). Je ne le mentionne donc' 
ici que pour mémoire, afin de compléter l'énumération des excellentes Ency- 
clopédies catholiques qui s'éditent à Paris. 



(i) H. Leclercq, op. cit., col. 2322-2325. 

(2) Il est très regrettable que dans l'article Chartres on ait employé, à l'égard des 
pieuses traditions locales, des procédés et des expressions contraires aux recomman- 
dations de l'Encyclique Pascendi. Pour avoir oublié les règles éminemment sages 
tracées aux érudits catholiques en pareille matière, on s'est attiré une protestation 
de M" Bouquet, évêque de Chartres; une réponse scientifique de M. R. Merlet, le 
savant archiviste et archéologue chartrain; puis surtout une observation sévère de la 
part de la S. Cong. Consistoriale. (Voir les Questions actuelles, 2\ mars 1914, p. 353-355; 
cf. p. 419.) 

(3) Dictionnaire apologétique de la foi catholique, contenant les preuves de la 
vérité de la religion et les réponses aux objections tirées des sciences humaines. 
4° édition entièrement refondue sous la direction de A. d'Alès, professeur à l'Institut 
catholique de Paris, avec la collaboration d'un grand nombre de savants catholiques. 
Fascicules IX-X : Incinération-Jésuites. Paris, G. Beauchesne, 1913. Prix: 5 francs 
le fascicule. 



NOTES ET INFORMATIONS 



11 



On sait que les catholiques américains, avec le sens pratique qui caractérise 
les habitants du Nouveau Monde, ont réuni en un seul répertoire, sous le titre 
de The Catholic Encyclopedia, les diverses sortes de renseignements de théo- 
logie, de droit canonique, de géographie, d'histoire, d'apologétique, d'archéo- 
logie, de liturgie, que les Français ont préféré confier à un certain nombre de 
recueils distincts. Les directeurs de la Catholic Encyclopedia ont droit à être 
félicités d'avoir mené à bien, en l'espace de six années (1907-1913), leur belle 
entreprise. C'est une magnifique collection de quinze volumes in-S", comprenant 
^ 760 illustrations et cartes toutes fort so'gnées et artistiquement reproduites, 
3o 000 articles signés de collaborateurs très nombreux, qui représentent tous 
lies pays et toutes les compétences. Cette dernière considération s'ajoute aux 
autres, qui font de ce recueil américain une Encyclopédie véritablement catho- 
lique et universelle. Un volume de Tables doit paraître bientôt (i). Sans pouvoir 
nous arrêter longuement sur cette œuvre monumentale, rappelons qu'elle con- 
tient sur les hommes et les choses de l'Orient chrétien, les rites, les évêchés, etc., 
des notices de toute première valeur. Les Echos d'Orient (t. XII 1, 1910, p. lyS- 
182, 193-198) en ont donné un exemple typique en reproduisant dans leurs 
colonnes le très intéressant article consacré par A. Shipman aux catholiques 
Je rite byzantin en Amérique (2). 

I 

D. Servière. 



(i) The Catholic Encyclopedia. An international Work of référence on the consti- 
tution, doctrine, discipline and history of the Catholic Church, edited by Charles 
-G. Herbermann, Edward A. Page, Condé B. Pallen, Thomas J. Shahan, John 
J. Wynne, s. J., assisted by numerous collaborators. New-York, Robert Appleton 
Company, 1907-1912, i5 volumes in-8*. Dépôt à Fribourg-en Brisgau, librairie Herder. 
Prix : 432 marks, soit 27 marks le volume. 

(2) A. Shipman, Greek Catholics in America, dans Catholic Encyclopedia, t. VI, 
p. 744-752. New- York, 1909. 



BIBLIOGRAPHIE 



C. Van de Vorst et H. Delehaye, Catalogua codicum hagiographicorum grœcorum 
Germaniœ, Belgii, Anglice {Subsidia hagiographica i3). Bruxelles, Société des Bol- 
landistes, igi:^, in-8', vi-415 pages. 

Les PP. C. Van de Vorst et H. Delehaye nous livrent dans ce catalogue la 
description des manuscrits hagiographiques grecs des différentes bibliothèques 
d'Autriche, d'Allemagne, de Belgique, de Hollande et d'Angleterre. Le catalogue 
de Holkham, déjà publié dans les Analecta Bollandiana, t. XXV, p. 431-477, 
n'a pas été reproduit ici. Le nombre des bibliothèques dépouillées se monte 
à 41. Rappelons que les Bollandistes ont déjà publié les catalogues hagiogra- 
phiques des bibliothèques de Paris, du Vatican, de l'Escuriai, de Naples, de 
Venise et de Messine. Ils nous annoncent pour un avenir très prochain le cata- 
logue de Madrid. Inutile de faire ressortir l'importance de ces précieux instru- 
ments de travail pour tous ceux qui, de près ou de loin, s'intéressent à la litté- 
rature hagiographique; ceux-là ne peuvent que dire un sincère merci aux savants 
qui s'imposent le labeur peu attrayant exigé pour la publication de ces sortes 
d'ouvrages. , M. Jugie. 

DoM G. MoRiN, O. S. B., l'Idéal monastique et la vie chrétienne des premiers jours, 
2* édition. Abbaye de Maredsous (Belgique) et Paris, G. Beauchesne, 1914, in-12^ 
228 pages. Prix : 2 fr. 5o. 

Ce n'est point un fait banal de librairie religieuse que l'apparition de ce petit 
volume signé d'un des noms les plus respectés parmi les maîtres actuels de 
la critique, dans le domaine de l'ancienne littérature chrétienne. L'auteur de ces 
pages exquises, à la fois très doctrinales, très érudites et très littéraires, sur 
« l'idéal monastique et la vie chrétienne des premiers jours » est, en effet, le 
même Dom Morin que ses savants travaux de la Revue bénédictine et ses Ana- 
lecta Maredsolana ont dès longtemps désigné comme le di^ne successeur des 
grands érudits bénédictins. On aimera savoir l'origine de ce recueil. Voici comme 
l'indique l'auteur : 

« II y a quelque vingt ans, un abbé de l'Ordre bénédictin chargea à l'impro- 
viste l'un de ses religieux, jeune encore et inexpérimenté, de tenir devant une 
communauté importante les conférences d'usage au cours de la retraite annuelle. 
Comme cette retraite coïncidait avec la semaine de la Pentecôte, le religieux ne 
crut pouvoir mieux faire que de montrer, dans la vie des premiers chrétiens, au 
lendemain de la descente de l'Esprit, l'origine et le modèle de la vie que doivent 
mener les moines. Il prit donc comme texte les quelques versets des Actes des 
apôtres, 11, 37-46, sans s'astreindre toutefois à commenter tout le passage d'une 
façon suivie, mais en se bornant aux traits principaux qui se rapportaient à son 
sujet. » {Avant-propos, p. 5.) 

Douze conférences se succèdent sous les titres suivants : Vocation : Com- 
ponction du cœur. — Obéissance. — Faire pénitence. — Baptême et profession. 
— Yie apostolique. — Fraction du pain. — Prière liturgique. — Spiritualité 
monastique. — Pauvreté monastique. — Discrétion et largeur. — Joie. — Sim- 
plicité. Je m'excuse de ne pouvoir aller au delà de cette aride énumération pour 
faire saisir la richesse de ces pages. Ecrites par un Bénédictin pour des Bénédic- 
tins, on ne saurait leur faire un reproche d'avoir une saveur toute bénédictine, 
mais je crois pouvoir assurer qu'on trouvera à tous les chapitres, et notamment 



BIBLIOGRAPHIE 



277 



à celui de la prière liturgique, ce caractère de « discrétion et de largeur » qui 
fait l'objet d'une des conférences, et que l'on voudrait trouver toujours au 
même degré dans des livres analogues. S. Salaville. 



[DoM Delatte], O. s. B., abbé de Soiesmes, Commentaire sur la Règle de saint 
Benoit. Pans, PIon-Nourrit et G. Oudin (1914), in-8% vii-Syo pages. Prix : 10 francs. 

A côté du petit livre de Dom Germain Morin, voici un volume plus compact, 
mais inspiré du même esprit. C'est un commentaire méthodique de la Règle de 
saint Benoît, commentaire qui reproduit, en les abrégeant, des conférences 
d'initiation monastique faites au noviciat de Saint-Pierre de Soiesmes. L'idéal 
monastique est ici étudié dans la réalisation qu'en proposa, au vi^ siècle, le 
grand moine de Nursie. Sa règle nous est présentée « comme le fruit mûr de 
tout un passé monastique et de la spiritualité des Pères. Saint Benoît est excel- 
lemment homme de tradition Mais alors même que la Règle ne serait qu'un 

travail de sélection intelligente, alors même qu'elle n'eût été composée qu'avec 
la lecture et le tact surnaturel de saint Benoît, avec l'esprit d'ordre, de mesure 
e( de clarté de ce Romain de vieille race patricienne, elle ne serait pas pour 
autant œuvre banale; en fait, elle demeure l'expression achevée, définitive de 
l'idéal monastique » (p. i-ii). Nous croyons devoir faire ici, à propos des deux 
épithètes « achevée, définitive », quelque réserve dans le sens de cette « discré- 
tion et largeur » si délicatement décrite par Dom Morin. Que la règle de saint 
Benoît soit, au vi" siècle, l'expression traditionnelle de l'idéal monastique, on 
s'accorde aisément à le reconnaître; qu'elle en soit l'expression achevée et défi- 
nitive, on peut, pensons-nous, le mettre en doute sans offenser la mémoire du 
grand législateur, qui eût été le premier à saluer les floraisons nouvelles de la 
vie religieuse à travers les âges. 

Sous le bénéfice de cette réserve, on n'aura que plaisir et profil à lire les belles 
pages, très denses et très pleines, oià Dom Delatte, avec la haute autorité qu 
s'attache à son nom et à sa dignité, commente la règle bénédictine, chapitre 
par chapitre et paragraphe par paragraphe. Bien que l'abbé de Soiesmes se 
défende de faire œuvre directement scientifique, on n'aura point de peine à con- 
stater, par les rétérences très précises qui s'alignent au bas des pages et qui 
témoignent des substantielles lectures utilisées dans le texte, qu'une méthode 
éminemment scientifique a présidé à ce travail (i). Au demeurant, nous sommes 
entièrement de l'avis de Dom Delatte quand il écrit (p. vu): « Ni la curiosité 
ni la science historique ne sont les premières intéressées à ces études; il s'agit 
des âmes, il s'agit de vie surnaturelle. C'est par une communion constante avec 
la pensée maîtresse de saint Benoît et avec l'esprit des meilleurs de sa race que 
les fils de Dom Guéranger ont chance d'entretenir chez eux le véritable tempéra- 
ment monastique. » Un tel ouvrage, écrit dans un tel esprit et avec une telle 
méthode, sera aussi éminemment utile à d'autres qu'à des fils de saint Benoît ou 
de Dom Guéranger. S. Salavillk. 



(i) Il me sera bien permis de noter que çà et là on fait honneur à saint Césaire ou 
à d'autres de textes dont la première trace est à chercher dans la règle de saint 
Augustin : par exemple, p. 297, n. i, à propos des bains et des malades; p. 3oi, n. 3, 
à propos de la lecture au réfectoire. Cette remarque n'a rien de désobligeant, et je 
dois dire que maintes fois Dom Delatte signale les emprunts faits par saint Benoît 
à saint Augustin ou les rencontres et coïncidences des deux règles : par exemple, 
p. 372, n. i; p. 390, n. 2; p. 392, n. i; p. 5i3, n. i. 



278 ÉCHOS d'orient 



A. d'Alès, Dictionnaire apologétique de la foi catholique, fasc. IX-X : Incinération^ 
— Jésuites. Paris, G. Beauchesne, igiS et 1914. Prix : 5 francs le fascicule. 

Les deux derniers fascicules parus du Dictionnaire apologétique de la foi 
catholique ne renferment pas moins de 33 articles, dont voici les titres : Inciné- 
ration, par M. l'abbé J. Besson; Inde {Religion de l') I. Exposé historique, par 
M. l'abbé A. Roussel; IL Problèmes apologétiques, par M. L. de La Vallée 
Poussin; Index, par M. le chanoine J. Forget; hidividualisme, par le marquis- 
de La Tour du Pin la Charce; Indulgences, par le R. P. Galtier, S. J.; Iner- 
rance biblique, par le R. P. A. Durand, S. J.; Infanticide en Chine, par le 
R. P. L. Wieger, S. J.; Initiation chrétienne, par M. l'abbé A. d'Alès; Inquisi- 
tion, par M. Jean Guiraud; Insoumis, par M. Fénelon Gibon; Inspiration de 
l'Ecriture, par le R. P. A. Durand, S. J.; Instruction de la jeunesse, L Prin- 
cipes, par M. G. Sortais; U. Maîtres et écoliers chrétiens sous l'empire romain, 
par M. Paul AUard; IIL L'Eglise et l'instruction au moyen âge, par M. l'abbé 
A. Clerval; IV. L'Eglise éducatrice en regard de la Renaissance et de la 
Réforme, par M. F. Sagot; V. L'Ecole libre en France, par M. Fénelon 
Gibon; VI. Les institutions complémentaires de l'école primaire, par M. Max 
Turmann; VIL Les Universités catholiques, par Ni^'' A. Baudrillart; Insur- 
rection, par M. l'abbé M. de La Taille; Intellectualisme, par M. l'abbè P. Rous- 
selot; Intérêt {Prêt à), par le R. P. A. Vermeersch, S. J.; Investitures {Querelle 
des), par M. E. Lesne (article qui a été omis dans le sommaire du fascicule X); 
Iran (Religion de /'), par le R. P. J.-M. Lagrange, O. P.; Islamisme et ses sectes, 
par le baron Carra de Vaux; Jansénisme, par M. l'abbé A. de Becdelièvre; Jan- 
vier {Le Miracle de saint), p&r M. Léon Cavène ;Ja/7on, par le R. P. A. Brou, S. J.; 
Jean Népomucène {Saint), par l'abbé J.-B. Jaugey; Jeanne d'Arc {La bienheu- 
reuse servante de Dieu), par le chanoine Ph. Dunand; Jeanne la papesse, par 
M. l'abbé F. Vernet; Jephté, par le R. P. A. Condamin, S. J.; Jésuites, par le 
R. P. A. Brou, S. J. Ce dernier article est à peine amorcé dans le fascicule X. 

On n'attend point que nous fassions ici un examen détaillé de tous ces tra- 
vaux. Qu'il nous suffise de dire que la plupart sont tout à fait remarquables et 
que bien peu laissent à désirer. 

Parmi les tout à fait remarquables, il faut placer l'article Inerrance biblique, 
du R. P. A. Durand, qui a traité une question particulièrement importante et 
délicate avec beaucoup de tact et de mesure, et avec un sens théologique trèfr 
averti. C'est un travail que théologiens, exégètes et apologistes liront avec ur> 
égal profit. Il me paraît répondre parfaitement à ce que recommandait S. S. le 
Pape Pie X aux exégètes catholiques dans sa Lettre à M»"^ Le Camus : tenir la 
voie moyenne entre la témérité et la routine. Parmi les articles qui ne sont pas 
parfaits, je signalerai le travail de M. Carra de Vaux sur l'Islamisme et ses 
sectes, non que l'article ne soit très savant et très documenté, mais parce qu'il 
n'est pas conçu du point de vue apologétique. On n'y trouve point résolues les 
objections classiques tirées de la propagation rapide et de la persistance de l'is- 
lamisme. Surtout l'auteur ne fait point suffisamment ressortir le caractère pro- 
fondément immoral de cette religion; bien au contraire, ce qu'il en dit laisse 
l'impression que l'islamisme est, au fond, une assez bonne religion. L'apologiste 
fera bien de compléter l'article du Dictionnaire apologétique par la brochure si 
suggestive de M. l'abbé Landrieux: L'Islam. Le trompe-l'œil de l'Islam. Paris^ 
1913, ou par l'article sur l'islamisme paru dans Christus. 

L'article de M. l'abbé Vernet sur la Papesse Jeanne est à recommander aux 
polémistes « orthodoxes » qui croient encore à cette légende, et prennent pour 
de l'histoire le roman d'E. D. Rhoïdis. Il n'y a pas longtemps qu'un journal 
grec de Constantinople le servait encore à ses lecteurs. 



I 



BIBLIOGRAPHIE * 279 



Dans la statistique des collèges libres tenus par des Congrégations religieuses 
en 1834, col. 991, le collège de l'Assomption de Nîmes, possédé par les Assomp- 
lionistes, a été oublié. De même, à l'article Japon, on a omis de donner le 
nombre des chrétiens « orthodoxes » japonais (33 ox) en 191 2), à côté des 
69755 catholiques et des 82 221 protestants. M. Jugie. 

E. Campana. — A.-M. ViEL, O. P., Marie dans le dogme catholique. Ouvrage traduit 
de l'italien. Montréjeau (Haute-Garonne), J.-M. Soubiron, igiS, 3 vol. in-8' de 
vin-413, 633, 431 pages. 

M. l'abbé E. Campana, professeur de théologie dogmatique au Séminaire de 
Lugano, a entrepris de rédiger un grand ouvrage sur la Sainte Vierge, qui com- 
prendra deux parties : Marie dans le dogme; Marie dans le culte. C'est la pre- 
mière partie, la seule parue jusqu'ici, que le R. P. A.-M. Viel a traduite en fran- 
çais. De l'original italien, qui tient dans un seul volume, il a tiré trois tomes 
correspondant à autant de sections : 1. La mission de Marie; 11. Les préroga- 
tives de Marie; 111. Marie dans l'Evangile. M. Campana s'est proposé de vul- 
gariser les enseignements de la théologie catholique sur la Mère de Dieu et des 
hommes. Pour réaliser ce dessein, il a visé avant tout à être c'air, et l'on doit 
dire qu'il y a parfaitement réussi, La mariologie abonde en questions délicates 
et subtiles. C'est avec un vrai plaisir qu'on lit l'exposé si net, si lucide, si com- 
plet que fait M. Campana de ces questions. 

Il ne se contente pas, du reste, d'expliquer les notions dogmatiques et théolo- 
giques. 11 en recherche les fondements dans l'Ecriture et la Tradition. Il a fait 
de louables efforts pour n'apporter que des témoignages probants et authen- 
tiques. Sur certains détails, cependant, son érudition se trouve en défaut. On 
peut lui taire remarquer, par exemple, que la Lettre des prêtres et des diacres 
d'Achaie sur la mort de saint André n'est pas antérieure au v^ siècle; que la 
Lettre contre Paul de Samosate, faussement attribuée à saint D^nys d'Alexan- 
drie, est vraisemblablement postérieure à la controverse nestorienne; que l'ho- 
mélie De laudibus Virginis, mi^e sous le nom de saint Epiphane, est générale- 
ment considérée comme apocryphe; que la fête de la Présentation de la Vierge 
au Temple ne fut pas introduite dans l'Eglise orientale en 1143, mais qu'elle 
était déjà célébrée dans l'Eglise byzantine au moins dès le vu® siècle; que le 
témoignage si explicite du VI" concile œcuménique sur l'Immaculée Conception, 
rapporté à la page i36 du tome II, doit être conirouvé; qu'on ne saurait quali- 
fier de document important la lettre de M»' Girasime, métropolite « orthodoxe 
de Beyrouth », attendu que ce document a été rédigé et publié dans des circon- 
stances qui lui enlèvent toute valeur. (Cf. Echos d'Orient, t. XIV, 191 1, p. 244.) 

La traduction du R. P. Viel est bonne dans l'ensemble; mais il y a çà et là 
quelques incorrections qui dénotent une connaissance imparfaite de la langue 
française. Un Français, par exemple, n'écrira pas sentence pour opinion, équi- 
parer pour assimiler, le typique de S. Saba pour le Typikon de saint Sabbas, 
jusqu'alors pour jusqu'ici, proto-évangile pour protévangile. Il aura quelque 
peine à comprendre la phrase suivante : « Le peuple en resta grandement scan- 
dalisé, et en tumulte dédaigneux recourut à Nestorius lui-même. » (T. I", p. 53.) 
Il y a quelques coquilles de choix: Alexis Cumène pour Alexis Comnène; saint 
Grosafatte pour saint Josaphat, etc. Ajoutons que la table analytique qui ter- 
mine le troisième volume, et qui ne compte pas moins de 167 pages, est conçue 
sur un type un peu primitif. Elle eût pu être plus complète, tout en occupant 
beaucoup moins de place. Mais ce sont là taches légères dans un ouvrage de 
haute valeur doctrinale, qui contribuera certainement à rendre plus éclairée, et 
partant plus solide et plus fructueuse, la piété des fidèles envers la Vierge Marie. 

M. Jugie. 



28o • ÉCHOS d'orient 



H. DE JoNGH, l'Ancienne Faculté de théologie de Louvain au premier siècle de son 
existence (1432-1540). Ses débuts, son organisation, son enseignement, sa lutte 
contre Erasme et Luther, avec des documents inédits. Louvain, bureaux de la 
Revue d'histoire ecclésiastique, et Pierre Smeesters. Paris, Roger et Chernoviz, 
1911, in-8°, 181-268-89-XLvn pages. 

L'ouvrage intéressant dont nous ne pouvons donner ici qu'une analyse suc- 
cincte et incomplète est suivi de six documents importants dont trois sont des 
extraits empruntés aux actes de l'Université. Viennent ensuite la liste alphabé- 
tique des noms propres de personnes et de lieux, la bibliographie et l'indica- 
tion de nouvelles publications relatives au sujet traité dans l'ouvrage. 

L Débuts. — La Faculté lovanienne de théologie a été créée en 1482, sept ans 
après la fondation de l'Université. 

D'abord nommé et rétribué par la ville, son corps professoral fut, à partir 
de 1443, pourvu de \& plébanie et de quatre bénéfices canoniaux de la collégiale 
de Saint-Pierre, à laquelle furent annexés neuf bénéfices paroissiaux, mais il 
continua toutefois à être nommé par la ville, d'accord ordinairement avec le 
Conseil académique. 

IL Organisation. — Au point de vue du temps des études, des matières et 
du mode d'enseignement, du recrutement des professeurs et des élèves, du 
nombre des leçons, des titres honorifiques. 

1. Pour être admis à la Faculté de théologie, les élèves devaient avoir par- 
couru pendant deux ans le cycle des sept arts libéraux et obtenu le titre de 
maître es arts, ou, s'ils étaient réguliers, un certificat analogue. Ils ne pouvaient 
aspirer au doctorat (maîtrise ou régence) en théologie qu'à l'âge de trente ans, 
et, entre autres obligations à remplir, à la condition d'avoir suivi les leçons des 
débutants pendant cinq ou six ans, enseigné deux ans à la Faculté de théologie, 
sans être pour cela dispensés des exercices scolaires, s'être livrés durant quatre 
autres années à l'étude de la science théologique, et avoir subi les épreuves 
réglementaires. A leurs occupations, ils ajoutaient presque toujours, pour com- 
pléter leur formation, un professorat à la Faculté des arts, où ils pouvaient 
même être honorés du titre de recteurs ou premiers présidents de cette Faculté. 

2. Les matières d'enseignement étaient le cursus ou lecture et commentaire 
rapides de plusieurs livres de la Bible, la lecture et le commentaire également 
rapides des sentences de Pierre Lombard (la Somme de saint Thomas ne fut 
substituée aux sentences que vers la fin du xvi« siècle, en iSgô), les commen- 
taires scripturaires, sententiaux ou aristotéliques plus étendus des maîtres, les 
disputes magistrales, les examens divers et les séances annuelles des quodlibeta, 
où les régents résolvaient les questions que leur posaient les élèves de quolibet, 
c'est-à-dire sur un sujet quelconque. 

L'étudiant ne pouvait se "présenter au baccalauréat qu'après avoir assisté cinq 
ou six ans aux exercices signalés à l'instant. Il était candidat ou bachelier maté- 
riel, c'est-à-dire en puissance durant le cursus biblicus et la lecture des trois 
premiers livres des Sentences. A ce moment, il prenait le titre de bachelier 
formel, mais, à moins de dispense, il était tenu de lire le quatrième livre des 
Sentences. Il devenait licencié après quatre autres années d'études plus appro- 
fondies et d'examens de théologie sous la direction des maîtres. 

L'examen du doctorat, qui pouvait suivre immédiatement la licence ou fin 
des études, durait trois jours. Nous regrettons de ne pouvoir décrire cette passe 
d'armes originale. 

3. Certaines prescriptions concernant le mode d'enseignement sont utiles à 
noter. Ainsi il était défendu à plusieurs régents et autres professeurs d'enseigner 
la même matière à la même heure. Pour éviter les lapsus linguœ en matière 
grave, les professeurs devaient, durant l'heure de la leçon, lire leur commentaire 



BIBLIOGRAPHIE 28 1 



€crit de leur main, non sur des feuilles volantes, mais sur un codex. De plus, il 
leur était sévèrement interdit de venir en classe sans livres. 

4. Le personnel des professeurs se recrutait dans le clergé séculier et les cou- 
vents incorporés des Dominicains, des Franciscains, des Augustins, et plus tard 
des Carmes. Les élèves n'obtenaient le premier grade qu'après avoir reçu la 
tonsure et les ordres mineurs. L'un des ordres majeurs n'était exigé que des 
docteurs. 

5. Au point de vue des leçons, une chose curieuse est que les professeurs 
ordinaires n'étaient obligés qu'à six semaines de leçons par an. Pour distinguer 
ces leçons des leçons journalières données par d'autres professeurs, on appela 
les cours des premiers professeurs lectiones sexhebdomales, et le temps non 
occupé par ces leçons tempus non legibile (temps libre de leçons). 

6. Les docteurs seuls portaient le titre de maîtres ou régents. Les bacheliers 
professeurs n'avaient droit qu'à celui de lecteurs. Les doyens étaient les prési- 
dents d'abord trimestriels, puis semestriels de chacune des cinq Facultés de 
l'Université (les arts, la théologie, le droit canon, les lois, la médecine). Les 
professeurs ordinaires, toujours choisis parmi les maîtres, étaient uniquement, 
au début, les professeurs pourvus de bénéfices séculiers. Ce titre fut aussi 
accordé dans la suite à des réguliers, auxquels il conféra le droit de faire partie 
du Conseil magistral. 

A la tête de l'Université étaient le recteur de toutes les Facultés et le chancelier. 

III. Lutte contre Erasme et Luther. — Dans cette troisième partie de son 
ouvrage, M. de Jongh montre sans peine que l'humanisme modéré des théolo- 
giens et des autres professeurs de Louvain n'avait rien de commun avec l'huma- 
nisme outré de la renaissance italienne, ni encore moins avec le réformisme 
hérétique de Luther ou l'humanisme plus ou moins suspect d'Erasme. L'auteur 
a donc raison de conclure que la Faculté brabançonne de théologie « s'est mon- 
trée à la hauteur des nécessités créées par la révolte religieuse » du xvi« siècle. 
La Belgique lui doit, en grande partie, la conservation de sa foi. Elle s'est attiré ~ 
les sarcasmes des luthériens, mais elle a rempli fidèlement le rôle qu'Eugène IV 
lui avait assigné en la créant: Ad Christi Jidelium œdificationem et salutem 
animarum, nec non propulsandos errores. A. Catoire. 

F. MouRRET, Histoire générale de l'Eglise. VIL L'Eglise et la Révolution. Paris, 
Bloud, 1913, ir.-8% 534 pages. Prix: 7 fr. 5o. 

Le tome VII de VHistoire générale de l'Eglise publiée par M. l'abbé Mourret 
décrit l'altitude de l'Eglise en face de la Révolution française, les persécutions 
terribles qu'elle eut à subir de sa part pendant plus de dix ans et la lutte coura- 
geuse qu'elle entreprit dans tous les pays pour relever de leurs ruines les sanc- 
tuaires et les institutions chrétiennes. L'étude de cetfe période présente parfois 
de sérieuses difficultés parce qu'on est loin d'avoir publié les documents innom- 
brables qui nous restent de cette époque. Il a cependant paru depuis un quart 
de siècle, en France principalement, un grand nombre d'ouvrages excellents, 
monographies pour la plupart, que M. Mourret a utilisés avec fruit. Il en résulte 
que son livre est solidement documenté. Le souci du détail inédit ou typique 
fait un peu perdre çà et là la vue nette de l'ensemble, mais nous ne saurions 
nous en plaindre, car il nous faut des faits précis pour réfuter les calomnies et 
les mensonges que les apologistes de la Révolution ne cessent de répandre 
depuis un siècle. Pour juger ce bouleversement du vieil état de choses, il suffit 
de regarder ses résultats : ce ne sont que ruines et dévastations. Un tel spectacle 
est bien propre à faire détester les idées pernicieuses que la Révolution a intro- 
duites jusque dans certains milieux catholiques, et qui continuent lentement 
leur oeuvre de désorganisation. Le dernier chapitre est consacré aux multiples 



282 ÉCHOS d'orient 



Eglises orientales, catholiques ou schismaliques. C'est pourquoi nous trouvons 
défectueux le titre que son auteur lui a donné : l'Eglise orientale. M. Kara- 
levsky connaît trop bien l'Orient pour maintenir celle appellation générale aux 
nombreux groupes orientaux, unis à Rome ou séparés d'elle, que divisent entre 
eux le rite, la race, la nationalité, etc. R. Janin. 

F.-X. FuNK-F. DiEKAMP, Patres apostolici. Editioneni Funkianam novis ciiris in 
liicem emisit Franciscus Diekamp. Voliimen II. démentis Romani epistulœ de 
Virginitate ejusdemque martyrium. Epistulœ Pseudo-Ignalii. Ignatii martyria. 
Fragmenta. Polycarpiana. Polycarpi vita. Tubingue, H. Laupp, igiS, in-H" 
xc-490 pages. Prix : 5 marks. 

M. F. Diekamp nous présente dans ce volume la troisième édition revue et 
augmentée du tome second des Patres Apostolici publié par Funk en 1881 et 
en 1901. Après les nombreux travaux dont les pièces contenues dans ce second 
volume ont été l'objet, vu aussi les nouvelles sources manuscrites découvertes 
depuis 1881, cette nouvelle édition s'imposait. M. F. Diekamp a exécuté cette 
tâche délicate de manière à satisfaire les critiques les plus exigeants. Il a consi- 
dérablement augmenté et comme refondu les prolégomènes de Funk, qui passent 
de Lxiii pages à xc. Pour la date et la provenance des pièces, il adopte, du reste, 
généralement les solutions de son illustre devancier, et les défend par de nou- 
veaux arguments. C'est ainsi qu'il maintient contre Zahn et Amelungk que les 
lettres pseudo-ignatiennes ont été écrites aux environs de l'an 400 par un seul 
et même auteur, imbu d'idées apollinaristes. L'appareil critique des textes a été 
sérieusement amélioré d'après les meilleures sources. Sept nouveaux fragments 
de l'original grec, trouvés dans Antiochus, ont été ajoutés à la version latine de 
la lettre pseudo-clémentine sur la virginité. La version latine du martyre de 
saint Clément a été remplacée par une traduction plus ancienne, signalée déjà 
par saint Grégoire de Tours. Bref, cette nouvelle édition est vraiment nouvelle, 
et c'est elle qui, désormais, fera loi dans le monde de la critique. 

M. JUGIE. 

p. Monceaux, Saint Cyprien, évêque de Carthage (2/0-255). (Collection Les Saints). 
Paris, Gabalda, 1914, 199 pages in-12. Prix : 2 francs. 

Saint Cyprien est « l'une des plus belles figures d'évêque que présente l'his- 
toire du christianisme ». M. Monceaux, qui en fait la remarque, semble avoir 
été séduit par cette grande physionomie et a mis toutes les finesses de son talent 
à la reproduire sous nos yeux. Son ouvrage est moins une histoire que l'ana- 
lyse d'un caractère, et c'est là ce qui en fait le mérite et l'intérêt. 

Chacune de ses parties tend à faire ressortir, dans saint Cyprien, l'homme 
d'action. Ce trait que le récit des événements de sa vie (ch. i*"") ne fait qu'ébau- 
cher, se précise avec une vigoureuse netteté par l'examen de ses œuvres apolo- 
gétiques (ch. Il), plus encore de ses traités de discipline ou de morale chrétienne 
(ch. m) et de sa correspondance (ch. iv). Car Cyprien n'a rien de l'intellectuel 
qui travaille pour les siècles à venir; c'est pour le bien immédiat de ses fidèles, 
de son Eglise, qu'il prend la plume; ses traités ne sont qu'une forme de son 
activité pastorale, et par là s'explique cette anomalie apparente qu'une étude 
destinée à faire connaître un homme d'action soit aux trois quarts consacrée 
à ses écrits. 

Le livre de M. Monceaux trouve son unité dans la peinture de ce caractère 
distinctif de saint Cyprien. Mais la méthode adoptée par l'auteur a aussi 
l'avantage de nous ménagerie charme de la variété; et c'est une des jouissances 
que procure cette lecture, de voir se reconstituer peu à peu, avec une netteté 



BIBLIOGRAPHIE 285 



grandissante, la physionomie morale du grand archevêque de Carthage, Par là 
est encore augmenté le profit que l'on retire toujours du contact des âmes 
fortes, surtout quand c'est une psychologie pénétrante comme celle de M. Mon- 
ceaux qui nous les fait connaître. Ce bel ouvrage, qui fait ainsi entièrement 
revivre l'homme et laisse entrevoir le saint, avait sa place marquée d'avance 
dans la collection que publie M. H. Joly. F. Cayré. 

A. Pabbe, Pages d'art chrétien, collection artistique, quatrième série. Paris, Bonne 
Presse, in-8', 126 pa^es, 80 illustrations. Prix: broché, i franc; relié, i fr. 5j. 

L'auteur écrit au début de son opuscule : « Ingres, inconsciemment, devait 
par sa doctrine, qui était un retour à la tradition de Raphaël et de Poussin, en 
amener la renaissance. Tous nos ordonnateurs de vastes ensembles religieux 
ou non se rattachent à lui par voie de filiation. » C'est donc avec raison que 
cette série a pour titre : la Filiation d'Ingres. 

Les chapitres (y compris les gravures qui les accompagnent) que nous admi- 
rons le plus sont ceux intitulés : I. Ingres et sa doctrine. IV. Flandrin. 
VI. Overbeck et l'école de Beuron. Vil. Puvis de Chauannes. IX. Quelques 
église-. X. Maurice Denis. Les peintres auxquels ces chapitres sont consacrés 
nous paraissent, en effet, posséder à un degré plus élevé le sens esthétique équi- 
libré et discipliné qui est la caractéristique de Raphaël, auquel les artistes 
modernes reviennent de plus en plus, comme M. Fabre le constate dans sa 
belle conclusion dont nous détachons les quelques lignes suivantes : « Désireux 
de tradition (le grand art contemporain), prêche contre l'individualisme la néces- 
sité d'une méthode et le besoin d'une règle. C'est une sorte de renaissance clas- 
sique, un néo-classicisme, qui, comme d'autres renaissances, se réclame des 
grandes idées d'ordre. » A. Catoire. 

M'' R. Netzham.meb, Dioscurii in Tamis (Extrait du Bulletin de la Société de numis- 
matique roumaine, igiS). Bucarest, imprimerie de la cour royale, Gôbl, igiS, in-8*, 
8 pages. 

Cette plaquette illustrée de M'^'Netzhammer est un tirage à part de la Société 
roumaine de numismatique. A l'aide de monnaies, de poids et de fragments 
architecioniques de Tomes, aujourd'hui Constanza, le docte archevêque 
démontre que le culte de Castor et Pollux existait de temps immémorial en 
cette ville et s'y est développé à la suite de la conquête de cette dernière par les 
Romains. 

Les emblèmes des Dioscures étaient deux bonnets, un groupe d'étoiles et des 
épis. L'emblème des épis est intéressant au point de vue historique, car il est 
une preuve que le commerce du blé est très ancien en Roumanie. Les étoiles 
figuraient la constellation de Castor et Pollux, que les marins de Tomes avaient 
un intérêt spécial à vénérer sous ce symbole. 

Les emblèmes les plus connus comme emblèmes monétaires et les plus 
récents de Castor et Pollux sont deux cavaliers représentés à côté de leurs 
coursiers. 

L'un des fragments architectoniques appartenait très probablement au temple 
tomien des Dioscures. Ceux-ci n'étaient donc pas seulement l'objet d'un culte 
particulier des individus et des familles, qui les honoraient comme les dieux 
de l'hospitalité, et auxquels ils réservaient toujours une place dans les banquets, 
mais aussi d'un culte public et officiel de la ville. A ce titre, ils étaient repré- 
sentés sur les monuments et les armes de Tomes, dont l'identification avec 
Constanza est regardée aujourd'hui comme certaine par les archéologues. 

A. Catoire. 



284 ÉCHOS d'orient 



E.-L. EuTCHER, En Egypte. Choses vues (traduction de l'anglais psr Lugné-Philipon), 
Paris, Vuibert, igiS, in-4*, 252 pages. Prix : 4 francs. 

Ce livre n'est point un guide savant où l'on trouve les moindres curiosités 
de l'Egypte. C'est une œuvre plus personnelle et plus intéressante aussi, fruit 
d'observations nombreuses recueillies au cours d'un long séjour dans le pays. 
Les mœurs des Egyptiens de nos jours, leur situation matérielle, leur religion, 
la vie provinciale, les principales fêtes, voilà ce qui a plus particulièrement attiré 
l'attention de l'auteur. Ce sont tout autant de sujets instructifs que touchent 
à peine les nombreux ouvrages qui ont paru jusqu'à ce jour sur l'Egypte. 
L'antiquité n'a pas été négligée, mais elle occupe une place moins importante 
et ne masque ras les réalités actuelles. Ce livre, luxueusement édité et orné de 
plus de cinquante photographies ou gravures, nous paraît le complément obligé 
d'un guide Bœdeker ou Joanne. Il s'impose à tout voyageur qui veut voir en 
Egypte non seulement les traces de la civilisation antique, mais encore son 
état présent. R. Janin. 

P. RiSAL, la Ville convoitée : Salonique. Paris, Perrin, 1914, in-i6, xvi-368 pages. 
Prix : 3 fr. 5o. 

M. Risal a trouvé dans l'histoire de la ville de Salonique de quoi faire un livre 
intéressant, bien qu'il ait été obligé de passer rapidement sur les événements 
innombrables dont cette vieille cité fut le théâtre. La période moderne occupe 
à elle seule la moitié de l'ouvrage. Dans l'exposé de la situation actuelle, l'auteur 
nous semble faire une place trop grande à l'élément juif, au détriment des com- 
munautés chrétiennes. Sans doute, les Israélites sont les plus nombreux et les 
plus entreprenants, mais ils ne sont pas les seuls qui montrent de la vitalité à 
Salonique. Pourquoi aussi ne dire rien ou à peu près rien des œuvres françaises 
autres que celles de l'Alliance Israélite ? Nous croyons que les établissements 
des Lazaristes, des Frères des Ecoles chrétiennes et des Sœurs de Charité 
méritent une mention spéciale. Malgré cet exclusivisme ethnique, le livre de 
M. Risal donne une excellente idée du passé, du présent et aussi de l'avenir 
probable de cette grande cité, dont la possession a déjà causé tant de guerres. 

R. Janin. 

J. MÉLOT, Entre l'Olympe et le Taygète. Paris, Plon-Nourrit, iqiS, in-i6, 3io pages. 
Prix : 3 fr. 5o. 

Dans ce livre, l'auteur a réussi à faire revivre les grands sanctuaires de la 
Grèce antique : Eleusis, Epidaure, Delphes, Olympie, et un bon nombre d'autres 
villes mortes : Tirynthe, Micènes, Argos, Sparte, Corinthe, Mistra, etc. Il l'a 
fait en homme familiarisé avec les auteurs classiques et avec l'histoire des 
vieilles cités de l'Hellade. M. Mélot ne s'est pas contenté de ressusciter le passé, 
il montre encore la Grèce telle qu'elle est aujourd'hui, décrivant les paysages 
qu'il rencontre, les traits de mœurs dont il a été le témoin; il s'occupe même 
de questions économiques, comme l'avenir de la Thessalie. Bien que ces sortes 
d'ouvrages présentent en général beaucoup de monotonie, celui-ci a du moins 
le mérite de faire revivre en quelques pages fort bien écrites les souvenirs qui 
s'attachent aux régions célèbres parcourues par l'auteur. R. Janin. 

N. Marini, Impressioni e ricordi di viaggU Oriente. Rome, Brelschneider, igiS, 
in-8*, 193 pages. Prix : 4 francs. 

Cet ouvrage est le premier d'une Biblioteca-Guida à l'usage des voyageurs. 
A part quelques retouches, il est la reproduction d'articles publiés dans le 



BIBLIOGRAPHIE 285 



Bessarione de igoS à 1912 et contenant, sous le titre d'Impressioni e ricordo 
d'un viaggiatore in Oriente, le récit d'un pèlerinage que l'auteur fit en Terre 
Sainie en 1904. 

Un certain nombre d'illustrations et une excellente carte géographique faci- 
litent la lecture du livre de Mf Marini. Le style de ce récit est alerte et intéres- 
sant. Toutefois, des fautes d'impression assez nombreuses, et dont plus d'une 
est répétée plusieurs fois, en diminuent çà et là l'agrément. Telles sont, par 
exemple, celles de: Piave, Azof, Choubry, Bascilc, Rhamsin, Levin, pour: 
Piavi, Azoth, Choukry, Bakcisce (prononciation italienne). Khamsin et Liévin,. 
que l'auteur s'obsiine à faire précéder du titre de P. ou Padre (Padre Levin). 

Ajoutons que le format des Impressioni e ricordi est peu pratique pour les 
voyageurs auxquels l'ouvrage est destiné. 

Un desideratum plus grave est que, si M^ Marini a raison d'admirer l'œuvre 
des Pères Franciscains en Terre Sainte, de citer Chateaubriand, Victor Guérin, 
de Vogué, l'abbé Landrieux, et de ne pas mésestimer le Fr. Liévin et le P. Barnabe, 
il a torfde passer sous silence les établissements des Pères Dominicains, Béné- 
dictins, Assomptionistes, etc., et surtout, chose plus étonnante, de sembler 
ignorer les travaux remarquables des PP. Lagrange, Vincent, Savignac, Abel, etc. 
Les auteurs de la Palestine, guide historique et pratique, sont mentionnés avec 
éloge à propos de la tradition relative à la mort de la Sainte Vierge à Jérusalem, 
mais cet éloge est suivi aussitôt du reproche d'hypercriticisme. Nous sera-t-il 
permis, pour adoucir auprès de nos confrères l'impression de cette boutade du 
distingué prélat, de rappeler que leur orthodoxie critique et doctrinale a été 
reconnue par de bons juges. (Voir, entre autres, l'appréciation portée sur la 
nouvelle édition de leur Guide par le R. P. Jean Calés, S. J., Etudes, 
20 novembre igiS, p. SSg-Sgi.) 

Ces réserves laites, nous souhaitons volontiers le meilleur succès au premier 
volume de la Biblioteca-guida del viaggiatore, inaugurée par le docte secré- 
taire de la Signature apostolique. A. Catoire. 

M»' G. Van Noort, Tractatus de Vera Religione. Editio altéra, recognita et aucta, 
1907. Prix: I fr. yS. — De Ecclesia Christi, éd. 2', igiS. Prix : i fr. 60. — De Fan- 
tibus Revelationis necnon de Fide Divina, éd. 2', 191 1. P ix : 2 fr. 25. — De Dec Une 
et Trino, éd. 2', 191 1. Prix: i fr. 5o. — De Dec Créature, éd. 2', 1912. Prix: i fr. 5o. 
— De Deo Redemptore, éd. 2', 1910. Prix: i fr. 5o. — De Gratta Christi, éd. 2', 191 1. 
Prix : I fr. 5o. — De Sacramentis I, éd. 2", 19 10. Prix : 3 francs. Amsterdam, 
C.-L. Van Langenhuysen. 

C'est pour nous un vrai plaisir de signaler et de recommander à ceux de nos 
lecteurs qui ne les connaîtraient pas encore, les excellents traités théologiques 
de M»' Van Noort, ancien professeur de théologie au Sémmaire de Warmund, 
aujourd'hui curé d'Amsterdam. Ces traités constituent un cours de théologie 
à peu près complet. Il n'y manque que la fin du traité des sacrements: Péni- 
tence, Extrême-Onction, Ordre et Mariage, et le traité des fins dernières. Il faut 
souhaiter que les nouvelles occupations de iAP Van Noort lui laissent assez 
de loisir pour terminer son œuvre. 

Ce cours n'est pas un vulgaire manuel fait de morceaux empruntés ici et là 
et cousus ensemble tant bien que mal. C'est une œuvre personnelle longuement 
pensée, un enseignement vivant donné par un professeur qui a consciencieu- 
sement pratiqué son métier, qui a le souci constant d'être méthodique, clair 
et concis, qui n'esquive pas les questions obscures et difficiles, mais s'attache, 
au contraire, à les éclaicir le plus possible; qui sait être sagement progressiste 
sans jamais verser dans la témérité doctrinale, et a la préoccupation d'utiliser 
les meilleurs travaux de nos contemporains. 



286 ÉCHOS d'orient 



Est-ce à dire que ces traités soient parfaits de tout point et ne soient suscep- 
tibles d'aucune amélioration? Leur auteur, sans doute, ne le pense pas. On 
peut souhaiter, par exemple, que dans une prochaine édition on fasse dispa- 
raître les coquilles assez nombreuses qu'on rencontre dans presque tous les 
traités. La partie apologétique du traité de l'Eglise gagnerait à être un peu plus 
développée. Ce qui est dit de l'Eglise gréco-russe, comparée à l'Eglise catholique, 
est sans doute exact, mais trop succinct et très incomplet, notamment en ce 
qui concerne l'unité de foi. M. Jugie. 

E. HuGON, O. P. Le Mystère de l'Incarnation. Paris, P. Téqui, igiS, in-12, 
vn-35o pages. Prix : 3 fr. 5o. 

Ce nouveau livre du R. P. Hugon continue dignement la série de ses mono- 
graphies Ihéologiques en langue française. On connaît le but de l'auteur et sa 
méthode : mettre à la portée des esprits cultivés les trésors de la théologie 
catholique sans rien omettre d'important; unir dans des proportions .harmo- 
nieuses les données positives de l'Ecriture sainte et de la Tradition aux spécu- 
lations des théologiens sur le dogme. Cet heureux mélange de scolastique et 
de positive est particulièrement saillant dans le présent ouvrage. On s'aperçoit, 
en le parcourant, que l'auteur est au courant des travaux les plus récents sur 
la chnstologie et qu'il a su leur emprunter ce qui allait à son but. 

Nous ne ferons que deux petites remarques. Les raisons théologiques appor- 
tées (p. 90-94) pour combattre la thèse scotiste sur le motif déterminant de 
l'Incarnation nous paraissent dénuées de valeur réelle. Elles prouvent trop pour 
prouver quelque chose. L'auteur dit, p. 99, que d'après Théodore de Mopsueste 
et Nestorius, l'union du Verbe avec \e prosôpon de l'humanité a été postérieure 
à la conception du Christ dans le sein de la Vierge. Ceci n'est vrai que pour 
Théodore; Nestorius, lui, comme le disait déjà saint Cyrille dans son Cotnmo- 
nitorium au pape Célestin, « affirme que le Verbe fut avec le fils de Marie dès 
le sein maternel ». M. Jugie. 

M. Jugie, des Augustins de l'Assoraption, Nestorius et la controverse nestorienne. 
Paris, G. Beauchesne, 1912, in-8*, 826 pages. Prix: 6 francs. (Fait partie de la 
Bibliothèque de théologie historique publiée sous la direction des professeurs de 
théologie à l'Institut catholique de Paris.) 

Un bon nombre de chapitres qui forment ce volume ont été offerts en primeur 
aux lecteurs des Echos d'Orient. Y oiv t. X\Y, 191 1, p. 65, i36, 267, et t. XV, 1912, 
p. 12. C'est dans ce fait qu'il faut chercher le motif de notre retard à en insérer 
une recension dans notre bibliographie. 

L'occasion qui a donné naissance à cet ouvrage a été la publication du Livre 
d'Héraclide, lequel avait laissé croire à certains critiques que Nestorius pour- 
rait bien n'avoir pas été nestorien. On se souvient qu'en 1908 un professeur 
anglican de Cambridge, M. J.-F. Bethune-Baker, avait vivement piqué la curio- 
sité en déclarant que la conclusion de son livre était que « Nestorius n'était pas 
nestorien *. Yoiv Echos d'Orient, t. Xlll, 1910, p. 121. Le plaidoyer du profes- 
seur anglican était dédié « à Nestorius moine, évêque, exilé, e^ à l'Eglise 

nestorienne omnium christianorum precibus, opibus, restiliiendœ ». Le 

R. P. Martin Jugie, mis en défiance par une affirmation aussi absolue et un 
enthousiasme aussi sûr de lui-même, voulut courageusement reprendre le sujet. 
Du courage, il lui en fallut, certes, pour lire d'un bout à l'autre, étudier et 
analyser ce fameux Livre d'Héraclide que M. Bethune-Baker intitulait, à tort 
il est vrai, le Ba^ar d'Héraclide, et qui était, pour lui, « un bazar de connais- 
sances doctrinales » [Nestorius and his Teaching, p. 27, en note). Et la con- 



BIBLIOGRAPHIE 287 



clusion de celte patiente élude du R. P. Jugie fut exactement le contraire de 
celle de M. Bethune-Baker : ce fut celle-ci que, après la découverte et la publi- 
cation du Livre d'Héraclide tout comme auparavant, Nestorius était et demeu- 
rait bel et bien nestorien. Et de même que le professeur anglican avait traduit 
dans sa dédicace sa chaude sympathie pour le condamné d'Ephèse, de môme le 
professeur assomptionisie a voulu inscrire au frontispice de son ouvrage la 
conviction de sa foi en la maternité divine de Marie niée par l'hérésiarque 
Nestorius : Sanctissimœ Virgini Theotoco, omnium hœreseon deletrici, cujiis 
divinam maternitatem Nestorius negabat, Domines famulus, Matri filius 
humiliter ac peramanter hoc opus dedico. 

Que la conclusion du R. P. Jugie soit fondée sur une étude consciencieuse 
de la théologie de Nestorius, des critiques compétents ont bien voulu le recon- 
naître. Et je ne saurais mieux exprimer la solidité de son œuvre dans son 
ensemble, qu'en citant ici le jugement que vient d'en porter Dom J. Chapman 
dans la Revue bénédictifie, avril 1914, p. 194 : « Le R. P. Martin Jugie, écrit le 
docte critique anglais, a étudié à fond toute la théologie de Nestorius, et je 
pense que sur beaucoup de points il a atteint la certitude. Il fait le procès de 
Nestorius sans pitié, mais je crois qu'au fond il n'est pas trop dur. L'hérésie 
du malheureux exilé m'a toujours paru patente, tant dans le Livre d'Héraclide 
que dans les fragments réunis avec tant de soin par feu M. Loofs, et l'analyse 
du P. Jugie m'a affermi dans mon opinion. Il a surtout tiré au clair l'union 
prosopique enseignée par Nestorius. Il montre que nous ne devons pas com- 
prendre deux hypostases (dans le sens de natures) unies dans une seule personne 
— ce serait parfaitement orthodoxe, — ni, comme je l'avais autrefois compris, 
deux hypostases {subsistentiœ) unies dans une seule personnalité morale, mais 
bien deux prosopa unis dans un iroisième prosôpon moral. Il y a donc, d'après 
Nestorius, unp7-osôpon, le Verbe, et un autre, l'homme Jésus, qui par leur étroite 
<7-yn.z,i:7:, forment le prosôpon d'union, qui se nomme Fils, Christ, Seigneur. Il 
n'y a qu'un Christ, un Fils; il est Dieu et homme; mais il est composé de deux 

personnes, Dieu et l'homme. Nestorius était donc foncièrement nestorien 

Sans doute, Théodore de Mopsueste était bien pire. C'était un pélagien pur sang; 
et le P. Jugie a bien démontré que Nestorius n'était pas pélagien du tout. Sur ce 
point, et sur la doctrine sotério-logique de Nestorius, ainsi que sur d'autres 
points de détail, cette étude est pleine d'intérêt et emportera la conviction. » 

La mention de Théodore de Mopsueste dans les dernières lignes de Dom 
Chapman m'amène à souligner l'importance du chapitre que le P. Jugie con- 
sacre à la comparaison de deux christologies, celle de Théodore et celle de 
Nestorius, p. 137-149. Cet examen a une grande valeur pour établir l'hétérodoxie 
de Nestorius. Le condamné d'Ephèse enseigne, à peu de chose près, la même 
doctrine que l'évéque de Mopsueste. Or, celui-ci, de l'avis de critiques comme 
Harnack et Duchesne, admettait deux personnes dans le Christ. 

Il y a, dans le livre de mon savant confrère, quelques pages où l'on souhaiterait 
un peu plus de clarté dans l'exposé de la doctrine christologique de Nestorius. 
C'est au sujet de ce qu'il appelle la synonymie réelle, l'équivalence réelle chez 
Nestorius des mots essence (oJTi'a), nature (?-jti;), hypostase (•j-kôtzx<ji;\, personne 
{prosôpon physique). Le P. Jugie ne prétend pas dire que tous ces termes, sous 
la plume de Nestorius, désignent le même concept, mais simplement que, en 
fait, leur équivalence résulte de tout ce que dit Nestorius sur la nature de 
Jésus-Christ. En réalité, toute nature est personnelle, même en Dieu, sauf en 
Jésus-Christ. C'est ce cas spécial et unique de la nature humaine du Christ, 
laquelle n'est pas une personne, que Nestorius n'a pas vu. De là, pour lui, 
l'équivalence réelle de ces différents termes, bien qu'il admette, répétons-le, la 
distinction des concepts et des points de vue. Le P. Jugie a bien essayé 



288 ÉCHOS d'orient 



d'expliquer dans une note, p. 96, n. 4 (Cf. p. i85-i88.); mais on désirerait plus 
de précision encore. C'est, on le sait, cette manière générale de parler employée 
par Nestorius qui faisait hésiter saint Cyrille à se servir de l'expression deux 
natures; et l'opposition des monophysiies séveriens au concile de Chalcédoine 
confirme de son côté que la conception de Nestorius était bien réellement celle 
que lui prête le P. Jugie. Que n'a-t-il développé et explicité plus à loisir ce point 
important de sa vigoureuse et solide discussion! 

Si la chnstologie constitue tout naturellement l'objet central d'une étude sur 
Nestorius, qu'on n'aille pas croire cependant que le P. Jugie s'en soit tenu là et 
n'ait pas recueilli, chemin faisant, une somme considérable de renseignements 
historiques et théologiques sur le personnage dont il a voulu reprendre le 
procès. On s'en rendra facilement compte en parcourant les chapitres qui trai- 
tent de la vie de Nestorius, de ses écrits, de sa doctrine sotériolo^ique, des 
doctrines pélagiennes, du péché originel, de la justification, de la grâce, de 
l'Eucharistie, de la Trinité, des anges, des fins dernières. On y verra que, pour 
maintenir résolument le « nestorianisme » de Nestorius, le P. Jugie ne laisse 
pas néanmoins de reconnaître fort loyalement et de mettre en valeur tout ce 
que son enseignement garde, par ailleurs, de traditionnel et de catholique. Au 
sujet du péché originel notamment, où il est presque de mode de ne point 
recourir à la théologie orientale, l'ouvrage de mon confrère fournit des indica- 
tions très suggestives. Il faut en dire autant des quatre notes qui terminent le 
volume: L'affaire de Nestorius et la primauté romaine; Nestorius et le sym- 
bole d'union de 433 ; Nestorius et le « tome » de saint Léon; Nestorius et la 
définition de Chalcédoine. C'est assez dire, pour notre pan, combien mérite 
d'être lu et consulté un ouvrage que la rédaction des Echos d'Orient s'honore 
grandement d'avoir offert à la si appréciée Bibliothèque de théologie historique . 

S. Salaville. 



4-14. — Imp. P. Feron-Vrau, 3 et 5, rue Bayard, Paris, 8«. — Le gérant : A. Faigle. 



APOCRISIAIRES ET APOCRISIARIAT 



NOTION DE L APOCRISIARIAT 

SES VARIÉTÉS A TRAVERS l'hISTOIRE 

La question des apocrisiaires a été fort bien étudiée dans un article 
du Dictionnaire d'archéologie chrétienne et de liturgie, dû à la plume du 
regretté P. Jules Pargoire (i). L'auteur du présent travail, ayant à 
reprendre le sujet en vue du Dictionnaire d'histoire et de géographie 
ecclésiastique, s'est inspiré des recherches de son docte confrère, à 
charge pour lui de revoir les références, de classer les résultats, et de 
compléter au besoin les renseignements fournis, toutes choses qu'au- 
rait voulu faire en pareille occasion le P. Pargoire lui-même. 

Notion de Tapocrisiariat. 

Le mot apocrisiaire tire son étymologie du grec à7:oxpt.T',àp!,oç, et, par 
suite, d'àTrôxp'.Tt,;, réponse, et d'à-oxp-lvea-Oat,, répondre. Quand deux 
personnes fixées en des lieux différents échangent au sujet d'une ques- 
tion à régler une série de réponses, elles ne sauraient trouver de moyen 
de communication plus sûr que celui de messages confiés à des inter- 
médiaires agissant et parlant en leur nom. Ces intermédiaires sont 
donc en vérité des chargés de réponses, des apocrisiaires; et si le terme 
ànrôxp'-T',; ou celui de responsuiii ont eux-mêmes le sens absolu, comme 
on le verra dans la suite, d'affaire à traiter ou déjà traitée, les apocri- 
siaires sont bien ce que nous appelons des chargés d'affaires. Avant 
d'étudier les variétés de la fonction d'apocrisiaire, faisons auparavant 
quelques remarques philologiques destinées à préciser la signification 
des termes que nous emploierons. 

a) Le grec à-oxpiTt.àpt.o; a donné par simple décalque le latin apocri- 
siarius ou encore apocrisarius . Le latin dit aussi responsalis par la con- 
version morphologique de responsum, au même titre que le grec dit 
à-oxpw.àp'.Os par àTiôxpwm on trouve encore chez les auteurs latins ou 
romano-byzantins l'emploi de ad responsum. Que les ad responsum soient 
bien des apocrisiaires, c'est ce dont fait foi la déclaration de Justinien 



I J. Pargoire, article « Apocrisiaires » dans le Dictionnaire d'archéologie chrétienne 
et de liturgie de Cabrol-Leclerq, t. I", col. 2537-2555. 

Echos d'Orient. — 17' année. — N' 107. Juillet igi4. 



290 ÉCHOS D ORIENT 



dans la Novelle XXV, i : èyhto ye p,v xal ad responsum r,TO'. à-nroxpiTta- 
ûiou; Trpoç tt^v (TTpaTuoTt,xriV ejy.oi3-p.tav. D'ailleurs, les termes à'apocri- 
siariij responsales, pro responsis, ad responsum, à.T.oY.pi7iôr.^ioi, elç aTiô- 
xpio-tv, etc., se rencontrent à chaque instant dans les historiens, suivant 
une forme plus ou moins semblable, en sorte qu'il n'y a pas lieu d'in- 
sister sur le bien-fondé d'une identification incontestable. Notons tou- 
tefois ici quelques variétés d'expressions pour désigner la fonction 
d'apocrisiaire. Chez les auteurs grecs, la locution populaire tou'.v 
à7rôy.pi,Tt.v semble un résumé concret de toutes les autres formes. On 
dit fréquemment : irAripelv àTioxpio-siç, ou oiaxovsiv àîroxpis-sî,;, ou ar.i- 
p'/£!T9ai elç àTOxpKnv, etc., etc. (i). Chez les auteurs latins, on dit de 
même mittere pro responsis ou dirigere responsales, et même apocrisia- 
rium pro responsis dirigere (2). 

h) On ne pourrait dire qu'il ait existé en grec un abstrait d'à-oxpi- 
<7Kà.^\oç, pour désigner la charge d'apocrisiaire, ce que nous pourrions 
appeler dès maintenant l'apocrisiariat. Le terme byzantin àTroxp'.o-'.ap'lx'.ov 
n'a pas le même sens d'une manière exacte (3). Au contraire, l'abstrait 
d'apocrisiarius en latin se rencontre fréquemment, le plus souvent sous 
la forme apocrisiariatus (4), et parfois sous la forme boiteuse apocri- 
sariatus (5). 

Variétés de l'apocrisiariat. 

Le mot apocrisiaire, en vertu de son étymologie, a toujours eu néces- 
sairement le sens général d'ambassadeur, de délégué, de nonce, de 
représentant, etc., et cela qu'il s'agît des ministres du pouvoir civil ou 
de ceux du pouvoir ecclésiastique. On peut même dire qu'il a servi 
à désigner à peu près tout homme d'affaires traitant au nom d'autrui. 
Si l'on veut préciser ce sens général, il est nécessaire de s'occuper, 
d'une part, des apocrisiaires civils, et de l'autre des apocrisiaires ecclé- 
siastiques. Nous mentionnerons les premiers seulement, pour être plus 



(i) Cf. MoscHUS, Pratum spirituale, io5, P. G., t. LXXXVII, col. 2964'; Mansi, 
Concil., t. XII, col. 1042"; t. VIII, col. 879-; Evagre, Hist. eccles., iv, 38, P. G., 
t. LXXXVI, col. 2776*; Pseudo-Athanase, P. G., t. XXVIII, col. 576"; Zachari.e von 
LiNGENTHAL, Jus grœco-romanum, t. III, Novella XXV, 2, p. 46, etc. 

(2) Cf. Saint Benoît, Régula, bi, P. L., t. LXVI, col. 746'; Liber pontificalis, édition 
L. DucHESNE. Paris, 1886 et 1892, t. I, p. 348; Vita S. Gregorii I, 7, P. L.. t. LXXV, 
col. 44=. 

(3) Cf. Du Cange, Glossariu77i ad scriptores mediœ et infimes grœcitatis, édition 
bénédictine, t. I, col. io5. 

(4) Jean Diacre, Vita Gregorii Papœ I, 3i, P. L., t. LXXV, col. jS'. 

(5) Vita S. Leonis Papœ IX, 23, Acta Sanctorum, 2' édition, april., t. II, p. 661'. 



APOCRISIAIRES ET APOCRISIARIAT 29 1 

complet et plus précis, notre intérêt se portant tout entier sur la fonc- 
tion d'apocrisiaire dans l'histoire de l'Eglise. 

1' Les apocrisîaires civils. 

En suivant un ordre chronologique plus ou moins exact, on peut 
distinguer : 

a) Les messagers des chancelleries impériales et les vérédaires. — Ce sont 
des apocrisiaires, ou du moins une première espèce d'apocrisiaires. On 
trouve, en effet, dès la fin du iv" siècle, dans les chancelleries impériales, 
des employés de rang infime qui sont envoyés à l'intérieur des fron- 
tières pour porter çà et là les réponses données par les administrations 
de la capitale, ou, si ce ne sont pas toujours des réponses proprement 
dites, les différentes décisions et les arrêtés, toutes choses qui s'ap- 
pellent alors des à-oxp-lTS'.; au sens large du mot. On lit dans le Glos- 
sariitm de Du Gange : 

Responsa enim non modo Rescripta principum ad supplicantium 
libellos, sed etiam quœvis décréta et mandata appellabant. 

Un exemple pour justifier l'assertion : 

Sic Justinianus Novell. 25 rà ,8a(TtX'.xà irapaYYéXfxaTa a decessoribus 
suis à-oxptTc'.ç dicta fuisse scribit{\). 

11 est donc naturel d'appeler apocrisiaires les porteurs de ces à:toxp'l- 
o-î'.; envoyées et répandues à travers tout l'empire : àYV£).oç, 6 o-r. aa-lvwv, 
6 àizoxp'.T'.àp'.oç 7^ 6 -ràç ày^eX^aç oiay-j'sAXwv, disent les Glossce Basilicorum 
citées par Du Gange (2). 11 est deux textes classiques qu'on peut 
apporter pour prouver l'existence de ces messagers chargés de com- 
missions et de réponses : l'un de saint Isidore de Péluse, oià toù '^xzk- 
AixoCi à-oxpi7'.ap(o'j ^aaOlvTcç (3), l'autre de Georges d'Alexandrie, TaGra 
-àxouTao-a r, ^a^O^iTTa 7:apà twv aTzoxp'.T'.ap'lwv aurrj^ (4). 

Nous avons parlé de vérédaires; ce sont aussi des apocrisiaires du 
genre des envoyés impériaux. Les veredi sont, comme on le sait, les 
chevaux qui servent aux courses des services publics; les hommes 
préposés à ces services s'acquittent de leur fonction en conduisant ces 
veredi, d'où l'origine de ce nom de vérédaires, qui désigne des courriers 



(Il Du Gange, Glossarium mediœ et infimœ latinitatis, édition bénédictine, t. I, 
col. 555. 

(2) Ibid.. col. 554. 

<3) S. Isidore de Péluse, Epist. IV, 144, P. G., t. LXXVIII, col. f225\ 

(4I Georges d'Alexandrie, Vita Johannis Chrysostomi dans Henricus Savilius 
.5. Johannis Chrysostotni opéra, t. VIII, p. 3o5, i3. 



292 ÉCHOS D ORIENT 



publics, porteurs [de messages ou d'édits. Ce sont, au demeurant, les 
maîtres des postes de l'époque. Papias définit le vérédaire : l^eredarius 
a vehendo dicitiir, qui festinanter equitando currit, hahetque pennas in 
capite ut intelligatur festinatio itineris (i). 

Mais, chose plus intéressante pour nous, vérédaire est synonyme 
d'apocrisiaire. On s'en convainc, il est vrai, par l'attribution des mêmes 
emplois; il y a pourtant tel texte de l'historien Procope qui le déclare 
explicitement. Il s'agit des vérédaires de Gélimer, et Procope dit d'eux : 
xal TÎvaç Twv elç Taç ^acùuàç àîioxplo-eiç o-T£).}.0|j.£vwv, oOç lï jjepeôap'lo'Js 
■/.%kùù<7\ (2). Suivant la juste remarque du P. Pargoire, cette phrase 
a aussi « l'avantage de nous avertir que les empereurs byzantins 
n'étaient pas les seuls à disposer d'apocrisiaires » (3). 

Est-ce aux bons soins d'un de ses vérédaires que le pauvre roi des 
Vandales que fut Gélimer confia le message fameux par lequel il 
demandait à son vainqueur du pain, une éponge pour essuyer ses 
larmes, et une lyre pour chanter ses malheurs? 

h) L'apocrisiariat fonction militaire. — 11 faut encore mentionner sous 
la rubrique des apocrisiaires civils un ordre de fonctionnaires militaires 
qualifiés en maints documents du titre de ad responsum. La célèbre 

Notitia digniîatum in partibus Orientis et Occidentis parle d'un pri- 

micier Scrinii Aiiri ad responsum. Boecking, dans ses notes à cette 
Notice, ne sait à quoi s'en tenir sur le rôle de ce primicier (4). Pour 
Pancirolli, Vaurum ad responsum signifie l'argent que nécessitent les 
courses des vérédaires à travers les provinces; mais il ne se refuse pas 
à y voir peut-être l'argent donné pro annonis à des messagers publics 
dont nous allons parler (^). 

Une loi d'Anastase l«r (491-518) nous renseigne sur la procédure 
établie pour les causes civiles et criminelles où se trouvait mêlé tout 
militaire, antérieurement à cet empereur. Le magister prœsentalium 
entretenait auprès du magister militum per Orientem un délégué, un 
ad responsum chargé de traiter les questions du contentieux. Anastase, 



(i) Papias, cité par Du Gange, Glossarium latinitatis, édit. bénédict. t. VI, 

col. 1489, où l'on trouve encore cette autre définition un peu plus explicite, empruntée 
à un Glossarium manuscrit: Yeredarii dicuntur a vehendo, qui festinanter in equis 
currtint, non descendunt de eqiio antequam libérant responsa sua; habent in capite 
pennas ut inde intelligatur festinatio itineris; datur semper iis equus paratus, nec 
manducant nisi super equo antequam perfecerunt. 

(2) Procope, De bello vandalico, I, i6. Cf. Théophane, Chronographia, a. 6026. 

(3) Dict. d'archéol. chrét. et de liturgie, t. 1", col. 2539. 

(4) Boecking, Annotatio ad notitiam dignitaîum in partibus Orientis. Bonn, 1839^ 
p. 255. 

(5) Pancirolli, Commentarium in notitiam utramque, i, 80. Lyon, 1607, fol. 53. 



APOCRISIAIRES ET APOCRISIARIAT 293 

en effet, dans cette même loi intitulée : Magistro militum prœsentalium, 
parle de Y ad responsum, quem de offlcio iuœ sublimitatis hue usque ad 
prœdictam magisteriam per Orientem potestatem morts erai destinarî (i). 
Mais il n'en parle que pour modifier ce point de législation, peu pra- 
tique probablement, et pour lui substituer des dispositions plus heu- 
reuses. Au lieu de s'adresser au magister militum per Orientem, les 
soldats se référeront aux ducs, c'est-à-dire aux officiers commandant 
les troupes d'une province; à cet effet, deux apocrisiaires ou, pour 
employer les termes juridiques, deux ad responsum, envoyés chacun 
par leur magister militum prœsentalium respectif, s'en iront, de la part 
de ce magister, à travers les provinces et se rendront auprès de chaque 
duc pour connaître des différentes causes. Mais, on peut se le demander, 
pourquoi ne pas nommer un délégué pour chaque duc? Ad singulos 
duces, répond Anastase, ad responsum de apparitionibus vestris non per- 
speximus oportere destinari, ne per multitudinem eorum qualibet machi- 
natione damna contra milites nostros augeri contingat (2). 

Sans vouloir insister sur ces fonctionnaires que sont les ad responsum 
militaires, il est utile cependant d'ajouter que leurs statuts changent 
encore avec Justinien, et surtout avec Justinien. C'est que le grand 
empereur unit dans une même main le pouvoir civil et le pouvoir mili- 
taire, du moins pour plusieurs provinces de l'empire. Or, le magistrat 
investi de ce double pouvoir a toujours des ad responsum, ce qui aug- 
mente nécessairement le nombre de ces fonctionnaires, jusqu'ici assez 
restreint. Les trois Novelles du 18 mai 535 et la Novelle du 18 juillet 
de cette même année fournissent des exemples de cette union des 
deux commandements. On lit dans la Novelle XXIV, 4, de Prœtore Pisi- 
dix, que ce magistrat aura des ad responsum pour les soldats, £;£t. ts 
srl To~.; TTpaT!.wTatç y^xl ad responsum ; dans la Novelle XXV, 1, de Prce- 
tare Lycaonice: lyé-zM rs [jit,v xal ad responsum r,TO(. aTroxpio-iaptous itpoç 
Triv TTpaT'.wT'.xT.v £jxoT[jL'lav (nous avons déjà cité ce texte pour montrer 
qu'on peut appeler ces ad responsum des apocrisiaires au sens large); 
dans la Novelle XXVI, 2, de Prœtore Thraciœ: xal rapsTra'. jjièv aOx^ 
xal ad responsum où Ta; èxelo-s ouvàtjLct.ç; dans la Novelle XXVIII, 3: 
èysTO) xal ad responsum. 

c) Les apocrisiaires ambassadeurs. — On pourrait dire que ce sens 
d'ambassadeur est le plus classique dans les différentes catégories de 
l'apocrisiariat civil. Disons dès maintenant aprocrisiaire ou responsal. 



(i) Cod. Justiniani, xii, 35, De re militari 
(2) Cod. Justitiani, Ibid. 



294 ÉCHOS d'orient 



car ce n'est là qu'une différence de langage. Suivant que l'écrivain^ 
est grec ou soumis à l'influence byzantine, ou suivant qu'il est 
latin, il écrira à-oxpt.a'tàpi.oç ou responsalis, comme nous allons le 
constater. 

Le P. Pargoire cite de nombreux exemples de ce genre d'apocri- 
siaires. Il écrit (i) : « Le terme est employé pour les Slaves qui, lit-on 
quelque part, t^ twv 'Aêàowv '^ayàvco ùC aTcoxpiTtapiojv ETXcùav 'jtzÔ- 
(ryeaiv (2). Il est employé pour les Bulgares de 772 chez Théophane : 
èXOovTsç Tipoç auTÔv ol à7coxpt,Tiàpt,oi Toû xupo'j ^ouAyapîaç (3), et chez 
Georges Hamartole : aTroTxéVAs!, toùç aTroxpio-iap-louç toùç ûià elpT|vr,v 
7rapaY£vo|ji.£vous £~l ,3ouXvapiav(4). 11 est employé pour l'empereur byzantin 
Manuel Comnène qui, voulant négocier avec le pape Alexandre 111, 
misit Benevetitum de majoribus imperii sui apocrisiarium (5), 11 est 
employé pour le roi de Hongrie Coloman, dont les deux envoyés, 
appelés à figurer comme témoins dans un acte romano-byzantin de 
septembre 1 108, signent sous la rubrique : ol èx Aaxwv -^xovtsç aTioxp'.- 
Ttàpiot, Ttapà Toû KpàÀt.. Il est employé pour le chef normand Richard le 
Sénéchal, dont les représentants, témoins du même acte, se déclarent 
ol àTcoxp(,T!,àpt,o!. 'Pi,3-/tàp8ou SwiaxàpSou (6). 11 est employé pour le roi de 
France Louis VII, dont Manuel Comnène déclare avoir reçu une lettre 

JJt,£Tà Ttôv cppOVlJJ.O)TàTtOV à7tOXpt,Tt.ap'l(OV (7). 

Il est aussi question d'apocrisiaires ambassadeurs dans de multiples 
textes des Historiens des Croisades (8). Comme nous l'avons dit, il est 
indifférent d'employer le terme d'apocrisiaire ou le terme de responsaL 
C'est pourquoi on trouve également des responsales ambassadeurs : 
interpellavere pro vohis responsales et mei et vesiri, honorati viri ac pru- 
dentes (9), ou encore : Responsalis quidem Prœpositi et omnium obsessorum 
erat Castellanus Haket, qui soluspro omnibus loquebatur (10). Sur l'emploi 
d' apocrisiarius chez les auteurs latins pour exprimer ce même sens, on 
trouve également plusieurs exemples. 11 suffit de citer celui que donnent 
les Actes de saint Athanase de Naples, par Jean de Naples : Dominus 



(i) Dict. d'archéol. chrét. et de liturgie, t. I", col. 2554. 

(2) Miracula S. Demetrii, 11, 169, Acta Sanctorum, oct. t. IV, p. 167". 

(3) Théophane, Chronographia, a. 6265. 

(4) Georges Hamartole, Chronicon, iv, P. G., t. CX, col. 947". 

(5) Liber pontificalis, éd. Duchesne, t. II, p. 419; cf. p. 420. 

(6) Anne Comnène, Alexias, xiii, P. G., t. CXXXI, col. i025". 

(7) Recueil des Historiens des Croisades, Historiens grecs, t. II, p. 200. 

(8) Cf. Historiens grecs, t. I", part. II, p. yb", 159% i6i% i63% 169*; part. III, p. 251' 
part. IV, p. 456"; part. V, p. 6o5'. 

(9) Vita S. Ottonis Bamberg., loi, Acta Sanctorum, jul. t. I, p. 356% 

(10) Vita Caroli Boni, 64, Acta Sanctorum, mart. t. I, p. 192'. 



APOCRISIAIRES ET APOCRISIARIAT 



29s 



Âthanasius episcopus smim apocrisiarium domino Lhodogvico imperatori 
destinans (i). 

2' Les Apoeristaires ecclésîâsîtçfues. 

a) Les apocrisiaires et les représentations pontificales. — C'est la ques- 
tion des origines de la représentation pontificale que nous abordons en 
traitant des apocrisiaires ecclésiastiques; c'est une page de l'histoire du 
droit canonique que nous avons à écrire. Nonces, légats, vicaires apo- 
stoliques, apocrisiaires, tels sont les différents représentants pontificaux 
que nous rencontrons dans les corps diplomatiques en remontant le 
cours des âges; tous sont des ambassadeurs du Pape, mais tous sont 
plus que des ambassadeurs ordinaires. Expliquons-nous. Le Pontife 
romain n'étant pas un simple souverain seulement à la façon des chefs 
des nations, mais jouissant d'un pouvoir suprême sur tous les fidèles, 
il s'ensuit que son représentant auprès d'une cour ou auprès de toute 
puissance civile participe également de ce pouvoir suprême et universel : 
de sorte qu'il ne se contente pas de gérer les affaires diplomatiques, 
mais exerce réellement l'autorité apostolique qui lui est confiée sur tout 
le territoire de sa représentation. C'est là l'enseignement de la fameuse 
Réponse sur les Nonciatures de Pie VI, SS. D. N. PU VI Responsio ad 
metropolitanum Moguntinum super Nunciaturis (Rome, 1790), monument 
le plus précieux de la doctrine de l'Église sur la représentation ponti- 
ficale. Retenons-en les mots suivants : 

Jus esse Romane Pontifici habendi aliquos, in dissitis prœsertim lacis, 
qui Sui absentis personam reprœsentent, qui jurisdictionem suam atque 
auctoritatem stabili delegatione collatam exerceant, qui denique Suas 
vices obeant (2), 

Ce droit est établi et prouvé par le fait de la primauté, par la pra- 
tique constante de l'Eglise depuis les premiers siècles jusqu'à nos 
jours, par l'autorité des lois ecclésiastiques et civiles, par la doctrine 
commune des canonistes et des juristes. Le document, dans l'étude 
des données de la tradition et des origines, signale à juste titre les 
apocrisiaires; il les étudie d'après la Vêtus et nova disciplina de Thomas- 
sin(3). Au chapitre vin, n. 37, en note, nous y lisons le texte d'Hincmar 
de Reims, qui peut servir d'épigraphe à la présente dissertation : 



(1) Acta S. Athanasii episcopi NeapoL, p. 8, Acta Sanctorum, jul. t. IV, p, 76'. — 
Voir aussi Historiens occidentaux des Croisades, t. I", p. 100 : Willermi Tyrensis 
archiepisc. Ilistor. liber seciind., cap. xix. 

(2) SS. û. N. PU VI Responsio super Nunciaturis. Rome, 1790, cap. viii, sect. 2, 
n. 24. 

(3) Thomassin, Vêtus et nova disciplina, I, II, 107-in. 



296 ÉCHOS d'orient 



Apocrisiarii ministerium ex eo tempore sumpsit exordium, quando 
Constantinus Magnus sedem suam in civitate sua quœ antea By\antium 
vocabatur, œdificavit. Et sic responsales tam Romance Sedis quant et 
aliarum prœcipuarum sedium in palatio pro ecclesiasticis negotiis excu- 
babant. Aliquando per episcopos, aliquando vero per diaconos Aposio- 
lica Sedes hoc officio fungebatur (i). 

Il y eut de ces représentants pontificaux dans la ville de Constantin; 
il y en eut aussi en Occident, comme le fait entendre Hincmar lui- 
même. De là deux parties dans l'étude des apocrisiaires ecclésiastiques : 
une première partie est consacrée aux apocrisiaires d'Orieqt, une 
seconde à ceux d'Occident. De part et d'autre, il faut ajouter les apo- 
crisiaires d'institution monastique, pour être complet et avoir une vue 
d'ensemble plus compréhensive. Une remarque s'impose ici : les légats 
romains envoyés à la cour byzantine ou ceux d'Occident étant de tous 
les apocrisiaires les plus importants et les plus dignes, il est naturel de 
s'attacher à eux plus spécialement et de chercher à mettre davantage 
en lumière leur rôle dans l'histoire, sans toutefois négliger les autres 
fonctionnaires ecclésiastiques qui ont dûment porté le même titre qu'eux. 

h) Apocrisiaires et vicaires apostoliques. — Plus haut, nous avons 
réduit à quatre les étapes de la représentation pontificale à travers l'his- 
toire : l'apocrisiariat, le vicariat apostolique, la légation, la nonciature. 
Cependant, les apocrisiaires sont-ils les premiers et les seuls représen- 
tants des origines? 11 semble que non, car les apocrisiaires et les 
vicaires apostoliques sont en vérité contemporains; s'ils sont appelés 
différemment, ils sont cependant plus probablement égaux dans leurs 
fonctions. Sur le Bosphore, les envoyés romains portent le nom que 
nous savons; dans les provinces du patriarcat de Rome, en Italie, en 
Sicile, dans l'illyricum, en Espagne, en Allemagne, en France même, 
ils s'appellent vicaires apostoliques. Les uns et les autres ne sont pas 
seulement des légats extraordinaires; ce sont aussi des légats munis 
d'une juridiction permanente, établis à poste fixe. Ce ne sont pas là de 
simples conjectures. On peut constater, par exemple, qu'au temps de 
saint Grégoire il existe des apocrisiaires envoyés par ce même Pape 
à Constantinople, tandis que l'exercice de l'autorité apostolique est 
confiée au sous-diacre Pierre pour la Sicile, au moins en vue de l'ad- 
ministration du patrimoine de Saint-Pierre, et plus probablement aussi 
en vue de la gestion de toutes les affaires ecclésiastiques de ce pays (2). 



(i) Hincmar de Reims, De Ordine Palatii, 13-14. P. L., t. CXXV, col. 99S' et 999* 
(2) S. Gregorii Papœ, Epist. I, i, P. L., t. LXXVII, col. 442". 



1 



APOCRISIAIRES ET APOCRISIARIAT 297 

Ce Pierre, tout sous-diacre qu'il est, est réellement chargé de ce f/ica- 
riatus Sicuhis dont parle la Responsio super Nunciaturis. cap. viii, n. 86. 
Plus tard, le même saint Grégoire établit l'évêque de Syracuse, Maxi- 
mien, vicaire du Saint-Siège pour toute la Sicile, super cunctas Siciliœ 

ecclesias te vice Sedis Apostolicce ministrare decernimus (i). 

C'est à bon droit assurément qu'un canoniste, étudiant la question 
de la représentation pontificale, distinguera les apocrisiaires des vicaires 
apostoliques, en entendant par les premiers, avant tout, les représen- 
tants constantinopolitains, et par les seconds les envoyés pontificaux 
de la même époque dirigés vers d'autres pays pour administrer vice 
Apostolicce Sedis, donc pour être en ces pays des vicaires apostoliques. 
Ainsi fait Bouix (2); ainsi faisons-nous. Nous ne nous occuperons donc 
que des apocrisiaires; à notre avis d'ailleurs, les données des canonistes 
à ce sujet sont assez brèves, très incomplètes même. Il est vrai que ces 
données relèvent davantage de l'histoire du droit canonique. 

{A suivre.) A. Emereau. 

Constantinople. 



(1)5. Gregorii Papae, Epist. II, 7, col. 545». 

(2) Bouix, Tractatus de Curia Romana, pars IV, sect. II, cap. i. 



LA QUESTION BYZANTINE 

& LES COUPOLES DU PÉRIGORD 



Les églises à coupoles sur pendentifs, répandues à une quarantaine 
d'exemplaires dans le Périgord, l'Anjou, les Charentes, le Limousin, la 
Gascogne, forment dans l'art roman du xi« et du xii« siècle un groupe à 
part, d'aspect exotique et d'apparence orientale, d'un caractère nettement 
déterminé sans lien avec le reste, qui fait de l'école périgourdine la plus 
curieuse de nos écoles romanes. 

On en cite exactement 43 ; mais sur ce nombre, trois ont été démolies 
et trois n'offrent que des vestiges. Il va sans dire qu'il a dû en exister 
d'autres, et qu'il en est peut-être encore d'inconnues. La plus ancienne 
à date certaine est l'église de Saint-Astier (Dordogne, ioi3), dont les 
coupoles ont disparu, sauf celle du clocher. Entre toutes, Saint-Front de 
Périgueux est unique avec son plan en forme de croix grecque. Avec lui, 
Saint-Étienne de Périgueux (1013-1047), Saint- Jean de Côle (1086), Saint- 
Martin d'Angers (1020), Saint-Pierre d'Angouléme (iio5-ii28), la cathé- 
drale de Saintes (1117-1127), la cathédrale de Cahors (1119), l'abbatiale 
de Fontevrault, les églises de Souillac, Solignac, Gensac, Saint-Emilion» 
sont les plus intéressantes. 

Leur existence même est un problème sur la solution duquel on ne 
s'entend pas. Depuis le temps où Félix de Verneilh émettait à leur sujet, 
en i85i, la première théorie en cours aujourd'hui abandonnée, l'opinion 
des archéologues a plusieurs fois varié. Successivement, des idées contra- 
dictoires ont été défendues; les solutions proposées ont reçu des modi- 
fications de détail; et des divergences existent encore entre des maîtres 
également qualifiés. De là, dans les livres et les revues, un cliquetis d'ex- 
plications différentes, en partie hostiles les unes aux autres, et dont 
quelques-unes se présentent comme définitives. Je dirai ici ce qu'il faut 
en penser. 

Seule entre nos écoles romanes, l'école du Sud-Ouest a élevé, dès le 
XI® siècle, des églises à coupoles sur pendentifs, qui évoquent invinci- 
blement le souvenir des églises d'Orient. Il s'agit d'expliquer les ressem- 
blances indéniables que l'on constate au premier abord entre les deux. 
Voici alors les questions qui se posent : 

Nos coupoles se rattachent-elles aux coupoles byzantines, ou sont-elles 
la création d'un art autochtone? 



(i) Extrait d'un livre en préparation sur l'Art roman, qui formera le V° fascicule de 
Pages d'Art chrétien. 



LA QUESTION BYZANTINE ET LES COUPOLES DU PÉRIGORD 299 

Si elles dérivent de l'art byzantin, faut-il y voir une transmission 
directe ou une imitation indirecte? 

Dans l'une et l'autre hypothèse, quand et comment s'est introduit chez 
nous ce modèle oriental ? 

Quel est le prototype byzantin ? Est-ce Saint-Marc de Venise ou les 
Saints-Apôtres de Constantinople (démolis en 1464, mais dont Procope 
nous a conservé une description), Saint-Jean d'Ephèse ou Saint-Barnabe 
de Chypre? Il ne saurait être question de Sainte-Sophie, d'un plan tout 
différent, et d'ailleurs unique. 

Quel est le prototype périgourdin? Est-ce Saint-Front, ou celui-ci 
n'est-il, au contraire, que le dernier anneau de la chaîne ? 

Quelle est la date de Saint-Front? Faut-il y voir l'église consacrée 
en 1047, ou devons-nous le regarder comme une reconstruction postérieure 
à l'incendie de 11 20? 

Quelle est la date du vieux Saint-Front? Est-ce l'ancienne basilique 
mérovingienne bâtie au vi" siècle, ou n'est-ce que l'église romane du xi« ? 

Y a-t-il une filiation permettantdeclasser les églises à coupoles d'Orient 
et d'Occident? 

Dans l'hypothèse d'un art autochtone, comment est née et s'est déve- 
loppée chez nous cette forme de la coupole ? 

C'est ce qu'on a appelé la « question byzantine » et la « question de 
Saint-Front ». 

Déjà difficile et compliquée, la question devient plus ardue encore si 
on l'étend aux coupoles sur trompes, si nombreuses en France, 1 20 environ . 
On se demande alors : 

Quelle est l'origine de la coupole? Remonte-t-elle plus avant que l'ère 
chrétienne? 

Cette forme architecturale ayant reçu deux solutions, quelle est l'ori- 
gine des deux organes qui la supportent? Faut-il attribuer la trompe aux 
Perses, ou aux Syriens, ou aux Romains? Le pendentif est-il une créa- 
tion romaine ou une invention byzantine? 

En France, la coupole sur trompes a-t-elle, comme en Orient, précédé 
la coupole sur pendentifs? 

A toutes ces questions déjà nombreuses, de nombreuses réponses ont 
été faites. Les voici par ordre, telles qu'elles se dégagent des ouvrages 
cités en référence. Par leur classement seul, on verra comment la pensée 
des érudits s'est peu à peu précisée, et quel est actuellement l'état de la 
question. Je ne cite pas, je résume, mais d'ordinaire avec les termes 
mêmes des auteurs. 

L Félix de Verneilh : Saint-Front de Périgueux est une œuvre byzan- 
tine, l'œuvre d'un architecte grec ou de formation grecque. Bâti de 984 
à 1047, *ï ^ ^té fait à l'imitation de Saint-Marc de Venise, daté de 977, 
qui lui-même est une copie de l'église des Saints-Apôtres à Constantinople. 



300 



ÉCHOS d'orient 



Les piliers sont identiques dans les deux monuments. Saint-Front se rat- 
tache donc à Byzance par Venise. Le fait s'explique par la présence d'une 
colonie vénitienne à Limoges au x« siècle. Quant au vieux Saint-Front, 
c'est l'ancienne basilique latine bâtie en 5o5. 

Saint-Front de Périgueux est le prototype périgourdin d'où sont sorties 
par voie d'imitation les autres églises à coupoles du Sud-Ouest. Le style 
byzantin, introduit chez nous au x« siècle dans toute sa pureté, est allé 
ensuite en dégénérescence. On a abandonné le plan en croix grecque, 
reconnu incommode, pour revenir à la forme de croix latine. Le type 
nouveau a achevé de se constituer par la modification des piliers inté- 
rieurs, flanqués au dehors de contreforts, au dedans de colonnettes, et 
par la réunion des coupoles que l'on a toutes dissimulées sous un toit 
commun, à cause de nos climats pluvieux (i). 

IL Viollet-le-Duc : Saint-Front de Périgueux a été copié au x« siècle 
sur Saint-Marc de Venise; le plan par terre est le même dans les deux; 
mais il n'a pas été élevé par un architecte étranger venu des bords de 
l'Adriatique. C'est une œuvre romane. L'architecte de Saint-Front, en 
effet, a imité la coupole byzantine, sans se rendre compte de son principe. 
Les pendentifs ne sont pas appareillés comme il convient; les lits des 
assises sont horizontaux, au lieu d'être normaux à leur courbe génératrice. 
Ce sont de véritables encorbellements, c'est-à-dire des arcs superposés 
suivant un sphéroïde. Il est à remarquer que les arcs-doubleaux ne sont 
pas tracés comme à Saint-Marc de Venise, en plein cintre, mais en tiers- 
point, bien que cette forme ne fût pas encore adoptée en France. Les 
constructeurs de Saint-Front, peu familiers avec ce système de voûtes, 
ont recherché l'arc brisé, afin d'obtenir une plus grande résistance (2). 

III. Alfred Ramé: La filiation Saint-Marc-Saint-Front doit être gardée, 
mais Saint-Front est moins ancien que ne le prétend Félix de Verneilh. 
C'est une œuvre du xii® siècle. Les coupoles de Saint-Marc, en eff^et, sont 
un remaniement postérieur, exécuté dans la deuxième moitié du xi* siècle. 
Si donc Saint-Front a été copié sur Saint-Marc, ce ne peut être au 
x« siècle, mais à la fin du xi«, ou plus tard encore, au xii®, car un incendie 
détruisit en 1 120 l'église bâtie par l'évêque Frotaire. Mais alors, comment 
soutenir que Saint-Front est la plus ancienne église à coupoles de France ? 
N'est-il pas beaucoup plus probable qu'on a bâti avant lui nombre d'églises, 
soit à une coupole, soit à série de coupoles, et ne doit-on pas le considérer 
comme marquant, non le début, mais l'apogée de cette architecture en 
Aquitaine? (3) 



(i) Félix de Verneilh, l'Architecture by%^antine en France, i85i, passim. 

(2) ViOLLET-LE-Duc, Dictionnaire raisonné de l'Architecture française, articles 
« Architecture religieuse » et « Coupole », t. I" et IV, 1868. 

(3) A. Ramé, Communication à la Sorbonne du 11 avril 1882, parue la même année 
dans le Bulletin du Comité des Travaux historiques et scientifiques. Je néglige 



LA QUESTION BYZANTINE ET LES COUPOLES DU PÉRIGORD 3OI, 

IV. Quicherat : Saint-Front est la première de nos églises à coupoles, 
mais Saint-Marc et Saint-Front sont deux sœurs jumelles. Toutes deux 
sont filles de l'église des Saints-Apôtres à Conslantinople, sur laquelle 
elles ont été simultanément copiées. Saint-Etienne de Périgueux dérive 
de Saint-Front; à la seconde génération de ces églises on est, en effet, 
revenu au plan en forme de croix latine (i). 

V. Anthyme-Saint-Paul : C'est plutôt le vieux Saint-Front que le Saint- 
Front à coupoles qu'il faut identifier avec l'édifice de 984. 

Saint-Front de Périgueux est un « monstre » archéologique. Si on 
recule sa date jusqu'à 984, il est trop en avance sur les églises contempo- 
raines; si on l'avance jusqu'après l'incendie de 11 20, il est en retard sur 
nos monuments du xii« siècle. Normalement, il faudrait le dater des der- 
nières années du xi* siècle. On s'expliquerait alors qu'il n'ait pas de crypte, 
ce qui est anormal pour un édifice du xi«. Ceux qui identifient le Saint- 
Front actuel avec l'église bâtie en 984 ne réfléchissent pas que le clocher, 
qui est manifestement plus ancien, devient alors une énigme. Comment 
aurait-on pu élever pareille tour chez nous au début du x« siècle, alors que 
l'art de bâtir était si rudimentaire? Et comment expliquer le détail de 
cette vieille église ruinée qui rappelle tout ce qu'on a fait après? Le 
cloître roman qui est attenant, et qui est en partie du xi« siècle, au lieu 
de suivre le nouveau Saint-Front, suit le tracé de l'église ruinée. Le Saint- 
Front à coupoles n'existait donc pas encore quand on bâtit ce cloître. 
D'ailleurs, d'après les anciens textes, l'église brûlée en 1120 était pla- 
fonnée. Et il est difficile de voir en Saint-Front un prototype, car « un 
art ne pousse pas comme un champignon » (2). 

VI. A. Choisy : Nos églises à coupoles sur trompes trahissent une 
influence de la Perse : Notre-Dame du Puy se rattache au type persan. 
Par contre, nos coupoles sur pendentifs du Périgord appartiennent au 
type byzantin, et l'on ne trouve celui-ci que là. Saint-Front n'est pas 
autre chose que Saint-Marc traduit en pierre. L'architecte périgourdin 
s'est visiblement servi d'un plan coté d'après lequel avait été construit 
Saint-Marc. Mais les procédés byzantins, qui supposent l'emploi de la 
brique, ont été remplacés par d'autres inhérents à l'emploi de la pierre 
taillée (3). 

VII. M. Dieulafoy : La coupole est d'origine persane. Les exemples 
de coupoles sur trompes qui se voient aux palais de Sarvistan et de 



volontairement la réponse du baron de Verneilh, neveu de F. de Verneilh, dont 
l'opinion se confond avec celle de Quicherat. Elle se réduit, en effet, à remplacer 
Venise par Conslantinople, tout en maintenant la date de Saint-Front, 
(i) Quicherat, Mélanges d'Archéologie et d'Histoire, t. 11, p. 485. 

(2) Anthyme Saint-Paul, Lettre à M. le marquis de Fayolle, dans le Bulletin 
Monumental de iSgS. Cet auteur a changé plusieurs fois d'opinion; je m'en suis 
tenu à celle-ci, qui est la plus intéressante. 

(3) A. Choisy, Histoire de l'Architecture, II, 1899. 



302 ÉCHOS d'orient 



Firouz-Abad, dans l'ancienne Susianne, remontent aux rois achéménides, 
au v« siècle avant notre ère. Cette forme architecturale a été introduite 
chez nous au viii" siècle par les invasions musulmanes; c'est donc une 
importation iranienne (i). 

VIII. J.-A. Brutails: Le vieux Saint-Front a tous les caractères d'un 
monument roman du xi» siècle, et le Saint-Front à coupoles appartient 
au siècle suivant. Il a dû même être terminé assez tard, en iiyS, car 
à cette date l'évêque Pierre Mimet y fît transporter les corps de ses prédé- 
cesseurs, que l'on avait dû provisoirement déposer dans la salle capi- 
tulaire. Ces corps étaient précédemment dans la partie orientale du vieux 
Saint-Front, remplacée depuis par la travée Ouest du Saint-Front à 
coupoles. 

L'ornementation de Saint-Front, dont on a voulu tirer une objection, 
correspond, au contraire, à la fin du xii® siècle où l'on abandonna sur les 
chapiteaux les « histoires » pour la flore. Quant au parti architectural, 
il est d'une netteté magistrale qui n'a rien d'arriéré pour l'époque. 

Que dans Saint-Front l'intention soit byzantine, nul ne le nie. La 
question est de savoir si l'exécution est byzantine. Or, à Saint-Front, ni 
l'appareil, ni le tracé, ni la maçonnerie ne sont byzantins. L'architecte 
a manifestement voulu construire un édifice byzantin, et c'est aussi bien 
Saint-Jean d'Éphèse que Saint-Marc de Venise qu'il a eu en vue; mais 
son œuvre n'est pas plus byzantine que ne sont français les arcs brisés 
signalés en Italie par M. Enlart, dont les joints convergent à un centre 
unique, au lieu de tendre à deux points différents comme les nôtres. 

Un détail, essentiel aux coupoles d'Orient, manque à Saint-Front; 
c'est cette ceinture de fenêtres percées à la base, qui, noyant les supports 
intermédiaires dans une buée lumineuse, fait paraître la coupole sus- 
pendue en l'air. 

Un artiste étranger peut bien, en effet, prendre les formes apparentes 
de l'art du pays qu'il traverse, mais s'il cherche à les réaliser, l'exécution 
prouvera qu'il n'a pas les traditions de cette école. C'est ce qui est arrivé 
chez nous pour le style byzantin. Son auteur interpréta Saint-Marc, ou 
les Saints-Apôtres, ou Saint-Jean; il leur prit le plan d'ensemble, le dessin 
des piliers, l'ordonnance des voûtes, mais il le fît conformément aux 
habitudes des constructeurs locaux, qui depuis longtemps déjà bâtissaient 
des coupoles. 

Chez nous, en effet, les premiers essais de coupoles datent du début du 
xi« siècle. Nos maçons en empruntèrent-ils l'idée, et l'élément essentiel 
qui est le pendentif, aux Orientaux? Ce n'est pas vraisemblable. Ils y 
furent amenés par la force des choses, et l'on peut suivre en France l'éla- 
boration d'une coupole locale qui nous est particulière. Cette coupole 



(i) M. DiEULAFOY, l'Art antique de la Perse, i885; Espagne et Portugal, igiS. 



LA QUESTION BYZANTINE ET LES COUPOLES DU PÉRIGORD }0} 

indigène fut trouvée en tâtonnant par des architectes aquitains n'ayant 
jamais vu de monuments byzantins. 

Les premières coupoles françaises durent surmonter des églises modestes, 
et être isolées, soit à la croisée du transept, soit sous le clocher. Le type 
d'Angouléme, inconnu en Orient, vint après. Quant à Saint-Front, c'est 
une importation byzantine postérieure à cette première tradition. Cette 
église a été élevée au xii« siècle, à l'imitation d'un monument étranger, 
par une école d'architecture locale, autochtone, déjà fortement constituée, 
et qui avait réinventé le pendentif. 

Celui-ci, au moyen âge, n'a pas la régularité que supposent les formules 
géométriques modernes. Le pendentif, pour nous, est « un triangle sphé- 
rique pris dans une demi-sphère pénétrée par un parallélipipède à base 
carrée ». Celte définition ne s'applique pas au pendentif roman, qui n'est 
pas une fraction de voûte, mais un simple tympan. Curviligne ou recti- 
ligne, plein ou évidé, ce tympan est d'une régularité empirique qui 
a succédé à de longs tâtonnements. 

Prétendre que notre école du Sud-Ouest est née en Orient et qu'elle 
a été transplantée dans notre pays, c'est méconnaître les habitudes du 
moyen âge. Les anciens ne procédaient pas comme nous ; chaque pays 
suivait ses traditions (i). 

IX. Phèné Spiers : Saint-Marc de Venise n'est pas de 977, mais de 
io63; le vieux Saint-Front est l'église romane de 1047, lambrissée, qui 
fut brûlée en 11 20; et Saint-Front est postérieur à cette date. 

Il est indéniable que Saint-Marc a été pris pour modèle quand on 
a bâti Saint-Front; mais, à ce moment, il y avait un siècle et demi que 
l'on élevait des coupoles en France. 

Les églises à coupoles apparaissent dans le Périgord dès le début du 
xi*^ siècle. Les coupoles de Saint-Astier, de Saint-Martin d'Angers, de 
Saint-Étienne de Périgueux (la première seulement) sont de cette époque. 
Celles-là ont pris naissance dans la contrée et ne sont qu'une variante 
de la voûte en berceau. Le plan auquel on les applique est une seule nef 
à plusieurs coupoles. Leur construction diffère essentiellement de celle 
des coupoles byzantines. Les coupoles de Saint-Front furent bâties con- 
formément à la tradition locale, avec des arcs-doubleaux brisés, des pen- 
dentifs sphériques et suivant un tracé ovoïde; seul fut imité le plan par 
terre de Saint-Marc. 

Les différences entre la coupole française et la coupole byzantine sont 
essentielles. Le pendentif français porte sur des arcs aigus, au lieu que le 
pendentif byzantin porte sur des arcs en plein cintre. Le pendentif 
français part de l'intrados des voussoirs, au lieu que le pendentif byzantin 
part de l'extrados. Le profil du pendentif français présente une double 



H) J.-A. Brutails, la Question de Saint-Front, dans le Bulletin Monumental, iSgb. 



304 



ECHOS D ORIENT 



courbe, au lieu que ie profil du pendentif byzantin est un quart de sphère. 
Le pendentif français a les assises horizontales et encorbellées, au lieu 
que le pendentif byzantin a les assises normales à la courbe. La coupole 
française s'élève en arrière du pendentif, au lieu que la coupole byzan- 
tine n'a pas de retrait. La coupole française est ovoïde, au lieu que la 
coupole byzantine est sphérique. 

La constatation de ces différences ruine la théorie de l'influence byzan- 
tine directe. 

La plus ancienne coupole française est celle de Germigny-les-Prés 
(Loiret), en 806; c'est une coupole sur trompes. Les plus anciennes cou- 
poles du groupe périgourdin, au xi« siècle, ont la surface de leurs pen- 
dentifs recouverte de stuc, mis là sans doute pour dissimuler l'aspect 
rudimentaire de cet organe, alors grossièrement appareillé. Quand nous 
arrivons au xii« siècle, avec Saint-Pierre d'Angouléme et les autres, nous 
trouvons, au contraire, la pierre de taille et un appareil régulier sinon 
normal. Mais on ne devait pas procéder de même qu'aujourd'hui. 
Comme toute coupe horizontale du pendentif faisait partie d'un cercle 
dont le centre était l'axe de la coupole, on se guidait, pour le construire 
et le tailler, sur un fil fixé sur un point de cet axe. 

En résumé, le maître maçon de Saint-Front est allé à Venise, a mesuré 
le plan de Saint-Marc, et, de retour, l'a copié. Mais pour les pendentifs 
et les coupoles, il a suivi la tradition locale. Sa décoration est celle de 
l'art roman contemporain. Il y a donc à Saint-Front absence complète 
d'influence byzantine, malgré le fait singulier que Saint-Marc ait servi 
de modèle. Les maîtres maçons du Midi français ont toujours passé 
pour les inventeurs de la voûte en berceau. Il faut admettre qu'on leur 
doit aussi l'idée et le développement de la coupole sur pendentifs con- 
struite d'après une méthode particulière qui n'a rien de commun avec 
celle d'Orient (i). 

X. C. Enlart: Notre école périgourdine peut être appelée romano- 
byzantine, car ses églises à coupoles sur pendentifs sont la copie mani- 
feste de modèles orientaux. Mais ceux-ci doivent être cherchés en Chypre, 
à Saint-Barnabe, Sainte-Croix, Larnaca, Peristerona et Hieroskypos. Ces 
églises byzantines de Chypre, au lieu d'être bâties en briques comme 
les autres, le sont en pierre de taille, comme celles du Périgord; elles 
sont appareillées de la même façon, et leurs coupoles s'élèvent sur des 
arcs brisés comme chez nous. Il y a donc, entre elles et les nôtres, les 
plus grands rapports. Deux d'entre elles ont cinq coupoles disposées en 



(i) Phèné Spiers, Saint-Front de Périgueux et les églises à coupoles du Périgord. 
Paru à Londres en 1896, ce travail a été publié en français dans le Bulletin Monu- 
mental de 1897. Son auteur n'a eu connaissance de l'article de M. Brutails qu'après 
l'avoir rédigé. L'accord entre l'architecte anglais et l'archéologue français n'en est 
que plus à remarquer. 



LA QUESTION BYZANTINE ET LES COUPOLES DU PÉRIGORD 305 

croix comme Saint-Front. Étant situées sur des points où l'on faisait 
escale, et pourvues de reliques vénérées, beaucoup de pèlerins occiden- 
taux ont dû les visiter. 11 suffit que, parmi eux, se soit trouvé un archi- 
tecte pour que celui-ci ait pu, au retour, bâtir des églises comme celles 
de notre Sud-Ouest. On ne connaît pas malheureusement la date de ces 
églises, mais je les crois orientales. L'importation de modèles similaires 
a dû être parallèle et simultanée dans la région vénitienne et dans le 
Périgord (i). 

XI. Ch. Diehl: L'hypothèse d'une imitation directe des mDdèles byzan- 
tins par des artistes français ayant vu l'Orient semble plus vraisemblable, 
quand on observe l'analogie de nos édifices du Périgord avec ces églises 
de Chypre, également bâties en pierre, et qu'on se souvient que cette île 
^tait une des escales ordinaires sur la route des pèlerinages et du com- 
merce d'Orient. En tout cas, il semble bien impossible d'attribuer Saint- 
Front et nos autres églises à coupoles à une école locale et autochtone, 
quelque différences de technique que l'on constate entre elles et les 
monuments orientaux. Il y a quelque témérité à déclarer incontesta- 
blement acquis que Saint-Front n'est pas une production de l'école byzan- 
tine quand on est obligé d'accorder à l'évidence que Saint-Front est fait 
à l'imitation d'un modèle byzantin. 11 demeure assurément quelque chose 
d'obscur dans le fait que ces coupoles romanes se trouvent si éloignées 
des ports qui étaient en relations constantes avec l'Orient, mais les 
emprunts semblent si caractéristiques, qu'il faut accepter le fait sans 
l'expliquer (2). 

XII. R. de Lasteyrie: Saint-Front est le produit d'une école indigène, 
qui ne doit aux influences byzantines ni plus ni moins que la plupart 
des autres églises bâties au sud de la Loire pendant l'époque romane. 
Son plan lui-même n'a rien de byzantin, car Saint-Front, dans l'inten- 
tion de ses constructeurs, ne devait pas être une église en forme de croix 
grecque. Si elle a ce plan, c'est qu'on a hésité à détruire l'admirable 
clocher contre lequel elle vient se buter, et que, finalement, elle est restée 
inachevée. Mais on avait évidemment l'intention d'en faire une église en 
forme de croix latine, du même type que la cathédrale d'Angoulême, car 
on avait commencé la construction d'une travée formant le pied de la 
croix, et les restes des quatre piles existent encore. 

Le pendentif comme la trompe étaient connus en Occident dès 
l'époque romaine. Les exemples persans cités par M. Dieulafoy doivent 
être attribués à la dynastie sassanide (226 à 641 après J.-C), donc à un 
temps où la région persane avait subi l'influence romaine ou byzantine. 
Il est invraisemblable que nos architectes aient été prendre cette idée 



(i) C. Enlart, l'Art gothique en Chypre, X. II, p. 707; 1899. Manuel d'Archéologie 
française, t. I", p. 310 et 279; 1902. 
(2) C. Diehl, Manuel d'Art byi^antin, 1910, p. 676. 

Échos d'Orient, t. XVII. 30 



3o6 ÉCHOS d'orient 



à une source aussi éloignée, alors que plus près d'eux il y avait des églises 
du vi« et même du v® siècle voûtées de la sorte : Saint- Vital de Ravenne^ 
baptistère de la cathédrale de Naples. M. Rivoira a même cité plusieurs 
exemples de trompes du i*' et du ii» siècle, au palais des Césars sur le 
Palatin, et à Tivoli. Les Romains seraient donc les véritables inventeurs 
de la trompe. Quant au pendentif, il est romain aussi et antérieur 
à Justinien, comme le prouvent les exemples du iii« siècle cités par 
M. Rivoira : Minerva Medica à Rome, monument funéraire de la Voie 
Nomentane, Thermes de Caracalla (disparu), Thermes de Domitien 
à Albano. 

En Gaule, ce genre de construction a été connu dès l'époque impériale. 
M. de Truchis en a donné la preuve en signalant l'édicule de Beurey- 
Beauguay (Côte-d'Or). Ce petit monument, que surmonte une coupole 
sur pendentifs taillée dans un seul bloc de pierre, est du ii' ou du iii« siècle. 

En dehors des textes des vieux chroniqueurs relatant l'incendie de 
II 20, la date de Saint-Front nous est fournie par un simple rapproche- 
ment avec la travée orientale de Saint-Étienne de Périgueux, la cathédrale 
d'Angoulême, l'église de Saint-Avit-Sénieur, qui toutes sont du premier 
quart du xii" siècle (i). 

* 
* * 

Comme on le voit, s'il est des points acquis, admis de tous, il en est 
d'autres au sujet desquels le désaccord et l'incertitude persistent. 

Les points acquis semblent être ceux-ci : Saint-Marc de Venise, com- 
mencé en io63, a été consacré en logS. Avant cette date, les églises 
à coupoles apparaissent chez nous, avec Saint-Astier, Saint-Étienne de 
Périgueux et Saint-Martin d'Angers. Saint-Front a été brûlé en 1120, et 
c'était alors une église couverte de charpentes de bois; le Saint-Front 
actuel est postérieur à cet incendie. En Orient, la coupole, sous ses deux 
formes, est d'un siècle ou deux au moins antérieure à Justinien. 

Les questions suivantes n'obtiennent que des réponses contradictoires. 
Nos constructeurs ont-ils pris ailleurs l'idée de la coupole? Dans ce cas, 
où l'ont-ils prise? Saint-Front est-il un emprunt fait aux Byzantins? 
Quel est alors son prototype oriental ? 

Il faut avouer qu'aucune réponse n'est satisfaisante. L'hypothèse d'un 
Saint-Front en croix latine est problématique; une incertitude plane sur 
les églises de Chypre, et la croyance à une école autochtone soulève bien 
des difficultés. La conclusion, exprimée déjà de différents côtés, est que,. 
à l'heure actuelle, une solution complète de la question byzantine est 
impossible. L'origine et la filiation des coupoles nous échappent. Pour- 
tant, je ne puis m'empêcher de remarquer l'impuissance des architectes 



(i) R. DE Lasteyrie, l'Architecture religieuse en France à l'époque romane, 1912, 
ch. VIII et XIV. 



LA QUESTION BYZANTINE ET LES COUPOLES DU PÉRIGORD 307 

romans à voûter de la sorte; le fait que nos vieux maîtres d'œuvre 
n'aient pu, après un siècle et demi d'essais, fixer la technique de la con- 
struction des coupoles me semble prouver à lui seul que c'était là pour 
eux une forme étrangère dont ils ne comprenaient pas bien le principe 
essentiel. Pour ce qui est de l'origine, je crois que la clé de l'énigme doit 
se trouver en Chypre, et non dans le Périgord; la question de Saint- 
Barnabe se pose avant celle de Saint-Front. C'est de la solution du pro- 
blème soulevé par les églises chypriotes que découlera celle du problème 
périgourdin. Mais de ces églises signalées voici quinze ans par M. Enlart, 
personne ne parle, sauf M. Diehl dans son Manuel. Serait-ce que la date 
supposée et leur origine orientale sont sujettes à caution? Byzantines et 
du X" siècle, elles s'imposent comme les prototypes des nôtres. 

* 
* * 

En ce qui concerne la date de 11 20 donnée à Saint-Front, il est deux 

textes de chroniques latines qui paraissent décisifs : 

Anno MCXX, XI Kal. Aiig., monasterium S. Mariœ Magdalenœ de Vi^eliaco 
combustum est cum MCXXVII hominibus et feminis. Similiter incensum est 
monasterium S. Frontonis civitatis Petragorice, cum multis hominibus et 
feminis (1). 

Guillelmi de Alba Rocha tempore, burgus S. Frontonis et monasterium cum 
suis ornamentis repentino incendio conflagravit, atque signa in clocario igné 
soluta sunt. Erat tune temporis monasterium ligneis tabulis coopertum (2). 

11 est à remarquer, avec M. de Lasteyrie, que le mot monasterium, 
à l'époque romane, désigne surtout l'église, plutôt que les bâtiments claus- 
traux, appelés généralement officinœ. D'ailleurs, la présence de femmes 
parmi les victimes suffit à montrer qu'il s'agit de l'église abbatiale, 
à laquelle seule elles avaient accès. La mention d'un plafond lambrissé 
j écarte toute idée de coupoles; avec celles-ci, du reste, le gigantesque bra- 
j sier, que suppose le détail des cloches fondues, n'aurait pas trouvé où 
s'alimenter. Ces textes laissent donc supposer une ruine totale, et l'on ne 
peut les expliquer par les traces de feu relevées à l'extérieur de la coupole 
voisine du clocher; car celles-là proviennent de l'incendie allumé en 1577 
^parles huguenots. 

^^K Voilà, semble-t-il, un point bien acquis. Peut-être cependant sommes- 
^^Hous à la veille de le voir remettre en question par un prêtre du diocèse 
^^^K Périgueux qui, depuis des années, l'étudié sur place. L'auteur, dont je 
I^He peux rien dire de plus, m'écrit : « Le but de mon travail est de prouver 
I^Hie l'église à coupoles de Saint-Front est du commencement du xi« siècle. » 
|!^^ n'y a qu'à attendre les preuves de cette assertion. La présence d'un 



(1) Chron. S. Maxentii, dans Mabille. 

(2) Gestes des évèques de Périgueux, dans Labbe. Les deux textes sont dans le 
Recueil des Historiens de France, xii, 391. 



3o8 ÉCHOS d'orient 



édifice aussi parfait à une date aussi reculée, alors que chez nous l'art de 
bâtir renaissait à peine, se heurte à tant de difficultés, que l'on est tenté 
d'être incrédule. Elle ne s'expliquerait que dans le cas d'une importation 
byzantine directe. 

L'origine et la filiation des coupoles nous étant inconnues, nous pou- 
vons du moins nous demander quelle a été la raison de leur emploi, et 
tâcher de les classifier. Réduits au doute comme historiens, raisonnons 
donc en architectes. Pourquoi a-t-on élevé des coupoles en France au 
xii« siècle, et quels sont les différents modes employés dans leur con- 
struction? (i) 

L'abandon des charpentes et l'adoption des voûtes avaient amené dans 
nos églises, au xi" siècle, une diminution de la largeur, un rétrécissement 
de l'espace contre lequel luttaient vainement nos premiers constructeurs. 
La nef centrale, encombrée par les supports des collatéraux réduits à de 
simples couloirs, n'atteignait qu'exceptionnellement 8 mètres. Une aspi- 
ration, commune à tous, poussait les architectes à rechercher l'ampleur 
perdue des anciennes basiliques. Or, aucun des systèmes de voûtement 
alors connus ne leur permettait d'atteindre ce résultat. La voûte en ber- 
ceau et la voûte d'arêtes avaient des poussées telles qu'on ne savait, en 
l'absence de l'arc-boutant, comment les équilibrer, dès qu'on agrandissait 
le monument. La Bourgogne avait bien essayé d'y arriver avec la voûte 
d'arêtes, mais la nef de Cluny s'était écroulée, à peine construite, et la 
nef de Vézelay, maintenue pourtant par des tirants de fer, avait dû être 
épaulée par des arcs-boutants hâtivement maçonnés. La hardiesse irréflé- 
chie des architectes bourguignons n'avait trouvé nulle part d'imitateurs. 
Seule, la coupole, parce qu'elle ne pousse pas, et qu'elle peut être bâtie 
par tranches sans échafaudages, permettait de voûter en toute sécurité 
de larges espaces. La nef d'Angoulême a i5 mètres; celle de Saint-Avit- 
Sénieur i6,5o; celle de Cahors 20. Les coupoles qui les recouvrent ont: 
l'une II mètres, l'autre 11, 5o; la troisième i5.0n ne voit pas comment, 
antérieurement au système gothique, les maîtres d'œuvre auraient pu 
voûter autrement des nefs d'une pareille larguer. Voûter sans crainte des 
espaces aussi larges que ceux que permettaient autrefois les charpentes 
de bois, telle semble avoir été la raison déterminante de l'emploi de la 
coupole en France. Elle apparaît donc comme la grande solution romane, 
antérieurement à la croisée d'ogives. 

Son union exclusive avec les arcs brisés comme supports ne laisse pas 
que de déconcerter. Il est en effet élémentaire qu'une surface sphérique 
ne se marie bien qu'avec un arc en plein cintre. Pour avoir voulu l'unir 



(i) M. Dansac, l'Emploi des coupoles sur la nef dans le Sud-Ouest.— Ch. Besnard, 
les Coupoles et voûtes domicales du Sud-Ouest. Ces deux travaux, qui correspondent 
aux deux questions posées, ont paru dans le tome II du Guide du Congrès archéolo- 
gique d'Angoulême en 1912, publié par la S. F. A., igiS. 



LA QUESTION BYZANTINE ET LES COUPOLES DU PÉRIGORD 309 

à l'arc brisé, nos constructeurs se heurtèrent à des difficultés techniques 
dont ils ne purent jamais trouver la solution. Pourquoi nos architectes, 
écartant l'arc en plein cintre, seul logique, employèrent-ils l'arc brisé? 
« Parce que, dit M. Dansac, l'arc en plein cintre avait alors disparu comme 
organe de construction pour faire place à l'arc en tiers-point. » Mais cela 
ne nous donne pas une date bien éloignée, moins éloignée que celle des 
premières coupoles; et il me vient une autre réponse : Parce que nos archi- 
tectes prirent l'idée de la coupole à ces églises de Chypre, où elle se trouve 
déjà associée à l'arc brisé. Nous retombons ainsi dans la thèse de 
M. Enlart, thèse que M. Dansac, lui aussi, ignore ou feint d'ignorer. 

D'après M. Besnard, les architectes méridionaux auraient fait tout 
d'abord reposer les calottes sphériques sur des pendentifs. Au début, ils 
les firent indépendants des arcs-doubleaux, et ne leur donnèrent leur 
courbure qu'au-dessus de l'extrados. Puis on remédia aux inconvénients 
en faisant participer les arcs-doubleaux à la courbure des pendentifs. La 
clé se trouvant alors gauchie, on imagina de surélever la plate-forme de 
plusieurs assises formant une contre-courbe. Un tracé nouveau amena le 
cercle parfait au niveau de l'intrados des arcs-doubleaux, dont la clé se 
trouvait ainsi dans un plan vertical. La plupart des pendentifs ont dû 
être construits avec des pierres épanelées, que l'on a ravalées après la 
pose; cela seul explique à la fois leur forme étrange, géométriquement 
indéfinissable, et leur régularité. 

Bien que l'on fût arrivé à construire des pendentifs dans de bonnes 
conditions, les préférences des architectes méridionaux allèrent vers la 
trompe, plus facile à construire, et qui admettait, entre autres variétés, 
le simple encorbellement. 

La calotte suit une évolution parallèle à celle du pendentif; d'abord 
sphérique, puis ovoïde, ensuite octogonale, elle se transforme finalement 
en voûte en arc de cloître. C'est l'emploi de la trompe qui amena la 
forme octogonale pour un besoin d'homogénéité entre le plan polygonal 
du support et celui de la calotte. La coupole sur trompes serait donc la 
vraie solution française. 

Pour obtenir l'effet séduisant des coupoles byzantines, les maîtres 
maçons français élevèrent des tambours intermédiaires, et les percèrent 
d'ouvertures; mais ils échouèrent dans celte tentative. En continuant son 
évolution, la coupole donna naissance à la voûte en arc de cloître nervé. 
Cette coupole à nervures est un acheminement vers la voûte domicale, 
qui marque la fin des tentatives infructueuses des architectes romans. 

Tel est le processus logique imaginé par M. Besnard. Qu'on s'arrête 
à ce classement ou à un autre basé davantage sur les dates connues, nos 
maîtres d'œuvre en étaient là de leurs recherches, quand la croisée 
d'ogives, complétée bientôt par l'arc-boutant, se présenta à leur esprit 
comme la seule solution satisfaisante. Aussitôt, ils l'adoptèrent. Sans 



3IO ÉCHOS d'orient 



elle, nous marchions vers une architecture à coupoles, d'apparence et je 
crois bien aussi d'origine orientale. La nouvelle invention, française 
celle-là, allait permettre enfin d'atteindre le résultat rêvé. Pour la voûte 
sur croisées d'ogives, nos maçons délaissèrent donc la coupole, comme 
ils avaient délaissé les autres modes de voûtement. Tous leur étaient 
étrangers; aussi n'avaient-ils point su en tirer parti. La coupole ne devait 
reparaître, modifiée, qu'au xvi® siècle, avec Brunelleschi et Michel-Ange, 
et au XVII' chez nous, avec Mansart. 



Abel Fabre. 



UNE NOUVELLE HISTOIRE 

DE L'EMPIRE BYZANTIN 



Un fia penseur a écrit : « Il n'y a de beaux ouvrages que ceux qui ont 
été longtemps, sinon travaillés, du moins rêvés. » Si Joubert dit vrai, 
ï Histoire de l'einpire byzantin de M. Th.-I. Ouspenski, le distingué et 
sympathique directeur de l'Institut archéologique russe de Constanti- 
nople, rentre de droit dans la catégorie des beaux ouvrages (i). Cette 
Histoire^ en effet, a été longtemps rêvée. Une courte préface nous 
apprend qu'il y a au moins vingt-cinq ans que l'auteur songeait à l'écrire. 
Si elle vient si tard et si elle se présente à nous comme le fruit de toute 
une vie — M. Ouspenski est né en 1845, — il ne faut point nous en 
plaindre, car — c'est encore la préface qui nous le dit — les rêves de la 
jeunesse se sont quelque peu modifiés au contact de la réalité. M. Ous- 
penski a eu la bonne fortune de vivre à Constantinople depuis 1895, et 
bien que la Stamboul moderne ne ressemble que de fort loin à l'ancienne 
Byzance, il reste cependant du passé des vestiges significatifs, capables 
de faire renoncer un esprit observateur à certaines fictions dont on se 
nourrit dans les écoles. Il reste, par exemple, le patriarcat œcuménique, 
« qui porte pour une large part la responsabilité de l'état lamentable dans 
lequel se trouvent encore la majorité des nationalités soumises à l'in- 
fluence de la culture byzantine »; et de ce patriarcat l'auteur a eu tout le 
loisir d'étudier de près « la psychologie » (p. xi). C'est nous avertir, dès 
le début, que l'auteur ne secouera pas systématiquement l'encensoir 
devant le trône des hiérarques de Sainte-Sophie. 11 aura son franc-parler : 
son âge et sa situation le lui permettent, et il nous déclare bonnement 
que la publication de son œuvre n'est nullement une entreprise com- 
merciale. 

Cette Histoire est conçue d'un point de vue spécial. Elle n'est destinée 
« à remplacer ni les anciennes Histoires de Byi^ance ni les nouvelles », 
mais seulement à prendre place à côté d'elles. L'auteur n'a pas visé à 
écrire un récit détaillé des événements, mais il a voulu donner à ses com- 
patriotes une vue d'ensemble sur tout le byzantinisme, ses origines, les 
phases de son développement, les faits vraiment caractéristiques de son 
histoire, les éléments constitutifs et les facteurs de sa civilisation, son 
influence sur la marche générale de l'humanité. S'en tenant ainsi aux 
grandes lignes, il pourra aisément faire rentrer toute l'histoire byzantine 



(I) Th.-I. Ouspenski, /s^orija vii^antiiskoï imperii, t. I. Saint-Pétersbourg, Brokhaus- 
Ephron, 1914, grand in-S» de xiv-878 pages. 



312 ÉCHOS d'orient 



en trois volumes, atteindre le grand public et débarrasser son ouvrage 
d'un appareil critique trop compliqué. Quelques références choisies, 
quelques notes brèves suffiront à convaincre le lecteur que l'auteur a puisé 
aux meilleures sources les éléments de sa synthèse. 

Le tome I«% le seul paru jusqu'à ce jour, répond bien à ce programme 
pour la période qui va de Constantin le Grand à l'avènement de 
Léon III (717). Il est divisé en trois parties. La première, qui ne compte 
pas moins de treize chapitres, étudie le byzantinisme en formation. D'après 
M. Ouspenski, le byzantinisme proprement dit, avec tous les éléments 
qui le constituent, ne fait son apparition qu'au début du viii* siècle. Mais 
il est déjà en germe dans les siècles qui précèdent, et il se trahit par de 
multiples manifestations dès cette première période qui commence à la 
fondation de Constantinople comme capitale de l'empire, et prend fin 
à l'avènement de Justinien (527). Les événements religieux qui se dérou- 
lèrent durant cet espace de temps étaient trop considérables, et ils eurent 
une trop grande répercussion sur le sort ultérieur de l'empire, pour que 
l'auteur n'y prêtât pas une attention spéciale. Il fait bien ressortir l'im- 
portance capitale du concile de Chalcédoine et de son fameux 28* canon, 
qui consacra les usurpations du siège de Constantinople sur les diocèses 
de Thrace, de Pont et d'Asie, et l'éleva au-dessus des autres patriarcats 
orientaux. 

M. Ouspenski n'hésite pas à dire que ce 28* canon fut, « au point 
de vue de l'histoire générale, une grande calamité », en imprimant à la 
politique ecclésiastique de l'empire une direction trop exclusivement 
grecque (p. 296). Il a des mots durs mais justes pour les évéques de la 
Nouvelle Rome, qui se mêlèrent de faire de la haute politique religieuse, 
et ne furent entre les mains des basileis « que les instruments de calculs 
lamentables et de luttes politiques » (p. 295). Il condamne l'intolérance 
confessionnelle des empereurs et critique l'union trop étroite des deux 
pouvoirs civil et religieux, c'est-à-dire ce que nous appelons le césaropa- 
pisme byzantin. Par contre, il ne fait pas difficulté de reconnaître qu'au 
concile de Chalcédoine « la suprématie (glavenstvo) de l'Église romaine 
dans les affaires de foi fut mise en relief à plusieurs reprises tant par les 
membres du concile que par le Pape et ses représentants » (p. 271). 

Cette première partie se termine par un chapitre remarquable sur les 
origines des Slaves et leur première apparition dans l'empire byzantin. 
Les Slaves, l'auteur ne les perdra pas de vue durant tout le cours de son 
Histoire. Il ne leur consacre pas moins de cinq chapitres dans ce premier 
tome, et ce sera sans doute une des principales originalités de son ouvrage 
que cette étude suivie sur les relations des peuples slaves avec Byzance 
et le rôle qu'ils ont joué soit comme alliés, soit comme adversaires de 
l'empire. 

Les onze chapitres de la seconde partie sont consacrés au siècle qui 



I 



UNE NOUVELLE HISTOIRE DE L EMPIRE BYZANTIN 313 

s'écoule entre l'avènement de Justinien et celui d'Héraclius (527-610). Le 
règne de Justinien en fait presque tous les frais, et cela n'est pas éton- 
nant. Le basileus-théologien ne fut-il pas le type achevé du monarque 
byzantin ? 

La troisième partie embrasse aussi un siècle entier (610-716). Les 
byzantinistes remarqueront particulièrement le chapitre vu sur l'organi- 
sation des thèmes. Ce n'est pas seulement dans ce chapitre, mais aussi 
tout le long de l'ouvrage, que l'archéologue et le savant se révèlent, 
toujours modestement et sans prétention. Car M. Ouspenski excelle à 
mettre à la portée de tout le monde les secrets des professionnels. A le 
lire on apprend sans effort beaucoup de choses fort savantes, tant lui- 
même se meut à l'aise dans un domaine qui lui est parfaitement counn. 

Quelques critiques maintenant, pour en faire. Est-il vrai, comme on 
le lit à la page 3o6, que Constantin fit construire à Constantinople quinze 
monastères? M. Ouspenski a emprunté cette statistique à l'ouvrage 
de M. l'abbé Marin : les Moines de Constantinople; mais je ne puis 
oublier que dans un article donné à la Revue des Questions historiques, 
en 1899, le P. Pargoire a démontré que les divers monastères signalés 
par M. Marin comme étant de fondation constantinienne sont tous pos- 
térieurs à la mort de Constantin, et que l6s plus anciens couvents de 
Byzance ne doivent pas remonter plus haut que la fin du iv« siècle. La 
phrase suivante : « La liturgie elle-même de l'Église latine, ses rites 
ecclésiastiques, les principes de son droit canon, tout cela peut être con- 
sidéré comme un emprunt fait à Byzance » (p. 43), aurait grand besoin 
d'explication, car l'Église romaine avait une liturgie et des rites avant 
que Byzance n'eût un évêque, et les anciens Papes n'allèrent pas précisé- 
ment chercher les principes de leurs décrétales dans les canons du concile 
in Trullo. Je ne saurais non plus accepter ce qui est dit de la primauté 
romaine à la page 748 : Au vu" siècle, les Orientaux n'auraient reconnu 
au Pape « qu'une simple primauté d'honneur, et non le pouvoir de 
trancher les questions se rapportant à la foi, et d'exercer une juridiction 
sur les autres évêques ». Les nombreux textes réunis par le P. Pargoire 
dans le chapitre 11 de son ouvrage : l'Eglise byi(antine de 52j à 84J, 
p. 189-193, disent manifestement qu'en plein vu" siècle les évêques 
byzantins reconnaissaient au successeur de Pierre un véritable pouvoir 
de juridiction sur l'Église universelle, basé sur le droit divin. Par ailleurs, 
l'auteur voit dans le rétablissement de l'empire d'Occident par les Papes 
la grande cause du schisme grec. Je crois qu'il aurait été mieux inspiré 
de mettre en première ligne le 28» canon de Chalcédoine, expression des 
ambitions des patriarches byzantins, et le césaropapisme, cause des 
schismes préliminaires d'Acace, de la controverse monothélite et de la 
controverse iconoclaste. 
Disons, en terminant, que l'exécution typographique de ce premier 



314 ÉCHOS d'orient 



volume est au-dessus de tout éloge, et fait grand honneur à l'imprimerie 
Brokhaus-Ephron. Quant aux cartes et aux illustrations (12 planches hors 
texte, et 87 dessins et photographies dans le texte), elles sont aussi par- 
faitement réussies, et ne contribuent pas peu à rendre attrayant un ouvrage 
dont la lecture est aussi agréable qu'utile. Tel qu'il est, ce premier volume 
ne peut que recevoir l'accueil le plus favorable du public russe, et il méri- 
terait d'être présenté ailleurs par de bonnes traductions. 

M. JUGIE. 



NOTES & DOCUMENTS POUR L'HISTOIRE DE L'EGLISE MELKITE 



ATHANASE V JAUHAR 
ET LES RÉFORMES DES CHOUÉRITES 

(1790-1794) [Fin.] 



L APPEL A ROME 



Bien que le Chapitre général triennal eût déjà pris fin depuis plus 
d'un mois, les Pères capitulaires ne s'étaient cependant pas dispersés (i). 
On attendait toujours, à Saint-Michel de Zouq-Mikaïl, le dénouement 
favorable de querelles envenimées qui se proposaient d'amener des 
réformes. Or, non ùi commotione Domimis; et, ces réformes imposées 
dans un esprit qui n'était certes pas l'esprit de Dieu, devaient être bientôt 
rejetées par Rome sans autre forme de procès (2). 

La dernière lettre de Jauhar aux Chouérites, 20 janvier 1791, avait 
prouvé une fois de plus aux moines de Mar-Hanna qu'ils n'avaient 
à attendre rien de favorable d'un patriarche doucereux, surmené par 
un agitateur. Sarrouf n'était certes pas homme à reculer dans des cir- 
constances où son trop grand zèle désordonné était engagé; le patriarche 
n'était qu'un instrument de vengeance entre ses mains; les Chouérites 
qui, depuis 1778, gémissaient déjà du despotisme de leur fougueux 
métropolite, étaient décidés à ne lui faire aucune concession sur le ter- 
rain de leurs Règles et Constitutions. Il fallait donc, de toute nécessité, 
recourir à un tribunal supérieur, au risque de voir s'éterniser des que- 
relles regrettables qui causaient de graves scandales dans le monde 
laïque (?). Les moines de Mar-Hanna le comprirent vite, et, huit jours 
seulement après la lettre d'Athanase V (20 janvier 1791), ils adressaient 
au patriarche la missive suivante (4) : 



I Rapport, p. 5; Ananie Mounayyer, p. 59-60, 

i) Archives de la Propagande, Greci Melchiti, p. 405; Ristretto, n" 22. 
I Rapport, p. 19; A. Mounayyer, p. 59 et 84; Ristretto, n' i3. 

P Cette lettre est rapportée en entier dans les Annales, t. I", cah. XLII, p. 662-663, 
une d'ailleurs toutes les autres pièces que nous avons utilisées dans cette étude. 
s sont relatées telles quelles, suivant leur forme originale, et sans aucun com- 
uaire chouérite. 



3i6 ÉCHOS d'orient 



Tout-Bienheureux Seigneur, 

Nous avons dûment reçu votre excellente lettre du 20 janvier en 
réponse à notre appel à Votre Béatitude touchant les exigences du très 
vénéré Mk' Ignace, qui ne cadrent guère avec la teneur de nos Règles et 
Constitutions, avec nos coutumes reçues et mises en usage de temps 
immémorial. Nous espérions que Votre Béatitude mettrait un terme à 
ces agissements et userait, en notre faveur, de la suprême autorité dont 
vous êtes investi, ce que vous n'avez pas cessé de nous promettre à plu- 
sieurs reprises, en nous assurant que vous ne permettriez jamais qu'on 
touchât à nos Constitutions approuvées par le Siège apostolique. Or, 
Votre Béatitude nous ordonne maintenant de nous soumettre à tout ce 
que requiert notre métropolite, parce que, dites-vous, il exerce sur nous 
une juridiction immédiate. C'est, en effet, ce que nous n'avons jamais 
mis en doute; mais nous ne saurions nous soumettre à des prescriptions 
contraires à nos Constitutions approuvées et qui voudraient restreindre 
notre liberté monastique. La S. Cong. de la Propagande lui avait d'ail- 
leurs fixé les limites de sa juridiction immédiate en les soumettant à la 
teneur de ces Constitutions approuvées elles-mêmes (i). 

Or, puisque Votre Béatitude ne souhaite guère exaucer nos supplica- 
tions, en réprimant énergiquement tout ce qui s'opposerait à nos Règles 
et Constitutions ; puisque vous venez de défendre au P. Athanase Jaghlié (2) 
— après le lui avoir permis — de ne plus se rendre à Damas pour y faire 
des quêtes, parce que la Congrégation ne voulait à aucun prix se sou- 
mettre à votre encyclique patriarcale; il nous est amplement prouvé 
que Votre Béatitude ne se préoccupe plus de tenir ses promesses. Par 
suite, il faut de toute nécessité que nous fassions appel au tribunal de la 
S. Cong. de la Propagande qui a approuvé nos Constitutions et nous a 
gracieusement accordé notre liberté monastique; ou plutôt, il importe 
que nous portions à la connaissance de Votre Béatitude notre décision 
unanime, émise en plein Chapitre général, de faire appel à Rome. 

Ci-joint, vous trouverez notre lettre d'appel que nous avions une pre- 
mière fois confiée au P. Moïse Qattân pour vous être remise, et que le 
même Père, sur l'instigation du Supérieur général de Déir-el-Moukhallès, 
a tenue secrète, espérant vous fléchir plus tard et vous faire agréer une 
solution favorable (3). Mais, puisqu'à présent vous vous êtes eff'orcé de 
changer de sentiment à notre endroit, il a été jugé nécessaire de vous 
donner connaissance de notre lettre d'appel et de publier partout que 



(1) Cf., en effet, la lettre du délégué apostolique M'" Pierre Craveri, évêque d'Enos, 
promulguée le 18 mars 1785, ainsi que la lettre de la Propagande à Sarrouf lui-même 
en date du 3 avril 1784. 

(2) Lettre du patriarche au P. Athanase Jaghlié (16 janv. 1791), remise au destina- 
taire par M. Etienne Moussa-Atallah, de Déir-el-Qamar. 

(3) Rapport, p. 5; Lettre du P. Agapios Matar (i" déc. 1790). 



ATHANASE V JAUHAR ET LES RÉFORMES DES CHOUÉRITES 317 

nous en appelons au tribunal de la S. Gong, de la Propagande. Nous 
nous comporterons en toutes choses suivant nos Constitutions, sans 
trop nous inquiéter de votre encyclique, jusqu'à ce que nous vienne la 
réponse de Rome. Si la Propagande se propose d'annuler ces Constitu- 
tions confirmées par elle-même, nous nous soumettrons volontiers à elle 
et à Dieu. Nous baisons vos pieds une deuxième et une troisième fois. 
Vos disciples, le P. Ignace, Supérieur général, 
et ses Assistants. 

Ecrit le 29 janvier 1791. 

Une lettre semblable fut en même temps adressée au métropolite 
de Beyrouth (i); celui-ci n'y fit aucune réponse. Nous ne saurions 
affirmer où il pouvait se trouver au juste lors de la réception de cette 
m.issive, car les documents que nous avons sous les yeux ne nous 
l'apprennent guère. En tout cas, il ne pouvait être à Beyrouth, où U 
avait déjà solennellement célébré les grandes fêtes de la Noël, du jour 
de l'an et de l'Epiphanie. Ces fêtes le retenaient ordinairement dans 
son diocèse, attendu qu'il devait y recueillir les offrandes diverses des 
fidèles. Mais, à part cette époque de l'année, Sarrouf courait tous les 
chemins et il se portait principalement là où son caractère agitateur et 
brouillon avait le plus de chance de se faire jour (2). Or, nul doute, 
à notre avis, que Sarrouf ne reçût la lettre chouérite à Déir-el-Moukhallès 
même, et que c'est lui-même qui y fit une réponse comme il savait en 
faire, au nom du patriarche. Le ton aigre, souvent colère, qui y domine 
d'un bout à l'autre, ne saurait nous laisser aucun doute à ce sujet. 
D'ailleurs, le lecteur en jugera par lui-même ; il verra, en outre, que 
l'auteur, emporté au delà par son enthousiasme ordinaire, a négligé de 
nous donner une date à sa composition; car la lettre n'est point datée, 
du moins dans la copie que nous possédons. 

Gloire a Dieu toujours! 

Athanase, par la miséricorde du Dieu Très-Haut, patriarche d'Antioche 
et de tout l'Orient. 

La Bénédiction apostolique soit accordée à notre cher fils, le P. Ignace, 
le vénérable Supérieur général, et que la paix du Seigneur soit avec lui. 
Amen. 

Nous apprenons à Votre Charité que nous avons reçu votre lettre du 
29 janvier, ainsi que le «rotxxov signé et cacheté par les Pères de votre Cha- 
pitre général, et qui regorge de témérités et de révoltes intolérables contre 



(i) Rapport, p. i3; Ristretto, n' if 
(2) A. Mounayyer, p. 27. 



3i8 ÉCHOS d'orient 



notre suprême autorité et celle de notre saint synode patriarcal. Vous 
rejetez ainsi le joug suave de l'obéissance en refusant de vous soumettre 
à notre encyclique et en renonçant à reconnaître le droit légal que pos- 
sède notre Frère Ignace, votre vénéré métropolite, sur les cas que vous 
nous avez rapportés, en l'accusant de s'être immiscé dans des choses qui 
ne sont nullement de son ressort (i). Or, puisque vous vous servez de la 
S. Gong, de la Propagande comme d'un abri pour votre révolte en fuyant 
les ordonnances excessivement salutaires de notre synode (2); puisque, 



(i) Il s'agit du transfert des deux aumôniers élus, d'un couvent de moniales à 
l'autre, et de la déposition du nouveau supérieur de Saint-Georges; deux cas rigou- 
reusement exigés par Sarrouf, et où, en réalité, son pouvoir de juridiction immédiate 
était complètement impuissant. 

(2) Certes, en dépit de cette injure infligée à la conduite toujours intéressée des 
Chouérites, il y avait là une dose formidable de vérité, et que les moines de Mar- 
Hanna ne sauraient nier impunément, malgré leur dévouement apparent et leur atta- 
chement plus apparent encore au Saint-Siège apostolique, « leur seul soutien, leur 
dévoué libérateur, etc. ». Ils recouraient à Rome avec une facilité extraordinaire, et 
pour des choses parfaitement insignifiantes, lorsqu'ils s'apercevaient que les nouveaux 
supérieurs locaux ne les gratifieraient d'aucune concession qui fût de leur goût. La 
sentence de la Propagande leur était-elle favorable, ils s'y soumettaient sans broncher 
et se prodiguaient en éloges flatteurs à l'adresse de « ce tribunal infaillible de Pierre, 
ce juge impartial, ce médecin expérimenté, etc. »; cette même sentence était-elle en 
leur défaveur, ils la subissaient, mais ils ne l'acceptaient guère, et ils la laissaient 
dormir son dernier sommeil dans la poussière de leur piteuse bibliothèque. Nous 
venons de le voir, en effet, au sujet des Dix Articles que Rome leur imposa en 1785, 
contrairement à leur attente. Cette fois, nous ne voyons pas que la Propagande ait 
eu la chance de recevoir leurs félicitations accoutumées. Enfin, à certaines époques, 
ils se révoltaient ouvertement et déniaient à la Propagande elle-même toute compé- 
tence en matières de leurs Règles et Constitutions. Nous venons de le voir encore de 
nos jours chez les Chouérites alépins du couvent de Saint-Sauveur à Sarba (Liban), 
où l'ex-Supérieur générai, le P. Gabriel Basile, honteusement déposé par Rome et 
remplacé par le P. Jean Khaouam, s'est fait l'écho un peu lointain cependant de ces 
résistances monacales. Coupable d'avoir donné des ordres secrets aux moines de 
Déir-es-Shir, à Makkin, en vue de battre à mort un jeune religieux diacre qui ne 
revenait guère à ses goûts persécuteurs, ordres que les moines de Déir-es-Shir, aidés 
par leur supérieur respectif, se hâtèrent d'exécuter avec ponctualité, mais sans réussir 
à donner le coup fatal au malheureux diacre, qui fut emporté plus mort que vif par 
les fermiers stupéfaits des alentours; coupable d'avoir privé ses religieux de l'in- 
struction nécessaire en fermant le Séminaire jadis prospère sous son prédécesseur, 
le P. Théophane Badaoûy, qui en avait été le fondateur; coupable d'avoir fermé, 
à Makkin, les deux écoles gratuites des garçons et des filles pauvres de la contrée, 
toujours en dépit de son prédécesseur, qui les avait fondées de même; coupable 
d'avoir usé de simonie en off'rant des présents en argent et en nature à plusieurs 
reprises, tant aux Pères électeurs du Chapitre général qu'à deux évêques entièrement 
à sa dévotion, dans le but d'être toujours maintenu dans sa dignité de Supérieur 
général; coupable enfin de mille autres méfaits qu'il serait trop long d'énumérer ici; 
la S. Cong. de la Propagande vient de charger le délégué apostolique de Syrie, 
M" Frediano Giannini, de faire les perquisitions nécessaires et de lui adresser un 
mémoire documenté sur le mauvais gouvernement de ce triste personnage, qui dure 
déjà depuis dix ans. A cette nouvelle, grands troubles dans les monastères alépins, 
causés par l'ex-Général lui-même, dont on craint encore les agissements secrets. II 
persuade aux moines de n'avoir à livrer au délégué aucune confidence à son sujet, 
parce que ni le délégué ni la Propagande elle-même, qui, après tout, sont des étran- 
gers pour les Orientaux, n'ont rien à voir dans des matières pareilles, qui sont plutôt 
du ressort des supérieurs locaux. En outre, cette conduite de Rome est une insulte 



ATHANASE V JAUHAR ET LES RÉFORMES DES CHOUÉRITES 319 

en outre, vous tenez à cacher cette révolte elle-même sous le subterfuge 
de votre appel à un tribunal supérieur, appel dont vous n'avez encore 
rempli aucune condition (i), nous vous avertissons que de pareilles 
mesures sont vaines, inefficaces, téméraires, injurieuses pour nous, pour 
notre suprême autorité et notre siège patriarcal, plus injurieuses encore 
pour le Siège apostolique. En vérité, depuis notre élévation à ce siège 
sublime d'Antioche jusqu'à ce jour, nous n'avons recueilli aucun fruit 
de notre dévouement désintéressé à votre endroit, et, en dépit de notre 
amour paternel, de notre condescendance extrême, de la douceur avec 
laquelle nous vous avons traités, en dépit même de nos excellents con- 
seils et de notre vive sollicitude pour vos progrès spirituels et tempo- 
rels (2), nous avons eu la douleur de voir grandir votre entêtement et 
votre révolte contre tout ce qu'il y a de plus sacré. Vous saurez donc que 
des subterfuges pareils ne vous sont d'aucune utilité, et que votre appel 
n'est qu'une révolte et un égarement de plus ajoutés à vos autres fautes, 
car notre autorité est suprême dans notre saint siège patriarcal; elle 
s'impose à toute chose et en toute chose. Notre pouvoir aussi s'étend 
aux Congrégations religieuses, à leurs Règles et Constitutions, à tous les 
privilèges que leur accordent les saints synodes, et à tout ce qui contribue 
à leur avancement et à leur affermissement dans la vérité et dans la per- 
fection d'en haut; ce même pouvoir est illimité, et personne ne saurait 
en empêcher le libre exercice (3). Par suite, puisque vous n'avez pas 
rempli les conditions requises pour un appel à un tribunal supérieur et 



outrageante au métropolite territorial, qui est ainsi indirectement accusé de ne point 
remplir son devoir. Enfin, ajoute-t-il, qu'avons-nous besoin, nous, les Orientaux, de 
délégué apostolique, alors que nous jouissons de la diligente et paternelle sollicitude 
de nos pasteurs réguliers intimes, et qui sont plus à même de juger de nos affaires 
que des personnes étrangères? Ces prétentions, tout au plus schismatiques, étaient 
bonnes pour flatter l'amour-propre des deux évéques, ses amis dévoués. Il les fait 
venir, les paye grassement, les excite de son mieux et les envoie chez le délégué 
pour lui exposer ces tristes arguments, en réclamant ce qu'ils appellent leurs droits 
propres de pasteurs territoriaux. Ces deux prélats étaient M" Âgapios Malouf, de 
Bâalbek, et M" Athanase Sawaya, de Beyrouth, tous deux Chouérites indigènes ou 
Baladites. L'an dernier, Rome avait, en effet, pris les devants et confié au métropolite 
de Beyrouth l'examen de ces affaires. M" A. Sawaya reconnut parfaitement les tons de 
l'ex-Général, mais il n'eut pas le courage d'aller jusqu'au bout, en adressant à Rome 
un mémoire documenté à ce sujet, ayant été immédiatement soudoyé par l'ex-Général 
lui-même et gagné à sa cause. C'est pourquoi la Propagande vient de confier ce soin 
au délégué apostolique. Ce dernier, rencontrant cette opposition des deux prélats, et 
peut-être, pensons-nous, peu au courant de la conduite antérieure de Rome en 
pareilles circonstances, en référa à la Propagande. Il en attend encore les ordres. 

(i) Nous ne voyons pas au juste ce que le patriarche veut faire entendre par ces 
conditions à remplir touchant l'appel. 

(2) Qtiod gratis affirmatur, gratis negatur! Athanase V n'a encore rien fait pour 
le bien réel des Chouérites, et déjà il se prévaut d'un dévouement extraordinaire à 
leur égard. 

(3) Ceci est vrai, bien que coloré d'une légère teinte schismatique; mais, quel que 
soit son pouvoir, le patriarche n'a rien à modifier dans l'intime des Règles et Con- 
stitutions chouérites. 



320 ECHOS D ORIENT 



que VOUS vous êtes contentés de nous mettre par écrit votre révolte témé- 
raire, vous vous êtes rendus gravement coupables envers nous et vous 
avez mérité que nous vous infligions un châtiment exemplaire. Mais 
nous avons été retenu par l'amour paternel que nous avons pour vous 
et par l'espoir que nous nourrissons encore de votre soumission et de 
votre humble obéissance. Or, nous ne vous relevons point des obligations 
que vous imposent et l'encyclique de notre saint synode et les prescrip- 
tions ordonnées par notre vénérable Frère votre métropolite. Sachez 
donc que vous êtes tenus de les observer avec la même rigueur que vous 
apportez à l'accomplissement de vos Règles et Constitutions elles-mêmes, 
pour lesquelles, d'ailleurs, elles sont un refuge assuré. Ce sont, en outre, 
des ordonnances émanées de votre supérieur ecclésiastique, émises d'un 
consentement unanime (i) (de tous les Pères de notre synode patriarcal), 
basées sur les règles mêmes des prescriptions des saints conciles, sur les 
décrets des Souverains Pontifes et sur une coutume reçue par tous; enfin, 
rigoureusement imposées par l'Église catholique elle-même. 

Quelle aberration! par quel principe reconnaissez-vous donc qu'il est 
du ressort de notre suprême autorité patriarcale de vous délier de cer- 
taines obligations qui vous sont à charge, bien qu'elles soient relatées en 
toutes lettres dans vos Règles et Constitutions approuvées, et à l'observa- 
tion ponctuelle desquelles vous vous êtes astreints par un vœu solennel : 
par exemple, l'usage de la viande qui vous est absolument défendu, sui- 
vant les commentaires que vos Supérieurs majeurs ont donnés de vos 
Règles et Constitutions, et conformément à vos vœux sacrés; tandis que 
cette suprême autorité elle-même est réduite à une impuissance totale, 
lorsqu'il s'agit de vous imposer des prescriptions salutaires, propres à 
sauvegarder vos règles elles-mêmes et à vous en faciliter l'observation? 
Mais plutôt, de quelle loi vous êtes-vous autorisés, dans votre Chapitre 
général, pour permettre l'usage de la viande deux et même trois fois la 
semaine, sans nous consulter au préalable et sans même respecter les 
décrets de notre saint synode ? Cette licence, en effet, est diamétralement 
opposée à vos Règles et Constitutions, et elle ne ressort nullement de 
votre propre autorité (2). 

Et maintenant vous refusez de reconnaître notre compétence en tout 
<:e que nous vous avons prescrit en vue de votre bien! Étonnante mer- 
veille! lorsqu'il s'agit de vous multiplier complaisamment les dispenses. 



<i) Ce n'est pas vrai; elles avaient été élaborées dans le plus grand secret, et ceux 
qui les ont signées avaient été contraints à le faire. Voir Rapport, p. 5; Ristretto, 
n" i3 et 14. 

(2) Notons bien que le patriarche, convaincu par les arguments péremptoires du 
P. Clément Tabib, médecin de la Congrégation, avait pleinement consenti à cet 
usage, au dire du Rapport, p. 7, et du Ristretto, n* 18; mais il n'avait jamais relaté 
par écrit son consentement à cet égard. C'est pourquoi il revient à la charge une der- 
nière fois, mais sans y réussir. 



ATHANASE V JAUHAR ET LES REFORMES DES CHOUÉRITES 32 1 

en vous exemptant de règles onéreuses, alors notre autorité s'intitule de 
suprême, d'absolue, et acquiert un droit semblable à votre bienveillante 
obéissance; mais, en cas de répressions et de réformes salutaires, ce même 
pouvoir est injustement méconnu, et nos bienfaisants décrets foulés aux 
pieds! Hélas! quel triste égarement vous aveugle ainsi et vous empêche 
de reconnaître vos torts, auxquels vous ajoutez une révolte excessivement 
outrageante pour nos droits apostoliques suprêmes! de sorte que la 
mesure est comble. De quelle témérité inqualifiable vous avez osé, une 
première fois, nous promettre que vous vous soumettriez entièrement à 
notre encyclique, et maintenant vous vous efforcez d'être infidèles à vos 
promesses! (i) Et cependant, votre lettre que nous possédons encore est 
signée et cachetée par tous les membres de votre Chapitre général, par 
vous-même (2), par vos quatre assistants! Vous nous avez conjuré de 
lever les censures ecclésiastiques jugées par vous comme excessivement 
onéreuses pour votre faiblesse religieuse; nous nous sommes hâtés de 
condescendre paternellement à votre requête, et nous avons levé les cen- 
sures appliquées aux transgressions matérielles de nos décrets, tandis 
que nous les avons maintenues en cas de grave et formelle désobéis- 
sance (3). Quant à vos autres réquisitions, nous vous y avons fait des 
réponses convaincantes, au cas où vous vous efforceriez de vous laisser 
convaincre. Nous nous sommes, en même temps, évertué pour vous 
prouver que si, d'autre part, nous avons maintenu certaines de nos 
prescriptions, c'était en vue de votre bien. En effet, notre conscience 
nous en faisait un devoir rigoureux, qui nous mettait ainsi dans la sûreté 
de procurer votre prospérité spirituelle et temporelle. Or, vous avez feint 
d'oublier toutes ces condescendances paternelles, et vous vous êtes hâtés 
de nous envoyer cette présente lettre insultante, qui nous a mis dans 
une extrême perplexité à votre sujet. Mais nous ne jouissons nullement 
des loisirs nécessaires pour nous livrer à des querelles inutiles et scanda- 
leuses, auxquelles vous vous êtes laissés habituer depuis les premiers 
jours de votre fondation, et notamment encore sous le patriarcat de 
notre prédécesseur d'heureuse mémoire (4). 

C'est pourquoi nous vous ordonnons, par la voix grave et sévère du 
Seigneur, et par la force de notre autorité apostolique, de vous hâter d'en- 
voyer, à tous vos monastères, des copies de notre encyclique ; de donner 
des preuves publiques à tout le monde de votre soumission complète à 



(i) Le patriarche fait ici allusion à la première lettre des Chouérites, 19 novembre 
1790, où, en effet, ces derniers lui avaient fait cette promesse. 

(2) Le P. Ignace Arqach, Supérieur général. Notons que toute cette lettre est 
adressée à lui seul, bien que le nombre pluriel y soit employé d'un bout à l'autre. 

(3) Allusion à la lettre patriarcale ambiguë (8 déc. 1790) confiée au P. Moïse Qattân 
pour être remise aux Chouérites. 

(4) Allusion aux querelles des Dix Articles (1778-1785), sous le patriarche Théo- 
dose VI Dahan. 

Echos dOrient. t. XVII. a/ 



322 ÉCHOS d'orient 



ses prescriptions, en toute ponctualité; de reconnaître humblement toutes 
les obligations que vous imposent les ordonnances et les censures qui 
y sont contenues. Car, nous n'en retirons aucune, et nous les imposons 
toutes et chacune d'elles à tous les membres de votre Congrégation sans 
en excepter un seul. Nous vous accordons un délai de quinze jours, à 
partir de la réception de notre présente lettre, pour exécuter ce travail. 
Ce délai passé, nous serons contraints de lancer la peine de suspense sur 
vous et sur vos assistants, suivant que le mérite, d'ailleurs, celui qui 
résisterait à nos décrets et à ceux de notre saint synode. Que si vous per- 
sévérez dans votre révolte, nous serons forcé de divulguer vos scandales 
au moyen d'une lettre synodale qui serait adressée à tous les diocèses et 
portée à la connaissance de tous. 

Dans le même temps, nous vous ordonnons de vous soumettre aux 
désirs de notre Frère Ignace, votre vénérable métropolite. Nous avons 
soigneusement examiné toutes ses réquisitions, que vous qualifiez d'in- 
compatibles avec vos Règles et Constitutions; et cependant nous les avons 
trouvées excessivement justes et pleines d'à-propos. Pour énoncer notre 
jugement à cet égard, nous nous sommes basés sur les lettres mêmes de 
notre vénérable Frère, dont vous nous aviez envoyé une copie vous- 
mêmes (i). En outre, la juridiction immédiate qu'il exerce sur les reli- 
gieuses, les circonstances actuelles, enfin les privilèges exceptionnels que 
lui accordent les saints canons et même l'Église universelle, sont autant 
de sujets qui élargissent encore davantage le cercle de ses pouvoirs et lui 
permettent de multiplier encore ses exigences, beaucoup plus qu'il ne 
le fait à présent. Cette sollicitude de votre pasteur vous est un gage de 
progrès, de persévérance dans le bien, et de paix pour vous et pour les 
moniales elles-mêmes (2). Mettez donc de côté tout amour-propre, rejetez 
loin de vous tout entêtement, tout esprit de révolte, et vous vous con- 
vaincrez de la vérité de nos discours et de nos paternelles exhortations; 
de plus, vous vous porterez comme de gaieté de cœur à vous soumettre 
aux ordres de votre métropolite. Enfin, le P. Joachim, que vous avez élu 
supérieur de Saint-Georges en dépit de toute équité, contrairement à vos 
Constitutions, au mépris des décrets de notre saint synode, et enfin pour 
des motifs intéressés et injustes, ne devrait pas être constitué dans cette 

(i) Les Chouérites, en effet, lui avaient envoyé des copies de ces trois lettres de 
Sarrouf.dont ils avaient gardé les originaux. Voir leur lettreau patriarche {16 janv. 1791). 
Nous avons été grandement surpris de ne pas les voir figurer dans le dossier choué- 
rite soumis à l'examen de la Propagande en même temps que le mémoire. Peut-être, 
croyons-nous, parce qu'elles étaient trop vigoureuses, comme d'ailleurs toutes les 
compositions de Sarrouf, et qu'elles mettaient trop exactement les points sur les i à 
ses « chers fils spirituels ». Voici, d'ailleurs, la raison que nous en donnent les Choué- 
rites, Rapport, p. 10: «Ces lettres renferment trop d'insultes à l'adresse du Supérieur 
général; nous avons mieux aimé les tenir secrètes, pour éviter des ennuis aux émi- 
nents cardinaux. Par ailleurs, les développements que nous venons d'en donner sont 
amplement suffisants. » 

(2) En vérité, Âthanase V, ou plutôt Sarrouf, ne pouvait pas mieux dire! 



ATHANASE V JAUHAR ET LES RÉFORMES DES CHOUÉRITES 323 

charge. Ayez donc soin et sous le plus grand secret, de le transférer à un 
autre monastère, suivant la teneur des décrets de notre synode à l'article 
quatrième. Que si vous le maintenez quand même à Saint-Georges, notre 
vénérable Frère, votre métropolite, sera contraint d'user envers lui de 
représailles, suivant que ses droits épiscopaux lui permettent d'agir dans 
son diocèse; ou encore, il sera forcé de sévir contre vous-même, qui êtes 
son Supérieur général. 

Voilà ce que nous avons tenu à porter à votre connaissance, pour que 
vous l'observiez ponctuellement. Vous êtes parfaitement libres d'envoyer 
notre présente lettre à la S. Gong, de la Propagande; nous nous charge- 
rons volontiers de donner pleine satisfaction à ses perquisitions en temps 
opportun. En attendant, nous maintenons nos ordres formels touchant 
toutes les prescriptions émises dans notre saint synode. Taisez-vous donc, 
soyez sages et profitez de l'occasion exceptionnelle que vous procure 
notre sollicitude paternelle en se dévouant à vos intérêts, à votre bien 
spirituel et temporel. Que la bénédiction soit sur vous une deuxième et 
une troisième fois. 

Ne nous fatiguez plus par des messages inutiles. Rappelez-vous que 
très souvent nous avons souhaité vous réunir avec notre vénérable Frère 
votre métropolite, et nous vous avons chaudement exhortés à tenir cette 
réunion en notre présence, afin que nous puissions être à même de con- 
naître vos arguments et allégations ainsi que toutes ses preuves, et de 
porter un juste jugement en conséquence, dans le but d'abolir enfin ces 
querelles regrettables. D'autre part, nous avons écrit dans le même sens 
à notre vénérable Frère, nous l'avons même pressé de répondre à nos 
désirs en vous exhortant à venir en compagnie de vos assistants et à 
vous munir de tous vos papiers et arguments. Or, notre Frère Ignace 
s'est rendu immédiatement à notre invitation, dans l'espoir de mettre 
enfin un terme à ces démêlés, pour votre tranquillité et la nôtre; mais 
vous, au lieu de vous présenter chez nous, vous avez préféré nous 
occuper inutilement par des messages qui vous ont attiré des blâmes 
dont vous n'aviez certes pas besoin (i). Voyez donc où vous amène votre 
révolte, et considérez les nombreux troubles qu'elle cause au sein même 
de votre Gongrégation. Enfin, nous vous renouvelons nos exhortations 
antécédentes, et nous vous prions de ne plus nous fatiguer par des lettres 
aussi vaines et inutiles; nous avons à nous occuper d'autres affaires plus 
sérieuses. Nous vous souhaitons toutes sortes de prospérités (2). 



(i) En effet, le patriarche avait fait cette invitation à plusieurs reprises, de vive 
voix, tant aux deux premiers messagers chouérites (i" déc. 1790) qu'au P. Moïse 
Qattân (8 déc. 1790) et aux trois derniers messagers de Mar-Hanna (23 déc. J7Q0). Mais 
les religieux, voyant que le patriarche était toujours à la dévotion- de Sarrouf, n'atten- 
dirent rien de bon de pareilles réunions, et ils firent la sourde oreille aux instances 
d'Athanase. 

(2) Cette lettre est rapportée en entier dans les Annales, t. I",cah. XLIV, p. 663-668. 



324 ÉCHOS D ORIENT 



Cette longue lettre, que nous avons tenu à mettre in extenso sous les 
yeux du lecteur, dans le but d'être complet, n'était certes pas faite pour 
faire naître la componction. Abstraction faite du ton et des qualificatifs 
peu charitables, elle renferme des prétentions de pouvoir que nous ne 
croyons guère avoir été consacrées par « les saints canons, les privilèges 
exceptionnels des métropolites, et même par l'Église universelle ». Les 
Chouérites, eux, n'y virent que les termes injurieux de téméraires, de 
révoltés et autres, dont les gratifiait leur métropolite. Ils s'en plaignent 
tristement dans leur Rapport (i), et supplient les éminents cardinaux 
de leur faire justice. Cependant, ils reçoivent la lettre patriarcale, s'em- 
pressent de la transcrire, pour en conserver l'original et en envoyer une 
copie à la Propagande, mais ils n'y font ancune réponse. Dès lors, un 
armistice général règne dans les deux camps opposés : Athanase V 
Jauhar et ses « chers fils spirituels, qui lui ont coûté tant de sollicitude 
paternelle», sont dans l'attente des ordres romains. Les Chouérites goûtent 
quelques jours de repos, tandis que leur dévoué métropolite qui, lui, ne 
connut aucun repos dans sa vie, excite son dévoué patriarche contre 
Mgr Germanos Adam, métropolite d'Alep. Nous raconterons plus loin 
en détails ces nouveaux démêlés dont nous possédons tous les docu- 
ments romains, grâce à l'obligeance d'un ami à qui nous présentons 
de chaleureux remerciements. Mais, revenons à nos Chouérites. 

A Saint-Michel de Zouq-Mikaïl, on ne s'inquiète plus de composer 
des invectives qu'il est temps de cesser. Les quatre assistants, sous la 
présidence du Supérieur général, tiennent un Chapitre extraordinaire qui 
dure plusieurs jours; les sessions se succèdent, et elles sont longues (2). 
On se préoccupe, en particulier, de relire tous les documents, toutes 
les pièces qui ont trait à ces querelles, de les mettre en ordre, d'en faire 
faire plusieurs copies, et même de se procurer des témoignages étran- 
gers qui militeraient en faveur des Chouérites. Deux mois entiers 
d'énergique labeur furent employés à ce travail; cette fois, les Consti- 
tutions monastiques et même les Règles de saint Basile le Grand ont 
eu la chance d'être profondément étudiées, consultées, fouillées d'un 
Ibput à l'autre. A d'autres époques que celles des querelles monastiques, 
ce travail n'a pas coutume d'être exécuté. Enfin, au i^r avril 1791, nous 
voyons apparaître un long mémoire signé par tous les Chouérites, à 
l'adresse de la Propagande. Le P. Flavien Turkmany, premier assis- 
tant, l'emporta à Rome avec la copie authentique de on^e autres 



(i)P. i3. 

(2) Ananiè Mounayyéf, p. ^3* 



ATHANASE V JAUHAR ET LES RÉFORMES DES CHOUÉRITES 325 

documents pour être soumis à l'examen de la S. Congrégation (i). 

Cet examen fut confié à l'éminent cardinal Valens Gonzaga, dont 
nous possédons encore la longue Relatio ou Ristretto en quarante-six 
pages manuscrites. Elle est en italien et embrasse, non seulement les 
querelles chouérites, mais encore le fameux synode de 1790, l'élection 
du patriarche Athanase V Jauhar, et enfin les démêlés de ce dernier avec 
M?'' Germanos Adam, métropolite d'Alep. Nous traiterons de tous ces 
sujets dans un article spécial ; pour le moment, essayons de bien voir 
ce que pouvait renfermer et le mémoire chouérite et les on:{e documents 
qui l'accompagnaient. 

Le mémoire ou Rapport n'embrasse pas moins de vingt-deux grandes 
pages, et est divisé en deux parties : la première (p. 1-12) est historique, 
et la seconde (p. 12-22) est polémique, mais d'un ton plus humble et 
plus suppliant. La sincérité et la fidélité qui régnent dans le récit de 
ces événements nous ont surpris. Cependant, nous n'avons été pleine- 
ment convaincu qu'après une étude sérieuse du dossier romain que 
nous avons sous les yeux. Quant à la partie polémique, elle est corro- 
borée par des arguments positifs péremptoires tirés des Brefs aposto- 
liques et de la teneur même des Constitutions chouérites. C'est, croyons- 
nous, le meilleur mémoire que nous ayons étudié jusqu'ici, sous tous 
les rapports : un ton relativement modéré joint aux preuves positives 
tirées des sources les plus pures, et qui n'ont pas moins influé sur le 
jugement équitable de la Propagande. 

Le Ristretto, lui, consacre douze longs paragraphes à ces démêlés 
monastiques. Lui aussi, à l'instar du mémoire chouérite, est divisé en 
deux parties : historique (§§ 1 1-19), et polémique (§§ 19-22). 

Nous avons exactement raconté jusqu'ici tous les événements rela- 
tifs à ces réformes chouérites, que Sarrouf souhaitait vivement d'intro- 
duire au sein de la Congrégation de Mar-Hanna, mais sous le couvert 
du patriarche Athanase V Jauhar. Le Ristretto commence par nous en 
donner un résumé succinct, conforme d'ailleurs aux récits du mémoire (2) , 
il fait de même pour la fameuse encyclique patriarcale, que nous avons 
traduite en entier dans un premier article (3); il nous fait enfin con- 
naître la substance des missives diverses échangées entre les Choué- 
rites, le patriarche et Ignace Sarrouf (4). Puis, il dit : « Les moines 
n'acceptent nullement le décret patriarcal et ils supplient instamment 



(1) Ristretto, n" 14 et 18. 

(2) Ristretto, n* 11. 

(3) Loc. cit., n* 12. 

(4) Loc. cit., n" i3-i8. 



526 ÉCHOS d'orient 



les éminents cardinaux de les délivrer des persécutions de Mg» Sarrouf, 
dont les agissements divers ne contribueront qu'à ruiner enfin la Con- 
grégation de Chouéir, et à la faire disparaître. » (i) 

En effet, contrairement aux prétentions de Sarrouf, les Chouérites 
exigeaient les sept points suivants : 

1° La visite des monastères incombe en tout et partout, in tuito, 
e pro tuttOj au Supérieur général (2). 

2° Le pouvoir de déposer le supérieur canoniquement élu du monas- 
tère de Saint-Georges est du ressort du seul Chapitre des assistants (3). 

30 Le choix des aumôniers et confesseurs des moniales fait partie des 
droits du Chapitre des assistants (4). 

4° Conformément aux règles monastiques, il appartient au seul Supé- 
rieur général de donner à ses religieux, dans les monastères, la faculté 
de se confesser les uns aux autres (5). 

y Pareillement, il est du ressort du Supérieur général de relever de 
l'excommunication le religieux qui l'aurait encourue dans le monastère 
en frappant son confrère. C'est là une coutume reçue de temps immé- 
morial chez les moines de Mar-Hanna (6). 

60 Le Supérieur général ne devrait pas être empêché d'envoyer un de 
ses religieux en Egypte et un autre à Damas, pour y faire des quêtes 
en faveur des Chouérites, vu la pauvreté extrême des monastères à cette 
époque (7). 



(1) Loc. cit., n' 19. 

(2) Telle est, en effet, la teneur des Consiitutiones S. Basilii Magni, II* partie, ch. vu, 
n" I : « Le Supérieur général visitera une fois l'an tous les monastères de notre Con- 
grégation, soit par lui-même, soit par l'entremise d'un visiteur choisi par lui-même.» 

(3) Les Consiitutiones, W partie, ch. xxxvi, n* i, sont formelles en ce point. Cf. aussi 
II" partie, ch. xxxvii, n"" i et 3; et II» partie, ch, xv, n" 7; enfin, III' partie, ch. xiii, n* 3. 

(4) Cf. Consiitutiones Monialium Sanctœ Marice Annuntiationis, II' partie, ch. xv, 
n" i; Bulle de Benoît XIV, Ecclesiœ catholicœ regimini meriiis, de 1757; Bulle de 
Clément XIII, Virginum cœtus, de 1764. 

(5) Cf. Constitutiones Sancti Basilii Magni, II' partie, ch. v, n° 3. 

(6) Bieu que ce soit là simplement une coutume reçue et qui ne découle guère des 
Constitutions, quoi qu'en disent les Chouérites, plusieurs métropolites de Beyrouth 
ont réclamé cette faculté pour eux, et Sarrouf était parfaitement dans son droit en 
ce point. En effet, ce pouvoir d'absoudre des censures ecclésiastiques relève essen- 
tiellement du droit de juridiction qui a son siège dans l'ordre épiscopal, et non point 
dans la charge ou dignité de Supérieur général. Rome se proposait de mettre ordre 
à ces coutumes plus ou moins tolérables après l'examen du synode de 1790. Mais, 
comme cet examen n'eut pas lieu, les affaires demeurèrent en suspens, et Sarrouf 
persista dans ses exigences, à tel point que ses successeurs ont toujours fait les mômes 
réclamations. Aujourd'hui, dans tous les couvents chouérites, quand ces tristes événe- 
ments arrivent, le supérieur respectif du monastère pu le Supérieur général lui-même 
se hâtent de demander au métropolite de Beyrouth la faculté d'en absoudre les cou- 
pables, à moins qu'ils ne jouissent eux-mêmes de ces pouvoirs, que le métropolite 
leur accorde pour un temps déterminé. 

(7) Nous voyons, en effet, que le P. Ignace Arqach réussit enfin à envoyer des 



ATHANASE V JAUHAR ET LES RÉFORMES DES CHOUÉRITES ^2"] 

70 Enfin, par suite de ces démêlés, toute la Congrégation avait été 
discréditée et publiquement diffamée par ses adversaires, notamment 
par son métropolite lui-même. Or, les Chouérites protestent contre tous 
ces scandales qu'ils n'ont causés d'aucune manière, car leur Congré- 
gation demeure toujours attachée à ses Règles et Constitutions, et elle 
ne s'en est jamais départie. Que, s'ils ont dû prendre une part active 
à ces querelles antécédentes, ce ne fut que pour remplir un devoir 
nécessaire et défendre leur famille religieuse contre toute agression 
injuste (i). 

En conséquence, ils requièrent que ni l'évêque ni le patriarche n'aient 
la faculté de modifier, en quoi que ce soit, leurs Règles basiliennes 
approuvées par le Siège apostolique. En second lieu, les Chouérites ne 
veulent nullement avoir affaire à ces deux autorités, tant pour se dis- 
penser de l'une ou l'autre de leurs règles, que pour s'en laisser imposer 
de nouvelles, puisque ces deux autorités elles-mêmes ne jouissent 
d'aucun pouvoir sur eux en ces matières, contrairement aux prétentions 
du patriarche qui leur dit : « Vous souhaitez que le patriarche soit votre 
supérieur dans le seul but de vous gratifier de nombreuses dispenses 
touchant certaines règles qui vous sont à charge; mais vous ne recon- 
naissez guère sa compétence lorsqu'il s'agit de vous imposer des réformes 
salutaires. » (2) 

Partant de ces principes, les Chouérites réfutent l'un après l'autre 
les vingt articles de l'encyclique patriarcale, ainsi qu'il suit (3). 

Âd I. L'usage de la viande est, en effet, défendu par leurs règles 
monastiques, et en principe ils sont tenus de s'y conformer; mais les 
divers manquements secrets des religieux à ce sujet, les nombreuses 
maladies dont la plupart étaient atteints, la rareté du beurre au mont 
Liban, et, notamment, les ordonnances des médecins de la Congré- 
gation, furent autant de motifs puissants qui forcèrent les Supérieurs 
majeurs d'y remédier en en demandant une dispense régulière au 



quêteurs à Damas et en Egypte, contrairement aux désirs du patriarche et de Sarrouf. 
En effet, les Annales, t. I", cah. LU, p. 829, nous signalent des bâtisses nouvelles 
exécutées à Mar-Hanna, dans la chapelle même du monastère, dédiée à saint Nicolas 
de Myre. C'était en 1794, sous le supériorat du P. Athanase Jaghlié, qui rapportait 
les aumônes des fidèles damasquins et égyptiens. 

(i) Ces protestations éloquentes fourmillent d'un bout à l'autre de leur long 
mémoire; elles ne doivent pas cependant nous jeter de la poudre aux yeux, et nous 
savons pertinemment que si leur métropolite était un agresseur, eux n'étaient tout 
au plus que des sujets intraitables. 

(2) Rapport, p. 14 et 21; Lettre d'Athanase V, sans date, en réponse à celle des 
Chouérites du 29 janvier 1791. 

(3) Nous avons résumé de notre mieux leurs réfutations, pour nous éviter des 
redites fastidieuses. 



328 ÉCHOS d'orient 



patriarche Théodose VI Dahan (i). D'ailleurs, leurs Règles basiliennes 
elles-mêmes ne leur disent-elles pas au chapitre xiii : « Nous devons 
manger de tout quand la nécessité nous y oblige, prenant ces aliments 
par esprit de pauvreté et de pénitence, et non point suivant l'appétit 
de la nature, » (2) 

Ad 2. Quant à l'usage du café et du tabac, il n'est nullement opposé 
à leurs règles; il existe chez les Chouérites dès le début de leur Con- 
grégation ; il ne cause aucun scandale parmi le peuple, attendu que cette 
coutume est en faveur dans tout le Levant, préconisée et employée par 
des évêques et des patriarches vénérables, et personne n'y trouve à 
redire; enfin, cet usage n'est point contraire à notre vœu de pauvreté, 
parce que nous ne nous en servons que sur l'avis du médecin, avec 
l'autorisation de nos supérieurs, et non point suivant nos caprices (3). 

Ad ^. Cet article, qui renferme des peines excessives appliquées à 
des transgressions légères concernant le vœu de pauvreté, est entière- 
ment rejeté. D'ailleurs, le vœu de pauvreté est rigoureusement observé 
chez nous. 

Ad 4. En ce qui touche aux élections monastiques, il nous semble 
que cette quatrième ordonnance est opposée à toute règle et même au 
bon sens. Car le droit de choisir les divers supérieurs et dignitaires de 
la Congrégation appartient au Chapitre général et à celui des assistants, 
suivant la teneur même des Constitutions, mais non à l'évêque ou au 
patriarche; et il est conforme à toute équité qu'ils soient élus par ceux-là 
mêmes qu'ils doivent gouverner. Quant aux empêchements canoniques 
qui mettent obstacle à leur élection, ils sont mentionnés dans nos 
Constitutions, et les Supérieurs majeurs, les Chapitres généraux et con- 
ventuels les reconnaissent beaucoup mieux que les supérieurs ecclé- 
siastiques étrangers à nos règles. Enfin, nous ne saurions agréer tel ou 
tel supérieur imposé par le bon ou le mauvais vouloir de l'évêque, car 
alors notre liberté canonique serait entravée; c'est l'évêque lui-même qui 
serait le Supérieur général de la Congrégation, et, après cela, qu'est-il 
besoin de tenir des Chapitres réguliers et d'élire des dignitaires dans la 
Congrégation (4) ? 

Ad 5. Nous ne saurions nier qu'il faille de toute nécessité fixer un 
monastère spécial où le Père Général résiderait habituellement, en com- 



(i) Nous avons longuement parlé de celte dispense dans notre premier article. 

(2) Rapport, p, 6 et 8. 

(3) Ibid. 

(4) Nous avons donné plus haut les références des Constitutiones ayant trait à ces 
affirmations régulières. 



ATHANASE V JAUHAR ET LES RÉFORMES DES CHOUÉRITES 329 

pagnie d'un ou de deux assistants; mais ce choix incombe au Chapitre 
général et aux assistants, et non à l'évêque, suivant encore la teneur 
même de nos Constitutions (1). 

Ad 6. Nous nous soumettons volontiers à ce décret, d'autant plus 
qu'il est en respect dans nos monastères. Quant à ceux de nos religieux 
qui exercent la médecine, ils ne le font qu'avec l'autorisation expresse 
de Sa Grandeur qui est, d'ailleurs, parfaitement libre de l'accorder à 
celui qu'elle juge capable en cet art. Enfin, quant à l'instruction théo- 
logique de nos prêtres, nous avons la persuasion que nos religieux sont 
plus capables que d'autres en ce point; et c'est parfaitement clair. Quoi 
qu'il en soit, nous ne négligeons guère de les instruire, suivant la mesure 
de nos pouvoirs (2). 

Ad y. Nous serions infiniment reconnaissants à Sa Grandeur si elle 
nous délivrait de toutes ces obsessions d'emprunts pécuniaires; malheu- 
reusement, les circonstances ne nous le permettent guère^ tt les gou- 
verneurs locaux nous obsèdent de toutes parts (3). 

Ad 8. Nous confessons volontiers que le Saint Sacrifice et les offices 
divins méritent d'être traités avec le respect et la vénération qui leur 
conviennent; mais nous avouons, en outre, que certaines prescriptions 
excessivement légères de cet article sont imposées sous des peines 
très rigoureuses : tels, par exemple, l'obligation de nettoyer l'àvTip.vcnov 
chaque jour après les messes, la défense de déposer les ornements 
sacerdotaux sur le maître-autel, l'ordre de réciter le saint office en entier 
avant la messe, l'ordre portant que le pain d'autel ne devrait pas être 
vieux de plus d'un seul jour, celui de purifier le saint calice avant de 
réciter I aTOÀ-jT».? finale, de n'employer qu'une demi-heure à la célé- 
bration de la messe, et que, si le prêtre y emploie plus ou moins de 
temps, il encourt la suspense, etc. 11 y en a d'autres encore qui sont 
moralement impossibles (4). 



(1) Cf. Constitutiones, II' partie, ch. xv, n" 16. 

(2) Ici les Chouérites ne sont point sincères. A cette époque, leurs religieux étaient 
bien ce qu'il y avait de plus ignare dans le clergé melchite. Déjà, en 1785, M*' Pierre 
Craveri leur adresse de vifs reproches à ce sujet, et Sarrouf qui, lui, n'était certes 
pas une lumière éblouissante en fait d'instruction, a très souvent dirigé ses batteries 
de guerre chouérite de ce côté. 

(3) C'était vrai; et les magistrats de cette époque troublée, qui ne reconnaissaient 
aucune autre loi que «la raison du plus tort», étaient des gens rapaces, oppresseurs, 
dont il importait de gagner les bonnes grâces, au risque de se voir mis à la porte de 
sa propre maison. Nous l'avons déjà remarqué plusieurs fois dans le cours de ces 
études monastiques, notamment dans les débuts de Mar-Hanna. 

(4) Cet article, tout singulier qu'il fût, était cependant nécessaire. Les offices divins 
et même le Saint Sacrifice étaient et sont encore célébrés, dans les monastères choué- 
rites, avec un mmque de piété, un laisser-aller général, un manque de respect et un 
désordre à désespérer. 



330 ÉCHOS d'orient 



Ad p. Nous n'y faisons aucune réplique. 

Ad jo. Nous ne saurions admettre que le droit de visiter les monas- 
tères et celui de corriger les religieux coupables de transgressions 
monastiques soient du ressort de l'évêque; mais plutôt ils appar- 
tiennent essentiellement au Supérieur général, suivant la teneur même 
de nos règles (i). 

Ad II. Cet article nous semble diamétralement opposé à l'esprit de 
l'Évangile, qui nous fait un devoir rigoureux de recevoir le transfuge 
qui revient à résipiscence avec la ferme volonté de se soumettre à 
toutes les peines que ses fautes lui ont méritées. Nos Constitutions 
elles-mêmes sont parfaitement conformes à cet esprit, et nous continue- 
rons à les prendre comme règle de notre conduite en ce point (2). 

Ad 12. Nous nous efforcerons de tout notre pouvoir d'éloigner le 
plus possible de nos monastères l'habitation des séculiers. Quant à 
l'instruction religieuse donnée dans nos couvents aux enfants pauvres 
de nos paroisses, elle avait lieu autrefois et était rigoureusement 
observée; mais, par suite des scandales infâmes répandus parmi les 
laïques par notre métropolite lui-même, nous avons jugé plus conve- 
nable de nous en dispenser pour nous éviter de graves ennuis (3). 

Ad 75. Nous nous soumettons de tout cœur à ce décret, qui nous 
prescrit la sanctification des dimanches et des fêtes; nous ne pensons 
pas, d'ailleurs, y avoir jamais dérogé (4). 

Ad 14. Nous n'admettons nullement que l'évêque puisse exercer un 



(i) Cf. Constitutiones, II' partie, ch. xiv, n* i; III* partie, ch. vu, n' i. 

(2) En effet, les Constitutiones, IIP partie, ch. x, n" i et 2; III* partie, ch. xv, n* 7, 
sont formelles à ce sujet. Mais, qu'il serait à souhaiter qu'une rigueur sérieuse soit 
apportée dans la direction de ces transfuges de profession! Hélas! si les désordres 
et les relâchements les plus pernicieux régnent encore aujourd'hui dans les monastères 
chouérites indigènes, et notamment chez les Alépins, ils sont dus en très grande partie 
à ces pauvres égarés qui, fatigués d'errer dans le siècle, reviennent demander au 
monastère un nouvel abri à leur pauvre vie. L'extrême facilité avec laquelle on les 
accueille les rend audacieux, téméraires à l'excès; de sorte qu'au lieu de réparer 
leurs fautes, ils s'enhardissent à en commettre de plus graves, qui les rendent dignes 
d'un nouveau renvoi, et ainsi de suite. Nous avons eu la douleur de le constater 
nous-mêmes chez les pauvres moines alépins qui, en toute vérité, sont aujourd'hui 
les plus arriérés des religieux melchites de la Syrie. Il est vrai que, à notre époque, 
le nombre dès moines est restreint, et que, peu à peu, la Congrégation risquerait de 
disparaître, faute d'un personnel suffisant; mais nous ne croyons point que, pour 
empêcher un édifice de crouler, il faille le soutenir au moyen de poteaux pourris. 

(3) Les Chouérites font ici allusion à l'un des Dix Articles portés par Sarrouf, et 
dont nous avons longuement parlé l'an dernier. Cf. Echos d'Orient, t. XIII (1910), 
p. 76-84, 162-17 1, 282-289, et 343-351. 

(4) Ce décret en voulait surtout aux marchés des vers à soie et à certains comptes 
des fermiers ou des ouvriers que les Chouérites ont, de tout temps, conclus les 
dimanches et les jours de fêtes; cette malheureuse coutume persiste encore aujour- 
d'hui, et suscite de nombreux troubles monastiques. 



ATHANASE V JAUHAR ET LES RÉFORMES DES CHOUÉRITES ^^ I 

droit absolu sur les biens immeubles et les propriétés des monastères; 
en effet, ce droit appartient essentiellement au Supérieur général et aux 
assistants qui peuvent vendre, acheter ou échanger ces biens, suivant 
les besoins des religieux; ce qui est, d'ailleurs, extrêmement conforme 
à nos Constitutions (i). 

Aux six derniers articles, les Chouérites ne firent aucune opposition, 
et ils tombèrent cette fois d'accord avec leur dévoué métropolite. Ce 
dernier, cependant, avait, entre tant d'autres, un charmant défaut domi- 
nant, dans toute sa conduite avec ses « chers fils spirituels » de Mar- 
Hanna. Un religieux coupable faisait-il appel à son tribunal contre la 
sentence de ses Supérieurs majeurs, il l'accueillait à bras ouverts. Puis, 
s'il vovait que ce pauvre moine peu régulier était capable de lui prêter 
main forte contre les braves dignitaires de Mar-Hanna pour lesquels le 
métropolite ne professait pas une bien vive sympathie, Sarrouf le sou- 
tenait énergiquement, s'offrait à examiner lui-même son cas, lui prodi- 
guait mille caresses, cassait le jugement des Supérieurs majeurs, et, en 
fin de compte, lui donnait raison contre eux en le réhabilitant avec 
quelque solennité. En même temps, il lui demandait ses services que le 
délinquant lui prodiguait à profusion, sans compter. Sarrouf en usait et 
en abusait; de sorte, que, lorsqu'il n'en avait plus aucun besoin, il le 
mettait de côté et faisait appel au dévouement d'un autre. Cependant, 
orsqu'il prévoyait qu'il n'avait rien à attendre du coupable qui recou- 
rait à son tribunal, il le renvoyait immédiatement à ses supérieurs. 

En vérité, ajoutent les Chouérites, nous avons peine à comprendre la 
conduite du métropolite à notre égard. Ceux de nos religieux peu régu- 
liers qui en appellent à son tribunal contre la sentence de leurs supé- 
rieurs, sont diversement traités. Il en est qu'il repousse vigoureusement; 
il en est d'autres, plus coupables, qu'il traite avec bonté, auxquels il 
donne raison contre leurs supérieurs mêmes, et qu'il finit par réhabiliter 
aux yeux de tous les moines étonnés. Franchement, nous n'y compre- 
nons rien ! C'eût été pour nous une énigme des plus obscures si M'' le 
métropolite lui-même ne nous en eût livré la clé. Un jour, l'un de nos 
Pères eut la hardiesse de lui en demander la raison. Sarrouf lui fit mali- 
cieusement la singulière réponse qui suit : « Je couvre le plomb de l'or le 
plus pur tout le temps que j'en ai besoin, et quand j'ai réussi à atteindre 
mes fins, je lui retire ce masque éblouissant et le rejette loin de moi. »(2) 

Cette réponse tout énigmatique n'a pas besoin de plus longues expli- 
cations, après les éclaircissements que nous venons de fournir, et qui 



(i) Cf. Constitutiones, II* partie, ch. xv, n* 1 1 ; ch. vu , n' g. 
(2) Cité dans le Rapport lui-même, p. 21. 



332 ÉCHOS d'orient 



peignent au vif le caractère brouillon, intrigant, agitateur de ce singulier 
prélat. C'est bien Ignace Sarrouf et tout Ignace Sarrouf. 

Le mémoire des Chouérites se termine par une page suppliante où se 
succèdent les phrases et termes arabes les plus propres à exciter la 
compassion envers des malheureux persécutés, mais qui n'ont jamais, 
croyons-nous, eu la chance de faire quelque impression sur des cœurs 
occidentaux, encore moins sur des cardinaux romains (i). 

On:{e documents, avons-nous dit, accompagnaient ce mémoire à Rome. 
Le Ristretto nous en donne les noms; inutile d'avertir le lecteur que 
nous les avons tous consultés et cités dans le cours de cette longue 
étude. Ce sont: a) La première lettre du Chapitre général au patriarche 
(19 nov. 1790) et la réponse de celui-ci (25 nov. 1790). b) La seconde 
lettre du Chapitre général (28 nov. 1790) et la réponse du patriarche 
(ler déc. 1790). c) Les deux lettres du Supérieur général de Saint- 
Sauveur et du P. Gabriel Sawaya (toutes deux du pr déc. 1790). d) La 
lettre du patriarche aux Chouérites (8 déc. 1790), remise au P. Moïse 
Qattân. e) Une autre lettre du patriarche au P. Ignace Arqach, nouvelle- 
ment réélu Supérieur général (23 dec. 1790). /) Le recours des moines 
au patriarche contre Mk"- Sarrouf(i6 janv. 1791) et réponse du patriarche 
(20 janv. 1791). g) Lettre des Chouérites au patriarche avec la lettre 
d'appel (29 janv. 1791), et réponse du patriarche (sans date), h) Pro- 
testation signée par tous les membres du Chapitre général contre le 
décret patriarcal (sans date), i) Attestations (2) des religieux médecins 
de la Congrégation touchant la nécessité de manger de la viande 



- (i) Une phrase finale nous a quelque peu surpris dans ce long mémoire. Les Choué- 
rites y disaient : « Si Votre Eminence juge qu'il est indispensable que l'autorité 
métropolitaine exerce sur nous et nos Constitutions religieuses un pouvoir absolu, 
nous vous prions de délier les moines de leurs vœux, afin que chacun puisse faire 
son propre salut, soit en se réfugiant auprès d'un prélat catholique, soit en rentrant 
dans sa famille, pour échapper à ces désordres et troubles de conscience. » 

En vérité, ils eussent été bien surpris si la Propagande les eût pris au mot. Sarrouf 
aurait jubilé en triomphant sur des ruines; la nation melchite catholique n'aurait 
certes pas été déchirée par les nombreux et graves scandales occasionnés par la 
fameuse scission des deux éléments alépin et baladite; enfin, nous n'aurions pas eu 
la douleur d'entendre le cardinal Ledochowski flétrir ainsi Iss Chouérites en s'adres- 
sant au patriarche Pierre IV Géraigiry lui-même, en 1899: «Ces moines vivent 
sine fide et sine lege! * A y regarder de près, ces simples paroles résumeraient à 
elles seules toute l'histoire de Chouéir. Nous les avons recueillies de la bouche 
même du prélat qui, à son retour de Rome, vint faire une visite de deux jours à 
Déir-es-Shir, où nous nous trouvions encore. 

(2) Ces attestations sont au nombre de deux, rapportées en entier dans les Annales, 
t. I", cah. XLII, p. 670-673, et signées par les deux médecins de la Congrégation, le 
P. Clément Tabib et le Fr. Zachée Tabib. Elles relatent les mêmes arguments que 
nous avons déjà vus développés dans le Rapport. Le P. Timothée Jock les a publiées 
in extenso dans la revue arabe Al-Machriq, en 1908, à la suite d'une étude sur l'usage 
de la viande chez les religieux orientaujç. 



I 



ATHANASE V JAUHAR ET LES RÉFORMES DES CHOUÉRITES }}} 



(6 déc. 1790). y) Attestations des religieux de Saint-Georges touchant 
la bonne conduite de leur supérieur dont Sarrouf exigeait la déposition. 
k) Attestations en faveur des Chouérites eux-mêmes et de leur régularité 
générale, délivrées par l'évêque de Fourzol (i), l'évêque d'Edesse (2), 
l'évêque de Baâlbeck (3), par le Supérieur général de Saint-Sauveur, 
par les missionnaires Franciscains de Harissa, par trois autres mission- 
naires séculiers (4), par le chef des Druses, par le gouverneur Salomon 
Qaïdabaih et par un dernier magistrat auquel le Ristretto donne le nom 
étrange de Principe del Atolcu. 

Toutes ces attestations de la bonne conduite des Chouérites étaient 
complaisamment accordées par les amis ou connaissances des moines. 
Tout en regorgeant d'éloges absolument mensongers sur le compte de 
leurs héros, nous ne croyons pas qu'elles aient pesé lourd dans la 
balance équitable de la Propagande. A notre avis, ce qui a le plus influé 
sur le jugement romain, ce furent précisément les empiétements eux- 
mêmes de Sarrouf, qui, cette fois, furent reconnus excessifs et blâmables. 
La sentence n'en fut promulguée que deux ans après (26 août 1793), 
et elle fut pleinement confirmée par le Souverain Pontife Pie VI, le 
19 septembre de la même année. Comme elle embrasse aussi les ques- 
tions relatives à l'élection d'Athanase V Jauhar, à son synode de 1790 
et à ses démêlés avec Mg"" Germanos Adam, nous n'en parlerons 
qu'après avoir traité de ces événements dans notre article suivant. 

Paul Bacbl, 

prêtre de rite grec. 
Syrie. 



(i) M" Joseph Farhatt, qui mourut au mois de juin 1794. 

(2) Nous ne connaissons guère ce prélat, qui doit être plutôt un évêque chaldéen, 
car ce siège n'a pas, que nous sachions, de titulaire dans notre Eglise melchite 
catholique. 

(3) M" Benedictos Turkmany, le grand adversaire de Sarrouf dans la querelle des 
Dix Articles. 

(4) Que nous ne connaissons guère, sauf le P. Moise Qattân, curé de Zouq-Mikaïl, 
et plus tard patriarche d'Antioche sous le nom d'Ignace (i8i6-i833). 



LOIS ET RÈGLEMENTS 

DE L'ÉGLISE ROUMAINE"' 



2. Loi relative, au clergé séculier et aux Séminaires (2) 

CHAPITRE I 

LES PAROISSES ET LEUR PERSONNEL 

Art. I«^ — L'Église autocéphale orthodoxe de Roumanie, qui com- 
prend tous les chrétiens orthodoxes de ce royaume, se divise en paroisses 
urbaines et rurales. 

Ne font pas partie des paroisses : les églises cathédrales métropolitaines 
et épiscopales, les églises des monastères et des skites de moines et de 
religieuses, de même que les chapelles et les églises particulières. 

Les églises (des villes) déclarées monuments historiques et restaurées 
comme telles restent annexées aux églises cathédrales métropolitaines 
ou épiscopales, et le service divin y est accompli sous la direction des 
évêques éparchiques; elles ne servent jamais d'églises paroissiales ou 
filiales. 

Art. 2. — L'Église roumaine orthodoxe compte actuellement (3) 
368 paroisses urbaines et 3 326 paroisses rurales. Ce nombre ne peut être 
augmenté ou diminué qu'en vertu d'une loi. 

Toutefois, il n'est pas défendu de créer de nouvelles paroisses rurales 
en cas de nécessité évidente, mais elles ne doivent pas dépasser le sixième 
du chiffre indiqué plus haut, et, de plus, on ne pourra en créer que douze 
au plus par an, après entente entre l'évêque et le ministre des Cultes et 
l'obtention d'un décret royal. 

Art. 3. — La création d'une commune rurale ou urbaine nouvelle 
peut être l'occasion de créer une nouvelle paroisse aux conditions signa- 
lées à l'instant. 

Le nombre des paroisses rurales est, autant que possible, celui des 
communes. Les paroisses urbaines comptent normalement 400 familles 



(i) Voir Echos d'Orient, mai-juin 1914, p. 240-248. 

(2) Décrets royaux de 1906, 1909, 1910 (op. cit., p. 60). 

(3) En 1910? L'Anuar de la caisse ecclésiastique (après la page 480) comptait, l'année 
précédente, 366 paroisses urbaines et 3 393 paroisses rurales. Le chiffre de la Colec- 
tinnea nous paraît fautif. 

D'après cet annuaire, le nombre des prêtres roumains (y compris les surnuméraires 
et les prêtres voués au service des églises des monastères de religieuses ou de religieux 
non prêtres), était, en 1909, de 4851. Nous ignorons le nombre des moines prêtres ou 
hiéromoines. 



LOIS ET RÈGLEMENTS DE L'ÉGLISE ROUMAINE 335 

au plus. Lorsque ces paroisses ont 3oo familles et que la commune inscrit 
à son budget le traitement, elles ont droit à un prêtre auxiliaire dont le 
poste ne peut être supprimé du vivant de ce dernier. 

Art. 4. — On est en droit de modifier les paroisses rurales sans en 
augmenter le nombre en leur annexant ou supprimant des hameaux, 
après entente entre l'autorité diocésaine et le ministre, et l'obtention d'un 
décret royal. 

Cette modification est permise lorsque les hameaux sont éloignés de 
deux ou trois kilomètres ou quand ces hameaux sont séparés des paroisses 
par de grands cours d'eau, des montagnes ou des précipices. 

Si à cause de l'éloignement ou des obstacles, la simple annexion ou 
séparation est impossible, la présente loi autorise la création d'une 
paroisse nouvelle desservie par un prêtre auxiliaire selon les conditions 
déterminées par l'article i3. 

D'après le procédé prévu à l'alinéa 1 de cet article 4, il est permis de 
modifier également les délimitations des paroisses urbaines. 

11 est possible que les mêmes modifications occasionnent la réduction 
des paroisses urbaines existantes, mais il importe toujours de tenir compte 
du nombre de paroissiens requis pour constituer une paroisse. 

Les nouvelles paroisses urbaines seront succursales des paroisses dont 
elles ont été détachées. 

Les paroisses filiales des villes que les circonstances obligeraient à sup- 
primer et dont la reconstitution ne s'imposerait pas, demeureront abolies. 
Les paroissiens seront, par décret royal, et sur le consentement de l'Ordi- 
naire, rattachés ou à la paroisse dont leur paroisse dépendait ou, si le 
nombre des paroissiens de celle-ci dépassait 400 familles, à la paroisse 
ou aux paroisses voisines. 

Art. 5. — Les églises se divisent en paroissiales et en filiales. 

Les églises filiales des campagnes situées en dehors du centre où se 
trouve l'église paroissiale seront maintenues et auront un prêtre desser- 
vant, si, conformément à l'article 42 de la présente loi, le hameau ou le 
village est à même de lui fournir un traitement auquel il s'engagera 
devant la caisse ecclésiastique. Cet engagement n'est permis qu'avec 
l'autorisation du ministère de l'Intérieur, et, en cas d'Infraction, la loi 
autorise la caisse ecclésiastique à revendiquer le traitement du prêtre 
sur les revenus de la commune. 

Dans les communes urbaines où ne réside pas l'autorité du district (ou 
département), on choisira comme prêtres auxiliaires des clercs sortis 
d'un Séminaire complet, à condition Ici encore, que, selon l'article 42, 
ces communes s'obligent à leur donner un traitement convenable, et que 
cette obligation soit confirmée par le ministre de l'Intérieur. Ces prêtres 
ne deviendront curés de paroisses urbaines que s'ils offrent les qualités 
formulées par l'article 1 5 de la présente loi. 



^}6 ÉCHOS d'orient 



Dans les villages ou hameaux nouveaux, la construction d'une église 
est permise avec l'autorisation du ministre des Cultes. Cette église sera 
desservie par le clergé de la commune dont dépendent ces villages ou 
hameaux, pourvu qu'elle n'en soit distante que de deux ou trois kilo- 
mètres, et que ces villages ou hameaux atteignent le chiffre d'au moins 
ICO familles. 

Art. 6. — Avec l'approbation de l'évéque et du ministre des Cultes, 
on peut ériger de nouvelles églises et les substituer aux églises existantes, 
paroissiales ou filiales. 

Si ces églises nouvelles ne remplacent pas des églises déjà existantes, 
les fondateurs ont, en vertu de la présente loi, l'obligation d'assurer des 
revenus suffisants destinés à l'entretien des édifices et au traitement du 
personnel. 

Aux mêmes conditions, les particuliers ont le droit, avec la permission 
de l'Ordinaire et du ministre des Cultes, de prendre à leur charge une 
église paroissiale ou filiale. 

Si les particuliers qui ont pris à leur compte une église (non parois- 
siale) veulent que cette église serve au culte public, la nomination du 
personnel ecclésiastique se fera selon les prescriptions de la loi que nous 
édictons. En pareil cas, si cette église qu'ils font construire est destinée 
à leur usage familial, ils devront en construire une autre à l'usage du 
public, d'après le plan qui sera indiqué. 

Lorsque la propriété où est située celte église est transmise à une per- 
sonne orthodoxe, cette église reste à la charge du propriétaire. Si, au 
contraire, le nouveau propriétaire appartient à une autre confession ou 
religion, l'église devient propriété de l'État ou de la commune, selon 
qu'elle est église rurale ou urbaine. Elle demeure attachée comme avant 
à la paroisse à laquelle elle était annexée. 

Les églises sont des biens sacrés et publics, et ne peuvent être l'objet 
ni de vente ni d'achat. 

Les paréglises (i) ou les églises de personnes privées n'étant ni parois- 
siales ni filiales, tout orthodoxe a le droit de les construire avec l'appro- 
bation de l'évéque et du ministère des Cultes; mais, s'il veut que le per- 
sonnel ecclésiastique permanent de ces églises soit distinct de celui des 
paroisses, il est tenu de se soumettre aux obligations que le présent article 6 
iriipose à ceux qui désirent construire de nouvelles églises. 

Les églises et paréglises des personnes privées sont placées sous la 
dépendance immédiate de l'Ordinaire pour tout ce qui concerne le culte; 
mais, pour ce qui a trait aux personnes qui les desservent, elles sont 
soumises aux prescriptions que nous imposons dès aujourd'hui. 



(i) I. La paréglise (na.çtty.y.lr^mow) est une chapelle adossée à une grande église 
2. Tout oratoire, toute chapelle porte aussi le nom de-jtap£xxX^<Ttov. 



LOIS ET RÈGLEMENTS DE l'ÉGLISE ROUMAINE 337 

Art. 7. — A chaque paroisse sont attachés un curé et deux chantres. 

Chaque église urbaine a en plus un sacristain. Il en est de même des 
églises rurales qui en ont le moyen. 

Dans tout chef-lieu de département qui n'est le siège ni d'une métro- 
pole ni d'un évéché, un diacre désigné par l'évéque sera attaché au ser- 
vice de l'église principale. 

Les (autres) églises qui ont les fonds nécessaires peuvent avoir un 
diacre à leur service. 

Toute église dirigée par un prêtre a droit à un chantre. 

Il n'est nullement interdit aux communes d'entretenir plusieurs 
chantres. 

Art. 8. — Les églises métropolitaines ont droit à quatre prêtres, à un 
ecclésiarque (i), quatre diacres, deux chantres, deux canonarques (2) et 
quatre sacristains. L'un d'entre eux est chargé des ornements. 

Les cathédrales des évêchés ont à leur service trois prêtres, un ecclé- 
siarque, deux ou trois diacres, deux chantres, deux canonarques, deux 
sacristains, et (comme les églises métropolitaines) un chœur de chantres 
rétribués par l'État. 

Art. 9. — Les églises dont les revenus le permettent sont autorisées 
à avoir trois prêtres, un diacre et un nombre d'épitropes supérieur à celui 
que prévoit l'article 14 de la loi présente. Les mêmes églises peuvent 
garder jusqu'à la mort des titulaires qu'elles ont actuellement à leur 
service un nombre de prêtres et de diacres plus élevé que le nombre 
permis. 

Art. 10. — Selon leur importance, les monastères des religieuses sont 
desservis par deux ou quatre prêtres et un diacre, dont le traitement sera 
celui des curés de campagne. 

Les prêtres qui sont actuellement au service religieux de ces monas- 
tères y resteront tous jusqu'à leur mort, et ceux dont la présence serait 
interdite seront considérés comme surnuméraires. 

La loi que nous établissons ne s'applique pas aux prêtres des monas- 
tères d'hommes. Ceux-ci ne recevront que l'argent nécessaire à leur sub- 
sistance et ne seront admis au service des métropoles ou des simples 
diocèses que s'ils présentent les conditions exigées par notre loi. 

En tout cas, ils ne seront jamais acceptés pour le service des paroisses (3). 



(1) Ecclésiarque : Prœ/ectus ecclesiœ, sorte de sacristain en chef. Cet ecclésiastique 
séculier ou religieux règle les offices, comme les maîtres de cérémonie latins. 

Les sacristains (laïques ou non) des paréglises et les sacristains inférieurs des 
grandes églises sont appelés (en Roumanie du moins) parecclésiarques (en langue 
roumaine : paradisier). 

(2) Le canonarque est: i. Le chantre (homme ou enfant) chargé de lire à haute 
voix le passage à chanter. 11 maintient le ton (Tb îtrov). 

2. Le moine chargé de faire le réveil et de frapper la simandre pour appeler à 
l'église. 

(3) Selon l'annuaire cité plus haut, le nombre des religieux des quarante-deux 

Échos d'Orient, t. XVII. a a 



338 ÉCHOS d'orient 



Les monastères et les skites d'hommes et de femmes ne dépendent 
des évêques qu'au point de vue des obligations purement spirituelles de 
leurs membres. 

Art. II. — Les églises situées dans les cimetières des communes 
urbaines seront desservies à tour de rôle par